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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDE 




XLIX-^ ANiNÉE. -. TROISIÈME PÉRIODE 



TOME XXXI. — 1" J.VNVIER 1879. 



t 



PARIS. ~ Impr. J. CLAYE. — A. Qitantin et C, rue Saint-Benoît. 



REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



XLIXo ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE 



TOME TEENTE ET UNIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES 



RUE BONAPARTE, 17 
1879 



/fi-a^. 



LA THESSALIE 



NOTES DE VOYAGE. 



En quittant les monastères de l'Athos, au mois d'août 1875, j'a- 
vais l'intention de gagner la mer Adriatique par la Thessalie et 
l'Épire. Des circonstances imprévues m'arrêtèrent au pied des mon- 
tagnes de Janina, et je ne pus voir en détail que la première de 
ces provinces. Les notes rapportées de cette excursion ne me pa- 
rurent pas dignes alors d'être offertes aux lecteurs de la Revue ; les 
beaux travaux de MM. Mézières et Heuzey ont tout dit sur l'archéo- 
logie de ces terres classiques ; quant aux renseignemens recueillis 
dans le pays sur ses conditions politiques et économiques, ils n'é- 
taient pas assez concluans en faveur de l'ordre de choses existant 
à cette époque pour que des convenances de situation me permis- 
sent d'en faire usage. Mon carnet de voyageur alla rejoindre ses 
aînés, gardant pour lui seul les surprises que le hasard sème sur 
les routes: d'autres vinrent après lui, la vie passa, je l'oubliai. 

Voici que, durant ces trois années, l'humanité, cette infatigable 
voyageuse, a marché d'un pas inaccoutumé, tenant son livre de 
notes, qui s'appelle l'histoire. Il y a deux mois, comme je parcou- 
rais les forêts d'Ukraine, occupé de tout autres études, les jour- 
naux m'apportèrent une de ces notes, prises sur le chemin par la 
voyageuse : celle-ci s'appellera le traité de Berlin. — En la lisant 
avec l'intérêt qu'on doit aux publications historiques, je fus sur- 
tout frappé par un article à la discussion duquel, assurait-on, nos 
représentans avaient apporté une attention toute particulière, et qui 
me parut répondre fort exactement à la réalité des faits, telle que je 
l'avais observée sur les lieux; cet article traitait du recul probable 



6 REVUE DES DEUX MONDES. 

de la frontière de Grèce au-delà de la Thessalie méridionale. Je fis 
appel à mes souvenirs, et j'eus la satisfaction, — en est-il une plus 
grande pour un voyageur sincère? — de constater que mes prt^vi- 
sions d'une autre époque sur la nécessité et les limites d'un rema- 
niement de territoire s'accordaient a\ec les décisions autorisées de 
la haute assemblée. La Thessalie, peut-être un peu négligée par 
les Parisiens en temps ordinaire, est à l'ordre du jour depuis quel- 
ques semaines : le public français s'est pris d'intérêt pour les ques- 
tions qui la concernent, et des impressions recueillies dans le pays 
paraîtront aujourd'hui à leur heure. Ces impressions ne peuvent 
avoir quelque valeur qu'à la condition de rester ce qu'elles étaient 
à un moment où. rien ne faisait prévoir les changemens actuels. Je 
transcrirai sans aucune addition mes notes de 1875. Quand re- 
passent devant nos yeux les éclatantes visions laissées par notre 
jeunesse sur les routes, il faut leur garder assez de tendresse et de 
regrets pour ne pas amortir leur luiuière avec les ombres qui se 
sont placées entre elles et nous. 

Salonique, août IsTo. 

Deux journées de cheval nous ont suffi pour traverser en écharpe 
la péninsule chalcidique, de l'Athos juscju'à Salonique. L'ancien 
berceau de la puissance macédonienne est aujourd'hui une assez 
triste terre. En contournant le golfe de Gassandre, on laisse der- 
rière soi quelques riches métochies de la Montagne-Sainte; en 
dehors de ces îlots de végétation , la terre est à peine cultivée, les 
hameaux se font rares et maigres ; quelques chevriers pai.ssent 
leurs tniupeaux sur les ruines d'Olynthe et de Potidée. Le second 
jour on suit de monotones plateaux de bruyères, coupés par des 
lits de torrens à sec, c|ui vont s'abaissant vers le golfe Therniaïque 
sur notre gauche. Çà et là une échappée de vue sur le golfe fait 
oublier la fatigue en ménageant un admirable tableau; l'horizon de 
mer est encadré par les crêtes dé'-roissantes de l'Olympe, de l'Ossa 
et du Pélion, noyées dans une tremblante vapeur rose, demeures 
prêtes pour les divinités idéales. Vers le soir, nous franchissons un 
dernier plateau, à l'extrémité duquel Salonique nous apparaît enfin, 
allongée en forme de croissant au fond de son golfe, en amphi- 
théâtre sur les croupes du mont Korlasch, assez semblable à Smyrne, 
sa sœur d'Asie. G'est la cité orientale, qu'il faut voir passer de loin 
dans le rêve, sans l'approcher : coquette et blanche à plaisir, se 
mirant dans les eaux lumineuses, avec son noir bandeau de cyprès 
autour du front. Ces arbres marquent les lignes de cimetières qui 



LA TIIESSALIE. 7 

investissent de près toute ville turque, camp de la mort qui fait 
éternellement le siège de la vie. 

Nous traversons des vignes, un lon;jr faubourg bordé de petites 
maisons dans des vergers, et nous entrons dans la ville. C'est ici 
quf' les gracieuses apparences s'évanouissent pour céder la place 
à la réalité : des rues étouffées, de chélives maisons de bois, des 
constructions lépreuses, des cloaques innomés. Sur plusieurs points, 
le quai s'est formé très simplement, par les immondices accumulées 
de la ville, qui gagnent sur la mer et étayent seules les baraques et 
les estacades : on a l'intention d'achever un quai de pien-e, mais 
dans ce pays surtout, si les bonnes intentions se transforment en 
pavés, ces pavés ne servent pas en ce monde. Tandis que je cherche 
à ra'orieiiter dans ce triste labyrinthe, ma bonne fortune me fait 
rencontrer le consul de France, M. Moulin, qui me ramène dans le 
faubourg à sa maison d'été : une hospitalité cordiale me donne là 
le loisir de me reposer quelques jours entre les fatigues de TAthos 
et celles qui m'attendent en Thessalie. 

En faisant plus ample connaissance avec Salonique, durant ces 
quelques jours, mon impression première ne s'est guère modifiée. 
Le seul mérite de la ville est d'avoir conservé une série d'églises 
fort anciennes, qui permettent de suivre pas à pas les transforma- 
tions du procédé architectural durant les premiers siècles du chris- 
tianisme. Sous ce rapport, Salonique est un musée unique dans le 
Levant et qui n'a son égal qu'à Rome. La basilique romaine est re- 
présentée par un type très pur, Saint-Dimitri. Convertie en mos- 
quée, elle a gardé dans une chapelle le tombeau du saint; l'imam 
y entrelient pieusement une lampe pour le compte des chrétiens, 
qui lui apportent leur rémunération en venant y prier; rare et 
touchant exemple de confraternité entre les deux cultes. — Nous 
trouvons ensuite un panthéon, avec sa rotonde païenne, coiffée 
d'une coupole, qui doit dater de Constantin et reproduit exacte- 
ment le panthéon d'Agrippa. Enfin le siècle de Justinien comparaît 
avec l'inévitable Sainte-Sophie, calquée sur le plan de la métropole 
byzantine, aux quatre nefs en croix, engendrant la coupole cen- 
trale, ici d'élégantes mosaïques ont échappé au voile de chaux régle- 
mentaire des maçons musulmans. Si les conquérans avaient montré 
partout la même modération qu'à Salonique, l'Orient ne serait 
qu'un vaste musée d'un inexprimable intérêt. Quand les cultes ne 
bâtissent pas pour leur compte et se contentent de l'héritnge de 
leurs prédécesseurs, ne pourrait-on pas leur demander d'être plus 
respectueux de ce patrimoine? Voici des temples dont deux au moins 
ont abrité trois formes successives de la piété humaine ; ils n'en 
sont que plus vénérables, et les religions ne gagnent rien à brûler 



8 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'autel qui les a reçues, quand les évolutions historiques les en 
exilent. — La grande figure de Paul hante toutes ces églises et 
domine tous leurs souvenirs : le muezzin qui psalmodie l'appel 
d'Allah du haut du panthéon m'a montré, dans la cour de l'édifice, 
un ambon de vert antique qui aurait été, suivant lui, la chaire de 
l'apôtre. 

On en a fini avec les curiosités de la ville en visitant, après les 
temples, l'arc de Constantin, reproduction de l'arc de Titus à Rome, 
qui montre sur ses bas-reliefs effacés des caravanes de chameaux 
portant le butin pris aux Sarmates : le château des Sept-Tours, ci- 
tadelle turque accrochée aux flancs de la montagne, d'où elle domine 
la ville et le port; l'emplacement d'un temple antique, à l'entrée 
de la ville, sur le quai ; il fut dépossédé par une tour moyen âge, 
bondée de prisonniers qui gesticulent à travers les lucarnes grillées ; 
d'aucuns, assis sur les créneaux du couronnement, regardent mé- 
lancoliquement fuir sur la mer les voiles des barques et les ailes 
des mouettes, décevantes images de liberté. 

J'ai couru un peu tous les quartiers de la ville moderne, en cher- 
chant ces vestiges du passé ; ils se ressemblent par leur aspect com- 
mun de misère et d'incurie. Il faut ajouter, pour expliquer cet état 
de choses, que Salonique est la Jérusalem moderne de l'Orient. 
Tout le long de ses ruelles montueuses, on rencontre de maigres 
fils d'Israël, glissant de leur pas aflairé et furlif; sur les portes, des 
Juives au type puissant, pâle et fier, allaitent leurs enfans. Sur une 
population de 80,000 âmes, on compte que plus de 50,000 appar- 
tiennent à la race hébraïque. La plupart de ces familles passèrent 
d'Espagne en Roumélie au xv* siècle; l'indifférence dédaigneuse du 
musulman était un bienfait pour elles après les proscriptions des 
états catholiques. Salonique leur doit ce caractère sordide et actif, 
propre aux groupes Israélites en Orient. Son port est le grand mar- 
ché des céréales et des tabacs pour toute la Roumélie ; mais ce 
mouvement commercial n'est qu'un faible essai, si on le compare 
au développement dont il est susceptible dans certaines chances 
d'avenir. Il suffît de jeter les yeux sur une carte pour comprendre 
le rôle considérable destiné à Salonique dans l'économie future de 
l'Europe, depuis l'ouverture du canal de Suez. Les vapeurs pos- 
taux mettent actuellement trois jours pleins de Port-Saïd à Brindisi, 
quatre jusqu'à Trieste , cinq ou six jusqu'à Marseille; ils peuvent 
franchir en cinquante heures la distance entre l'Egypte et Salonique. 
En outre les marchandises débarquées dans les entrepôts de l'Adria- 
tique et de la Méditerranée ont à fournir de longs parcours sur les 
voies ferrées avant d'atteindre le bassin du Danube et l'Europe 
orientale. Quand le chemin de fer, aujourd'hui ébauché dans la 



1 



LA TIIESSALIE. 9 

vallée du Vardar, se continuera par une des vallées bosniaques ou 
serbes de la Drina, de l'Ibar ou de la Morava et viendra rejoindre 
le Danube, Salonique sera le point de transbordement le plus proche 
de ce fleuve par terre, le plus voisin du canal de Suez par mer; ce 
magnifique port, dormant dans des eaux profondes au fond d'un 
golfe, abrité des vents par de hautes montagnes, deviendra l'entre- 
pôt naturel de toute la péninsule des Balkans, de la Hongrie, des 
Principautés, de la Pologne, de la Russie occidentale; la vallée du 
Vardar est la route indiquée où doivent se croiser les richesses 
de l'Inde et du nord de l'Europe, le jour où, par le fait des dépla- 
cemens historiques, une race industrieuse et énergique viendra y 
appliquer les grands instrumens du travail moderne : ce jour-là, 
Brindisi et Marseille recevront un coup redoutable. 

Heureusement pour notre chère Marseille, ces menaces sem- 
blent encore bien lointaines. Quand j'ai voulu aller reconnaître 
l'embouchure du fleuve auquel mon imagination prêtait de si 
belles destinées, on m'en a vivement détourné, en m'assurant que 
les fièvres les plus malignes habitent seules sur ses bords. Nous 
occupons une petite maison à l'extrémité du faubourg qui forme la 
corne orientale du croissant figuré par la ville : de là on me montre 
du doigt, comme un fléau visible, les vapeurs épaisses qui couvrent 
la pointe de la corne occidentale, perdue dans les marais stagnans 
du Vardar. La malheureuse population de ce faubourg est tout 
entière décimée par la fièvre durant les deux tiers de l'année. Un 
chemin de fer est nominalement ouvert de Salonique à Uskup; il y a 
trois départs chaque semaine, un par quarante-huit heures, et rien 
ne prouve que les trains n'arrivent pas habituellement jusqu'à 
Uskup. Au-delà commencent les régions presque mythiques de 
l'Albanie; ces montagnes, sises au cœur de l'Europe et dont, par un 
beau temps, on aperçoit les cimes d'Otrante et de Brindisi, sont 
moins parcourues et moins bien connues de nous que certaines 
peuplades du Niger. J'ai pu causer ces jours-ci avec un de nos 
compati'iotes qui en arrive, un ingénieur employé aux travaux du 
tronçon entre Uskup et Mitrovitza; il s'en revient dégoûté, impayé, 
fort sceptique sur l'avenir de l'œuvre à laquelle il a collaboré. Les 
détails terriblement pittoresques qu'il me donne sur les mœurs 
albanaises, étudiées à domicile, semblent appartenir aux récits 
homériques beaucoup plus qu'à la vie contemporaine. Le yataghan 
et le fusil sont les seules lois de la montagne guègue, où tout 
homme marche armé. Mon ingénieur me raconte quelques scènes 
dont il a été récemment témoin : une fois ce sont deux Arnautes 
qui se prennent de querelle à propos d'un Hèvre que tous deux 
prétendent avoir abattu ; l'un d'eux saisit sa carabine, couche son 
compétiteur raide mort sur le champ, et s'en retourne tranquille- 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment avec la pièce de gibier; les essais de perception des taxes par 
les agens du fisc ottoman se terminent souvent par des tueries de 
ce genre. 11 y a peu de jours, des zaptiés turcs ont voulu pénétrer 
de vive force dans la maison d'un contribuable récalcitrant : le père 
était aux champs, ses deux fils au logis; l'un d'eux décroche son 
long fusil à pierre et blesse un des soldats; les camarades du blessé 
ripostent, tuent les deux frères : le père entend la fusillade, revient 
du travail, et meurt en se battant sur le seuil de sa maison. D'ail- 
leurs on a rarement le mauvais goût de rappeler les taxes et le 
tribut à de pareils débiteurs; Arnautes musulmans et Guègues 
catholiques vivent en fait dans leurs montagnes absolument indé- 
pendaiis de tout autre pouvoir constitué que celui de leur clan. 
Quand les grands capitaines ottomans ont su entraîner ces popula- 
tions belli(|ueuses à leur suite, ils en ont tiré leurs meilleurs sol- 
dats. Ce semble être leur vocation de courir la terre à la suite des 
conquérans. Si l'on songe à l'antiquité de cette race, préexistante 
toutes celles de la péninsule illyrique et dont l'origine et la langue 
défient encore les investigations de la science, on se convainc que 
la glorieuse phalange d'Alexandre a puisé sa principale force dans 
ces montagnards, plutôt que dans le sang appauvri des Grecs de 
Macédoine. Ce sont eux que les historiens désignent sous le nom 
vague d'Épirotes. Ainsi, de notre temps, c'est un noyau d'Albanais, 
conduit par Méhémet-Ali, l'un des leurs, qui a conquis l'Egypte et 
la Syrie. Ces rudes Arnautes en imposent encore au Turc et à 
l'Arabe; plus d'une fois j'ai retrouvé dans les villes du haut Nil, aux 
portes de Nubie, quatre ou cinq de ces vieux compagnons du grand 
pacha, qui maintenaient seuls une population nombreuse de fellahs 
et la conduisaient à la corvée, une baguette à la main; de même, 
pensai-je, les pères de ceux-ci, les quelques garnisaires qu'Alexandre 
pouvait détacher de sa petite armée, devaient maintenir par la ter- 
reur de leur nom les villes populeuses d'Assyrie, de Perse, d'Egypte, 
que le jeune victorieux avait conquises en courant. 

Quoi qu'il en soit de cette thèse historique, il est probable que 
ces tribus ombrageuses réservent à la civilisation de fâcheuses 
surprises. Supposons un instant, — hypothèse que rien n'autorise, 
— l'apparition de l'OEdipe qui débrouillera l'énigme orientale; ce 
magicien a classé et contenté chacune des races qui se disputent la 
péninsule du Balkan; reste l'Albanie avec sa population aguerrie, 
indomptable, réfractaire à toute assimilation aux races voisines, 
mais ne portant pas en elle, il faut bipu l'avouer, les élémens d'un 
gouvernement régulier et civilisateur; cette population, admirable- 
ment aimée et retranchée par la nature, pourra tenir bien longtemps 
Qp échec même les grandes puissances militaires qui entrepren- 
draient de la réduire. Voilà une des difficultés du problème oriental 



LA THESSALIE. 11 

dont on s'est peu occupé jusqu'ici et qui sera peut-être la plus dé- 
licate à résoudre. 

J'aurais été fort désireux de me risquer sur le problématique 
chemin de fer du Vardar et de tenter une reconnaissance dans ces 
curieuses montagnes. Mais une insurrection grave a éclaté depuis 
quelques semaines en Herzégovine; on est sans nouvelles à Salo- 
iiique, on ignore comment se développe et jusqu'où s'étend le mou- 
vement. Dans ces circonstances, il faut renoncer à se diriger vers 
le nord. Je vais me rabattre sur l'Olympe et la ïhessalie. De ce 
côté sévit un autre fléau : le brigandage, qui a repris depuis quelque 
temps avec une forte recrudescence. Mais, si ce fléau pèse lourde- 
ment sur les provinces qu'il désole, il est à peu près sans péril pour 
un voyageur prudent et au fait des habitudes du pays. Dans un 
conseil tenu avec M. Moulin et quelques amis expérimentés au sujet 
de mes plans, on décide à l'unanimité que je dois prendre le taureau 
par les cornes, c'est-à-dire engager comme drogman un ancien 
bandit, qui m'accréditera au besoin auprès de ses collègues. 
Aussitôt dit, aussitôt fait. On m'amène Gapitan-Diniitri, vieux 
klephte à tête paterne, ex-chef de brigands retiré des affaires, qui 
vit de je ne sais quel commerce à Salonique; il me mettra en bons 
rapports avec son confrère Sotiri, qui travaille maintenant dans 
l'Olympe. Nous sommes tombés d'accord sur les conditions; mais 
ce matin, au dernier moment, le tendre bandit vient m'annoncer 
que sa sœur est gravement malade; il a l'esprit de famille et ne peut 
se résoudre à partir dans cette inquiétude. Fort désappointé, je 
retourne en ville à la recherche d'un mentor et ne trouve sous ma 
main que le cafetier Christo, un honnête Grec dont le commerce ne 
marche pas, moins pittoresque, moins martial, mais qui a parcouru 
ces provinces, assure-t-il, et parle une demi-douzaine de langues. 
Je l'engage séance tenante, et il m'amène vers le soir la barque qui 
doit me transporter de l'autre côté du golfe. Faute de mieux, un 
riche négociant, qui a une exploitation forestière dans l'Olympe, 
me donne une lettre de recommandation pour Sotiri, au cas où je 
le rencontrerais sur mon chemin. M. X... l'a employé jadis dans 
son administration : maintenant encore, durant les mortes saisons 
de son métier, le partisan daigne surveiller l'exploitation des bois, 
emp^^cher les malhonnêtes gens et les gabelous de faire du tort au 
propriétaire; ce serait, assure-t-on, le meilleur des intendans. — 
Tout ceci peut paraître paradoxal à distance : quiconque a vécu 
dans ce pays affirmera que ces faits répondent aux réalités quoti- 
diennes. 

Le vent fraîchit, la voile bat la rampe de la petite échelle devant 
la maison consulaire. Que de fois j'ai fait de ces adieux émus aux 
demeures hospitalières qui m'ont accueilli en pays lointain ! Quel- 



12 REVUE DES DEUX MONDES. 

ques jours de vie commune, dans ces étapes du voyageur, créent 
des liens d'amitié plus solides que des années de voisinage dans 
nos villes. Ce toit familier qui vous abrite une heure entre de lon- 
gues semaines d'isolement et de fatigues, c'est un coin de patrie et 
de foyer placé par le ciel sur la route. Je l'ai toujours quitté le 
cœur gros, quel qu'il fût. Ici surtout il m'est apparu souriant, ca- 
chant un jeune ménage, de beaux enfans blonds, un de ces nids 
honnêtes construits dans l'exil, après de longues années de dur la- 
beur, par ces modestes serviteurs de la France qui portent au loin 
l'exemple du devoir accompli et l'honneur du nom national. Puisse 
le bonheur mérité chanter longtemps sur cette maison comme les 
accords de la valse qui s'en échappent et poursuivent gaîment le 
voyageur fuyant sur la mer assombrie (1) ! 



Le mont Olympe, Ékatérini, Litliochôri. 

Yraie journée de voyage, avec ses fatigues, ses audaces, son im- 
prévu. La largeur du golfe Thermaïque, entre Salonique et le port 
d'Ékatérini, au pied de l'Olympe, est d'environ 30 milles marins. 
Telle est la distance que les bateliers grecs franchissent en une 
nuit sur de petites barques de quelques pieds montées par deux 
hommes. Celle où j'ai pris place hier soir s'appelle une peyramare 
dans le langage des mariniers de Salonique. Nul abri n'y est mé- 
nagé: je me couche sur mon manteau au pied du mât, et tandis que 
mon lit de planches, insensiblement bercé, glisse d'un essor silen- 
cieux, je regarde les étoiles passer successivement entre les arêtes 
des deux voiles qui coupent le ciel au-dessus de ma tête. Cette na- 
vigation poétique dure jusqu'au tournant du cap Kara-Bournou; là, 
comme nous quittons la terre pour traverser le golfe, le vent s'élève 
brusquement et grossit de minute en minute, souffletant la grand'- 
voile. La petite coque rampe comme un couleuvre en sifflant sur la 
crête des vagues et soulève de la proue des gerbes phosphorescentes. 
Nous embarquons des paquets de mer, la toile humide me fouette 
le visage; c'est une singulière sensation de se trouver à un demi- 
pied de cette eau courroucée qui vous lèche de son haleine salée. 

(1) Hdlas ! ce souhait n'a pas porte bonheur à la pauvre maison. Quelques mois à 
peine après que j'en avais passe le seuil^ l'horrible catastrophe que tout le monde 
connaît s'est abattue sur elle. Mon courageux ami a été massacré en remplissant les 
devoirs de sa charge; un soir on a rapporté à M""' Moulin et aux deux enfants un 
cadavre méconnaissable, broyé avec les piques arrachées aux grilles de la mosquée, 
traîné en lambeaux dans les cloaques de Salonique... On sait le reste de ces hideux 
détails. Que l'honnôLe homme tombé en soldat, et plus tristement qu'un soldat, sous 
le drapeau de la France reçoive ici ce dernier hommage de son hùtc. 



LA THESSALIE. 13 

Les Grecs, si braves à la mer, sont inquiets et indécis, le vent con- 
traire enforce : je pourrais répéter à mes hommes le mot de César; 
malheureusement on n'entend ces mots -là qu'au collège. Je me 
contente de les inviter à virer de bord, si c'est possible, pour jeter 
l'ancre à la côte de Roumélie ; ils y réussissent, et la nuit se passe 
tant bien que mal dans cette balançoire. A l'aube, le vent change, 
nous retraversons le golfe et, vers onze heures, nous atterrissons 
à l'échelle d'Ékatérini, sur la plage thessalienne : depuis quinze 
heures, nous sommes secoués dans notre coquille, trempés comme 
au sortir d'un bain, tout poudreux d'une poussière blanche de sel 
marin déposée sur nos manteaux par les vagues. 

Deux zaptiés viennent au-devant de moi sur le petit port ; ils ont 
frété pour mon usage une talika homérique, qui me conduit en une 
heure au bourg adossé aux derniers contre-forts que le mont Olympe 
projette vers le nord-est. J'entre dans la grand'salle du konak, l'hô- 
tel municipal de l'endroit. Les personnages qui s'y prélassent sur le 
divan év entré mériteraient une longue étude : le moraliste y trou- 
verait son profit plus encore que le peintre ; il verrait dans ce petit 
monde un tableau fidèle de la vie provinciale, il y surprendrait l'ex- 
plication de bien des faits qui restent obscurs pour l'Occident. — 
L'homme considérable de la localité est évidemment le « colonel » 
d'Ëkaténni, grand soudard albanais de six pieds, tout gris, au profil 
inquiétant, jovial et cynique; prenez un vieux reître flamand dans 
un fond de tableau de Velasquez, affublez-le d'une défroque qui 
rappelle le costume de nos zouaves, vous aurez le « colonel » d'Éka- 
térini. C'est le commandant de la force armée du district, une ving- 
taine d'Albanais irréguliers, — comme leur chef, — qui traînent 
leurs haillons et leurs armes de tout modèle sur la place. Cette 
troupe est chargée de réduire Sotiri et ses huit compagnons, qui 
opèrent en ce moment sur nos têtes, dans le versant nord de l'O- 
lympe. En examinant ces guerriers et en écoutant leur capitaine, 
on pense involontairement au mot de Juvénal : Quis custodiet cus- 
todes ipsos. Il ne faut pas une longue inspection pour se convaincre 
que poursuivans et poursuivis doivent arriver vite à s'entendre, 
sinon à se confondre. Le a colonel » est grand causeur et fort inté- 
ressant à écouter. Il ne cache pas que ses hommes, — miliciens 
ayant achevé leur temps et qui attendent la paie arriérée, volon- 
taires descendus des montagnes avec leur fusil pour gagner quel- 
ques piastres, — se dédommagent comme ils peuvent de leurs longs 
jeûnes et sont aujourd'hui du côté de la légalité comme ils peuvent 
être demain de l'autre. Lui-même a longtemps traîné son sabre de 
par le monde, à la suite des armées turques, sans atteindre la for- 
tune, et s'est retiré dans ce canton, qui est le sien, pour y exercer 
les prérogatives de son grade. Il vit de Sotiri comme le juge vit du 



14 REVUE DES DEUX MONDES. 

procès. A l'entendre, la province serait dévastée sans sa vigilance. 
Il raconte en grec, langue des gens éloquens, et les bulletins du 
colonel feraient envie à plus d'un général. « Pas plus tard qu'hier, 
engagement très brillant avec la bande, à quelques lieues d'b^katérini, 
dans le col que l'on voit d'ici. Après wne chaude fusillade, la troupe, 
ayant mis les brigands en fuite, s'est repliée en bon ordre. Sotiri a 
été gravement blessé; s'il n'est pas mort, il n'en vaut guère mieux 
et n'a qu'à se bien tenir. » Nous saurons bientôt ce qu'il faut pen- 
ser de cette allégation. Sotiri manquant par malheur à la réunion, 
il est juste d'esquisser sa biographie telle qu'on me l'a contée à 
Salonique. Il est né brigand, comme on naît bottier ou orfèvre, et 
a longtemps exercé sa profession dans l'Olympe. Il y a quelques 
années, les affaires étant dans le marasme, peut-être par suite de 
la concurrence trop vive, il vint demander Vmtian à Saloniriue : on 
le reçut en grâce, il tâta quelque peu de la tour du quai, et fut 
bientôt admis et appointé dans une des administrations du vilayet. 
On ne dit pas qu'il ait donné aucun sujet de plainte durant les deux 
années qu'il y passa. Dans ces derniers temps, Sotiri crut s'aperce- 
voir qu'on le traitait avec méfiance et qu'on avait de mauvaises in- 
tentions à son endroit; il s'aperçut avant tout que les appointemens 
étaient fort irrégulièrement payés. Une belle nuit du niois dernier, 
il se jeta dans mxQjJeyramare, traversa le golfe et aborda à likatérini, 
comme je l'ai fait cette nuit; il laissait une lettre adressée au pa- 
cha, dans laquelle il se plaignait des torts qu'on avait eus envers 
lui et déclarait respectueusement qu'il allait reprendre son ancien 
métier. 

Je reviens à mes hôtes. Comme le « colonel » achevait ses his- 
toires, un jeune homme au type arménien prononcé, à l'air vif et 
intelligent, coiffé du fez, mais vêtu d'un paletot gris à la franque, 
se présente à moi; c'est un employé de l'administration des forêts. 
Il parle avec volubilité un français très correct, et semble en le 
parlant jouir de sa haute supériorité sur le monde qui l'entoure. 
11 commence le réquisitoire habituel de tout raïa au service de la 
Porte contre l'administration à laquelle il appartient et contre le 
gouvernement en général, qui rend la tâche impossible. La satire 
est sanglante et la forme en est vive; malheureusement je sais de 
bonne source que mon interlocuteur vit des abus qu'il dénonce, en 
les aggravant à son profit, et que les habiletés du serviteur sont 
ici plus nuisibles que l'incurie du maître. L'effendi veut bien me 
prévenir que l'engagement d'hier est à l'usage des étrangers, et que 
les brigands tués par le « colonel » se portent assez bien. Il me 
montre avec un geste de suprême dédain un personnage accroupi 
sur le divan, puis se retourne à l'appel de ce personnage et s'incline 
servilement devant lui, les mains croisées sur le cœur. 



LA THESSAUE. 15 

Ce dernier est le mudir de l'endroit, une sorte de maire et de 
préfet tout ensemble. C'est un Turc de la vieille roche, bien qu'il 
porte la hideuse redingote de la réforme. RepHé sur sa couche, 
il égrène un chapelet en silence, prête une oreille indiiférente à ces 
langues étrangères, et promène sur ses subordonnés un regard d'une 
fmesse paresseuse, chargé d'insouciance et de mépris; on devine 
dans ce regard fataliste l'absence d'illusions et l'horreur de la lutte; 
on sent que cet homme ne lèverait pas le petit doigt pour empê- 
cher l'empire du monde de s'écrouler. Lui seul est digne dans tout 
l'entourage, et, — malgré son costume ridicule, — de cette dignité 
superbe et animale du fauve, qui suit son instinct, bon ou mauvais, 
dévore quelquefois, mais ne griffe jamais. Derrière lui, debout 
dans la porte, pieds nus et en redingote, deux greffiers attendent 
un travail qui ne vient pas, portant à la ceinture l'écritoire de 
cuivre où l'encre est depuis longtemps figée. — Si le vieil Ésope, 
revenant dans sa patrie, passait par cette salle, il rêverait d'une 
fable intitulée : le Chat-tigre^ le Renard et le Lion endormi. Je me 
suis attardé à ce microcosme ; mais vraiment il y aurait là de quoi 
songer longtemps. 

Et pourtant les sonnettes des mules m'invitent à me mettre en 
quête d'autres tableaux. Le « colonel » m'engage à prendre deux de 
ses hommes pour escorter ma petite caravane; je choisis deux jeunes 
garçons d'une vingtaine d'années, à la mine robuste et décidée. On 
pourrait croire, après ce que j'ai dit, que c'est là une médiocre 
précaution; ce serait une erreur. Comme tous les primitifs, comme 
les cheiks bédouins auxquels j'ai eu affaire en Syrie, les Albanais 
ont des idées inflexibles sur la parole donnée et l'engagement pris; 
tant qu'on le paie exactement et qu'on le traite bien, l'Arnaute sert 
avec une fidélité de dogue et se ferait hacher en pièces avant qu'on 
ne touchât au voyageur dont il répond. Tous ceux qui ont parcouru 
l'Orient avec des cawas albanais les préfèrent pour ce métier aux 
hommes des autres races. Après avoir accepté mes offres, mes deux 
guides m'ont servi avec un zèle, un entrain, une hardiesse exem- 
plaires. Quand, au premier poste de soldats, j'ai voulu les renvoyer 
et en prendre d'autres, les pauvres diables, qui n'ont pas vu la cou- 
leur d'une piastre depuis de longs mois, m'ont supplié de les garder 
pendant tout mon voyage, quelle qu'en fût la durée. Au bout de quinze 
jours de vie commune, ils auraient passé par le feu sur un signe. Voici 
deux garçons qui feraient les meilleurs soldats du monde, encadrés 
dans un de nos régimens, sous les ordres de chefs intelligens et 
justes; affamés et dépravés, ils feront peut-être un jour deux bandits. 
Dans ce pays comme ailleurs, l'homme n'est pas l'instrument d'une 
destination aveugle, qui le marque pour le bien ou pour le mal ; il 
n'est que le produit de l'éducation, du milieu, des directions hon- 



16 REVUE DES DEUX MONDES. 

iiêtes ou des influences énervantes qui le pétrissent à leur image. 
— Nous nous mettons en route : les deux enfans sautent en selle, 
piquent gaîment à l'avant-garde, et les voilà partis pour aller, s'il 
le faut, jusqu'aux confins de l'Asie, sans tourner la tête derrière 
eux. L'arrière-garde est moins forte; elle est couverte par Ghristo; 
le cafetier de Salonique se dessine comme le plus incommode des 
impedimenta, et je crains de devoir être son guide, son serviteur 
et son drogman. 

Nous traversons des vallées aux noms illustres, Pydna, Pétra, les 
défilés d'où les Macédoniens et après eux les Romains de Paul- 
Ëmile s'élancèrent sur la Grèce agonisante. Cette terre, se jugeant 
apparemment de trop fière race pour le travail, ne produit que des 
souvenirs historiques : de champs et de cultures, il n'y a pour ainsi 
dire pas de traces sur notre parcours. La route n'en est pas moins 
gracieuse, tantôt plongeant dans les flots du golfe sur notre gauche, 
rejoignant la plage aux petites échelles où se balancent les barques 
de pêche, tantôt remontant à droite sur les pentes orientales de 
l'Olympe que nous contournons. Vue d'ici, la montagne des dieux 
est superbe, partagée en deux par un coup d'épée à la Pioland, bien 
ravinée, boisée de chênes et de pins de Larisse. Elle se dresse à 
3,000 mètres sur nos têtes, et avant quatre heures son ombre noire 
assombrit le chemin. Ce phénomène me rappelle les séduisantes 
théories de Max Muller sur l'origine des mythes; c'est en voyant 
le dieu prototype, l'éclatant Phœbus-Apollon, disparaître avant 
l'heure derrière ces sommets, que les premiers habitans de cette 
contrée ont été naturellement amenés à lui assigner là-haut sa 
demeure. Nous trouvons au point culminant de la route le gros 
village de Lithochôri, où nous passons la nuit. Ce village est admi- 
rablement assis dans la verdure, au bord d'un torrent encaissé en 
abîme, qui s'échappe de la grande fente centrale du massif. De ce 
point, l'œil plonge dans le cœur du géant, où les rayons du jour 
ne doivent jamais pénétrer. La nuit n'y tombe pas; elle s'épaissit 
sur les noires parois de forêts qui se dressent à l' arrière-plan, 
derrière les rochers à pic des gorges plus voisines de nous. Ces 
parois forment en s'évasantun cirque profond, aux bords chargés de 
neige. Dans ce cratère, disent les chasseurs de la montagne, il y a 
des lacs d'eau glacée où glissent des cygnes noirs. Un touriste con- 
sciencieux tenterait l'ascension du pic : je n'irai troubler ni les 
cygnes, ni les dieux dont ils portent le deuil. Peut-être les pauvres 
et gracieuses déités ont-elles regagné leur aire natale, depuis que 
notre siècle impitoyable les a exilées de la poésie, leur suprême 
refuge ; peut-être les derniers des immortels grelottent-ils au bord 
des lacs glacés, comme leurs dernières statues au bord des étangs 
solitaires de Versailles, de Schœnbrunn ou de Polsdam, en com- 



LA TUESSALIE. 17 

pagnie des ombres galantes du siècle qui les aimait encore, s'il ne 
les adorait plus. Le notre est mùr pour la grande parole ; il ne 
cherche plus les dieux sur les montagnes, mais en esprit et en vé- 
rité; quand ses fils reviennent des terres lointaines, il ne leur de- 
mande pas de lui rapporter des divinités ou des mythologies mortes, 
mais de lui raconter les merveilles de la forte nature et l'histoire 
vivante des âmes humaines. 

Ce ne sont d'ailleurs pas les âmes de Lithochôri qui nous donne- 
ront de vives clartés. Triste et sauvage est la physionomie de cette 
population montagnarde. Elle est fort mélangée; sur les quatre- 
vingts familles qui la composent, il y a des Grecs, des Albanais, des 
Bulgares, des Valaques du Pinde, des Juifs, toute la mosaïque 
orientale. Un tchaouch (sergent) et cinq ou six Arnautes représen- 
tent seuls l'autorité. Il en est ainsi de tous les villages du massif de 
l'Olympe, soit de ce côté, sur le versant maritime, soit de l'autre, 
dans les vallées du Xérias, à Ylacholivado, à Tzaritzéna, à Démé- 
niko. Les races y sont croisées et enchevêtrées. Ces montagnards, 
misérables, peu adonnés à l'agriculture, vivant d'exploitations 
forestières, de charbonnages, de quelques extractions de minerais, 
tour à tour victimes ou complices des bandes de malfaiteurs dont 
l'Olympe est le quartier général, empruntent à ces conditions d'exis- 
tence un caractère dur et farouche. Je vais m'asseoir au petit café 
sur le torrent, où les gros bonnets du village sont réunis autour des 
narghilés, à la nuit tombante. Je suis frappé de l'accueil qu'on m'y 
fait. Sans doute on s'empresse autour de l'étranger, aubaine bien 
rare à Lithochôri ; mais je ne retrouve dans cet empressement ni 
les allures gaies, hospitalières, affables jusque dans leur indiscré- 
tion, des Grecs de la plaine et de race pure, ni la réserve digne et 
silencieuse de l'Arabe. Les regards sont défians, les visages fermés, 
on questionne beaucoup et on se livre peu. La parole est au mé- 
decin, au pédagogue, à des courtiers du commerce des bois. On 
cause de politique, naturellement, de chemins de fer, des éco- 
nomies de la Porte, des récentes inondations de la France, dont l'écho 
est arrivé jusqu'ici. Surtout on m'accable de questions : qui je suis, 
ce qui m'amène, où je vais ; on cherche évidemment à m'effrayer 
en dénombrant les bandes de brigands qui tiendraient la campagne, 
et que mes interlocuteurs ont peut-être d'excellentes raisons pour 
bien connaître. Au grand désappointement de la galerie, le phéno- 
ménal étranger s'éclipse en laissant planer un nuage discret sur' 
ses projets et sur la direction qu'il compte prendre le lendemain. 
C'est la première règle de la stratégie en pays de klephtes. Je rentre 
au logis que l'autorité militaire, — le sergent albanais, — m'a fait 
assigner ; les maîtres se retirent froidement après avoir fait leurs con- 

TOUE XXXI . — 1879. 2 



18 REVUE DES DEUX MONDES. 

ditions. Autres traits que je n'ai jamais rencontrés dans les villages 
de Roumélie ou de Thrace < chacun s'y dispute le plaisir de loger le 
voyageur, et l'hôte qui a cette bonne fortune le poursuit de pré- 
venances et de causeries importunes parfois, mais toujours gra- 
cieuses. Allons, je n'emporterai qu'un médiocre souvenir du sauvage 
Lithochôri, où je m'endors sur une natte de skouni, au fracas du 
vent qui s'échappe de la gorge de l'Olympe, à la lueur de la lampe 
brûlant, si près de la demeure de Jupin, au-dessous de l'icône 
orthodoxe. Si l'on pouvait descendre dans la conscience obscure de 
mes hôtes, on n'y trouverait pas, je gage, de difTérence sensible 
entre la conception qu'ils se font du dieu nouveau et celle que 
leurs aïeux se faisaient du dieu ancien. 

On redescend de Lithochôri sur les pentes méridionales, crevas- 
sées de ravines profondes et de torrens à sec. Jusqu'à la côte, le 
pays est nu et inculte, les chevaux avancent avec peine dans les 
fourrés épineux de paliurus et d'acacias. Nous passons à Platamona, 
forteresse turco- vénitienne, pittoresquement juchée au sommet 
d'une roche à pic sur la mer. De là la route, — ce mot n'a bien en- 
tendu qu'un sens tout idéal, — s'abaisse sur les dernières croupes 
que la montagne projette vers le sud, dans la riche vallée qui 
s'évase en demi-cercle entre l'Olympe et l'Ossa, à l'embouchure du 
Salamvrias, l'antique Pénée. Nous gagnons les bords du fleuve clas- 
sique à travers les belles cultures de maïs de Réchid-Pacha, sous 
les ombrages des platanes, des bouleaux et des chênes, qui sont 
doublement les bienvenus, après une traite sur les lianes de la 
montagne par un midi d'août. Nous ne sommes pas au bout de nos 
enchantemens : par miracle, ce fleuve a de l'eau! Seul entre ses 
frères de Grèce, il roule autre chose que des fleurs de laurier-rose, 
une belle eau profonde, qui pourrait tenter des barques. Un magni- 
fique pont turc, de la grande époque de Sélim, à courbe très adou- 
cie, supporté par des archc;^ en tiers-point, nous invite à traverser ; 
invitation fallacieuse, cnr il va sans dire que l'une des arches est 
écroulée au fil de l'eau C'cpuis des années déjà lointaines. On tra- 
verse un peu plus haut sur un bac, et le pittoresque n'y perd rien : 
hommes et chevaux s'entassent sur la lourde machine, sous un 
berceau de sycomores, et atterrissent sur l'autre rive, devant un 
corps de garde albanais, qui veille à l'étroite issue de la vallée de 
Tempe. 

Tempe , Anibélakia. 

J'approche de la vallée sacrée avec l'émotion classique qui lui est 
due, mais aussi, l'avouerai-je, avec une défiance enracinée par de 



LA THESSALIE. 19 

nombreuses désillusions. Est-ce l'outrage des siècles qui a désho- 
noré les paysages tant vantés de la Grèce antique? Est-ce la ri- 
che imagination des Hellènes qui les a parés de grâces absentes? 
Ce n'est pas le lieu d'agiter cette question délicate. Toujours est-il 
que fleuves sans eaux, vallées sans verdure, montagnes sans forêts, 
autorisent souvent le voyageur, embarqué sur la foi des poètes, à 
murmurer le quidquid aiidet Grœcia mendax. Ici du moins, et pour 
une fois, faisons à la Grèce, notre mère, une éclatante réparation. 
Elle est charmante, cette goi'ge de Teinpé, encaissée entre ses deux 
murailles à pic, blottie sous les platanes, ombreuse et silencieuse. 
Le Salamvrias, ou plutôt le Pénée, — laissons-lui son doux nom 
d'autrefois, — court en chuchotant sous une arche de verdure 
continue ; le flot jaune et profond, refoulé dans ce lit étroit, ronge 
la pierre de la muraille de gauche. La route, telle que l'ont créée 
les Romains, serpente sur une mince corniche, au flanc de la mu- 
raille de droite. Souvent les parois de roches se dressent perpendi- 
culairement à une telle hauteur que le jour descend à peine dans 
ces profondeurs. La gorge se prolonge sur une longueur de Zi à 
5 kilomètres, véritable oasis dans le désert pour le voyageur qui 
arrive des croupes brûlées de l'Olympe ou des marais desséchés de 
la plaine de Larisse. Cette tranchée naturelle est due, on le constate 
au premier coup d'œil, soit à un cataclysme violent, soit à la lente 
action des eaux qui se sont frayé un chemin vers la mer en sépa- 
rant par cette trouée le mont Ossa et le mont Olympe; ils ne for- 
maient qu'une seule chahie continue aux époques géologiques où la 
Thessalie inférieure était un vaste lac, gardant les eaux du Pénée 
dans le bassin compris entre les monts Olhrys, le massif du Pinde 
et celui de l'Olympe, terminé par le Pélion. La science moderne a 
établi tout ceci; le vieil Hérodote, qui pressentait bien des choses, 
se l'était déjà laissé conter : « On dit de la Thessalie que jadis elle 
formait un lac... » — et le père des touristes ajoute, avec ce scep- 
ticisme discret et cette aimable ironie qui font si souvent penser au 
génie de notre Montaigne, — « les Thessaliens eux-mêmes rappor- 
tent que Neptune a fait le canal par où s'écoule le Pénée; c'est assez 
vraisemblable, car pour qui croit que Neptune ébranle la terre et 
que les crevasses produites par les tremblemens de terre sont 
l'œuvre de ce dieu, il est visible au premier aspect que Neptune a 
fait le conduit; en eflet, il provient d'un tremblement de terre; c'est 
du moins ce que j'ai pensé en voyant la séparation des montagnçs. » 
Bêtes et gens se plongent dans l'eau apoUonienne et s'endor- 
ment au bruit d'une cascade dévalant des rocs. On déjeune d'une 
pastèque, et l'on reprend la route dont les lacets montent et des- 
cendent. D'un de ses coudes, on voit une dernière fois la nappe 
bleue lamée d'or du golfe Thermaïque, divinement encadré dans 



20 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'ovale des montagnes. On dépasse l'inscription gravée sur le ro- 
cher par Lucius Cassius Longinus; inutile de la reproduire, puisque 
de temps immémorial elle fait la joie des voyageurs frottés d'épi- 
graphie qui suivent cette route. Un peu plus loin, le Castro lis 
Oral as , nid d'aigle génois, profile ses pans de murs ruinés sur 
une crête inaccessible et rappelle notre donjon de Grussol dans la 
vallée du Rhône. 

Le Château de la Belle ! Je me promets de demander sa légende 
à l'étape de ce soir. Enfin la gorge s'évase, les montagnes s'écar- 
tent, et nous tournons à gauche pour gravir les pentes de l'Ossa, 
où la petite ville d'Ambélakia nous promet un bon gîte. Je quitte, 
non sans regrets, la souriante vallée de Tempe, qui fuit si harmo- 
nieusement à l'ombre sévère des grands monts, comme un doux 
vers d'André Chénier dans son fier moule de marbre antique! 

Ambélakia doit son nom aux vignobles qui l'entourent. C'est un 
bourg de trois cents maisons, blanches et coquettes, avec un air 
d'aisance relative. La population accorte et avenante qui se presse 
sur mon passage ne rappelle en rien celle des districts de l'Olympe. 
Tous les habitans, sans exception, sont de pure race grecque; ils 
en ont le type marqué et en portent le costume avec une certaine 
recherche. Le fez lui-même, la coiffure obligatoire qui égalise toutes 
les têtes dans l'empire turc, a disparu ici devant le bonnet des Hel- 
lènes libres; il n'y a qu'un fez dans le village, celui du soldat alba- 
nais, qui représente seul la Porte-Ottomane. N'était cet homme et 
le percepteur qui monte deux fois par an, on pourrait se croire hors 
de l'empire. Le langage et les mœurs des habitans sont faits pour 
entretenir cette illusion. Les voici qui reviennent du travail des 
champs, et ils s'assemblent jusqu'au dernier autour de l'étranger, 
comme de vrais Athéniens du vieux temps ; non plus défians, scru- 
tateurs et sauvages, ainsi que les gens de Lilhochôri, mais hospi- 
taliers, loquaces et confians. Tout d'abord, et en dépit de ma fa- 
tigue, on m'entraîne voir l'école, la merveille de l'endroit. Partout 
mes hôtes grecs m'ont proposé avant toute chose d'aller voir l'école 
du village : c'est leur fierté aujourd'hui, ce sera leur force demain. 
On se ferait difficilement idée des sacrifices que s'impose la plus 
pauvre bourgade grecque pour se donner une maison scolaire et y 
rassembler les moyens de satisfaire, dans la mesure du possible, la 
curiosité intellectuelle qui est l'honneur de cette race. Dans les 
villes de quelque importance, les choses sont plus faciles, grâce à 
la générosité des particuliers. Voici comment elles se passent d'or- 
dinaire. Un enfant du pays fait fortune au loin, dans les comptoirs 
du Levant, dans les grandes maisons de l'étranger, à Odessa, à 
Marseille, à Londres. Il peut passer dix ans, vingt ans, finir sa vie 
même sans remettre le pied sur le sol natal, son âme ne s'expatrie 



LA TIIESSALIE. 21 

pas. Il est bien rare qu'en mourant il ne lègue pas une somme con- 
sidérable à sa ville d'origine pour y fonder une école. D'autres 
commencent de leur vivant, et on peut citer tel riche banquier de 
Constantinople ou d'Alexandrie qui consacre chaque année une 
bonne part de son revenu à couvrir d'écoles primaires et de syl- 
logues la province dont il est originaire, Macédoine, Thrace ou 
Thessalie. C'est la forme préférée que prend la charité chez le Grec, 
l'aumône aux esprits. Ambélakia vient de faire un de ces héritages : 
un de ses fils, établi depuis longtemps à Syra, oii il a fait fortune, 
est mort l'an dernier en laissant un million de piastres à sa patrie 
pour y bâtir une école. Ce sera un véritable palais, dix fois trop 
grand pour les besoins locaux : beau luxe, dont on ne saurait blâ- 
mer l'excès. On me fait visiter les constructions avec le môme or- 
gueil qu'on mettrait ailleurs à montrer un monument historique. A 
quelques pas est l'ancienne maison déjà fort convenable; les en- 
fans s'en échappent. J'interroge le fils de mon hôte, un gamin de 
douze ans. 11 sait ses lettres, son histoire sacrée, son histoire 
grecque, sa géographie; il répond avec une sûreté et un aplomb 
surprenans. Aucun enfant de cet âge, dans nos campagnes, n'atteint 
ce niveau d'instruction. — a Ce n'est rien, me dit-on, vous verrez 
quand la nouvelle école sera ouverte ! Nous attendons sept profes- 
seurs et une institutrice : tous viennent d'Athènes, de l'université! » 
— De là on me mène à l'église, puis dans les maisons particulières; 
chacun s'arrache le voyageur, tous briguent sa visite, et je finis 
par passer en revue tons les notables du bourg. Ces hommes, — 
des cultivateurs et parfois de condition bien modeste, — parlent 
avec justesse et convenance de toute chose, même de l'étranger. 
Smyrne, Vienne et Paris leur sont des noms familiers. Il faut dire 
qu'Ambélakia, aujourd'hui appauvrie, a eu un moment de vive 
splendeur au commencement du siècle, grâce aux commerces de la 
soie et de la garance. Ses fils fondaient alors des comptoirs à Smyrne, 
en Autriche, en France ; le médecin me montre un portrait de son 
aïeul, en costume de merveilleux du directoire. 11 résulte des expli- 
cations de mes hôtes que cette fortune était due en grande partie 
au blocus continental. Aussi le nom de iNapoléon ^"^ est-il très po- 
pulaire à Ambélakia, et son portrait fait-il pendant dans plusieurs 
maisons à celui du roi George. Celui-ci occupe ouvertement la 
place d'honneur, comme le souverain légal de la contrée. Sous ce 
rapport, il n'y a ni divergences, ni obscurité dans le sentiment des 
Aml3élakiotes. Un seul vœu est dans toutes les âmes, un seul nom 
sur toutes les lèvres : Athènes ! C'est de là qu'on tire tout, les pro- 
fesseurs, les médecins, les journaux, les idées, les modes... et les 
espérances. C'est vers ce pôle que les yeux sont fixés, comme les 
cœurs. Il est impossible de ne pas respecter ce patriotisme ardent 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

et malheureux, s'appuyant sur les qualités laborieuses et intelli- 
gentes qui éclatent chez ces braves gens. 

En finissant ma tournée, j'entre dans une maison plus pauvre, 
bien que très proprette. Un jeune paysan m'y invite, en s' excusant 
sans servilité de son peu d'aisance. Sa femme m'offre un miel déli- 
cieux, blanc comme le lait. On dirait une scène des mœurs antiques, 
des chevriers de Théocrite. Le cadre est à l'avenant. Nous nous as- 
seyons contre une balustrade de bois ouvragé, où joue, une vigne 
grimpante, dans une galerie ouverte, qui donne sur la plaine. Les 
vignobles étages sur le coteau se déroulent à perte de vue : la clarté 
de la pleine lune bleuit le plancher de sapin à travers les jours de 
la balustrade. Dans l'aogle, une vieille lampe de fer à trois becs ré- 
pand une faible lainière. Le jeune homme m'apporte des médailles 
et me raconte diverses trouvailles archéologiques dont il comprend 
la valeur; il me donne la copie d'une inscription grecque, relevée 
sur une pierre que l'imam de Baba a dérobée au Castro tis Oraïas, 

— « Qu'est-ce donc, deinandai-je, que le Château de la Belle? 

— C'est une citadelle du temps des guerres avec les Turcs; on ra- 
conte qu'elle fut défendue par une veuve, qui se précipita de la 
montagne que vous avez vue. C'est dit dans une vieille chanson. — 
Il y a une chanson? Vite la chanson! — Nous ne la savons plus; 
mais peut-être la grand'mère... » Et il alla chercher une vieille 
femme, qui s'avança toute courbée et tremblante. Elle se fit un peu 
prier, s'excusa sur son grand âge, puis, sans embarras de com- 
mande, tout simplement et dignement, elle se plaça au milieu du 
cercle, sous la petite lampe et dans le rayon de la lune : à demi- 
voix, elle déclama la complainte suivante, qui perd malheureuse- 
ment à être traduite toute sa grâce naïve. 

— Voilà douze années de guerre, — et on ne peut prendre le 
château sans maître. — Un petit janissaire turc — change de vête- 
mens et se déguise en caloyer. — Il va à la porte et frappe : — 
Ouvre la porte, ouvre la porte, la belle, — la porte de la reine aux 
yeux noirs. — Je ne me donne pas à un Turc, à un mécréant de 
Turc. — Je ne suis pas un Turc, mais un moine de la montagne, 

— je qnête, recueillant de l'huile pour mon église. — Tu me 
contes des mensonges pour que je t'ouvre. — Mes vêtemens sont 
poudreux, et la faim me presse, — je suis bien las, et la tête me 
tourne. — La reine a pitié, elle envoie ouvrir. — Aussitôt la porte 
ouverte, ils entrent dix mille, — tous se ruent sur les trésors et le 
butin. — Mais lui va droit à la chambre de la reine. — Elle alors, 
rejetant sa gorge en arrière, — de là-haut se laisse choir et se brise 
sur les rocs. 

Cette chanson des montagnes grecques, encadrée dans cette scène 
de nuit, au pied de l'Ossa, — voilà une de ces bonnes fortunes qui 



LA TIIESSALIE. 23 

paient les longues heures de route. Je souhaite le bonsoir à ces 
braves t^ens, et en réfléchissant à tout ce que j'ai vu et entendu 
d'eux durant ces quelques heures, j'arrive à une conclusion qu'on 
devine sans peine : ceux-ci sont dignes de la libre condition qu'ils 
rêvent. 



Larissc, Zarkos. 

Six heures de marche à travers la plaine désolée de Thessalie, 
marais desséché en cette saison. Nous entrons dans un grand village 
de boue, entouré et coupé de cimetières vagues : c'est Larisse, 
capitale de la province. Rarement ville a produit sur moi plus triste 
impression. Elle sent la mort, et ceci n'est pas seulement pris au 
figuré. Les alluvions croupissantes du Salamvrias, qui déroule son 
flot jaune autour de Larisse, chargent de fièvres ce triste ciel; elles 
sont rendues plus malignes par le mauvais état des cimetières turcs 
qui usurpent un tiers de la ville, chaos de tombes noyées dans la 
fange, champs de mort en friche, dirait-on, qui n'ont pas ici leur 
végétation habituelle de platanes et de cyprès. Aux portes du fau- 
bourg, des nègres du Soudan campent dans des huttes : ce sont les 
restes des bataillons qu'Ali-Tepeleni recrutait en Egypte; ils ont fait 
souche ici et continuent à peser sur la terre, comme l'ombre du ter- 
rible pacha de Janina. Du moins celui-là faisait vivre le pays, d'une 
vie sanglante et dure, il est vrai; mais enfin ce n'était pas le silence 
de la mort. A chaque pas qu'on fait dans ces provinces, des ponts 
relevés, des routes réparées, des traces d'une volonté énergique, 
— la chose rare entre toutes sous ce ciel, — témoignent qu'Ali 
de Tepelen eût pu faire comme son homonyme d'Egypte, s'il avait 
réussi comme lui, un grand organisateur. Aujourd'hui Larisse ren- 
ferme de vingt-cinq à trente mille habitans. La majorité de cette 
population est turque, grâce à l'appoint fourni par la jforte garnison 
du chef-lieu, mais elle est en décroissance sensible, surtout depuis 
quelques années; les naissances ne sont pas en proportion avec les 
décès dans les familles musulmanes. 

Muni d'une lettre pour l'archevêque, je vais frapper à sa porte ; 
il est absent, et son vicaire me loge clans une chambre basse, meu- 
blée d'un divan phtisique ; elle donne, par une fenêtre grillée, sur 
ces avenues de turbans de pierre qui surmontent les sépultures des 
croyans. Mon hôte s'excuse de me loger si pauvrement : deux mem- 
bres de la famille sur quatre sont cloués par la fièvre dans les 
chambres du haut. C'est l'état normal des habitans de Larisse. 
Tandis que je me repose sur mon unique meuble, un visiteur entre 
précipitamment, d'un air fort agité : c'est un dentiste français, 



24 REVUE DES DEUX MONDES. 

établi depuis quelques semaines dans la ville, qui vient me conter 
ses peines et me demander conseil. Ce n'est pas que la clientèle 
manque : le malheureux praticien a opéré, beaucoup opéré, et des 
plus hauts fonctionnaires ; mais pas une piastre n'est encore rentrée. 
Je lui donne une consultation aussi découragée que mon impression 
du moment, et s'il m'a écouté, il y a longtemps qu'il a replié sa 
trousse et repris la route de notre belle France. — Je cherche 
quelques personnes auprès desquelles me renseigner. La société de 
Larisse se compose de deux ou trois indigènes aisés, agens consu- 
laires des puissances européennes, de quelques courtiers italiens; 
les négocians grecs fuient dans la montagne durant l'été. Je m'a- 
perçois que, dans cette société, la conversation roule agréablement 
sur la dose de quinine que chacun a prise le matin, sur la quaUté 
de ce médicament, sur les pharmacies où l'on a chance de le trouver 
moins sophistiqué... Rien à visiter de par la ville : des mosquées 
délabrées, des bazars misérables, des industries languissantes. Je 
me promets de quitter demain à l'aube cette morose résidence et 
retourne dormir sur mon divan. Un bruit d'instrumens m'éveille : 
c'est une noce qui passe en chantant dans les tombes sous ma 
fenêtre. 11 y a pourtant des gens qui se marient ici, et qui peut-être 
y sont heureux ! 

Ma caravane se reforme et se dirige vers le nord de la plaine, 
sur la ville de Trikkala, au pied des montagnes du Pinde. Quelques 
cultures alternent avec les marécages : pas un arbre, pas une 
ronce; les ombres sont un élément inconnu dans ce paysage. Nous 
retraversons à gué le Pénée, bien déchu depuis Tempe, ruisseau 
fangeux entre des berges de sable. Arrêt au village de Zarkos, dans 
une grosse ferme appartenant à un riche banquier grec de Gonstan- 
tinople. Je fais là une rencontre intéressante. Un jeune homme 
sorti d'une excellente famille d'Athènes, et qui a étudié durant plu- 
sieurs années l'agronomie aux Etats-Unis, a accepté de s'ensevelir 
dans cette solitude en qualité d'intendant. Ses connaissances spé- 
ciales donnent un grand prix aux renseignemens qu'il me fournit. 
La plaine de Thessalie, qui devrait être le grenier des provinces 
environnantes et du nord de la Grèce, a appartenu un moment à 
AU de Tepelen, du droit de la conquête. Quand la Porte eut châtié 
le pacha rebelle, ses biens furent confisqués et devinrent pour les 
sultans une réserve d'apanages; ils s'en servirent pour doter de 
hauts dignitaires, et la plaine se trouva ainsi morcelée en un certain 
nombre de grosses propriétés. Plusieurs sont restées aux mains des 
beys musulmans, leurs héritiers ; d'autres, comme celle de Zarkos, 
ont été vendues aux financiers de Galata; le palais a récemment 
concédé les terres qui lui appartenaient encore à un capitaliste 
arménien, devenu le plus grand propriétaire de la Thessalie. Quel- 



LA IIIESSALIE. 25 

ques-unes de ces fermes nourrissent jusqu'à six cents têtes de 
bétail. On y cultive le blé, le coton, le tabac, la vigne. Les maîtres 
chrétiens de ces grandes exploitations font beaucoup pour le déve- 
loppement agricole du pays ; on commence cà y introduire les machines 
à vapeur. Tout cela est un peu hâtif, et si ce n'est pas la charrue 
avant les bœufs, c'est du moins la machine avant la charrue. — 
D'après mon interlocuteur, le cultivateur grec est assez laborieux 
et se fait vite aux améliorations dont il saisit l'utilité; mais sur cer- 
tains points ses préjugés sont extrêmement difficiles à déraciner ; 
il n'irrigue ni ne fume ; il fait volontiers la chasse aux arbres, pro- 
fessant la même haine que le paysan espagnol contre la verdure, 
{{ qui donne la fièvre. » Tous ces cultivateurs sont métayers : ils 
gardent les deux tiers de la récolte et remettent un tiers au pro- 
priétaire, après la dîme prélevée (13 pour 100). La dîme! là est le 
grand fléau, non pas tant dans l'institution elle-même que dans la 
façon dont on l'applique. En ce moment, fin d'août, les blés sont 
moissonnés et engerbés ; il ne reste qu'à les battre, semble-t-il. Ce 
n'est pas si simple. Nul ne peut battre une gerbe avant que la dîme 
ne soit prélevée; mais, pour qu'elle soit prélevée, il faut qu'elle soit 
adjugée, — pour qu'elle soit adjugée, que l'administration ait fait 
son choix entre les offres des concurrens. Or, à cette heure, la ferme 
des dîmes n'est pas encore adjugée pour l'année courante! Les 
gerbes attendront l'adjudication, et tandis qu'elles l'attendent, les 
orages en détruiront peut-être la meilleure part. Ce détail dit tout. 
Si l'on ajoute à cette misère chronique les misères accidentelles, 
les corvées qui enlèvent au cultivateur une partie de son temps, on 
comprendra qu'il y ait des années où, comme on me l'affirme, il ne 
gagne même pas sa semence. En outre les grains de la Thessalie, 
qui semblent avoir dans le port de Yolo le plus proche et le meilleur 
des débouchés, n'y arrivent que durant quelques mois de l'année, 
grâce au détestable état des communications. Pendant la mauvaise 
saison et à chaque débordement du Salamvrias, c'est à dos de 
mulet qu'il faut transporter les récoltes. Pourtant rien ne serait 
plus facile et moins coûteux que de poser sur cette plaine unie, de 
Trikkala à Volo, les rails d'un chemin de fer agricole comme ceux 
de la Belgique, — à peine aurait-on quelques monticules à déblayer 
aux portes de Volo. On assure que le grand propriétaire arménien 
dont j'ai parlé se propose de réaliser cette amélioration à ses frais : 
ce serait un immense bienfait pour le pays. 

Je prends congé de l'intendant de Zarkos, qui vit ici en ermite, 
enfermé avec ses livres, et se console en plantant des eucalyptus. 
Il me dit adieu avec mélancolie, en ajoutant : « Figurez -vous 
quelle transition, monsieur, pour un homme qui vient d'Amérique 
en ce pays! » 



26 REVUE DES DEUX MONDES. 

En quittant l'agronomie et ses tristes réalités, je retrouve la poésie 
dans le lit d'un petit ruisseau qui court se jeter dans le Pénée. 
C'est le Titarèse des anciens. Je le cherchais depuis longtemps, 
poursuivi par ces doux vers de Musset qui chantaient dans ma 
mémoire : 

C'est le bleu Titarèse et son golfe d'argent 
Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, 
La blanche Oloossone à la blanche Camyre. 

poètes! — Le « bleu Titarèse » est un filet d'eau boueuse; les 
cygnes, qui seraient fort en peine de s'y mirer, sont remplacés par 
d'humbles poules d'eau que mon coup de fusil disperse. Le « golfe 
d'argent » est à deux journées de marche d'ici ; la « blanche Oloos- 
sone » est le pauvre village grisâtre d'Elassona, séparé du ruisseau 
et du golfe par la respectable barrière de l'Olympe; quant à la 
« blanche Camyre, » j'ai en effet rencontré une fois une gracieuse 
bourgade de ce nom, mais c'était dans l'île de Rhodes. — poètes! 
que vous importe ce cri chagiin, quand le génie a sacré vos rêves 
harmonieux? Ils sont vrais, puisqu'ils vivent. — Pour un voyageur 
déçu qui leur cherche une mauvaise querelle, des milliers de 
jeunes bouches redisent leurs divines syllabes aux échos des nuits 
d'avril; et elles ont raison, et vous avez raison contre tous, car 
toute vérité vacille, sauf celle que sent le cœur, et qui se nomme 
l'idéal. ' 

Nous nous rapprochons des montagnes d'Épire, qui barrent la 
plaine devant nous et brodent leur noire dentelle sur l'or du cou- 
chant. La traite se prolonge, la nuit tombe, et la lune va descendre 
à son tour derrière les sommets du Pinde, tandis que nos chevaux 
s'ébrouent sur le pavé de Trikkala, sans parvenir à réveiller une 
âme qui nous indique notre gîte. 



ïrikkala, les Météores. 

Comme d'habitude, j'ai frappé à la porte de l'évêque grec. Le 
bon prélat, tiré de son sommeil , me reçoit dans un costume peu 
pontifical, sur la véranda de bois à ciel ouvert qui est la salle de 
parade de l'évêché. Ici la première impression est favorable, grâce 
peut-être aux mensonges de la nuit, que le jour dissipera demain. 
Je comprends qu'un des prédécesseurs de mon hôte, Héliodore, 
qui fut évêque de Trikkala au vr siècle, ait écrit à cette place le 
roman pastoral de Théagène et Chariclée. — De la galerie à co- 
lonnade rustique, la vue plonge sur un massif de verdure et s'arrête 
aux ombres des montagnes, adoucies par la clarté lunaire; là-bas, 



LA THESSALIE. 27 

entre des peupliers qui bruissent à la brise de nuit, éclate une raie 
d'argent; je demande le nom de cette rivière : c'est le Léthé, le 
fleuve des morts et de l'oubli! Un jeune diacre, bon vivant qui 
paraît avoir bénéficié des vertus de cette eau , m'en apporte un 
verre; il n'était pas besoin de venir la chercher si loin : le temps 
coule partout, qui suffit à l'œuvre d'oubli. 

Le jour vient, et Trikkala ne perd pas trop à la lumière crue du 
soleil d'août. La seconde ville de Thessalie est plus accidentée et 
plus coquette que Larisse; elle est ramassée autour d'une petite 
éminence, couronnée par la citadelle turque. On remet en état ce 
château, sur les remparts duquel dorment les canons d'Ali-ïepe- 
leni. La pioche des soldats du génie a amené au jour d'intéres- 
santes inscriptions votives en l'honneur d'Esculape, fondateur de 
l'antique Trikka. La ville moderne peut renfermer de quinze à dix- 
huit mille habitans; ici comme à Larisse, et dans ces deux centres 
seulement, la population musulmane est en nombre. Cette petite 
place a son importance, car elle garde la route qui descend de Ja- 
nina par le col de Metzovo. La grande plaine de Thessalie ne finit 
pourtant pas ici; elle détache vers le nord une large vallée en 
forme d'éperon, comprise entre la chaîne du Pinde et les contre- 
forts de l'Olympe. Le Salamvrias coule au pied de la première; le 
Léthé, aujourd'hui le Trikkalino, suit les contours des seconds. — 
Quand les deux torrens ne la couvrent pas de leurs eaux débordées, 
cette vallée donne d'admirables cultures, vivifiées par les sources 
qui tombent de ce cirque de montagnes. Elle se termine par les ai- 
guilles rjui portent les célèbres couvens des Météores, à cinq heures 
de Trikkala. L'évêque me propose de m'y conduire; j'accepte avec 
reconnaissance, et nous faisons de conserve le pèlerinage des mo- 
nastères aériens. Je n'ai pas à les décrire de nouveau, ayant eu 
occasion d'en parler à cette place (1) et de raconter l'étrange voyage 
que fait entre ciel et terre le patient hissé par les moines dans un 
filet. Il importe seulement de signaler à l'attention des artistes qui 
parcourraient les provinces grecques des peintures d'un intérêt 
hors ligne au couvent de Saint-Varlaam. L'harmonie et la richesse 
des tons, les allures nobles et franches des corps, l'expression des 
visages, tout nous reporte à un art contemporain de l'ansélinos de 
Kariès. Dans une petite chapelle soudée au côté droit de l'église, 
très maltraitée par le temps , deux compositions d'un rare intérêt 
subsistent encore : un Songe de Jacob^ d'une pureté de dessin 
giottesque ; le Biner du mauvais riche : un gros traitant est attablé 
entre une fille et un cavalier, tandis qu'un mendiant dispute des 
miettes à un caniche sous la table; ces personnages sont revêtus de 

(1) Voyez Vanghéliy dans la Revue du 15 novembre 1877. 



28 REVUE DES DEUX MONDES. 

costumes vénitiens du xv* siècle, et c'est là un document inappré- 
ciable comme tentative d'art réaliste chez les Byzantins. A côté, 
une Vierge entourée de femmes est seulement ébauchée au trait de 
fusain, avec une sûreté et un naturel irréprochables. 

Après deux journées consacrées à l'étude de ces reliques, nous 
redescendons au village de Kalabaka, blotti dans la gorge tourmen- 
tée qui s'ouvre au pied des Météores. C'est ici que vint échouer 
misérablement, en 185/i, la prise d'armes des volontaires helléni- 
ques. 

De Kalabaka part la route qui mène dans les montagnes d'Épire. 
Je comptais la suivre jusqu'à Janina; mais en Thessalie l'homme 
propose et la fièvre dispose. Je n'avais pas encore payé mon tribut 
à cette pâle souveraine de la province ; comme nous rentrons à 
Trikkala, elle me retient sur le divan de la véranda, seul lieu ha- 
bitable dans l'évêché par cette chaleur torride. Mon voyage pren- 
drait-il une direction par trop classique? J'ai déjà passé le Léthé, 
et à quelques lieues d'ici , dans la première vallée du Pinde, coule 
l'Achéloûs, le fatal Achéron. Je ne le franchirai pas, s'il plaît aux 
dieux, et je ne pense plus qu'à regagner Volo et la mer, en m'éloi- 
gnant des fleuves de l'Érèbe. Je discute mon itinéraire avec mes 
hôtes; deux routes s'offrent à moi : l'une, que j'ai déjà faite en 
partie, par Zarkos et Larisse, l'autre par Karditza et la plaine de 
Pharsale, plus directe en apparence ; mais en ce pays la ligne droite 
est rarement le plus court chemin d'un point à un autre. On m'as- 
sure que cette route est impraticable même à Yaraha, voiture pri- 
mitive contre laquelle je dois désormais troquer mon cheval. En 
outre, une bande de brigands, commandée par un lieutenant de 
Sotiri, a détroussé ces jours derniers le village de Karditza, et opère 
autour de Pharsale, sur l'échiquier de César. Il y a quelque temps 
que je n'avais plus entendu parler des brigands ; les voici qui re- 
viennent sur le tapis, et, comme ils tiennent autant de place que la 
quinine dans les conversations de mes hôtes, il est juste d'étudier 
de plus près cette institution. 

Le banditisme est depuis longtemps un mal endémique dans ces 
provinces : bien des causes assurent son recrutement, la configura- 
tion du sol, les émigrations de tribus circassiennes, la misère gran- 
dissante, la surcharge des impôts, le licenciement mal réglé des 
troupes irrégulières. Après une mauvaise récolte, plus d'un paysan, 
à bout de ressources, traqué par les agens du fisc, prend un fusil 
et gagne la montagne; arrivent d'autre part des Albanais renvoyés 
du service sans avoir pu toucher leur paie : une bande se forme, 
attend l'occasion et fond sur un village de la plaine. Le village est 
frappé d'une contribution de guerre calculée sur sa population ; s'il 
ne s'exécute pas, les riches notables sont emmenés en otages. On 



LA TIIESSALIE. 29 

voit que les choses se passent suivant les règles de l'art militaire. 
Plusieurs communes et des habitations isolées échappent à ces raz- 
zias en composant d'une manière permanente avec les klephtes, en 
leur fournissant des vivres et un abri à l'occasion. Le paysan 
semble être pour eux, moins par suite d'une complicité morale que 
par l'efïet de la terreur qu'ils font peser sur les campagnes. S'ils 
s'abstiennent généralement d'actes de violence, ils sont impitoyables 
pour toute dénonciation prouvée ; dernièrement, dans un village de 
Macédoine, un prêtre, qui avait mis la police sur la trace d'une 
bande, a été pris et coupé en morceaux. 

Tel est le régime qui désole, avec des intermittences, plusieurs 
provinces de Uoumélie. En Thessalie, ce fléau a pris un caractère 
aigu, grâce à la proximité de la frontière de Grèce, qui assure aux 
bandits des facilités particulières. Cette frontière est assez confu- 
sément tracée par la chaîne abrupte des monts Othrys; les contes- 
tations de limites et les différends de toute sorte ne sont pas rares, 
on le sait, entre les deux états voisins. A la faveur de ce manque 
d'harmonie entre les autorités -frontières, les klephtes travaillent à 
cheval sur les deux pays; sont-ils trop vivement poursuivis en Tur- 
quie, ils passent de l'autre côté de la ligne avec l'espoir d'y trouver 
un accueil moins cruel; quand leurs méfaits ont lassé la patience 
grecque, ils reparaissent dans la Thessalie turque. 11 y a un an, cet 
état de choses était devenu tellement intolérable que la Porte se 
décida à conclure une convention avec la Grèce pour la répression 
du brigandage; elle fît mieux que de signer un protocole, elle en- 
voya un homme pour l'exécuter, le général Méhémet-Ali-Pacha (1). 
Cet officier, d'origine allemande et de sang français, car il porte le 
nom d'une famille chassée de notre pays par la révocation de l'édit 
de Nantes, est arrivé tout jeune à Constantinople dans des circon- 
stances qui tiennent du roman plus que de la vie réelle. Il em- 
brassa l'islam, prit du service et s'éleva rapidement à une haute 
situation, très méritée, comme on en jugera par ce qui suit. Avec 
l'apparition de ce nouveau gouverneur, les choses changèrent de 
face en Thessalie. Il frappa pour ses débuts un coup d'éclat : à 
la suite d'une action coml3inée avec les troupes helléniques, Tako 
Arvanitaki, le sinistre héros de Marathon, fut cerné à Agrapha et 
fusillé sur place. Comme on venait de le passer par les armes, les 
assistans se précipitèrent en désordre sur son corps : quand on le 
releva, on ne trouva sur lui aucun des papiers qu'on espérait saisir 
et qui eussent jeté quelque lumière sur le drame mystérieux de 
Marathon. Comme toutes les célébrités, Tako Arvanitaki avait sa 
légende et ses partisans. Il exprimait ses regrets de la « malheu- 

(1) Le même qui fut depuis généralissime des armées turques, plénipotentiaire au 
congrès de Berlin, et qui vient de périr si tristement en Albanie. 



30 REVUE DES DEUX MONDES. 

reuse afTaire » qui avait gâté sa carrière ; mais (( il avait été entraîné 
par les circonstances : et puis les diplomates n'avaient pas voulu le 
comprendre, ils l'avaient contraint à user de procédés violens. » 
Le prélat avec lequel je cause, enclin comme tous les vieillards à 
préférer les hommes et les choses d'autrefois, stigmatise dure- 
ment les misérables brigands d'aujourd'hui; mais il a de secrètes 
indulgences pour Arvanitaki, qui était de plus fière race. « Je tom- 
bai une fois dans son camp, me dit-il, en allant visiter mes parens, 
qui demeurent dans le Pinde; il était respectueux pour le clergé, 
me traita cérémonieusement, m'offrit les confitures et le café. Celui- 
là était un gentilhomme. » Je traduis littéralement, — kalos anthro- 
pos. — La fin de ce gentilhomme terrifia ses pareils : son émule 
Spano Vanghéli demanda à faire sa soumission, mais il refusa de se 
livrer purement et simplement à la foi turque et réclama la garan- 
tie d'un agent consulaire ou de quelque Européen. Les consuls ne 
pouvaient s'entremettre en pareille affaire; un Français, concession- 
naire de mines dans l'Olympe, respecté et connu de tous dans ce 
pays, offrit ses bons offices; il se rendit bravement dans le repaire 
de Spano et se porta garant pour Méhémet-Ali. — Voici, tel que me 
l'a répété notre compatriote, le langage que lui tint le bandit : « Je 
vous suivrai au lieu de vous laisser ici comme otage, car nous sa- 
vons qu'un Européen ne donne sa parole d'honneur qu'à bon escient; 
mais c'est égal, si vous voulez un bon conseil, ne rejouez plus à ce 
jeu-là avec les brigands; il ne vous réussirait pas deux fois. » Spano 
fut interné à Ârmyro, où il est encore. Les bandes moins illustres, 
découragées, vidèrent la campagne: l'amnistie fut proclamée, et 
l'âge d'or commença pour la Thessalie. 

Indigènes et étrangers, tous ici sont unanimes à rendre hommage 
à Méhémet-Ali. On reconnaît bien, disent les premiers, le sang eu- 
ropéen qui coule dans ses veines. Il donne le spectacle rare d'une 
activité, d'une énergie de tous les instans; les employés des bureaux 
de Larisse étaient, dit-on, plongés dans un douloureux étonnement 
à la vue de ce chef qui ne s'étendait jamais sur le divan, qui écri- 
vait ou marchait en dictant ses ordres. Tout cela était trop beau 
pour durer : la Porte, appréciant justement la valeur de Méhémet- 
AH, vient de lui confier les troupes destinées à contenir l'insurrection 
d'Herzégovine et les menaces du Monténégro. Au lendemain de son 
départ, les brigands en non-activité ont repris le fusil et regagné 
la montagne, Sotiri a quitté Salonique, comme je l'ai raconté plue 
haut; les anciens auraient dit qu'après le départ d'Hercule les mons- 
tres dont il avait purgé la Thessalie reparaissaient. De nouveau la 
malheureuse province est en proie aux déprédations et à la terreur, 
et voilà en partie pourquoi je ne verrai pas Pharsale. 

J'ai passé trois jours sur le divan de la véranda, me traitant 



LA TIIESSALIE. *" 31 

avec l'eau du Léthé, regardant couler autour de moi la vie paisible 
et monotone de la maison épiscopale. Un jeune diacre aux longs 
cheveux blonds, sachant quelques mots de français, se remue fort 
à mon occasion ; c'est lui qui tient les comptes de l'évêque, et il me 
semble que l'arithmétique joue un grand rôle dans l'administration 
du diocèse. Le prélat ne fait pas difficulté de me dire quelles peines 
lui donne la gestion de ses intérêts pécuniaires, combien il faut de 
vigueur pour faire rentrer la dîme ecclésiastique après celle du gou- 
vernement; et pourtant, sans quelques piastres dans sa bourse, la 
lutte pour l'existence est difficile en province, plus difficile encore 
au Plianar. Il ne faut pas être trop sévère pour ces préoccupations ; 
rappelons-nous que dans ce pauvre Ori<ent, oîi le système social est 
foncièrement ^^cieux du sommet à la base, on ne peut demander à 
un rouage isolé la perfection absolue : tous ces rouages sont fata- 
lement faussés en principe, puisqu'ils dépendent les uns des autres 
et s'entraînent réciproquement au pire au lieu de s'entr' aider 
pour le bien. — Enfin me voici sur pied, sinon en état de remonter 
à cheval; on m'amène un araha, chariot porté sur deux essieux; 
cet instrument de martyre s'ébranle, avec des désarticulations in- 
vraisemblables, dans l'ornière qui sert de route, et je regrette 
bien vite ma selle. J'ai de nouveau l'occasion d'admirer le dévoû- 
ment de mes deux Albanais; comme je les invite à me rejoindre à 
l'étape en ménageant leurs montures , ils répliquent laconique- 
ment : « Nous avons répondu de toi, nous ne te quittons pas, » et 
de partir au trot continu, dévoûment louable, si l'on songe que 
leurs chevaux, leur appartenant en propre, forment leur seul capi- 
tal en ce monde. — Nous arrivons au milieu de la nuit au khân de 
Zarkos; il ne faut pas songer à gagner la ferme à cette heure; édifié 
depuis longtemps sur l'hospitalité des khâns, je m'endors entre les 
quatre roues de mon véhicule, s?<6 Jove crudo. Une alerte m'éveille; 
une troupe s'approche au pas accéléré, des canons de fusil brillent 
aux rayons de la lune : c'est la patrouille turque lancée à la poursuite 
de Sotiri; le légendaire brigand, qui paraît jouir du don d'ubiquité, 
aurait été signalé avant-hier auprès de Zarkos. Je me défie un peu 
de ces fantômes qui hantent les imaginations locales et ne crois 
pas beaucoup aux résultats de cette bruyante poursuite, entreprise 
ou peu s'en faut au son du tambour; je souhaite bonne chasse aux 
nizams, dont le pas cadencé se meurt au loin dans l'ombre, et je 
me recouche sous mon aruba. Le jour suivant, rentrée à Larisse; je 
descends à la porte du vicaire pour réclamer ma très modeste 
chambre; elle est occupée, les deux membres de la famille encore 
valides ayant à leur tour été abattus par la fièvre. On peut croire 
que je ne m'attarde pas dans l'aimable ville; la température est si 
accablante que nous voyageons de nuit, et je n'y perds pas grand'- 



32 REVL'E DES DEUX MONDES. 

chose. Nue et marécageuse , la partie méridionale de la plaine de 
Thessalie ne diffère pas de ce que j'ai vu au nord de Larisse. Der- 
nier repas dans une grange, au khân de Géréli; à l'aube, nous 
franchissons les collines qui forment le bourrelet sud de ce bassin 
lacustre : enfin, de leur sommet, je salue le chemin de la fuite, la 
mer, encadrée dans les montagnes du golfe de Volo, reflétant au- 
dessous de moi les blanches maisons du petit port. 



Volo, le Pélion, Portaria, Macrinitza. 

C'est une marine, comme on dit dans le Levant, assez coquette, 
avec ses villas ouvrant sur la plage, habitées par les courtiers qui 
tiennent dans leurs mains le commerce de la Thessalie : un château 
turc sur un monticule couve jalousement la ville rassemblée sous 
sa garde ; à gauche le Pélion couvre la baie de sa grande ombre , il 
s'avance dans la mer à la suite de l'Ossa, dont il semble le frère ju- 
meau; c'est la dernière branche projetée au sud par le massif cen- 
tral de l'Olympe. Sur les flancs vigoureusement boisés de la mon- 
tagne, de gros villages blanchissent d'un air riant dans des îlots de 
verdure. Aucun vapeur n'étant attendu avant une semaine, notre 
consul me propose d'aller visiter, pour me remettre, ces villages du 
Pélion; l'air salubre de ces hauteurs est le grand remède des gens 
de Volo, en proie, eux aussi, aux miasmes que dégage cette anse 
vaseuse et peu profonde. Voici d'ailleurs que les souiïles du large 
et la confortable hospitalité d'un ami m'ont déjà fait oublier mes 
misères. On part à dos de mulet et on gravit entre des vergers pit- 
toresques, des vignes, des mûriers, les raides escarpemens qui mè- 
nent à la région des forêts. Ces sentiers ne sont guère praticables 
aux chevaux; on s'étonne d'abord qu'une population nombreuse soit 
ainsi isolée de son port naturel; on est vite conduit à supposer que 
cette population n'a rien fait pour faciliter ses communications 
avec la plaine, c'est-à-dire avec les Turcs : calcul qui ne manque 
pas de subtilité. La civilisation, qui ne va guère à dos de mulet, 
n'est pas encore montée dans le Pélion : ne nous en plaignons pas ; 
presque partout, dans ces pays d'Orient, où elle a été importée tout 
d'une pièce, sans préparation, elle a commencé par déposer son 
écume, qu'il est facile de saisir, avant de livrer ses trésors, qui 
exigent un rude labeur. Loin d'elle, ces familles de la montagne 
ont gardé une bonne grâce patriarcale, une aisance facile, des 
mœurs pures, je ne sais quoi de prévenant et d'heureux qui me 
rappelle l'excellente impression recueillie à Ambélakia. Ce que j'ai 
dit des gens de l'Ossa peut s'appliquer exactement aux gens du Pé- 
lion; c'est la même race, avec les mômes qualités, dans les mêmes 



LA THESSALIE. 33 

conditions de vie. L'agglomération assez nombreuse de ce versant 
est groupée autour de deux centres, — Portaria et Macrinitza, — 
de trois à quatre mille âmes chacun. Ici aussi, pas un habitant qui 
ne se fasse honneur du sang, delà langue et du costume grecs dans 
toute leur pureté. On ne trouverait même pas l'unique soldat arnaute 
qui représentait l'islam à Ambélakia. Deux fois par an, le percep- 
teur arrive majestueusement sur sa mule; on lui remet un millier 
de livres (23,000 francs) environ pour chacune des deux bourgades, 
et là se bornent leurs rapports avec le gouvernement. Ce tribut 
payé, elles s'administrent et s'imposent à leur guise, n'attendant 
rien que d'elles-mêmes en fait de chemins, de ponts, d'églises et 
d'écoles. A ce propos, répétons une fois de plus que nos villageois, 
plus heureux ou plus sages que bien des grands états, font dans 
leurs budgets la part du lion au chapitre de l'instruction publique ; 
ainsi et tout naturellement la race grecque arrive presque à réali- 
ser le rêve de l'égalité intellectuelle pour tous ses enfans, c'est-à- 
dire à retrouver l'état social des démocraties antiques. 

Ici encore on se passe curieusement le voyageur de maison en 
maison, avec accompagnement obligé de miel, de sucreries, de café. 
On devine le contentement fait de peu, dans ces maisons planchéiées 
de bois blanc, propres et toutes simples, entourées de beaux jardins. 
Elles témoignent d'une richesse plus générale qu'à Ambélakia; 
beaucoup de négocians en soie, en grains, en cotons, émigrés de la 
montagne, qui ont trouvé la fortune sur les mers lointaines, se reti- 
rent vers le tard dans ce site tranquille, d'où ils surveillent leur 
comptoir de Volo, Partout on m'amène les enfans, on me présente 
à la vieille grand'mère, toute digne sous le costume des matrones 
grecques ; les jeunes femmes d'un beau type hellénique, sans ces 
affectations d'européanisme qui gâtent trop souvent la grâce des 
Levantines, les hommes accueillans et ouverts, avec ces manières 
faciles et nobles des populations que le travail de la terre élève sans 
les écraser, — tout ce monde sent le prix joyeux d'une vie honnête. 
Seulement il ne faut pas attaquer les questions brûlantes de natio- 
nalité politique : les fronts se rembrunissent, les plaintes éclatent, 
et les aspirations unanimes se font jour avec violence. Partout en- 
core, c'est le portrait du roi George qui préside à ces conversa- 
tions séditieuses. LeDémosthène de Portaria est un vieux médecin, 
utopiste naïf, qui a étudié à Paris vers 18/i8 : il développe avec 
chaleur, comme une nouveauté grande, les théories de Proudhon 
et les rêves de Gabet; heureusement il n'aura jamais l'occasion de 
les appliquer dans ce milieu social primitif et exempt d'anomalies 
douloureuses. Au reste, le brave homme se rend justice en se nom- 
mant lui-même, dans notre langue qu'il manie un peu gauchement, 

TOME x-axi. — 1879. 3 



34 KEVUE DES DEUX MONDES. 

« le docteur infertile. » — Quoi qu'il en soit des bizarreries et des 
exagérations de quelques-uns, ces hommes n'ont qu'une même idée, 
qu'un même espoir, depuis le grand-prêtre des sciences nouvelles 
jusqu'à mon muletier qui me dit fièrement : « Nous autres Hel- 
lènes... » — Ainsi, m'assure-t-on, pensent, vivent et travaillent les 
populations de l'autre versant, qui regarde le golfe Thermaïque, 
dans les grands villages d'xigra, de Zagora, de Miliaès... 

Une belle nuit nous quittons nos hôtes pour gagner le sommet du 
Pélion, d'où l'on me promet un panorama magnifique sur les deux 
golfes et la plaine de Thessalie. Nous voici blottis, en attendant le 
jour, dans la caverne fameuse où, suivant la tradition, le centaure 
Chiron élevait Achille ; ces souvenirs classiques ne nous défendent 
pas contre un brouillard glacé qui persiste même après le lever du 
soleil. Au bout de quelques heures d'attente vaine, nous redescen- 
dons, confus et transis, sans avoir vu le moindre lambeau d'hori- 
zon. Comme nous approchons de Yolo, un lièvre part du pied d'un 
figuier ; le cawas albanais du consulat tire un des longs pistolets, 
damasquinés d'argent, dont sa ceinture est hérissée, et fait feu; 
l'arme de parade éclate dans ses doigts. Nous accourons, le croyant 
blessé; mais l'homme semble suivre mie pensée très intérieure, et 
nous dit gravement, après un long silence : « On a raison de pré- 
tendre que le lièvre est de mauvais augure, et qu'il ne faut pas tirer 
sur lui !» — Ce cawas est hektachi. On donne ce nom à une secte 
très curieuse et très mystérieuse, qui prend une grande extension 
depuis quelques années dans les provinces occidentales de l'em- 
pire, surtout dans les centres albanais. C'est une sorte de franc- 
maçonnerie avec ses loges, ses grades, sa subordination très stricte, 
et qui doit se rattacher aux affiliations obscures du moyen âge. Ex- 
térieurement les bektachis sont musulmans ; mais les vrais adeptes 
se soucient de la mosquée aussi peu que de l'église. On admet des 
chrétiens, et le peu que l'on sait des rites de la secte suppose un 
compromis entre les pratiques des deux rehgions. Mon ami a vu un 
jour des bektachis se réunir dans une espèce de temple, orné d'un 
autel, de cierges, et de deux petits vases d'argent. Une des obliga- 
tions les plus usuelles des affiliés est de ne tuer ni manger les ani- 
maux impurs, tels que lièvres, sangliers, etc. De là le remords de 
notre cawas. Il y aurait intérêt à étudier une secte qui sera sûre- 
ment appelée à jouer un rôle dans les évéuemens de l'avenir aux- 
quels les Albanais seront mêlés. 

Pas la moindre fumée de bateau à l'horizon limpide du golfe. Je 
prends patience en chassant sur les ruines de Pégase, de l'autre 
côté de la darse. On rencontre là des murs cyclopéens, avec l'appa- 
reil à joints vifs de la grande époque, des gradins, des aqueducs, 
les restes d'une puissante cité. Nous poussons vers Armyro, à tra- 



LA TUESSAXIE. 35 

vers les cultures de tabac, principale richesse de la Thessalie mé- 
ridionale. C'est à Armyro, dernière ville turque avant la frontière 
grecque, qu'est détenu SpanoVanghéli; il vient précisément d'écrire 
à notre agent, en le priant de faire abréger sa peine; le klephte se 
recommande de ses excellens sentimcns pour la France. — Je profite 
des longues soirées de Volo pour assembler ces notes de voyage, 
et tirer de tout ce que j'ai rencontré jusqu'ici quelques vues d'en- 
semble sur les conditions présentes et futures de cette province. 

On donne dans la pratique le nom de Thessalie, d'après la déli- 
mitation conservée de l'ancienne Grèce, au territoire compris entre 
les monts Othrys au sud et la Vistritza au nord. Il faut, sous peine 
de confusion préjudicielle, diviser ce territoire en deux parties à 
peu près égales, séparées par le cours du Salamvrias, et qui pré- 
sentent des caractères fort tranchés. La partie nord, — entre le 
Salamvrias ou Pénée et la Yistritza, — n'est autre chose que le 
massif élevé de l'Olympe, avec les étroites vallées qui en des- 
cendent. Dans ce district montagneux, pas de villes, pas de cul- 
tures, une population clair-semée et moins laborieuse; les gens de 
la côte vivent de la pêche, ceux des hauteurs du commerce des 
bois, de l'élève des troupeaux, de quelques extractions métal- 
lurgiques; les élémens agricoles ne se retrouvent que dans les val- 
lées du versant occidental. Cette population, grecque sans doute en 
majorité, renferme pourtant, sans parler des musulmans, des échan- 
tillons de toutes les races de la péninsule, des Albanais, des Cir- 
cassiens, des Valaques du Pinde, quelques sentinelles avancées des 
familles slave et bulgare; elle doit à ces conditions géographiques 
et ethnographiques un aspect plus sauvage, un caractère plus âpre ; 
ce caractère et ses relations commerciales habituelles, par le golfe 
Thermaïque, la rattachent plus directement au centre musulman et 
macédonien de Salonique. 

Dès qu'on franchit le Pénée par la gorge de Tempe, on entre 
dans la partie sud, comprise entre ce fleuve, la mer, les monts 
Othrys et le Pinde, et formant le bassin de l'ancien lac, adossé à 
l'Ossa et au Pélion; ici on recueille l'impression sensiblement dif- 
férente que j'ai essayé de traduire. De ce côté du fleuve, la popu- 
lation chrétienne est exclusivement agricole et exclusivement 
grecque. Elle ne partage le sol qu'avec l'élément musulman. Il est 
toujours difQcile de vérifier des chiffres en Orient; mais on m'as- 
sure que cet élément compte pour un septième à peine sur les 
trois cent mille habitans de la Thessalie. Les familles et les garni- 
sons turques se sont concentrées dans les villes, à Larisse surtout, 
chef-lieu de la province; un peu à Trikkala, à Kardiiza, dans une 
proportion insignifiante à Pharsale, à Armyro ; à Yolo même, on ne 
trouve plus que trois ou quatre beys, propriétaii-es des environs. 



36 REYUE DES DEUX MONDES. 

Quelques-uns de ces beys demeurent encore dans les grandes 
fermes dont j'ai parlé. En dehors des tribus circassiennes récem- 
ment dirigées sur la Thessalie et qu'on peut considérer comme un 
élément purement nomade, tous les travailleurs de la plaine sont 
Grecs. Leur nombre n'est pas en rapport avec les ressources du 
pays; leur condition est assez misérable, leur niveau ravalé par les 
effets plus directs de la servitude. Au contraire, sur lesversans fer- 
tiles du Pélion et de l'Ossa, dans les plantations de vignes, de mû- 
riers, de vergers, la population est dense, relativement aisée, d'un 
niveau moral et intellectuel qu'on ne saurait trop vanter; elle n'a 
aucun contact avec la race dominante; des qualités aimables et 
laborieuses que j'ai rarement rencontrées à ce degré, même dans la 
Grèce affranchie, désignent cette population comme le nerf véritable 
du pays, comme le noyau de la génération future, le jour où les 
conditions politiques lui permettront de descendre vivifier la plaine, 
qu'elle fuit actuellement. 

Si, de l'état ethnographique de la contrée, on passe à l'examen 
de sa situation matérielle, on trouve celle-ci peu en rapport avec 
les ressources latentes de cette belle terre. Par sa fertilité, ses eaux 
abondantes, ses débouchés maritimes, la Thessalie méridionale est 
appelée à redevenir ce qu'elle a été jadis, le marché des provinces 
avoisinantes. Quelques travaux urgens lui rendraient cette situation 
privilégiée : le dessèchement des marais, en doublant la production 
du sol, ferait disparaître les maladies qui le rendent inhabitable 
une partie de l'année ; le creusement du port de Volo assainirait 
également cette ville en lui ramenant les gros navires qui s'en dé- 
tournent; un chemin de fer, d'établissement peu coûteux, qui re- 
lierait ce port au cours supérieur du Salamvrias, porterait la vie et 
la richesse dans toute la vallée ; il pourrait se rattacher plus tard 
à la ligne que le gouvernement heUénique construit d'Athènes à 
Lamia. Enfin rien ne sera fait tant qu'on n'aura pas détruit la lèpre 
du brigandage, qui ôte toute sécurité et toute initiative aux meil- 
leurs élémens de ce pays. 

A la suite de ces considérations, une question se pose naturelle- 
ment : Peut-on attendre ces réformes de l'administration actuelle? 
— La réponse est délicate. On peut du moins affirmer que les 
maîtres du sol, avec la finesse d'intuition et la résignation fataliste 
qui sont les traits distinctifs de leur race, ne luttent que faiblement 
sur ce point extrême pour retenir un domaine qu'ils voient leur 
échapper. Ils se sentent visiblement envahis, diminués, isolés de 
leurs racines et de leurs centres de force; ce membre éloigné du 
grand corps ne reçoit plus du tronc qu'une sève insuffisante ; en re- 
vanche, il lui en renvoie peut-être trop. Il est permis de prévoir le 
jour où, à la suite de quelque ébranlement nouveau, ce coin de 



LA THESSALIE. 37 

terre se détachera sans trop de peine du patrimoine de l'islam. — 
A qui reviendraient alors l'honneur et le profit des réformes néces- 
saires que j'ai signalées? Dans cette province et peut-être dans 
cette province seule, on a droit de se prononcer sans hésitation. 
J'insiste sur cette réflexion qui s'impose à l'observateur. Dans 
presque toutes les autres circonscriptions de la Turquie d'Europe, 
l'attribution de tel territoire à telle race ou h tel voisin soulève des 
difficultés restées insolubles jusqu'ici. Le statisticien qui veut ré- 
soudre le problème avec des relevés ethnographiques s'avance dans 
des sables mouvans ; il peut nous faire assister à de brillantes ma- 
nœuvres de chiffres, plus dociles ici que partout ailleurs, mais il 
entraîne rarement la conviction de ceux qui ont pratiqué ce laby- 
rinthe. Le philosophe qui pèse la valeur des races en présence, leur 
capacité politique et civilisatrice, risque de servir des passions ou 
des préjugés; l'apothéose ou la condamnation en bloc de l'une 
ou l'autre des familles chrétiennes n'est pas recevable; il faudrait 
le jugement historique d'un Montesquieu uni à l'expérience de toute 
une vie passée en Orient pour oser décerner à l'une de ces familles 
« le prix de la sagesse. » On en revient toujours au sentiment du 
prudent Hérodote; — ce pays a moins changé qu'on ne croit depuis 
Hérodote. — « La nation des Thraces est la plus grande parmi les 
hommes, après les Indiens; ils portent une multitude de noms, 
chacun selon sa contrée : si cette nation était gouvernée par un seul 
ou n'avait qu'une seule pensée, elle serait invincible et de beau- 
coup la plus puissante, selon moi; mais cette union est imprati- 
cable, et il est impossible qu'elle se réahse jamais; voilà pourquoi 
ils sont faibles... De cette contrée, nul ne peut dire encore avec 
certitude quels sont les hommes qui l'habitent. » 

Dans la Thessalie méridionale, au contraire, si l'on écarte la pe- 
tite minorité turque, on se trouve en présence d'une population 
compacte, de pure race grecque; quel que soit le prix auquel on 
estime en général cette race, — et il m'a semblé que sur ce point 
au moins il fallait l'estimer assez haut, — la maison est à elle, en 
l'absence d'autres locataires. Dans cette maison, toutes les éner- 
gies tendent vers un seul but, toutes les aspirations se résument 
dans une formule unanime : la réunion à la grande famille hellé- 
nique. Si Salonique peut encore être considérée comme la capitale 
du nord de la province, Athènes est la capitale naturelle de cette 
partie ; c'est de ce foyer que tout rayonne, à commencer par l'in- 
struction, le premier des bienfaits; c'est vers lui que tout converge, 
les idées comme les relations commerciales, car le port de Volo est 
en communication journalière avec celui du Pirée, par une naviga- 
tion de quelques heures. 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

Est-ce à dire que tout soit incontestable dans les vœux qui se 
font jour des deux côtés de la frontière actuelle? Non, sans doute. 
Les braves douaniers grecs qui arpentent si impatiemment les 
passes difficiles de l'Othrys espèrent bien se transporter d'une 
première étape jusque sur la \istritza, à la limite de la Thessalie 
antique ; encore ne serait-ce là dans leur pensée qu'une première 
étape. J'ignore quelles faveurs l'avenir leur réserve; mais, s'ils de- 
vaient avoir le champ libre à bref délai, il faudrait souhaiter, dans 
l'intérêt même de la Grèce, qu'ils fissent halte sur les bords du Sa- 
lamvrias. On le comprendra de reste après les détails qui précèdent : 
la possession de l'Olympe n'apporterait au royaume aucune force 
agricole, elle l'embarrasserait de populations rares, moins facile- 
ment gouvernables; enfin on peut se demander s'il parviendrait 
rapidement à extirper le brigandage de ce repaire inaccessible, et 
on sait que de tout temps les ennemis du gouvernement hellénique 
se montrent sévères pour lui, quand il ne s'acquitte pas assez vite 
de cette lâche. Par contre, la plaine de Larisse assurerait à l'Hel- 
lade, qui étoulïe dans ses montagnes, l'extension agricole dont elle 
a besoin; les saines populations du Pélion et de l'Ossa l'enrichiraient 
de solides élémens , le port de Yolo soulagerait celui du Pirée ; la 
Grèce ne pourrait s'en prendre qu'à elle-même, si ce coin de terre 
ne devenait pas le plus beau fleuron de sa couronne. La nature a 
tracé comme à dessem la ligne frontière du Salamvrias. Ce fleuve 
roule en tout temps un volume d'eau considérable; dans la partie 
inférieure de son cours, la muraille de l'Olympe s'élève à pic sur 
la rive gauche; la partie supérieure dessine une boucle en arrière 
de Tiikkala; il serait équitable que la frontière l'abandonnât au con- 
fluent du Trikkalino, — l'ancien Léthé, — pour suivre cette rivière 
qui épouse exactement les contours des montagnes jusqu'aux Mé- 
téores; la ligne rejoindrait là le Salamvrias, rendant ainsi à la 
Grèce la vallée fertile de Trikkala, qui est l'annexe naturelle et le 
prolongement du vieux lac thessalien. Les détails de ce tracé ima- 
ginaù-e peuvent être discutables : le fait principal, la réunion de la 
Thessalie méridionale à la Grèce, ne saurait plus l'être. 11 s'impose 
au voyageur comme la conséquence logique, légitime, de tout ce 
qu'il voit; il sera la suite inévitable de la première grande secousse 
réservée à l'Orient. Dieu sait quand cette heure sonnera, et rien n'in- 
chque qu'elle soit proche; mais ce beau fruit est mîu' pour la liberté, 
et l'expérience nous apprend qu'en pareil cas puissance humaine 
ne peut clouer longtemps le fruit mûr à la branche morte; l'his- 
toire passe, qui le cueille et le donne aux ayans di'oit (1). 

(1) L'assemblée de Berlin ne semble pas avoir recommandé la rectification acces- 
soire du Trikkalino; mais, en adoptant en principe la ligne du Salamvrias, elle a 



LA TIIESSALIE. 39 

Ce matin, Christo est entré tout triomphant clans ma chambre; 
le fidèle cafetier est depuis une semaine posté en vigie sur le port, 
guettant le premier vapeur qui entrera dans le golfe. Il ne se doute 
guère qu'il rappelle le serviteur du Roi des rois. Qui ne se souvient 
du poétique début de YOrcstie? — Un esclave, placé en sentinelle 
sur la terrasse du palais d'Agamemnon à Argos, épie le retour de 
la flotte, attardée aux rivages troyens : oisif et plaintif, il use ses 
yeux depuis de longues années à interroger les flots vides : aucune 
voile n'apparaît. — Qui de nous, en lisant cette page, ne s'est pas 
retrouvé dans cet homme? — Esclaves de nos rêves, nous usons 
nos yeux sur l'horizon de la vie, comme la sentinelle argienne sur 
celui de la mer, à attendre on ne sait quoi... sans doute ces vais- 
seaux que nous avons lancés à vingt ans, chargés à couler bas de 
chimères et d'espérances, vers les rives inconnues : flotte trompeuse, 
qui sombre en haute mer aux premiers coups du vent d'automne, 
qu'on attend toujours, et qui ne revient jamais ! — Plus heureux, 
Christo a discerné la colonne de fumée qui remplace aujourd'hui 
la voile. Je dis adieu aux amis de Volo, je renvoie mes braves Alba- 
nais à leur douteuse brigade d'Ëkatérini, et me voici installé sur un 
grand bateau de la compagnie Fraissinet. Les passagers sont rares 
sur cette ligne : je suis seul à table avec le capitaine, mais l'ennui 
ne s'assoira pas entre nous. On se lie vite et à fond sur ces plan- 
ches. Mon convive est un de ces capitaines marseillais comme il y 
en a tant, et comme il y a si peu d'hommes ; loup et mouton de mer 
tout ensemble, exemple de ce que sa rude et admirable carrière 
peut faire d'une nature ordinaire , effacée sur tout autre théâtre. 
Doux et timide, d'une fraîcheur de sentimens virginale pour cer- 
taines choses, résigné sans ostentation à son âpre métier, ses rares 
paroles sont d'une vérité simple dont aucun procédé d'art ne pour- 
rait égaler l'effet. Il raconte, — et il faudrait sténographier, la 
réalité, Xliumanité profonde de pareils récits ne se traduisent pas, 
— il raconte son embarquement de début comme second, entre le 
Cap et Bourbon. — « Mon capitaine, intéressé dans le bâtiment, 
me reprochait ma gaîté, mon insouciance pendant la tempête : 
dame! j'étais jeune; mais le second jour, en voyant le navire se 
désemparer, je devins rêveur à mon tour. J'avais alors un père, 
une mère, des frères et des sœurs, beaucoup. Je pensais pour la 
première fois que je ne reverrais peut-être plus personne de tout 
ce monde et qu'il faudrait partir pour le grand voyage. Je rencontrai 
le capitaine, qui me demanda ce que j'avais; je réfléchis, je lui dis : 

justifi(i les conclusions que l'étude des lieux et des populations dictait depuis long- 
tcni))s à tous les voyageurs. Puisse l'Europe n'avoir pas, comme le Pronicthée du vieil 
Eschyle, « fait habiter dans l'àme des Grecs d'aveugles espérances. » 



!lO REVUE DES DEUX MONDES. 

Capitaine!.. — Eh quoi ! fit-il,, vous êtes jeune, vous n'êtes pas in- 
téressé dans le bâtiment, et vous vous laissez abattre! — Je vis bien 
alors que ces réflexions, le capitaine les avait faites depuis long- 
temps, lui. Seulement, son intérêt le troublait. Il me dit qu'il me 
confiait le bateau, n'ayant plus la tête assez libre pour le sauver; 
ça me redonna du cœur. Je fis installer un gouvernail de fortune, 
des voiles de réserve, et je l'amenai à Bourbon en quatre-vingt-deux 
jours. » — Les anciens auraient représenté ces gens-là sous une 
des figures doubles qu'ils aimaient, mi-partie d'enfant et d'Hercule. 
Il n'y a encore que la mer, nourrice de pareils hommes, pour une 
âme éprise de grandeur et de vérité. 

Elle est bien douce et bien belle ce soir, comme nous montons 
sur le pont, au coucher du soleil ; rarement les côtes si variées du 
Levant m'ont offert un tableau mieux disposé pour l'enchantement 
de l'œil que ce golfe de Volo. A gauche, la sauvage petite ville de 
Trikéri, perchée sur les rocs de la pointe de Magnésie; à droite, 
trois plans successifs, trois lumières. Des îles toutes proches, cou- 
vertes d'épaisses forêts du sommet à la base, d'un ton chaud de 
velours vert, en saillie au premier plan; au second, les montagnes 
d'Eubée et de la côte de Grèce, en amphithéâtre, très découpées, 
dans une tonalité générale d'un bleu doux; à l'extrême horizon, les 
cimes de l'Othrys, des Thermopyles, quelque chose d'impalpable et 
de fondu, une blancheur dorée, de la lumière surprise et fixée : 
ces trois plans si divers et si harmonieux pourtant se rapprochent 
et se noient insensiblement dans le crépuscule. La nuit s'abaisse 
sur la haute mer. De toutes ces étoiles qui roulent là-haut, il tombe 
sur le pont comme une poussière lumineuse, qui semble pénétrer 
le cerveau et s'y changer en poussière d'idées et de souvenirs. 
C'est l'instant où le voyage accompli apparaît en raccourci, remet- 
tant chaque chose à sa place, les belles rencontres et les bonnes 
heures en rehef, les mauvaises dans la pénombre. Comme un anti- 
quaire qui compte ses médailles d'or et s'arrête longtemps à songer 
sur les profils effacés des Alexandres, des Ptolémées et des Césars, 
on sort du médaillier le trésor des souvenirs, ceux de la dernière 
route d'abord, puis ceux des routes anciennes, tout rongés par le 
temps, mais sourians ou tristes encore sous leur légende illisible. 
On les compte, et, en les laissant tomber un par un dans la mé- 
moire, il semble que de tant de rêves, de chimères, de courtes 
joies, d'efforts morts à la peine, on va peupler les vastes horizons 
de la mer Egée ! 

Eugène-Melchior DE Vogué. 



DE 



L'INSTRUCTION PRIMAIRE 



AU POINT DE VUE 



DE LA PSYCHOLOGIE 



I. M. Grcard, Bapport sur V enseignement primaire dans le département de la Seine à 
l'exposition universelle de 1878. — II. M. Buisson, Bapport sur V instruction pri- 
maire à l'exposition universelle de Philadelphie. 



Depuis quelques années, un grand mouvement s'est manifesté en 
France en faveur de l'instruction populaire. Tous les pouvoirs publics 
ont rivalisé de zèle et de libéralité. De sérieux progrès ont été accom- 
plis (1). Ce qui prouve le succès croissant de ces efforts, c'est que les 
critiques ont déjà commencé. On raille ce préjugé démocratique 
qui voit dans l'instruction du peuple une panacée; on plaisante 
dans les salons sur le maître d'école qui a vaincu à Sadowa. Ces 
belles objections n'empêchent pas les esprits sérieux et pratiques, 
voués à cette grande œuvre, de la poursuivre tranquillement et avec 
persévérance. L'instruction primaire n'est pas une panacée : il n'y 
a pas de panacée ; elle est un de ces correctifs que la prudence et 
la charité ont inventés pour atténuer les maux qui affligent les 
hommes. De tous temps ces sortes de correctifs ont excité la verve 
des esprits sceptiques et pessimistes. La médecine, dit-on, tue plus 
de malades qu'elle n'en guérit; les sermons n'ont jamais corrigé 
personne ; pourquoi le poète comique se piquerait-il, comme le veut 
Horace, de châtier les mœurs en riant? Va-t-on au théâtre pour 
s'améliorer? non; mais pour se moquer de son voisin. La philoso- 
phie nous apprend les plus belles choses du monde; mais vous 
empêche-t-elle de crier quand on a mal aux dents? Par le même 

(1) Sur les progrès recens de l'instruction populaire, voir le travail do M. Broal 
dans la Bévue du 15 décembre dernier. 



Il2 REVUE DES DEUX MONDES. 

raisonnement, on prouvera que les lois et les gouvernemens ne ser- 
vent à rien, car il y a toujours des voleurs. 

Nous ne nous donnerons pas le ridicule de plaider la cause de 
l'instruction populaire, que personne n'ose attaquer, quelque bonne 
envie que l'on en puisse avoir; mais entre toutes sortes de rai- 
sons qui établissent victorieusement cette nécessité, il en est, ce 
nous semble, de plus particulièrement propres à notre siècle. On 
sait aujourd'hui que tout progrès se paie par une rançon plus ou 
moins coûteuse. Ainsi le progrès de l'industrie qui enfante les mer- 
veilles dont nous venons d'être témoins a une contre-partie doulou- 
reuse suivant tous les économistes : c'est de tendre de plus en plus 
à l'affaiblissement de l'intelligence dans la classe ouvrière. La di- 
vision du travail d'une part, l'invention des machines de l'autre, 
doivent à la longue réduire l'ouvrier à devenir, je ne dis pas même 
une machine, mais un rouage de machine. Quel peut être le déve- 
loppement de l'intelligence chez celui qui passe douze heures par 
jour à tirer une ficelle, à pousser un piston, à tourner une mani- 
velle, à ouvrir et à fermer un robinet? L'esprit ne se développe et 
ne se conserve même que par l'exercice. La mécanique, par ses pro- 
cédés infaillibles, dispense l'ouvrier de toute invention et de tout 
effort. Comment l'esprit n'y succomberait-il pas? Ajoutez à cela 
l'action de l'hérédité, qu'on dit aujourd'hui si puissante sur les 
races, et calculez quelles peuvent être les conséquences d'un pareil 
fait, non-seulement pour la classe ouvrière en particulier, mais 
encore pour les classes élevées elles-mêmes, qui dans tous les temps 
se sont plus ou moins recrutées par le bas ; ou le renouvellement 
de ces classes ne se ferait plus, ou il se ferait dans des conditions 
d'appauvrissement funeste à la civilisation tout entière. Supposez 
maintenant que l'on s'empare des enfans dans les manufactures dès 
l'âge de dix ans, cet affaiblissement de l'intelligence n'aura plus 
aucun contre-poids ; comme on ne développera plus chez l'homme 
que l'animal, les instincts brutaux l'emporteront sur tous les au- 
tres, qui n'existeront même plus en germe. 

Peut-on cependant changer les conditions de l'industrie? Non, 
cela est impossible ; personne ne le peut, et personne ne le veut. 
11 ne reste qu'à employer de vastes moyens compensateurs et au 
premier rang l'instruction populaire. Que si on peut garder les en- 
fans dans les écoles de dix à quatorze ans; si on peut, pour les 
meilleurs d'entre eux, les maintenir dans les écoles d'adultes ou 
leur ouvrir des écoles d'apprentissage, réveiller leur esprit les jours 
de loisir par les musées, les concerts, les spectacles à bon marché, 
et à l'occasion, comme dans ces derniers jours, par la visite aux 
grandes expositions, on aura quelque chance de refouler ou tout au 
moins de réduire le péril que nous signalons, Dans un temps où 



L INSTRUCTION PRIMAIRE AU POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE. ll^ 

tout se fait par masses (emprunts, armées, capitaux, travaux publics, 
expositions, etc.), les petits moyens individuels ne suffisent plus, il 
faut agir sur une très large échelle, avec de puissans agens et 
d'abondantes ressources. De là la nécessité de donner à l'instruction 
populaire un développement nouveau, sans proportion avec ce qui 
aura été fait jusqu'ici. Ce qui a toujours été pour la société un de- 
voir, pour les pau\Tes un droit, est devenu aujourd'hui par le fait 
de notre organisation industrielle une nécessité pratique de pre- 
mier ordre. 

On ne peut donc qu'éprouver le plus vif intérêt de voir les ques- 
tions de ce genre traitées avec toute la compétence de l'expérience 
par des esprits qu'éclairent en même temps les principes les plus 
élevés de la théorie. Deux ouvrages éminens seront à ce double 
titre consultés avec le plus grand fruit. C'est d'une part le Bajj- 
port sur r instruction primaire à l'exposition de i878 par M. Gréard, 
membre de l'Institut et directeur de l'enseignement primaire dans 
le département de la Seine ; de l'autre le Rapport sur l'instruction 
jjrimaire à V exposition universelle de Philadelphie par M. F. Buis- 
son, inspecteur général de l'enseignement primaire. Ces deux écri- 
vains ne le cèdent à personne pour l'expérience pratique et la com- 
pétence spéciale. M. Gréard, depuis plus de dix ans qu'il dirige 
l'enseignement primaire dans le département de la Seine, a marqué 
sa trace par l'impulsion vigoureuse qu'il a donnée aux écoles, par 
les méthodes qu'il y a introduites, par les établissemens qu'il a con- 
tribué à fonder, par l'excellent personnel qu'il a formé, enfin par le 
tact et la finesse de son action, sachant concilier les esprits dans les 
situations les plus délicates. M. F. Buisson, plus jeune, a montré 
dans deux ou trois occasions notables (par exemple à Vienne et à 
Philadelphie) la connaissance la plus approfondie de ces matières. 
En un mot, là compétence de ces deux personnes ne peut guère être 
mise en doute; mais ce que je tiens surtout à faire remarquer ici, 
c'est que leur compétence, pour être spéciale, n'est pas étroite, 
qu'elle n'est pas exclusivement renfermée dans des détails techni- 
ques, qu'ils ont apporté d'autre part la généralité de vues et l'es- 
prit d'observation philosophique qui fécondent l'esprit pratique et 
en corrigent et en étendent les limites. M. Gréard est un lettré, un 
moraliste. Il a amusé ses loisirs par une traduction élégante des 
lettres d'Héloïse et d'Abélard; il a consacré à la morale de Plutarque 
un excellent ouvrage qui fait autorité. Ses rapports, pleins de faits, 
sont écrits avec élévation et avec charme, mêlés d'observations dé- 
licates et fines : c'est la morale qui l'a conduit à la pédagogie. M. F. 
Buisson, de son côté, y a été conduit par la philosophie. Il est un de 
nos jeunes agrégés que nous aurions aimé revendiquer pour notre 
enseignement philosophique, supérieur ou secondaire; et nous lui 



Il II REVUE DES DEUX MONDES. 

en voulions presque d'avoir abandonné la spéculation pour la pra- 
tique. IVtais il nous a prouvé que c'était lui qui avait raison et qui 
avait mieux compris sa vocation que nous-même. En introduisant 
l'esprit philosophique dans la pédagogie, il servait plus notre science 
que par des travaux plus spéciaux. Cet esprit philosophique, il le 
montre non-seulement dans les rapports que nous avons mention- 
nés, mais encore dans un Dictionnaire de pédagogie qui est en voie 
de publication, dans une intéressante conférence faite au Trocadéro 
et qui a été réunie, dans un même volume, avec plusieurs autres, 
sous le nom de Conférences pédagogiques, auxquelles les noms de 
M. Levasseur, de M. Bréal, donnent une haute autorité. 

Nous n'avons aucune compétence pour résumer ici ce qui a été 
fait au point de vue pratique pour l'enseignement populaire soit en 
France, soit à l'étranger. Nous nous contenterons de recueillir dans 
les deux grands rapports signalés plus haut, l'un sur Paris, l'autre 
sur Philadelphie, ce qui peut intéresser la connaissance des âmes 
et des caractères, tout ce qui a quelque signification morale, tout 
ce qui peut enfin servir à la psychologie, comprise dans le sens le 
plus étendu. 

I. 

M. Gréard commence par étudier dans son Rapport et soumettre 
à la critique une des expériences psychologiques les plus curieuses 
qui aient été faites de nos jours : je veux dire la méthode de l'en- 
seignement mutuel. 11 montre par d'excellentes raisons pourquoi 
l'on a été obligé de renoncer à ce mode d'enseignement, et son tra- 
vail, consacré aux résultats des méthodes qui ont succédé, ne pou- 
vait, sans s'attarder, faire autre chose que la critique des méthodes 
précédentes, afin d'expliquer pourquoi on les avait abandonnées. 
Cependant, je l'avoue, j'aurais été curieux de savoir plus en détail 
comment une pareille expérience, si peu rationnelle en apparence, 
avait pu être tentée, comment elle avait eu tant de succès, com- 
ment elle avait pu durer si longtemps. En général, les utopies ne 
réussissent pas si vite ni sur une si vaste échelle, surtout dans 
l'ordre officiel, où l'on n'a pas à reprendre d'ordinaire l'exagération 
des nouveautés. Voyez la méthode Jacotot : elle est restée le propre 
d'une petite secte et n'est pas devenue une méthode universelle. 
Comment l'enseignement mutuel, c'est-à-dire l'enseignement de 
l'élève par l'élève, a-t-il pu, avec des défauts si graves et si évidens, 
obtenir un tel succès et produire de tels effets? J'ai entendu le vé- 
nérable M. Renouard, qui pour sa part a tant fait pour l'enseigne- 
ment populaire, je l'ai entendu, dis-je, revendiquer une grande 
part d'honneur pour l'enseignement mutuel dans les progrès de 



l'instruction primaire au point de vue psychologique, Û5 

rinstruction populaire de notre siècle. Néanmoins, quelle qu'ait pu 
être l'utilité de l'enseignement mutuel comme méthode de transi- 
tion, il devait succomber par les défauts réels et incontestables que 
relève M. Gréard avec justesse et précision. 

L'avantage évident de l'enseignement mutuel était de pouvoir in- 
struire h la fois un très grand nombre d'enfans en les divisant en 
un certain nombre de groupes, dont chacun était conduit par un 
élève plus âgé, appelé moniteur, qui faisait l'office du maître. 
C'était là un notable bienfait; mais on voit tout d'abord le pre- 
mier effet fâcheux de ce système, c'est que le plus grand nombre 
des élèves n'avaient d'autre maître que le moniteur; le maître n'en- 
seignait directement qu'aux moniteurs eux-mêmes. Dès lors l'in- 
térêt du maître était de se former le plus tôt possible « un bon 
instrument. » Les moniteurs étaient instruits « non pour eux- 
mêmes, mais pour les autres. » 11 s'agissait moins « d'apprendre à 
fond que d'apprendre vite. » Un autre inconvénient, c'est qu'on ne 
s'occupait pas de l'équilibre des facultés. On allait tout de suite à 
la spécialité. L'un était formé pour la grammaire, l'autre pour le 
calcul. On les dressait au métier avant qu'ils eussent appris réelle- 
ment ce qu'ils devaient savoir. 

On voit aussi, au point de vue pédagogique, le défaut de ces 
maîtres improvisés qui, étant eux-mêmes des enfans, ne pouvaient 
que simuler le rôle des maîtres, en prendre l'extérieur et les pro- 
cédés matériels, mais non l'influence morale, celle d'un esprit mûr 
et formé, qui, ayant d'abord fait la lumière pour lui-même, sait 
ensuite la faire pénétrer dans autrui. Le moniteur n'avait pas de 
livres dont il pût se servir : il n'avait que des procédés, c'était le 
mot même de l'école. Les questions étaient toutes préparées d'a- 
vance: il n'y avait qu'à les apprendre par cœur; et bien entendu il 
devait en être de même des réponses : cependant le sentiment de 
l'initiative est si fort que les moniteurs y mettaient quelquefois 
du leur; ils en étaient repris, et le manuel se plaignait que les 
moniteurs fussent disposés à « altérer les procédés qu'ils devaient 
appliquer (1). » En un mot, l'enseignement tournait forcément à la 
mécanique. 

Voilà pour l'esprit; mais combien plus graves encore les incon- 
véniens d'un tel système pour l'éducation morale, pour la forma- 
tion des caractères? Comment compter sur un enfant, si bien 
di'essé qu'il soit, pour corriger les défauts d'un autre enfant? Il y a 
bien une éducation mutuelle dans les écoles; mais elle se fait sou- 
vent à coups de poing, et elle est tout à fait inconsciente : ce n'est 
pas l'éducation du pédagogue, c'est celle du milieu, des rivaux, des 

(1) L'enseignement mutuel avait son manuel sous co titre : Manuel des é:oles ék- 
mentaires. 



hô REVUE DES DEUX MONDES. 

intéressés : elle devance l'éducation du monde. Or cette éducation 
extérieure ne suffît pas; il faut celle des maîtres, qui représentent 
la loi morale, l'autorité, la société, et un moniteur ne pouvait re- 
présenter rien de semblable. Pour la discipline matérielle, on y réus- 
sissait encore, et l'un des plus grands prestiges de l'enseignement 
mutuel a été la régularité des manœuvres : « Le plus léger coup de 
sonnette, est-il dit dans le manuel, produit des effets magiques. » 
Ce système pliait les enfans à l'obéissance; mais l'obéissance n'était 
pour eux qu'un devoir purement matériel : c'était un système de 
marches et de contre-marches et de la gymnastique plutôt que de 
la disciphne. On avait avec raison essayé de faire appel à l'un des 
principaux ressorts de l'âme humaine, le sentiment de l'honneur; 
mais on faussait ce sentiment en voulant trop le tendre. On voulait 
élever l'âme des moniteurs par le devoir de la responsabilité, mais 
c'était une responsabilité trop disproportionnée à leur âge, et qui 
leur communiquait une exaltation dangereuse. Dans la famille, ces 
« ministres du maître, » comme on les appelait, devenaient de pe- 
tits tyrans : on se plaignait de leurs habitudes despotiques et de 
leur ton de domination (1). «Faire du commandement journalier par 
les enfans la base d'un système d'éducation, dit justement M. Gréard, 
c'est s'exposer à pervertir les volontés que l'on veut discipliner. 
L'autorité ne peut être que le privilège de l'âge et de l'expérience. 
En la laissant descendre à des mains incapables d'en porter le poids, 
on la compromet. La vie morale, celle qui forme les caractères, ne 
peut, comme la vie intellectuelle, venir que du maître, parce que 
seul il en possède la règle. » 

Ce jugement du reste est celui qu'avait déjà porté Victor Cousin 
à la suite de sa mission en Hollande : « Pour moi, disait-il, je 
regarde l'enseignement simultané, à défaut de l'enseignement indi- 
viduel qui est impossible, comme la seule méthode qui convienne à 
une créature morale. Mais, je dois l'avouer, l'enseignement mutuel 
jouit encore en France d'une popularité déplorable. » Ce jugement, 
quelque autorisé qu'il soit, appelle cependant, à ce qu'il sem- 
ble, quelque restriction. Victor Cousin semble dire ici que l'en- 
seignement individuel, s'il était possible, serait supérieur à l'en- 
seignement simultané. C'est, à notre avis, une erreur en sens 
inverse du préjugé de l'enseignement mutuel. Les avantages de 
l'enseignement individuel sont contrebalancés, et bien au-delà, 
par le défaut d'émulation et de vie qui en paralyse les meilleurs 
effets. En supposant que l'enseignement individuel fût le meilleur 
appliqué aux classes cultivées, il échouerait encore, dit M. Gréard, 
dans l'éducation populaire : « à ces natures incultes pour la plupart, 

]L'c:)A(\ (le Vinstruclion primaire, tome X, p. 132. 



L INSTRUCTION PRIMAIRE AU POTiVT 1>E VUE PSYCHOLOGIQUE. A? 

il faut l'entraînement du nombre, le stimulant de l'exemple, l'at- 
trait de l'émulation. » 

L'enseignement mutuel étant abandonné, l'enseignement in- 
dividuel impossible, restait l'enseignement simultané, que les 
écoles congréganistes avaient toujours continué de pratiquer, et 
auquel les écoles laïques sont définitivement revenues. Mais le 
principe une fois posé, comment l'appliquer? Les enfans sortent 
de la salle d'asile et entrent à l'école vers l'âge de six ou sept 
ans, et en sortent de douze à treize. Que fera-t-on de ces cn- 
fansM'àge si difierent? Leur imposera-t-on le même enseignement? 
Rien de plus contraire au bon sens. Cependant, si l'on ne savait 
combien les choses les plus simples sont les plus longues à préva- 
loir, qui pourrait croire que ce n'est que depuis 1867 qu'on a 
divisé les enfans en trois groupes d'après leur âge (1)? Deux autres 
progi'ès importons ont été réalisés ou développés, la création des 
écoles d'adultes et des écoles d'apprentis. Renvoyons au rapport 
de M. Gréard pour l'étude de toutes ces questions techniques, et 
insistons seulement sur celles qui ont un caractère plus moral et 
plus psychologique. 

A ce point de vue, rien de plus excellent que les pages écrites 
par M. Gréard sur la direction que doivent donner aux écoles les 
instituteurs et les institutrices. On reconnaît ici le lettré qui a lu 
cent fois et s'est assimilé les belles leçons de Plutarque, de Mon- 
taigne, de Rabelais et de Rousseau. M. Gréard, tout en signalant 
les importans progrès qui ont été faits en vue de substituer de plus 
en plus l'esprit à la lettre, l'action morale à l'action mécanique, 
croit cependant que tout n'a pas encore été fait dans cette voie , 
et c'est la direction qu'il essaie d'imprimer à tout le système. Ainsi, 
c'était sans doute un défaut de l'enseignement mutuel que de pros- 
crire l'usage des livres : un bon livre eût mieux valu sans doute pour 
maître qu'un jeune perroquet bien dressé. Mais le livre lui-même, 
si on en abuse, a encore ses dangers et ses inconvéniens que Platon 
a déjà signalés avec la grâce et l'esprit qui lui sont propres : « Il en 
est de l'écriture comme de la peinture, dit-il ; les productions de ce 
dernier art semblent vivantes; mais interrogez-les, elles gardent le 
silence. Il en est de môme des livres : à les entendre, vous crovez 
qu'ils pensent; mais demandez-leur quelque explication sur le sujet 
qu'ils contiennent, ils répondront toujours la même chose. Un écrit 
a toujours besoin du secours de son père. » Tels sont les défauts 
des livres, lorsqu'ils prennent la place du maître et que celui-ci 
n'en est que l'instrument : « Le meilleur livre, dit Lhomond, 

(1) L'auteur de cette réforme est M. Gréard lui-mômc. Il faut reconnaître d'ailleurs 
que le système de renseignement mutuel fai<-ait disparaître cette difficulté, puis.ïue 
les plus âgés instruisaient les plus jeunes. 



AS REVUE DES DEUX MONDES. 

c'est la parole du maître. » Le livre doit servir à fixer cette parole, 
à en donner la formule, mais il doit être vivifié par la voix humaine, 
par une parole toujours prête. Non pas que l'instituteur ait à faire 
des leçons, ce serait un autre excès : expliquer avec sobriété, ré- 
pondre avec précision, telle est la vraie méthode. Le maître doit 
se préparer, posséder assez la leçon lui-même pour être prêt à 
toutes les difficultés qui peuvent survenir, « avoir un plan arrêté 
d'avance et cependant assez flexible pour se prêter à l'imprévu. » 
Il faut suivre le programme avec liberté : le programme est un- 
guide, mais non une entrave. Dans les classes plus élevées, l'enfant 
peut payer un peu plus de sa personne; il n'est pas mauvais de 
commencer à l'exercer à penser par lui-même, « à se tendre un 
petit, comme dit Rabelais, et à luicter jusqu'à la sueur. » 

Dans la première classe des écoles de garçons, M. Gréard a pro- 
posé et fait adopter une heureuse réforme : c'est la substitution 
des femmes aux hommes dans l'enseignement. L'enfant entre dans 
cette classe en sortant de la salle d'asile. « Il y éprouve d'ordinaire, 
dit M. Gréard, une sorte de saisissement et d'arrêt. L'instituteur 
représente la règle virilement : les tempéramens lui échappent. Il 
ne connaît pas, et il a peu de goût pour étudier les accès si divers, 
si multiples de ces jeunes intelligences. C'est la classe qui demande 
le plus d'expérience; et elle échoit d'ordinaire à celui qui en a le 
moins. La femme au contraire a l'instinct de l'éducation : comme 
fille, comme sœur, comme épouse, comme mère, elle est habituée à 
l'abnégation, au sacrifice. Sa fermeté imprégnée de tendresse cap- 
tive l'enfant. Son intelligence pénétrante et déliée se prête aux 
désirs de la naïve créature. Elle s'empare sans eftbrt ou par un 
effort aimable de tous les ressorts de son esprit et de son cœur. 
Riche en ressources, ingénieuse en inventions, elle sait varier ses 
moyens d'action. Ce qu'on ne lui a pas appris, elle le devine. 
Jamais l'enfant ne s'ennuie avec elle, parce qu'elle ne s'ennuie 
jamais avec lui. » Nous avons voulu citer tout entière cette char- 
mante page qui rappelle Fénelon dans Y Éducation des filles, et 
que peu de personnes iraient chercher dans l'énorme in-quarto 
bourré de chiffres que nous analysons ; on y reconnaît cette plume 
légère formée par les lettres, que les chiffres et les statistiques n'ont 
pas alourdie, ce tact délicat formé par la philosophie morale, que 
l'expérience des choses n'a pas émoussé. De telles pages prouvent 
assez que l'auteur du rapport est non-seulement un administrateur, 
mais encore un éducateur. 

Une des plus heureuses et des plus intéressantes idées de 
M. Gréard a été, par une discrète imitation des méthodes améri- 
caines, de s'adresser aux enfans eux-mêuies pour faire sur leurs 
sentimens, leurs caractères et leurs goûts, une enquête toute natu- 



l'instruction primaire au point de vue psychologique, h9 

relie, un recensement d'un nouveau genre. Il a eu l'idée de faire 
donner à la fois dans un très grand nombre d'écoles de Paris, 
libres et communales , deux sujets de composition : dans l'un on 
demandait aux élèves d'indiquer parmi leurs études celle de leur 
prédilection et de leur choix; dans l'autre de signaler la profession 
à laquelle ils désirent se livrer, et les motifs de leur préférence. 
Lesenfans, ainsi pris à l'improviste, sans aucune préparation, ont 
dû exprimer de la manière la plus naïve et la plus sincère, sans 
aucune prétention de style, leurs projets, leurs sentimens, leur 
situation domestique. M. Gréard a reçu ainsi plus de trois mille 
copies qu'il a dépouillées lui-même, et dont il a extrait et classé 
les réponses les plus saillantes et les traits les plus significatifs. De 
là un tableau qui forme une grande partie de son rapport et, pour 
le psychologue, la partie sans aucun doute la plus piquante et la 
plus précieuse. 

Avant d'entrer dans l'analyse de ce tableau, insistons d'abord sur 
la méthode qui a servi à l'obtenir. Il y a là, si je ne me trompe, un 
procédé qui pourrait rendre de grands services en psychologie. Pour 
bien connaître le caractère des enfans, on pourrait ainsi leur faire 
expliquer leurs idées sur toute sorte de matières appropriées à 
leur âge. Leur jugement, leur imagination, leur sensibilité s'y mon- 
treraient à nu, sans ce faux vernis de formes littéraires qui plus 
tard vient couvrir leurs impressions naïves et leur en donner de 
factices ; ou si même on voyait déjà apparaître quelq ues-unes de 
ces formes, elles seraient si gauches, si naïves qu'elles ne seraient 
qu'un trait de caractère de plus. On pourrait encore appliquer cette 
méthode dans des cas plus particuliers, pour étudier l'origine des 
idées, par exemple auprès des sourds-muets et des aveugles de 
naissance. Chacun de nous, en pensant, a conscience de penser ses 
idées sous la forme de mots, c'est-à-dire de sons, que souvent même 
on prononce à voix basse quand on a l'habitude de parler tout seul. 
A-t-on jamais eu l'idée de demander aux sourds-muets sous quelle 
forme leur pensée se présente à eux lorsqu'ils pensent pour eux 
seuls? Leurs idées ne doivent-elles pas se présenter sous la forme 
de signes visibles? Ils doivent avoir conscience de ces formes vi- 
sibles comme nous des sons. Ceux qui ont l'habitude de beaucoup 
lire ou de beaucoup écrire peuvent se faire quelque idée de la 
pensée des sourds-muets ; car ils voient leurs idées presque aussi 
souvent sous la forme de l'écriture que de la parole. C'est ce qui 
arrive encore quand on lit un nom propre dans une langue étran- 
gère sans savoir le prononcer : il parle aux yeux, non à l'ouïe. Pour 
les aveugles, il serait très intéressant desavoir comment ils se repré- 
sentent l'espace et les figures géométriques. Diderot s'est occupé de 

lOUE XXXI — 18'iO. 4 



50 REVUE DES DEUX MONDES. 

cette question clans sa lettre sur les aveugles (1). Les profes- 
seurs de philosophie eux-mêmes pourraient utiliser cette méthode. 
Au lieu d'attendre qu'ils aient exposé un sujet pour le faire traiter 
en devoir aux élèves, ils devaient au contraire le donner en 
devoir avant de le traiter eux-mêmes, afin de se rendre compte 
des idées naturelles que les jeunes esprits se font des choses. Par 
exemple à des élèves non prévenus, non préparés, sortant de rhé- 
torique, je demanderais d'écrire sous mes yeux, sans livres et sans 
réflexion, une page ou une demi-page sur cette question : Quelle 
idée vous faites-vous de ce qu'on appelle une cause? ou sur cette 
autre : Qu'appelez-vous je ou moi? On leur dirait de ne se préoc- 
cuper en aucune façon du style ; et il ne serait pas question de places 
ou de rangs, car aussitôt l'esprit commencerait à raffiner, et la sin- 
cérité de l'épreuve serait altérée. Je ne dis pas qu'on irait bien loin 
par cette méthode, mais il me semble qu'on pourrait apprendre 
beaucoup sur les enfans et les jeunes gens en employant de temps 
en temps des procédés semblables. 

Dans le tableau que nous avons sous les yeux, M. Gréard s'est 
borné à recueillir les réponses des filles. Pour les garçons, il donne 
simplement le nom des professions choisies, sans y ajouter les mo- 
tifs. Quant aux études de prédilection, il se contente également de 
donner les résultats, sans y ajouter, d ce n'est rarement, les mo- 
tifs de préférence, qui en effet devaient être assez difficiles à expri- 
mer pour des enfans de cet âge (douze à quatorze ans en général, 
sauf exception) et d'une culture si modeste. La question ainsi ré- 
duite se ramène donc à ces termes : Quelles sont les professions 
qui sont de préférence choisies par les jeunes filles, et quels sont 
les motifs de leur choix? 

Résumons d'abord, d'après le rapport, soit pour les garçons, soit 
pour les filles, les résultats du choix. Parmi les premiers, 2 pour 100 
ont déclaré n'avoir pas d'idées arrêtées, 6 pour 100 représentent 
le choix des professions libérales (médecins, chimistes, ingénieurs, 
rehgieux, etc.), 23 pour 100 ont l'idée du commerce, l/i pour 100 
désirent être placés comme employés, bh pour 100 sont décidés à 
prendre un métier. Parmi les filles, les proportions sont assez sem- 
blables : h pour 100 comptent se livrer aux arts, 13 pour 100 choi- 

(1) Diderot nous dit en parlant de M'^* Mclanie de Saligaac, aveugle de naissance, 
qui comprenait parfaitement la géométrie : «J'avoue que je n'ai jamais conçu nettement 
comment elle figurait dans sa tôte sans colorer. Ce cube s'était-il formé par la mémoire 
des sensations du toucher? Son cerveau était-il devenu une espèce de main? S'était-il 
étalli à, la longue une sorte de correspondance entre deux sens divers? Pourquoi et 
comment n'existe-t-il pas en moi, et ne vois-jc rien dans ma tête si je ne colore pas? 
Qu'est-ce que l'imagination d'un aveugle? Ce phénomène n'est pas si facile à expliquer 
qu'on le croirait. » C'est à des questions de ce genre que l'on pourrait employer 
âge du procédé que nous décrivons plus haut. 



l'instruction primaire au point de vue psychologique. 51 

sissent le commerce, 10 pour 100 l'enseignement, 3 pour 100 sont 
indécises, 70 pour 100 se décident à vivre du travail de leurs 
mains. Sur ce nombre, ce qui prédomine ce sont les travaux d'ai- 
guille, et au premier rang la couture; 52 pour 100 en effet veu- 
lent être couturières. Ce qui rend ce tableau fort curieux, c'est 
que d'une manière tout à fait instinctive et spontanée, cette classi- 
fication, des vocations se trouve en rapport avec les besoins de l'in- 
dustrie parisienne, tels que les fait connaître la dernière enquête 
de la chambre de commerce (l). 

De toutes les professions, celle qui l'emporte de beaucoup pour 
le nombre des choix, comme on vient de le voir, est celle de cou- 
turière. La raison en est donnée en termes très clairs par une de 
nos jeunes filles : « C'est le métier le plus simple et le plus ga- 
gnant. » Une autre explique sa préférence en ces termes : « on ne 
dépend de personne; » une autre : « on a un état dans les mains; » 
un grand nombre : « on gagne vite. » Une pauvre enfant s'écrie 
du fond du cœur : « Ah! que je voudrais gagner de l'argent! » 
Qui pourrait en vouloir à cet enfant de ce cri intéressé ? Il ne trahit 
autre chose qu'une précoce expérience de la vie et des tristes 
chagrins d'intérieur dont la gêne est la cause. Le même sentiment 
se révèle sous des formes diverses : « Je voudrais gagner beaucoup 
pour rendre mes parens heureux !» — « Il faut que je gagne vite ; 
nous sommes tant d'enfans (2) ! » Quelques-unes de nos jeunes 
filles vont un peu plus loin, et cherchent les raisons pour lesquelles 
cet état est plus lucratif que les autres. C'est que, « riche ou pauvre, 
on est obligé de porter des robes, » et « qu'on ne se passera jamais 
de couturière. » Deux d'entre elles font cette remarque fine et 
trop juste, hélas! pour les ménages, c'est « qu'aujourd'hui la 
façon est plus chère que les étoffes. " Il y en a qui s'élèvent jus- 
qu'à des considérations politiques : « On n'a pas à craindre les 
changemens de gouvernement. » D'autres font des châteaux en Es- 
pagne : « Je ferai mes affaires; » — « je monterai une bonne 
maison; » — « j'ai un oncle qui a fait fortune. » Des raisons pra- 
tiques et positives , passons aux raisons de goût : « On fait ses 
habits et ceux des autres; » — « on s'habille soi-même; » — « on 
s'habille à son gotit; » — « on est toujours à la mode. » Une se voit 
déjà mère de famille; elle veut être couturière, «afin, dit-elle, de 
me raccommoder moi et mes enfans, si le bon Dieu m'en donne. » 

(t) Voir los preuves à l'appui dans le rapport, p. IGO. 

(2) M. Gitbrd nous paraît un peu so laisser entraîner par une pointe satirique en 
contradiction avec les tendances bienveillantes de son esprit, lorsqu'il dit : « Quelques- 
uns veulent gagner vite et beaucoup, comment ne seraient-ils pas de leur leinps? » 
Franchement y a-t-il jamais eu un temps où les pauvres n'ont pas aime à gagner vite 
et beaucou]/? 11 n'y a que les nicndians Qui n'ont pas cette ambition. 



52 REVUE DES DEUX MONDES. 

Quelques-unes choisissent cet état, et l'avouent, un peu par pa- 
resse : « C'est un bon état, où l'on est toujours assis. » Une autre 
dit la même chose d'une manière plus gaie et plus spirituelle : 
(( J'aime mieux faire aller mes doigts que mes jambes. » En voici 
une qui exprime d'une manière bien originale la sécurité que donne 
aux femmes le travail à l'aiguille : h L'aiguille, dit-elle, c'est le 
chassepot d'une fille. » Vous croyez avoir affaire à une virago, point 
du tout, car elle ajoute : « J'aurais voulu être institutrice, j'aurais 
pu enseigner aux enfans ce qu'était Dieu, et tout ce qu'on m'a ap- 
pris dans mon enfance. » Quelques-unes acceptent cet état faute 
de mieux et par nécessité : « Je ne puis parvenir à mieux ; » — a Si 
mon père avait vécu, j'aurais pu être autre chose; » — «j'avais le 
goût de la musique; mais j'y ai renoncé. » D'autres s'y décident 
pour en finir avec les études : « Je suis fatiguée de la classe ; » — 
« On en sait toujours assez pour ce métier-là. » D'autres font des 
proverbes qui, ma foi, valent bien ceux de Franklin : « Une femme 
qui ne sait pas coudre n'est bonne à rien ; » — « il n'y a de bons 
ménages que quand on sait coudre. » Quelquefois des sentimens 
tendres et délicats se font jour dans cet humble choix de profes- 
sion, (t Je l'ai promis à ma mère avant de mourir ; » — « je travail- 
lerai auprès de ma mère paralysée. Je lui lirai mes livres d'his- 
toire et de géographie; » — « je pourrai faire des vêtemens pour 
les pauvres. » 

Que dites-vous de ce tableau? Ne voyez-vous pas la vie humaine 
dans toute sa naïveté, dans tout son naturel, les intérêts réels et 
matériels qui commandent à la plupart des hommes, et pèsent déjà 
sur de pauvres enfans ; le goût qui corrige l'âpreté de la réalité , le 
plaisir qui l'égaie, le sentiment vif de la vie domestique, et au fond 
de tout cela le devoir et le travail, dont pas une n'a un seul instant 
la pensée de douter. Tels sont les sentimens divers qui viennent de 
se révéler à nous ; on les retrouve encore dans le choix des autres 
états, mais avec les nuances propres à chacun d'eux. 

Après l'état de couturière, celui qui paraît le plus désiré, on le 
comprend, c'est celui d'institutrice. En donnant le goût de l'étude 
aux enfans, on leur inspire naturellement le désir d'y persévérer : le 
seul moyen, c'est l'enseignement. Le nombre des postulantes à l'en- 
seignement est assez grand, et le serait plus encore si on comptait 
toutes celles qui en manifestent le désir, mais dont le désir est con- 
trarié par la volonté des parens, non que cette profession ne soit 
pas estimée tout son prix; mais elle demande de longues études, le 
succès y est incertain, et le gain tardif. Quant à celles qui obtiennent 
de choisir cette carrière, elles font valoir des raisons diverses qu'il 
est facile de prévoir. Le motif le plus fréquemment invoqué et le 
plus conforme à la nature, c'est l'amour des enfans : un grand nombre 



l'instruction primaire au point de vue psychologique. 53 

expriment ce sentiment, et à peu près clans les mêmes termes : 
(( J'aime tant les enfans! » Quelques-unes le développent d'une 
manière agréable et touchante : « J'aime beaucoup les enfans, et il 
me semble que je puis m'en faire aimer. » — « J'aime les enfans, 
et rien ne m'intéressera plus que de voir leur intelligence se déve- 
lopper petit à petit. » Une jeune fille de quinze ans, ayant déjà son 
brevet de sous-maîtresse, nous dit : « Quand je vois ces jolis petits 
bébés me sourire et m'embrasser à mon entrée en classe, je suis 
tout heureuse d'avoir choisi cet état. » Ou encore : « Lorsqu'ayant 
des centaines d' enfans autour de moi, je pourrai dire : C'est moi qui 
suis la cause de leur progrès, je serai la plus heureuse de tous et 
de toutes. » Une autre nous dit : a Des fenêtres du dortoir de l'or- 
phelinat où j'ai été recueillie, j'aperçois beaucoup de petits enfans, 
et j'aimerais bien à les instruire; mais mon père n'aura jamais 
le moyen de payer mes cours. » Après l'amour des enfans, le senti- 
ment le plus général est l'amour de l'enseignement lui-même, pour 
ce qu'il a de noble et d'élevé : « Instruire les enfans de ce qu'on 
a appris soi-même, leur frayer la route dans la vie, n'est-ce pas là 
un beau et utile métier? » — « On doit éprouver un grand bon- 
heur à enseigner aux autres ce qu'on a eu tant de peine à apprendre 
soi-même. » Les unes y mêlent les idées religieuses : « Je veux 
enseigner aux enfans l'amour de Dieu ; » les autres les idées huma- 
nitaires : « C'est une grande gloire d'instruire le peuple ; » d'autres 
les idées patriotiques : a Ce n'est pas seulement en combattant 
que l'on sert son pays ; c'est encore en instruisant les enfans (née 
à Metz). » D'autres sont attirées par le goût de l'étude elle-même : 
(( Apprendre, toujours apprendre davantage, voilà mon désir; » ou 
encore par la charité : « Je voudrais surtout aider les pauvres en- 
fans, que leurs mères n'envoient pas à l'école. » Il en est qui ont 
des idées plus positives : celle-ci veut être institutrice « parce qu'on 
a une retraite, qu'on a fini ^on travail à quatre heures et qu'on a 
congé le jeudi. » D'autres au ontraire se reprochent naïvement les 
rêves exagérés de leur imagination : une enfant de douze ans écrit : 
« Pendant un certain temps je rêvais des grandeurs incompréhen- 
sibles; j'étais orgueilleuse; puis je voulus simplement être ména- 
gère; aujourd'hui je désire être placée en quahté d'institutrice, car 
par vos questions vous avez réveillé en moi les sentimens nobles. » 
Ne croyez pas avoir affaire à une imagination romantique et exaltée; 
non, car la même enfant, interrogée sur ses études de prédilection, 
répond simplement : « L'histoire sainte. C'est là que j'ai appris à 
aimer Dieu. » On voit ici une piété douce unie à un éclair d'enthou- 
siasme. 

A la vocation d'institutrice se rattache naturellement celle de sœur 
de charité. Celle-ci est plus rare ; mais on voit que c'est une voca- 



54 REVUE DES DEUX MONDES. 

tion naturelle : le clévoûment a ses élues. Il est des âmes religieuses 
comme il est des âmes mondaines ; seulement la piété s'unit ici 
intimement à la charité, à l'amour des pauvres et des enfans : 
« Vous ne pouvez vous imaginer le bonheur que j'éprouve en pen- 
sant que j'instruirai ces pauvres petits enfans abandonnés de leurs 
parens et que je leur parlerai du bon Dieu. » — a J'ai bien réfléchi, 
dit une jeune fille : soigner les malades, être la seconde mère des 
orphelins; soulager les pauvres, les consoler, leur faire pratiquer 
leurs devoirs de religion, je ne sais rien qui me plaise davantage. » 

Des professions les plus nobles et les plus élevées passons aux 
plus légères et aux plus mondaines, à celles de fleuriste ou de mo- 
diste. Le métier de fleuriste est très recherché, u parce qae c'est 
gentil; » mais les parens ne s'en soucient pas toujours, « ce n'est 
pas assez sérieux. » Il faut aller aux ateliers, « où l'on trouve quel- 
quefois des personnes peu convenables. » Il y a donc un certain 
danger de ce côté. Mais le goût est bien vif, bien naturel et en soi 
bien innocent. Nous voyons ici pour les fleurs le même goût que 
tout à l'heure pour les enfans : « J'aime tant les fleurs! » — « J'a- 
dore les fleurs! » Voilà le thème commun, sur lequel quelques-unes 
ajoutent des variations agréables et délicates : « J'ai toujours eu un 
pot de fleurs sur ma fenêtre; je le changeais avec la saison : d'abord 
des primevères, puis des œillets, puis des roses, puis des margue- 
rites, et j'étudiais comment ces fleurs si harmonieuses étaient faites.» 
— « Quoi de plus agréable, dit une autre, que de pouvoir repré- 
senter ces belles fleurs? » Et encore : a C'est si intéressant d'étudier 
et de reproduire la nature! » On voit que ces jeunes filles sont sé- 
duites par ce qu'il y a de distingué et, j'ose dire, d'esthétique 
dans ce gracieux état : « Ce n'est pas un métier, c'est un art. » Ceux 
qui ont remarqué et admiré au Champ de Mars la ravissante expo- 
sition des fleurs artificielles parisiennes ne démentiront pas sur ce 
point notre jeune artiste. Enfin, co^^'ine toujours, il en est qui 
mêlent à leur choix des motifs pieux : a Je ferai des bouquets pour 
la sainte Vierge. » Quant à la profession de modiste, elle ne paraît 
pas avoir beaucoup inspiré celles qui désirent s'y livrer. Toutes ou 
presque toutes se bornent à ce motif : « Je ferai moi-même mes 
chapeaux. » 

Une autre profession plus sérieuse que les précédentes est celle 
de caissière, de comptable, d'employée de commerce. Ici, plus 
d'imagination : c'est l'esprit positif qui domine : « J'aime à chif- 
frer; » — « j'adore les chiffres; » — « les multiplications et les 
divisions m'amusent; » — a cela est si intéressant de tenir une 
caisse! » Le désir du gain qui se Ho naturellement à l'amour du 
commerce se montre ici très à découvert, et pourquoi pas? Quelques- 
unes cependant y mêlent des idées plus générales : « Je m'intéres- 



l'instruction primaire au point de vue psychologique. 55 

serai aux pays que j'ai vus dans la géographie. » D'autres ont des 
raisons plus modestes et plus naïves : « J'aime le mouvement de 
la boutique. » — « J'aime à voir le monde. » 

Enfin il est un certain nombre de jeunes filles qui, soit par vo- 
cation naturelle, soit en raison de condiiionsde famille un peu supé- 
rieures, élèvent leurs prétentions au-dessus des métiers et vont 
jusqu'aux arts. Quelques-unes veulent être peintres sur porcelaine: 
« J'aime les arts, » dit l'une; une autre : « tout ce qui est beau 
me séduit. » Une ou deux seulement portent leur ambition encore 
plus haut : « N'ayant que six ans, dit l'une d'elles, j'allais tous les 
dimanches au Louvre; j'admirais les tableaux peints par les grands 
hommes, et je me disais : Quand je serai grande, je tâcherai d'i- 
miter tout ce que je vois. De jour en jour, ce désir a grandi, et mes 
parens veulent bien m'y aider. » Une autre s'exprime avec plus 
d'enthousiasme encore. Celle-ci a lu; elle connaît la langue littéraire, 
et elle parle un peu comme un livre : « Je voudrais imiter, dit-elle, 
les grands peintres de l'art, les Zeuxis, les Apelle. Je suis pourtant 
bien loin d'eux. Que mes projets ambitieux ne vous fassent pas sou- 
rire! Je ne pourrai certainement pas acquérir le génie et la gloire 
des Michel-Ange et des Raphaël, des Poussin et des Diaz; mais 
peut-être la Providence voudra-t-elle m'accorder les dons dont elle 
a doté Rosa Bonheur, et une gloire semblable à la sienne sera peut- 
être mon partage. Si vous me demandez les raisons qui me déter- 
minent à choisir cette carrière, je pourrai vous répondre que c'est 
une force irrésistible qui m'y entraîne, c'est une vocation où je me 
sens appelée, et il me faudrait bien des événemens pour m'empê- 
cher de la suivre. N'est-ce pas un vrai bonheur de reproduire sur 
la toile les scènes sublimes de la nature, la plaine silencieuse, 
les forêts où murmurent des bruits qu'on ne peut définir, le brillant 
soleil, ou la solitude calme des nuits éclairée par la pâle lumière 
de la lune! » Signalons enfin pour terminer, comme de très rares 
exceptions, deux ou trois vocations excentriques. L'une voudi'ait 
être (I écrivain; je sens, ajoute-t-elle aussitôt, que je suis bien am- 
bitieuse. » Une autre aspire à être « voyageuse ; je voudrais aller 
dans les pays éloignés et faire pour la science de nouvelles décou- 
vertes. » On voit que celle-ci a lu Ida Pfeiffer, et qu'elle ambi- 
tionne de l'imiter. 

Si nous résumons avec l'auteur du rapport l'impression générale 
que nous laisse la lecture du tableau précédent, nous dirons qu'elle 
nous paraît entièrement favorable à ceux qui croient à l'instruction 
populaire, et qu'elle répond plutôt aux objections que l'on fait 
d'ordinaire. Si l'on réfléchit en effet, soit sur le choix des profes- 
sions, soit sur les raisons données pour ce choix, on voit prédominer 
ou môme apparaître sans mélange les idées solides et saines et les 



56 REVUE DES DEUX MONDES. 

sentimens honnêtes. Le fait saillant qui éclate sans contradiction, 
c'est, dit M. Gréard, que « l'intelligence de la loi du travail est gé- 
nérale. Pas un n'a l'idée de se soustraire à une profession. » Si l'on 
faisait de pareilles questions aux jeunes gens de nos lycées, combien 
n'y en a-t-il pas qui répondraient franchement qu'ils choisissent la 
profession de ne rien faire ! Il n'est pas un enfant des écoles qui ait 
eu cette idée, même à titre de vœu, même à titre de rêve. Quand il 
y a rêve, c'est pour des choses plus élevées qu'on ne peut atteindre. 
Encore se résigne-t-on à y renoncer devant les vœux contraires des 
parens, devant sa propre incapacité très franchement avouée. La 
prétendue manie de déclassement que produirait l'instruction popu- 
laire ne s'y trahit par aucun signe. Les quelques naïvetés que l'on 
peut relever en ce sens ne sont que les exagérations de désirs après 
tout légitimes, car les arts n'ont rien que de très convenable aux 
goûts et aux aptitudes de la femme. 

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que les jeunes enfans des 
écoles, que nous venons d'entendre, appartiennent exclusivement 
aux classes les plus infimes de la société, et par conséquent que toute 
vocation un peu élevée y serait un signe de déclassement, car il 
nous semble au contraire, à consulter le tableau des professions 
des parens, qu'il y a là beaucoup plus encore de petits commercans, 
de petits employés, de petits entrepreneurs, et même de petits ren- 
tiers, que d'ouvriers proprement dits. Une autre remarque qui con- 
firme la précédente, c'est que les professions choisies par les en- 
fans sont encore, après tout, parmi les plus élevées et les plus 
indépendantes. Pas une ne choisit la fabrique, pas une le service. 
Où se recrutent donc les ouvrières et les domestiques ? Ne pourrait- 
on pas conclure de ce double fait que nous n'avons encore ici que 
le dessus du panier, que l'instruction populaire, si étendue et si dé- 
veloppée qu'elle soit aujourd'hui, n'est pas encore descendue jus- 
qu'aux dernières couches ; ou du moins que les enfans de cette classe 
ne restent pas à l'école aussi longtemps que les autres, ou qu'ils 
n'ont pas assez de culture pour être capables d'un travail sem- 
blable à celui qui a été proposé. Quelle que soit l'explication du 
fait que nous venons de signaler, tout porte à croire qu'on est loin 
d'avoir atteint la dernière limite dans l'extension de l'instruction 
populaire, qu'il y a encore bien des conquêtes à faire, bien des po- 
pulations à atteindre, et que la fraternité non moins que la poli- 
tique commande impérieusement d'aller jusqu'au bout. 

IL 

Le rapport de M. F. Buisson sur l'instruction primaire à l'exposi- 
tion de Philadelphie, en 1876, est plus qu'un rapport officiel, c'est 
un véritable ouvrage, intéressant au plus haut degré, non-seule- 



l'instruction primaire au point de vue psychologique. 57 

ment par les documens précieux et nombreux qu'il nous donne sur 
l'état de l'instruction dans ce pays, mais encore et surtout par l'es- 
prit d'observation, les réflexions morales, l'étude psychologique 
qui témoignent des goûts philosophiques de l'auteur. Dans ce livre, 
il ne se contente pas de parler de l'éducation; mais il y joint ses 
vues sur l'état moral et politique du peuple américain, sur les maux 
qui le divisent et sur les questions graves qui pèsent sur son avenir. 
C'est enfin une étude des plus consciencieuses à ajouter à toutes 
celles dont les États-Unis d'Amérique ont été l'objet parmi nous. 
Bornons-nous ici à l'instruction. 

De toutes les questions traitées par l'auteur, la plus neuve, la 
plus curieuse pour l'ancien continent, c'est la question de la coédu- 
cation des sexes. Il s'est fait en effet en Amérique une expérience 
psychologique des plus singulières, qui n'a jamais été tentée ail- 
leurs et qui paraît avoir réussi, si l'on en juge par le nombre de 
témoignages sérieux et compétens qu'a recueillis M, Cuisson. Cette 
expérience consiste à faire élever ensemble les en fans des deux 
sexes, et cela non pas seulement dans le premier âge ou dans l'en- 
fance même, comme cela a existé longtemps parmi nous et comme 
cela existe encore dans plusieurs états de l'Europe, mais dans tout 
le cours d'études, dans l'enseignement secondaire comme dans 
l'enseignement primaire, et même dans les écoles normales où les 
instituteurs et institutrices sont élevés ensemble, précisément à 
l'âge où le danger paraîtrait le plus grand aux Européens. 

Sans doute, même en Amérique, ce régime n'est pas universel, et 
il est des états, par exemple celui de Maryland, où les deux sexes 
sont séparés comme en Europe ; mais il est général et gagne de 
plus en plus. Il est vrai, comme le remarque M. Buisson, qu'il n'a 
pas été à l'origine l'objet du choix, mais des circonstances; cepen- 
dant il est devenu par la suite volontaire, réfléchi, et on a fini par 
s'y attacher systématiquement. Ajoutons que plus d'une fois, le dé- 
doublement ayant été essayé, on y a renoncé après une expérience 
plus ou moins longue, et l'on est revenu au type primitif. 

M. F. Buisson a trouvé dans ce phénomène remarquable une 
occasion intéressante d'appliquer ses goûts d'observateur psycho- 
logue, et il l'a étudié avec un grand soin. Ce qui paraît résulter de 
cette étude faite avec autant de liberté que d'impartialité, c'est que 
les dangers que l'on serait tenté de prévoir ne se réalisent pas, au 
moins au degré qui serait à craindre pour contre-balancer les avan- 
tages du système, et que les inconvéniens sont d'une tout autre 
nature que ceux auxquels on s'attendrait naturellement. 

Toute la société américaine repose, non en théorie, mais en fait, 
sur le principe de l'égalité des sexes. La loi et l'usage s'accordent 
en Amérique pour donner à la femme une très large part de liberté : 



58 REVUE DES DEUX MONDES. 

(( L'Américain qui n'est jamais sorti de son pays ne connaît, ne 
soupçonne pas le grand nombre de contraintes et de petites servi- 
tudes que les convenances ailleurs imposent aux femmes. Dans les 
rues, en chemin de fer, en omnibus, dans les établissemens pu- 
blics, au temple, dans le monde, la femme américaine, la jeune 
fille même, fût-elle seule, est aussi parfaitement à l'aise que le se- 
rait peu à sa place une jeune Française. A moins qu'elle ne le 
veuille, elle ne sera ni remarquée, ni importunée par personne. Le 
malappris ou l'étranger qui se permettrait à son égard la plus 
légère inconvenance s'exposerait à un châtiment aussi prompt 
qu'exemplaire (1). Ces moeurs expliquent en partie le système de la 
coéducation des sexes : elles en sont à la fois la cause et l'elïet. » 

L'argument des Américains en cette matière est celui-ci : Puis- 
que les garçons et les filles sont appelés à vivre ensemble dans 
le monde, pourquoi ne pas les y habituer dès l'enfance? Au sor- 
tir de l'école, nul ne se scandalise devoir ensemble des jeunes 
gens et des jeunes filles : pourquoi y aurait -il plus de scandale 
à l'école même? Si la question devait être résolue uniquement 
par cet argument, il est permis de douter qu'elle le fût dans le 
sens des Américains, car la parité invoquée est inexacte; jamais 
dans la vie, sauf exception, les deux sexes ne sont appelés à une 
intimité d'existence comparable à celle de l'école. Se rencontrer 
dans la rue, dans les endroits publics, dans les spectacles, en so- 
ciété, ne ressemble en rien à cette continuité de vie intime, à cette 
coopération constante, à cette réciprocité de rapports que l'on 
voit dans les écoles. Au dehors, ce sont des hommes et des femmes 
en général qui se rencontrent et qui se succèdent les uns aux 
autres, sans se connaître et sans se parler; même entre familles 
voisines et amies, il n'y a pas de rapports de tous les instans. A 
l'école au contraire la vie est entièrement mêlée et à jour, et cela 
tous les jours, pendant toute l'année, pendant plusieurs années de 
suite. L'école américaine va donc bien au-delà de ce qu'exige plus 
tard la vie elle-même : elle surenchérit avant l'âge et d'une- ma- 
nière gratuite sur le degré d'intimité que la société amène natu- 
rellement entre les deux sexes. Encore une fois, c'est à l'expérience 
à décider; toujours est-il que l'argument ne vaut rien. Quoi qu'il 
en soit des raisons a priori, les scrupules dont les mères de famille 
françaises pourraient être pénétrées par la pensée d'un commerce 
aussi intime et aussi prolongé ne paraissent pas frapper autant les 
familles américaines. M. Buisson explique très bien cette différence 

(1) Il nous semble qu'ici l'auteur exagère un peu la différence des mœurs améri- 
caines et des mœurs françaises : à Paris, aussi bien qu'en Amérique, une inconvenance 
dans un lieu public, à l'égard d'une femme seule, serait aussi bien cliàtice et aussi 
vite par les personnes présentes. 



l'instrcction primaire au point de vue psychologique. 59 

de point de vue : « La famille américaine n'a pas en général ces liens 
étroits qui chez nous lui donnent à la fois tant de charme et tant 
de puissance... La liberté dont jouissent la femme et la jeune fille 
rend moins nécessaire à l'une la protection du mari, à l'autre celle 
d'une mère. 11 n'entre ni dans les convenances ni même dans les 
goûts de la mère américaine d'accompagner, de surveiller, de con- 
seiller sans cesse et partout son enfant. Aussi la laisse-t-on aller 
seule aux écoles publiques, seule chez ses amies, seule à l'éghse... 
Il ne faut pas croire que ce soit indifférence, insouciance des affec- 
tions maternelles; c'est respect pour la liberté de l'enfant... Ce que 
nous appelons obéissance, timidité, réserve, s'appellerait sujétion, 
faiblesse, effacement. » 

Cependant, quelle que soit l'indépendance des mœurs améri- 
caines, quelque part que l'on y fasse à la liberté de chacun, il 
est impossible de supposer que le système dont nous parlons ait 
pu subsister, s'il avait réellement les graves inconvéniens qu'on est 
tenté d'en attendre. Quelque admiration qu'un peuple ait pour soi- 
même (et cette admiration est, dit-on, très grande en Amérique), 
aucun peuple civilisé ne laisserait porter atteinte d'une manière 
grave aux lois les plus sacrées de la morale et ne consentirait à 
perpétuer des abus qui auraient quelque chose d'humiliant, si l'ex- 
périence avait donné nai-ssauce à des désordres sérieux. Tout au 
moins se serait-il formé une minorité imposante pour dénoncer ces 
abus ; l'ancien système des écoles séparées existant encore en beau- 
coup d'endroits, il y aurait une forte ligue en faveur de ce sys- 
tème, car on sait combien en Amérique les questions se débattent 
avec passion, ardeur et liberté. Rien de semblable : tout au plus 
quelques timides protestations, quelques réserves isolées; mais en 
général l'opinion est pour l'extension du système dominant, et ce 
n'est pas là un simple préjugé populaire, plus ou moins suspect 
d'illusion; c'est un avis réfléchi, médité, donné par les hommes les 
plus respectables, les plus autorisés, les plus compétens. Tous voient 
dans le régime de la coéducation, non pas, comme on serait tenté 
de le croire, un mal auquel on se résigne pour obtenir un plus 
grand bien, mais un bien positif, qui, loin d'avoir les dangers dont 
on parle, les conjure au contraire, les éloigne et contribue pour 
une part considérable à la dignité des mœurs américaines. Le sys- 
tème de la coéducation est, dit-on, favorable à la fois aux garçons 
et aux filles : « Les garçons y prennent des manières plus douces (1), 

(l) Les Américains ne passent pas cependant pour avoir des manières très douces, ni 
des mœurs très élégantes, si Ton en croit la plupart des observateurs, et l'on pourrait 
croire que lo système de l'école commune ne produit pas tous les bons effets que l'on 
nous annonce. Mais, bien loin que ce soit là une objection contre le système, il est pro- 
bable au contraire que c'est une raison de son maintien et de sa nécessité. Ces rudes 
et violentes natures de colons et d'émigrés ont besoin d'adoucissans et de caïmans, et 



60 REVUE DES DEUX MONDES. 

moins grossières, moins turbulentes; les filles y gagnent en sérieux, 
en retenue, en assiduité au travail. Habitués à vivre côte à côte, ils 
ne sont pas plus en danger que les frères et sœurs dans la famille. 
Moins on affecte de les séparer, de les cacher les uns aux autres, 
moins il y a de mystères, et partant de curiosités inquiètes. En- 
fans, ils ne s'étonnent pas d'avoir en commun le travail et le jeu; 
adolescens, ils continuent de se trouver ensemble sans surprise et 
sans trouble; ce commerce aimable autant qu'innocent, ne leur étant 
pas nouveau, n'éveille pas chez eux d'émotions nouvelles. Ainsi se 
trouve résolu pour l'Américain, par la transition insensible de l'en- 
fance à la jeunesse, un des plus graves problèmes de l'éducation 
morale. » 

Au reste, lors de l'établissement d'un collège de jeunes filles à 
Ithaca, annexé à "l'université Gornill en 1871, une enquête a été 
faite auprès de tous les établissemens mixtes sur les avantages ou 
les inconvéniens du système de la coéducation, et à la suite de cette 
enquête, c'est le régime de la coéducation qui a été appliqué à 
Ithaca. En effet, toutes les réponses avaient été affn'matives. A la vé- 
rité, on ne s'était adressé qu'aux établissemens où la réunion des 
sexes était pratiquée; mais c'était là évidemment que les avantages 
et les inconvéniens de cette réunion ont pu être efficacement étu- 
diés. Agir autrement, disait le rapporteur, c'eût été « comme si des 
Japonais, pour savoir s'ils doivent établirMes chemins de fer et 
des télégraphes, allaient consulter des savans chinois. » L'enquête 
fut donc très favorable. Partout des faits nombreux et incontesta- 
bles étaient allégués par les hommes les plus recommandables et 
les plus expérimentés, placés dans des conditions très différentes. 
Partout on affirmait que la présence des jeunes filles avait fait 
prendre aux étudians « une meilleure tenue, plus d'ordre et plus 
de suite dans le travail, » et d'autre part que la présence des jeunes 
gens avait pour effet d'inspirer aux jeunes filles, « au lieu d'airs pé- 
dans et hardis, une modestie, une réserve toute féminines sans les- 
quelles elles savent qu'elles perdraient leur prestige sur leurs jeunes 
compagnons d'étude. » On objectera sans doute qu'un tel système ne 
peut manquer d'inspirer à des jeunes gens de sexe différent des 
sentimens assez naturels et des inclinations particulières. Bien loin 
de voir là une objection, les Américains y trouvent un des avantages 
les plus précieux de leur système, a Ce serait un fait contre nature, 
dit le directeur d'un de ces collèges, s'il ne se formait pas des 
liaisons de ce genre. Mais il est permis de se demander si ces 
Uaisons pourraient être contractées dans des conditions plus favo- 

le régime des écoles mixtes est un des correctifs que les mœurs ont trouvés sponta- 
nément à la violence naturelle de la race. C'est ainsi que Montesquieu explique le 
rùle de la musique chez les Grecs, chez ce peuple « d'athlètes et de combattaus». 



tb 



l'instruction primaire au point de vue psychologique. 61 

râbles, ofliant plus de chances de bonheur dans le mariage. » 
Ce qui paraîtra plus étrange encore à nos mœurs françaises, c'est 
qu'au lieu de se contenter de l'opinion des maîtres et des direc- 
teurs, on a voulu, dans l'enquête dont il s'agit, avoir l'avis des 
élèves eux-mêmes, et des plus intéressés, à savoir des jeunes filles. 
On a donc donné comme sujet de composition dans un grand 
nombre d'écoles normales la question de la coéducation des sexes. 
M. Buisson nous donne le texte d'une de ces compositions, l'un des 
témoignages les plus curieux et les plus importans en pareille 
question. Voici comment s'exprime la jeune fille qui en est l'auteur : 

« On discute dans tous les meetings scolaires de ce pays si les gar- 
çons et les filles doivent être instruits en commun. C'est là la forme 
américaine d'une question qui se retrouve partout, et qui prend 
diverses expressions suivant les temps et les pays. Si nous la traitions 
aujourd'hui dans quelque ville d'Orient, voici probablement la forme 
qu'elle prendrait : Les femmes peuvent-elles se promener dans les rues 
sans voiles , peuvent-elles s'asseoir à table avec leurs maris sans 
mettre en péril la morale publique? Si nous étions à Paris, la question 
se poserait ainsi : Les jeunes filles honnêtes peuvent-elles se promener 
seules dans les rues (1)? En Palestine, on dirait : Les femmes sont-elles 
faites pour de plus nobles emplois que celui d'une bête de somme? A 
Philadelphie, nous nous demandons si les jeunes filles peuvent être éle- 
vées dans le même établissement, si les femmes peuvent développer 
leurs facultés intellectuelles comme les hommes. 

« Le principal argument des adversaires de l'instruction mixte con- 
siste à dire que lorsque les jeunes gens et les jeunes filles sont assem- 
blés dans le même local, leur esprit est absorbé par des préoccupations 
étrangères à l'étude. Nous nions ce fait. Voyez ce qui se passe dans 
nos écoles normales. Il est évident que dans une école de trois ou quatre 
cents élèves des deux sexes, quelques-uns se laissent distraire par des 
préoccupations de ce genre. Mais le mélange des sexes paraît plutôt 
agir comme encouragement au travail. Il est peu d'élèves dont Tamour- 
propre ne soit excité par là. On ne saurait nier que l'accomplissement 
en commun des devoirs de la vie d'étudiant ne serve de frein aux 
jeunes gens et aux jeunes filles et ne les fasse marcher d'un pas plus 
ferme dans la voie de la morale. Au lieu de cette éducation de famille, 
si l'on sépare les jeunes gens des deux sexes, on ne fait que remplir 
leur esprit de sottes idées sentimentales qui ont souvent une influence 
fâcheuse sur le reste de leur vie. » 

(i) Ici notre jeune miss se trompe : personne ne croit à Paris qu'une jeune fille, seule 
dans les rues, n'est pas honnùtc. L'habitude d'ùtre accompagnée n'est qu'une simple 
convenance sociale et mondaine, et nullement une garantie d'honnêteté. C'est une ha- 
bitude qui prouve qu'on est du monde, et rien autre chosCé 



<52 REVUE DES DEUX MONDES. 

Disons cependant qu'au milieu de ce concert presque unanime 
d'adhésions, y compris celles des élèves, il s'élève quelques notes 
discordantes, quelques protestations rares, qui ont au moins l'avan- 
tage de nous rappeler à la réalité, et de ramener à sa juste mesure 
ce qui pourrait nous paraître un idéal trop au-dessus de la nature 
humaine. Un professeur de l'université de Missouri, dans un mé- 
moire sur la coéducation dans les universités (187Zi), jette quelques 
ombres sur le brillant tableau que nous venons de décrire. Si les 
jeunes filles adoucissent les mœurs des garçons, il paraît qu'il arrive 
quelquefois que les jeunes gens communiquent aux filles quelque 
chose de leurs manières pétulantes. On en voit qui enferment leurs 
professeurs à clé, qui mettent des pétards dans un orgue, de ma- 
nière que lorsqu'on vient à jouer, tout éclate ; on voit des jeunes filles 
jouant aux cartes en classe; ailleurs elles répondent à des boules 
de neige à coups de bûches. Mais voici qui est plus grave : une 
enfant de trois ans, fille du directeur, dit à sa mère en voyant une 
image qui représentait deux amans: « C'est comme après la classe.» 
Dans un autre collège, à des réunions de jeunes gens des deux 
sexes, on voit un jeune garçon lire un travail sur la question des 
corsets, et ces réunions ayant été interdites, les jeunes gens 
crièrent à la tyrannie, et encore à l'heure qu'il est ils se croient 
martyrs. Ces faits ne sont pas suffisans sans doute pour contre- 
balancer la masse des témoignages en sens inverse que nous avons 
résumés; ils prouvent cependant que tout n'est pas préjugé dans 
les préventions des nations européennes contre le système de la 
coéducation. 

11 est probable qu'une des causes qui rendent ce système prati- 
cable en Amérique et qui l'ont fait réussir, c'est l'énergie de la 
protection que la loi accorde à la femme en cas de séduction , non 
pas sans doute que les enfans et les jeunes gens en soient déjà à 
calculer d'avance les effets de la loi ; mais il est certain que ce ré- 
gime énergique a dû. propager dans la société américaine un respect 
pour la femme, fondé d'abord sur l'intérêt bien entendu et qui a 
fini par se traduire dans les mœurs, et ce système lui-même, que 
nous n'avons pas à apprécier, a dû probablement son origine à la 
situation difficile où se trouvaient les jeunes filles dans des sociétés 
de colons, lorsqu'il n'existait encore aucune des conditions de 
l'organisation régulière des sociétés modernes. Tout s'explique en 
Amérique par les habitudes de la vie des colons, habitudes qui, 
comme il arrive souvent, ont survécu au temps où elle avaient 
été nécessaires. Il est certain qu'une colonie lancée de deux ou 
trois cents lieues en avant de toute civilisation doit avoir des 
mœurs bien différentes de celles d'une vieille société. L'indépen- 
dance individuelle doit y être très grande , la rencontre et la vie 



l'instruction primaire au point de vue psychologique. 63 

commune des sexes beaucoup plus intimes, de même que chez nous 
à la campagne. Ces mœurs, tout en se transformant et en s'accom- 
modant à une civilisation plus assise, auront néanmoins jeté de 
profondes racines, et quelques-uns des faits qui nous étonnent 
doivent avoir là leur explication. (1). 

Mais ;\ côté de la question de moralité, où nous n'avons pas à 
être plus sévères que les Américains eux-mêmes, qui ont assez d'in- 
térêt à préserver leurs mœurs pour que nous nous en rapportions 
à eux en ce qui les concerne, il y a une autre question qui intéresse 
tous les pays parce qu'elle touche à la nature de l'intelligence fémi- 
nine, aux aptitudes de la femme, à ce que la société lui doit, à 
ce qu'elle peut elle-même devoir à la société : c'est la question de 
l'égalité ou de l'identité des études entre les deux sexes. C'est ici 
que beaucoup de doutes très légitimes peuvent se présenter à l'es- 
prit, et M. F. Buisson, avec une grande discrétion, s'est fait l'inter- 
prète de ces doutes que nous partageons avec lui. 

Il faut ici se garder de plusieurs sophismes assez difficiles à dé- 
mêler, car la justesse de l'esprit consiste à discerner une idée juste 
d'une idée fausse immédiatement voisine de celle-là. Par exemple, 
autre chose est dire que les femmes doivent s'instruire et même 
très solidement, autre chose prétendre qu'elles doivent apprendre les 
mêmes choses que les hommes. En outre, autre chose est dire avec 
les publicistes américains que la femme a le même droit que 
riiomme à apprendre certaines choses, autre chose dire que l'édu- 
cation publique doit être commune et égale pour les deux sexes. 
Ces questions ont une si haute importance dans le mouvement qui 
se produit chez nous en faveur de l'instruction des femmes qu'on 
nous pardonnera d'y insister quelques instans. Nous sortons, il est 
vrai, un peu du domaine de l'instruction primaire; mais c'est 
M. Buisson qui nous entraîne avec lui sur ce terrain. 

Sans doute il faut instruire les femmes et plus qu'on ne l'a fait 
encore jusqu'à présent parmi nous : sans vouloir juger ce qui 
se passe dans les autres pays, on peut dire qu'en France en par- 
ticulier l'éducation des filles n'a pas été conduite avec l'esprit de 
méthode qu'on aurait pu désirer. Il a été donné beaucoup plus à 
la mémoire qu'à l'intelligence, beaucoup plus aux arts d'agrément 
qu'à l'instruction solide. Il n'est pas douteux que les facultés de la 
femme ne puissent, sans être le moins du monde forcées, s'élever 
beaucoup au-delà de la moyenne où l'on s'est arrêté jusqu'ici. De 
nombreux essais très légitimes et souvent heureux, mais dispersés, 
ont été tentés, et un pas décisif vient d'être fait par une proposi- 

(I) Il y aurait aussi lieu de se demander si ce fait ne pourrait pas avoir une signi- 
fication physiologique ou climatologique. Par exemple, est-il le môme à toutes les lati- 
tudes, au sud comme au nord? On comprend l'importance de oc point de vue. 



6A REVUE DES DEUX MONDES. 

tion récente de M. Camille Sée à la chambre des députés (1). 

Nous accordons par conséquent qu'il y a beaucoup à faire pour 
l'éducation féminine et qu'il y a encore bien de la marge jusqu'à 
ce qu'elle soit complètement ce qu'elle doit être. Mais s'ensuit-il 
que l'éducation doive être la même pour les femmes et pour les 
hommes, qu'elles doivent apprendre les mêmes choses et jusqu'au 
même point? Il y a ici certainement abus dans le système amé- 
ricain. Notre raison principale et pour nous décisive, c'est que 
notre régime d'éducation est déjà accablant pour les hommes; à 
plus forte raison le serait-il pour les femmes. Les jeunes gens chez 
nous portent le poids de deux civilisations : la civilisation grecque 
et romaine et la civilisation moderne. La première nous vient de la 
tradition; la seconde s'est introduite dans les écoles par l'usage et 
par la nécessité : d'une part le grec et le latin; de l'autre le français, 
l'histoire, la géographie, les langues vivantes et les sciences. Per- 
sonne n'y peut rien. Il ne peut être question ni de supprimer le 
premier système, ni de retenir à la porte le second. La seule solu- 
tion possible, c'est de prolonger le temps des études, en faisant 
continuer l'enseignement secondaire jusque dans l'enseignement 
supérieur, et même ainsi le système sera encore bien chargé. 

S'il en est ainsi, comment vouloir imposer aux jeunes filles une 
tâche déjà si lourde pour l'autre sexe? On le peut en Amérique jusqu'à 
un certain point, parce que l'enseignement classique, même pour les 
hommes, n'y est pas poussé bien loin, et dès lors ce sont eux qui 
souffrent de l'égalité; mais même dans ces termes, peut-on mécon- 
naître à ce point, je ne dis point l'inégalité, mais la différence d'or- 
ganisation entre les deux sexes? Peut-on nier que l'un des deux 
soit plus délicat que l'autre et qu'il demande plus de ménagemens? 
Il ne s'agit plus d'objections banales, tirées de la supériorité d'un 
sexe sur l'autre : il s'agit d'objections positives, fondées sur les 
faits, et qui cette fois viennent de l'Amérique elle-même. C'est un 
médecin américain, le docteur Clark, cité par M. Buisson, qui dé- 
plore comme fatal à la santé des femmes le système des écoles 
communes. On exige des filles une suite ininterrompue d'efforts en 
contradiction avec les lois de l'organisation, a S'il est un âge, dit 
le savant médecin, où il est dangereux de faire violence au tempé- 
rament féminin, c'est précisément l'âge auquel s'adressent les 
écoles supérieures de filles. C'est au moment où leur délicate consti- 
tution a besoin de tous les ménagemens et de tous les soins d'une 
mère qu'on veut que ces jeunes filles, sans cesse tenues en haleine 

(1) Ce projet de loi, qui consiste à demander la fondation par l'état d'un enseigne- 
ment secondaire des filles, a été présenté à l'Académie des sciences morales et poli- 
tiques par M. Jules Simon , avec les développemens les plus intéressans. Nous adhé- 
rons entièrement k ce projet qui peut seul donner à l'éducation des femmes l'unité de 
direction et de méthode qui lui a menqué jusqu'ici. 



I 



l'instruction primaire au point de vue psychologique. 65 

ou plutôt enfiévrées par une émulation de tous les instans, riva- 
lisent avec les jeunes gens d'acharnement à l'étude. Ce n'est pas 
à dii'e que la majorité des élèves ne puissent s'y plier. Elles éton- 
nent leurs professeurs par des prodiges de travail que les plus ro- 
bustes garçons n'égalent pas; mais c'est là une sorte d'exaltation 
nerveuse, factice et à la longue malsaine. On paiera cher cet excès 
de travail, ce dédain des lois de la nature et cette espèce de point 
d'honneur que met la jeune fille américaine à nier la faiblesse de 
son sexe (1). » 

La question, qui_^est grave en soi et qui n'a encore rien d'urgent 
parmi nous, puisqu'on est bien loin' d'être arrivé à l'excès, est au 
contraire en Amérique des plus pressantes, s'il faut en croire les 
importans renseignemens que M. Buisson a partout recueillis sur 
son passage. Il se produit en Amérique un appauvi'issement redou- 
table de la race. Tous les hygiénistes, tous les médecins, toutes les 
sociétés savantes ont, dit M. Buisson, «poussé le cri d'alarme; la 
constitution de la femme américaine semble minée d'un mal in- 
connu ; » c'est l'effet que produit sur les étrangers la visite des écoles 
communes. « Je n'ai jamais vu plus charmante réunion de jeunes 
filles, disait lady Amberley au docteur Clarke après une visite aux 
écoles de Boston, mais elles avaient toutes Vair malade. » M. Buis- 
son signale aussi l'air de fatigue, la pâleur, l'aspect demi-maladif 
dans les écoles qu'il a visitées. Le fait est donc certain. Maintenant 
il est certain aussi qu'il a une cause plus profonde que celle de la 
coéducation, car cette cause n'agit en réalité que sur une faible 
partie de la population , tandis que le mal est général. Les uns 
l'attribuent au climat, les autres à l'alimentation. Quelle qu'elle 
soit, un système^ d'éducation où les filles sont surmenées, et sur- 
tout, comme le dit le docteur Clarke, «enfiévrées» par l'émulation 
avec les jeunes garçons, ne peut être que fatal à la santé. Il est vrai- 
semblable en effet que cette émulation doit être plus ardente encore 
qu'entre garçons ou entre jeunes filles séparément. « Les sottes 
idées sentimentales » dont notre jeune miss de tout à l'heure fai- 
sait tellement fi pourraient bien se retrouver sous une autre forme, 
à l'insu même des intéressées, et donner à l'émulation de la classe 
plus d'entrain qu'il n'est nécessaire pour le développement paisible 
de l'intelligence et du corps. 

Mais à ces argumens, si solides et si judicieux qu'ils paraissent, 
les Américains ont ou croient avoir une réponse péremptoire qui 
doit couper court h. tout : c'est le droit de la femme. « 11 ne s'agit 
pas de savoir, dit le chancelier de l'université de Syracuse, si nous 
aimons, nous autres hommes, qu'une femme traduise Homère ou 

(1) Rapport, p. 134. 

TOME XXXI. — 187'). 5 



GQ REVUE DES DEUX MONDES. 

étudie le calcul différentiel; il s'agit de son droit et non de notre 
goût... On ne voit pas de quel droit une moitié de la société inter- 
dirait à l'autre un certain nombre de moyens d'existence? Allez, il 
en restera toujours assez pour préférer la coquetterie à l'étude, tou- 
jours assez pour nous préserver du grand malheur d'ignorer les 
modes de Paris : ceux qui n'ont pas d'autre crainte que de voir les 
charmes féminins altérés par le contact du grec et des sections co- 
niques peuvent se rassurer. » 

Nous admettons sans restriction le principe du chancelier de Sy- 
racuse , nous admettons le droit de la femme à lire Homère et à 
étudier les sections coniques; nous irons même plus loin que lui, 
nous ne croyons point du tout que la femme perde nécessairement 
sa grâce, et nous ne voyons pas pourquoi elle renoncerait aux modes 
de Paris pour avoir lu Homère et^étudié les sections coniques. Il est 
déjà en France même un|certain nombre de jeunes filles qui ont lu 
Homère dans le texte et qui ont vaincu les jeunes gens aux exa- 
mens de leur ressort, et l'on peut affirmer qu'elles n'ont perdu en 
rien pour cela l'élégance et le charme de leur sexe ; la science n'est 
pas à ce prix. Henriette aujourd'hui serait peut-être de celles qui ap- 
prendraient le grec, et je suis persuadé qu'elle n'en aurait pas moins 
d'esprit et de bon goût pour cela. Enfin nous ne croyons pas du tout 
qu'il faille choisir entre la coquetterie et l'étude; pour ne pas être 
une savante, on n'est pas pour cela une coquette, et une certaine 
nuance de coquetterie légitime n'a rien d'incompatible avec l'étude. 

On voit quelles concessions nous faisons au savant américain, 
mais nous répondons en même temps : autre chose est le droit de la 
femme, autre chose le devoir de l'état. Le droit à l'étude d'Homère 
ne peut être contesté; mais l'état n'est nullement obhgé de le satis- 
faire. Que des jeunes filles très distinguées, dans des conditions favo- 
rables, travaillant avec leurs frères, ou guidées par un père qui 
serait lui-même un savant, que celles enfin à qui un tel goût vien- 
drait naturellement puissent avoir le moyen de s'y livrer, qu'on les 
défende même contre les sottes objections de la frivolité mondaine, 
nous le répétons, c'est un droit, et il n'y a certainement pas heu 
de décourager de telles vocations, qui font honneur aux femmes, 
et montrent jusqu'où elles peuvent s'élever; elles apportent même 
dans ces sortes d'études une grâce, une légèreté, une finesse 
que nos lourdauds d'écoliers n'ont pas toujours; mais est-ce là un 
régime commun, uniforme, à imposer à la fois comme règle à toutes 
les femmes qui voudront s'instruire? Non; car les raisons qui 
commandent aux hommes ce mode d'éducation ne s'apphquent pas 
aux femmes. En supposant même que quelques notions de langues 
anciennes pussent être introduites dans l'éducation des filles, tou- 
jours est-il qu'il y faudrait même plus de mesure et de sobriété 



l'instruction primaire au point de vue psychologique. 67 

que dans l'oclucation des hommes. Fénelon approuvait que les filles 
apprissent le latin; mais il blâmait l'étude de l'italien et de l'es- 
pagnol. Aujourd'hui nous voulons avec raison que les femmes ap- 
prennent les langues vivantes (1); comment, sans exagération, leur 
imposer en même temps à toutes l'étude des langues anciennes? Il 
en est de même des sciences : il s'en faut de beaucoup qu'elles 
dépassent la portée des facultés féminines : on peut dire même 
que les femmes auraient plutôt une aptitude naturelle pour les 
sciences. Mais ici encore il faut ménager leurs forces et ne se bor- 
ner qu'à ce qui est utile et intéressant. 

On voit que la question des études communes est très différente 
de celle de l'égalité ou de l'inégalité des sexes, question où nous 
n'avons pas l'imprudence de vouloir nous engager. Quoi qu'on 
fasse, la femme est femme, l'homme est homme, et il est impossible 
de pousser l'égalité jusqu'à l'identité. Pourquoi n'admettrait-on 
donc pas l'égalité dans la différence? Pourquoi la fonction sociale 
par excellence à laquelle la femme est appelée, et où elle ne peut 
être remplacée par personne, n'entraînerait-elle pas certaines diffé- 
rences dans le mode d'éducation? Une civilisation trop chargée nous 
force aujourd'hui malgré nous d'encombrer d'une infinité de no- 
tions diverses les cerveaux masculins ; profitons de la différence des 
sexes pour préserver de cet encombrement la moitié du genre hu- 
main. Une instruction solide et élégante, voilà le but, et plus elle 
sera sobre, si elle est bien entendue, plus l'intelligence féminine en 
profitera. 

La question de la coéducation est de beaucoup ce qu'il y a de 
plus curieux et de plus instructif en Amérique, et c'est pourquoi 
nous y avons longuement insisté. Il y a encore cependant une autre 
question, une autre expérience psychologique d'une non moins 
grande importance et sur laquelle il serait bien intéressant d'avoir 
des renseignemens précis : malheureusement cette expérience est 
beaucoup trop récente pour donner encore'^des résultats positifs. Il 
s'agit de l'éducationl des noirs. 

L'éducation des noirs, qui a été le résultat inévitable de l'éman- 
cipation et que les Américains ont entreprise avec l'ardeur qu'ils 
mettent à toute chose, est certainement la plus grande expérience 
socfale et morale qui ait jamais été tentée : elle intéresse l'humanité 
tout entière, car il s'agit de savoir s'il n'y a qu'une seule espèce hu- 
maine ou s'il y en a plusieurs, au moins au point de vue intelligent 
et moral. Jamais une expérience aussi considérable et aussi vaste 
n'a été entreprise. Jamais une race humaine n'a tenté d'en instruire 

(1) Nous pensons roùme que dans le nouvel enseignement que l'on veut fonder 
l'étude des langues modernes doit être la base comme celle des langues anciennes 
chez les garçons. 



68 REVLE DES DEUX MONDES. 

une autres au moins dans des conditions de succès semblables à 
celles-ci. Les races sauvages qui ont disparu devant la civilisation 
en étaient trop éloignées pour en pouvoir être pénétrées. La race 
indoue, qui a résisté à toutes les tentatives de conversion des An- 
glais, avait elle-même sa civilisation propre qui a dû la rendre 
rebelle au prosélytisme d'une nation conquérante. Les empires 
chinois et japonais sont de vieilles sociétés organisées qui ne peu- 
vent être affectées que par le dehors des influences européennes. 
L'éducation des noirs en Amérique est un fait tout différent. Nés 
dans le pays, participant depuis de longues années à sa langue, à 
sa religion, à ses mœurs démocratiques, sans traditions propres, 
sans aucuns souvenirs de leur pays d'origine, doués d'une vitalité 
résistante et d'une fécondité qui leur permettra de ne pas dispa- 
raître comme les Indiens, ils sont dans les conditions les plus favo- 
rables pour recevoir l'éducation civilisatrice, s'ils en sont capables. 
Le peu de progrès qu'a fait la race nègre livrée à elle-même ne 
prouve rien contre ce qu'elle peut devenir en restant mêlée et assi- 
milée à une race plus forte qu'elle. Ce n'est pas sans doute en une 
ou deux générations qu'une pareille expérience peut donner tous 
ses fruits. Nous n'en verrons certainement pas les résultats. On ne 
peut faire franchir en si peu de temps à aucune race humaine l'in- 
tervalle immense qui sépare la barbarie de la civilisation. Il y a un 
siècle, les ancêtres des noirs d'Amérique habitaient les états les plus 
barbares de l'Afrique; et peut-être lors même de l'émancipation 
beaucoup des noirs affranchis avaient-ils vu eux-mêmes les forêts 
africaines. Croire que par l'éducation seule on peut transformer un 
enfant sauvage en un habitant de New-York et de Paris est une 
illusion que n'autorise en aucune façon la foi la plus vive en l'unité 
de l'espèce humaine. Un enfant n'en est pas moins un enfant 
pour être constitué sur le type de l'homme. La race nègre est une 
race en enfance. L'éducation peut abréger les étapes qui la séparent 
du niveau civihsé actuel : elle ne peut pas les supprimer. Triom- 
pher de ce que la race nègre n'atteindrait pas du premier coup la 
race blanche n'est que le sophisme du vieil orgueil esclavagiste 
humilié. Enfin l'expérience est entamée, et l'on peut s'en rapporter 
à l'énergie américaine pour la pousser jusqu'au bout. C'est la plus 
grande œuvre de fraternité que l'espèce humaine ait eu à accomplir 
de nos jours. Tous ceux qui ne s'étonnent pas qu'il ait plu à Dieu 
« de mettre une âme dans un corps tout noir » suivront cette 
épreuve avec confiance et espérance. La philosophie a le droit de 
s'intéresser à cette œuvre, car elle est la sienne propre; c'est elle, 
c'est son esprit qui a fait les noirs libres; c'est encore elle qui en 
fera des hommes et des citoyens. 

Paul Janet. 



LES 



POLÉMIQUES RELIGIEUSES 



AU SECOND SIECLE 



Aube : Histoire des persécutions de l'église, t. II. 

L'ouvrage important dont M. Aube vient de publier le second 
volume ne répond pas tout à fait à son titre, et nous donne beau- 
coup plus qu'il ne nous promet. M. Aube avait entrepris de ra- 
conter les persécutions de l'église , et son premier volume nous 
conduisait depuis INéron jusqu'à Marc-Aurèle. Arrivé là, il n'a pu 
entièrement se soustraire à l'attrait qu'on éprouve aujourd'hui pour 
l'histoire des origines du christianisme. Il a tout d'un coup agrandi 
son cadre et s'est beaucoup moins occupé de son sujet particulier 
que du christianisme en général. Il faut bien avouer que l'économie 
de l'ouvrage en est quelque peu dérangée ; par exemple, le volume 
nouveau s'ouvre par un chapitre sur le gnosticisme, qui est beau- 
coup trop long pour une histoire des persécutions, où il n'a que faire, 
et beaucoup trop court et trop incomplet pour une histoire de l'é- 
glise ; c'est une cinquantaine de pages à supprimer d'une prochaine 
édition. Le reste se rattache mieux au sujet. M. Aube y traite, si- 
non des persécutions même, au moins de certaines résistances que 
l'église a rencontrées à partir du second siècle, et qu'elle n'a pas 
vaincues sans peine. Ses adversaires ne se contentaient pas de la 
combattre par la force, de la livrer aux bourreaux et aux supplices, 
ils lui opposaient des écrits satiriques où ils la tournaient en ridi- 
cule, et des traités sérieux où ils essayaient de réfuter sa doc- 
trine. C'est cette polémique qu'étudie M. Aube, dans son second 
volume. Il a bien l'ait de s'y arrêter, elle méritait d'être mieux 
connue du public. J'en vais reprendre l'étude après lui, en complé- 



70 REVUE DES DEUX MONDES. 

tant son travail par ceux des critiques allemands qui se sont occupés 
des mêmes questions. 

I. 

Ce furent les persécutions quijfirent connaître les chrétiens. Dans 
ce grand monde de Rome, où l'on était livré avec tant d'ardeur aux 
plaisirs de la vie et aux soucis de la fortune, on ne se serait guère 
enquis de ces sectaires obscurs, s'il n'avait pris fantaisie à Néron 
de les punir de supplices extraordinaires. Sa cruauté attira l'atten- 
tion sur eux; elle pouvait être un grief de plus contre le tyran, et 
la société distinguée de Rome, qui le détestait, se trouvait tentée 
de plaindre ses victimes rien que pour avoir un nouveau pré- 
texte de maudire leur bourreau. C'est ainsi que leur nom, qui la 
veille était ignoré du plus grand nombrd, fut connu de tous le len- 
demain. 

Mais on ne connaissait encore que leur nom, et peu de personnes 
s'inquiétaient de leur doctrine. Leur condition, qui en général était 
basse, leur origine, qui les rattachait à une race méprisée, les ren- 
daient suspects. On les accusait sans preuve de crimes abominables ; 
ceux mêmes qui les plaignaient par un sentiment d'humanité géné- 
reuse, comme Tacite, s'empressaient d'ajouter que du reste « ils 
étaient coupables et qu'ils méritaient les dernières rigueurs, adversus 
sontes et novissima meritos. » Pour que la nouvelle religion pût s'é- 
tendre, il fallait d'abord que ces préjugés fussent dissipés. C'est ce 
qu'elle tenta de faire dès qu'elle commença à gagner les classes éclai- 
rées, quand elle eut pénétré dans ces écoles de rhéteurs et de so- 
phistes qui en général lui demeurèrent hostiles jusqu'à la fin, mais 
où elle fit pourtant dès le début quelques conquêtes éclatantes. Le 
premier soin de ces nouveaux convertis, qui tenaient une plume et 
savaient s'en servir, fut de défendre la doctrine qu'ils venaient d'em- 
brasser. Il leur était difficile, en la défendant, de ne pas attaquer la 
doctrine contraire; ils ne pouvaient se justifier de l'avoir quittée 
qu'en montrant ce qu'elle contient de déraisonnable et d'innnoral. 
Leurs apologies renfermaient donc à la fois une exposition de la 
nouvelle religion et une critique violente de l'ancienne. 

Ainsi ce furent les chrétiens qui entamèrent le combat, et l'on 
peut préciser le moment où la lutte a dû commencer. Les écrivains 
de l'époque de Trajan connaissent mal le christianisme et commet- 
tent des erreurs grossières quand ils en parlent. Au contraire Celse, 
qui vivait dans les dernières années de Marc-Aurèle , l'a étudié de 
très près, et dès lors les lettrés, les gens du monde paraissent être 
beaucoup plus familiers avec lui. Or on sait que dans l'intervalle, 
pendant les règnes d'Hadrien et d'Antonin, ont paru les premières 



LES rOLÔllQLES RIXIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 71 

apologies dont on ait gardé le souvenir, celles de Quadratus, d'Aris- 
tide et de saint Justin. Elles étaient adressées à l'empereur et au 
sénat, c'est-à-dire aux plus grands personnages de Rome, et ce qui 
semble prouver qu'ils les ont lues, c'est qu'à partir de ce moment 
la doctrine chrétienne est plus connue et mieux comprise dans le 
monde païen. 

On peut donc afiirmer que de Tan 118 à l'an 160, les écrits des 
apologistes répandirent la connaissance du christianisme parmi des 
gens qui en avaient à peine entendu parler, et qui le détestaient de 
confiance. Mais est-il probable que les chrétiens, pour répondre 
aux calomnies dont on les poursuivait , n'aient eu recours qu'à des 
écrits, et qa'ils n'aient pas employé aussi la parole, c'est-à-dire la 
prédication et la controverse? La parole n'était pas surveillée avec 
autant de rigueur qu'on le croit dans cette société si sévèrement 
gouvernée. On parlait sans se gêner dans les écoles, et c'était un 
lieu commun d'y déclamer contre les tyrans. Des philosophes cou- 
raient le monde, traitant tous les sujets devant le public réuni, 
s'altaquant sans être censurés aux questions les plus délicates de la 
religion et de la morale, se livrant entre eux à des tournois de pa- 
role où les personnes et les systèmes se choquaient ensemble dans 
de libres discussions. C'était une occasion commode pour les chré- 
tiens de développer leurs opinions et de se faire des adeptes; mais 
il semble qu'ils n'en ont guère profité. On les accuse, dans VOcta- 
ri'îis, de « fuir le grand jour, de se taire en public, et de n'être ba- 
vards que lorsqu'ils vous tiennent dans un coin, latebrosa et luci- 
fiiga iiatio, in jmblîcum muta, in angulis garrula. » Celse leur fait 
le même reproche avec encore plus de violence. « On ne voit pas, 
dit-il, les coureurs de foire et les charlatans ambulans s'adresser aux 
hommes de sens et oser faire leurs tours devant eux; mais s'ils 
aperçoivent quelque part un groupe d'enfans, d'hommes de peine 
ou de gens sans éducation , c'est là qu'ils plantent leurs tréteaux, 
exhibent leur industrie et se font admirer. De même quand les 
chrétiens peuvent attraper en particulier les enfans de la maison ou 
des femmes qui n'ont pas plus de raison qu'eux , ils leur débitent 
leurs merveilles. » Après tout, il était assez naturel qu'une religion 
qui se savait méprisée et poursuivie, que le rescrit de Trajan pla- 
çait dans cette situation fâcheuse d'être tolérée à la condition de ne 
pas se faire connaître et d'être punie dès qu'elle sortait de son obs- 
curité, n'osât pas parler haut, et se répandît plutôt par une sorte 
de propagation intérieure et domestique que par des prédications 
bruyantes. Cependant, à l'époque même où Celse composait son 
livre, elle venait d'être publiquement prêchée à Rome dans des 
circonstances qui méritent d'être rappelées. Un chrétien, sorti des 
écoles de philosophie, saint Justin, profila de cette liberté de parole 



72 REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'on accordait si facilement aux rhéteurs et aux philosophes pour 
soutenir à Rome même, avec le cynique Crescens, une controverse 
dont le christianisme était le sujet. On raconte que Crescens, qui 
ne se sentait pas le plus fort, trouva plus commode de dénoncer 
son rival à la police impériale que de lui répondre, et l'accusa 
d'être chrétien : d'après la loi de Trajan, c'était le livrer au sup- 
plice. Voilà la première mention d'un débat public entre les deux 
religions. Dès ce moment, la lutte est engagée au grand jour ; elle 
durera deux siècles. 

Vers le même temps, sous Marc-Aurèle, le paganisme trouva 
pour sa défense un bien plus important personnage que le cynique 
Crescens : c'était le plus grand orateur de l'époque, le maître 
même de l'empereur, Cornélius Fronton. Si ce fait n'était attesté à 
deux reprises par Minucius Félix, nous aurions peine à le croire. 
Fronton nous semble si occupé de sa rhétorique, si noyé dans les 
soucis futiles du beau langage qu'on ne l'aurait jamais soupçonné 
d'avoir pris quelque part à des débats aussi sérieux. Comment fut-il 
amené à le faire? Minucius n'en dit rien, et l'on est réduit à des 
conjectures. M. Aube paraît penser que Fronton attaqua les chré- 
tiens dans une sorte d'écrit ou de factum comme ceux que compo- 
sèrent plus tard Celse et Porphyre : je n'en crois rien. Minucius 
Félix dit positivement que c'était un discours {Cirtensis nostri 
orafio); ce qui ne doit pas surprendre quand on se souvient que 
Fronton n'a jamais été qu'un orateur. Quant aux circonstances pour 
lesquelles ce discours a pu être écrit, il me semble qu'on n'en peut 
raisonnablement imaginer que deux (1) : ou bien il fut prononcé 
dans le sénat, pour appeler la sévérité de l'empereur sur les chré- 
tiens, ou bien il fut composé simplement pour quelque débat 
judiciaire. 11 se peut que Fronton, rencontrant un chrétien parmi 

(1) M. Aube pourtant en imagine une autre : il suppose que Fronton, qui avait été 
désigné pour remplacer Quadratus dans le proconsulat d'Asie, a dû étudier par avance la 
situation de la province qu'il devait gouverner, et qu'il fut sans doute instruit des pro- 
grès dangereux qu'y faisait le christianisme. «Sa santé, ajoute M. Aube, le retint à Rome; 
mais ce lettré, gouverneur improvisé de province , et incapable, par des circonstances 
indépendantes de sa volonté, d'aller remplir au loin sa charge , ne jugea-t-il pas à 
propos de faire, dans fcon cabinet et à sa manière, œuvre de politique et de défense 
sociale, en écrivant contre des hommes réputés factieux et ennemis publics? » Je re- 
lève, dans cette phrase, une expression qui ne me paraît pas juste. Fronton n'était pas 
un gouverneur ùnjjrovisé de province; il arrivait à cette charge après avoir rempli 
régulièrement toutes celles qui y conduisaient. Jl avait fait son apprentissage comme 
tout le monde dans des fonctions inférieures, et son cursus Jtoncruni, cité par M. Aube 
lui-même, prouve qu'il avait été déjà questeur en Sicile. Le reste n'est qu'une opinion 
fort hasardeuse qu'il me paraît aussi difficile de défendre que de combattre. Il arrive 
quelquefois à M. Aube d'imaginer ainsi des suppositions ingénieuses, qu'il édifie avec 
beaucoup d'habileté, et qu'il abandonne tout d'un coup en reconnaissant que ce sont 
« des hypothèses un peu gratuites. » Il ne me semble pas d'une saine critique d'en- 
combrer ainsi d'hypothèses une histoire déjà si obscure et si controversée. Il vaut 
mieux se résoudre franchement à ignorer ce qu'il n'est pas possible de savoir. 



LES POLEMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 73 

ses adversaires, les ait tous attaqués afin d'atteindre plus sûrement 
son ennemi. C'était une pratique familière à Cicéron, qui n'hésitait 
pas à maltraiter les Gaulois, les Alexandrins, les Asiatiques et les 
Juifs quand il pouvait en tirer quelque profit pour sa cause. Cette 
dernière hypothèse me paraît la plus vraisemblable. On ne peut 
s'expliquer le peu de bruit qu'a fait le discours de Fronton qu'en 
supposant qu'il ne s'occupait des chrétiens que par hasard et dans 
une cause privée. Si un personnage de cette importance, qui garda 
toute sa renommée jusqu'à la fin de l'empire, avait consacré tout 
un discours à les combattre devant le sénat, il me semble qu'on en 
aurait parlé davantage et qu'il en resterait plus de traces. Quoi qu'il 
en soit, Fronton s'était contenté de ramasser contre eux quelques 
calomnies populaires, sans prendre la peine d'en vérifier l'exacti- 
tude : c'étaient ces vieilles accusations d'inceste et d'assassinat dont 
les Romains ont été de tout temps si prodigues. « Il ne parle pas, dit 
Minucius, avec la gravité d'un témoin qui vient affirmer un fait; 
il lui suffit de nous injurier comme un avocat. » C'était encore 
une tradition de l'ancienne rhétorique. Cicéron recommande à ceux 
qui veulent réussir au barreau d'embellir leurs plaidoyers de 
quelques petits mensonges bien imaginés, rausam mcndachincuUs 
adspergere. En recueillant avec soin et en répétant pour son compte 
des calomnies qui pouvaient servir à déconsidérer un adversaire, 
Fronton était fidèle aux leçons de ses maîtres. 

C'est Minucius Félix, un avocat de Rome, un contemporain de 
Fronton, qui nous a conservé seul quelque souvenir de son discours. 
L'ou\Tage où il en parle, l'Ortavius, est un dialogue où il fait 
discourir ensemble un païen et un chrétien. Comme le païen, Cœ- 
cilius, reproduit les accusations de Fronton dont on vient de parler, 
M. Aube ne peut s'empêcher de croire que c'est de Fronton aussi 
qu'il a pris ses autres argumens, et que nous avons conservé dans 
le petit livre de l'avocat chrétien « tout l'essentiel de la polémique 
du rhéteur de Cirtha. » Cette hypothèse parait d'abord très sédui- 
sante ; mais voici les raisons qui m'empêchent de la croire vraie. 
— D'ordinaire, quand on choisit pour exposer ses idées la forme 
du dialogue, et qu'on met aux prises une personne qui les attaque 
et une autre qui les défend, on est tenté de ne pas se créer un 
adversaire trop habile pour que la victoire soit plus facile et plus 
complète. Minucius Félix semble avoir voulu se préserver de ce 
défaut. Ce païen idéal, qui doit représenter tout son parti, et auquel 
il s'est chargé de répondre, il ne l'a pas tout cà fait imaginé à sa 
fantaisie, et il est allé le prendre chez un écrivain autorisé. Cicéron, 
dans ses dialogues de la Nature des dieux, attribue le premier rôle 
à un personnage important, Aurelius Cotta, qui fut grand pontife, 
et auquel il donne cette double tâche de ruiner les systèmes théo- 



74 REVUE DES DEUX MONDES, 

logiques des philosophes et de défendre la religion de son pays. C'est 
le modèle que Minucius Félix a fidèlement reproduit; Fronton aurait 
parlé d'une autre façon. Caecilius, tout apologiste qu'il prétend être 
du paganisme, est en somme une sorte de sceptique qui ne croit 
guère à cette religion qu'il défend, qui ne s'y rattache que faute 
de mieux et pour couper court à des discussions inutiles. Au con- 
traire. Fronton était un dévot sincère et un païen pratiquant. Il ra- 
conte qu'il sacrifiait à tous les autels, quand un de ses amis était 
malade, qu'il visitait toutes les chapelles et faisait ses dévotions à 
tous les arbres des bois sacrés. Il n'est donc pas le modèle sur le- 
quel Minucius Félix a formé son personnage. C'est plutôt à Cotta ou 
même à Cicéron qu'il songeait en le faisant parler ; et, comme à la 
fin de son dialogue il représentait Caecilius convaincu par les argu- 
mens de son adversaire et promettant d'embrasser la foi qu'il vient 
de combattre, il devait lui sembler que c'était Cicéron lui-même 
qu'il amenait au christianisme. Convertir Cicéron, quelle joie et quel 
triomphe pour un chrétien ami des lettres ! 

J'avoue que je trouve M. Aube singulièrement sévère pour le 
charmant ouvrage de Minucius Félix. En général on le traite mieux, 
et, pour ne parler que des derniers venus, M. Halm, un des plus 
fins critiques de l'Allemagne, qui vient d'en donner une nouvelle 
édition, l'appelle a un livre d'or. » M. Aube n'y voit qu'une décla- 
mation d'école, et consent tout au plus à y trouver quelques johs 
détails. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il reproche surtout 
à VOctmniis ce qui en fait précisément l'intérêt. Il n'est pas écrit 
sans doute pour les foulons et les cordonniers dont Celse parle 
avec tant de mépris, et qui composaient, selon lui, le fond de la 
secte nouvelle. Ceux-là ne lisaient guère, et l'on n'employait pas pour 
les convaincre des livres écrits en beau langage. Minucius Félix s'a- 
dresse aux gens du monde, et il se sert des moyens qu'il sait les plus 
sûrs pour les gagner (1). Est-ce un crime, après tout, et le service 
qu'il voulait rendre à la religion qu'il avait embrassée était-il si mé- 
prisable? Les pauvi'es gens lui avaient fait un bon accueil, et ils étaient 
venus vers elle en grand nombre dès les premiers temps. Il fallait 
bien qu'elle conquît à leur tour les riches. Une doctrine qui ne par- 
vient pas à entamer les classes dirigeantes et lettrées est destinée 
à périr obscurément. C'était donc une nécessité absolue pour le 

(1) Il cherche surtout à écrire dans le style qui leur plaît le plus. La façon d'écrire 
de Minucius Félix, qui ne peut guère se comparer qu'à celle do son contemporain 
Apulée, serait fort curieuse à étudier de près. C'était la langue de la société polie de 
l'époque des Antonins; elle ne ressemble pas sans doute à celle de TertuUien, qui 
écrivait dans un autre temps et pour un autre public; mais elle est encore plus diffé- 
rente de la langue de Cicéron. J'ai peine à comprendre comment M. Aube suppose 
que YOclaiius « pourrait être sorti de l'oflicine de quelque nco-ciccrouicn du xvi" siè- 
cle. » Jamais cicéronien d'aucun temps n'a parlé ce langage. 



LES rOLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 75 

christianisme au sexoncl siècle de sortir de ces bas-fonds oïi ses en- 
nemis disaient qu'il était confiné et d'attirer à lui la société distin- 
guée de l'époque. Ce qui faisait que cette société ne lui était pas 
favorable, Minucius Félix le savait bien. Il n'était pas un chrétien 
de naissance, mais un lettré converti, et l'on soupçonne à quelques 
mots qui lui échappent que sa conversion ne s'était pas accomplie 
sans peine. 11 connaissait donc à merveille, et par son expérience 
personnelle, d'où venait la résistance que la société lettrée opposait 
à la doctrine du Christ : c'était, n'en doutons pas, de la peine qu'é- 
prouvaient ces gens d'esprit à se séparer des admirations de leur 
jeunesse, à renoncer à l'étude de la philosophie, à la pratique des 
lettres, au culte des arts, à dire adieu à tous ces nobles divertisse- 
mens qui semblaient seuls donner du prix à la vie. On les croyait 
incompatibles avec le christianisme, qui paraissait les condamner 
rigoureusement, et plutôt que de se résigner à les abandonner pour 
toujours, beaucoup refusaient de devenir chrétiens. Minucius Félix 
voulait prouver que ce sacrifice n'était pas nécessaire. Au lieu d'in- 
sister, comme faisaient tant d'autres, sur les différences qui sépa- 
rent la sagesse antique de la doctrine chrétienne, il fait voir que 
souvent elles s'accordent. On veut faire des philosophes d'autrefois 
des adversaires irréconciliables des disciples du Christ; quelle er- 
reur! « Leurs opinions sont tellement semblables qu'on est forcé 
de croire ou que les chrétiens d'aujourd'hui sont des philosophes 
ou que les philosophes d'autrefois étaient déjà des chrétiens. » Et 
le voilà qui va chercher dans Zenon, dans Aristote, dans Platon les 
vérités que les docteurs de l'église ont depuis reprises et confir- 
mées. C'est précisément le travail auquel se livrent aujourd'hui les 
ennemis du christianisme pour montrer qu'il n'était pas nécessaire, 
qu'il n'a rien apporté de nouveau dans le monde, et Minucius Félix 
employait pour le défendre les argumcns dont on se sert pour l'atta- 
quer. Le christianisme prêche l'unité de Dieu ; mais les plus grands 
philosophes l'avaient proclamée avant lui : « Leurs idées à ce sujet 
sont tout à fait les nôtres. » 11 glorifie la pauvreté, il honore les 
martyrs; mais le paganisme lui-même ne tient-il pas en haute es- 
time le mépris des biens de la fortune, n'a-t-il pas ses martyrs 
aussi, les Mucius Scœvola, les Regulus, « qu'il porte jusqu'au ciel? » 
Pour montrer que sur la nature de Dieu et ses rapports avec le 
monde, sur l'immortalité de l'âme, sur l'existence et le rôle des 
démons, la doctrine des philosophes n'est pas aussi contraire qu'on 
le dit à celle de l'église, il les cite, il les commente, il transcrit de 
longs passages de leurs œuvres, heureux qu'ils puissent trouver 
quelque place dans l'écrit d'un docteur chrétien. S'il leur fait des 
emprunts si peu voilés, ce n'est pas simplement pour faire voir 
« qu'il sait par cœur les bons auteurs; » il a d'autres intentions et 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

un dessein plus noble que de s'attirer les applaudissemens et de 
satisfaire sa vanité. Chaque fois qu'il cite ainsi textuellement Gicé- 
ron, Sénèque ou quelque autre, il semble se retourner vers les dé- 
tracteurs dédaigneux du christianisme et leur dire d'un air de 
triomphe : <( Vous voyez bien que nous ne sommes pas des bar- 
bares ! Ces philosophes, dont vous êtes si fiers, nous pouvons in- 
voquer aussi leur autorité. Loin de nous condamner, comme on 
le prétend , ils avaient pressenti nos croyances , ils étaient déjà 
chrétiens sans le savoir. Et vous aussi, vous pouvez le devenir sans 
vous mettre en contradiction avec eux, sans craindre qu'ils vous 
blâment, sans être forcés de renoncer à les lire et à les admirer. » 
Minucius pensait donc qu'entre la sagesse antique et la religion 
nouvelle il n'y avait qu'un malentendu , et il voulait le faire cesser. 
Le premier peut-être il a travaillé à unir ensemble les deux élémens 
qui forment notre société moderne. Ce n'est certes pas l'œuvre d'un 
rhéteur vulgaire, et l'on ne peut pas dire que a cet avocat en va- 
cances, » comme l'appelle dédaigneusement M. Aube, tentât une 
entreprise qui fut sans profit et sans grandeur. 

Ce dessein se retrouve dans tout son ouvrage. — A côté des opi- 
nions qui étaient communes au christianisme et à la philosophie, il 
y en avait qui appartenaient au christianisme seul et qui devaient 
choquer ce grand monde auquel VOctavius s'adressait. S'il ne peut 
pas tout à fait les taire, il en parle le moins possible. Du Christ 
lui-même il ne dit qu'un mot. Pour répondre à ceux qui croient que 
les chrétiens adorent un homme crucifié, il se contente de leur 
dire : « Vous êtes très loin de la vérité; » et il ne leur donne 
pas d'autre explication. Nulle part il ne parle des dogmes, et il 
semble vouloir réduire le christianisme à n'être qu'une réforme 
morale. « S'abstenir de toute fraude, dit-il, c'est la meilleure des 
prières; sauver son prochain d'un danger, c'est le plus efficace des 
sacrifices. Voilà les victimes, voilà le culte que nous offrons à Dieu. 
Chez nous, c'est le plus juste qui est le plus religieux. » Il triomphe 
du beau spectacle que présente au monde la société chrétienne, il 
montre en quelques phrases énergiques et précises pourquoi cette 
réforme morale l'emporte sur toutes celles qui avaient été tentées 
jusque-là dans les écoles philosophiques. On y a écrit de beaux ou- 
vrages et prononcé de beaux discours, mais toute cette sagesse 
n'est pas entrée dans la pratique. « Nous autres, dit-il, nous ne 
nous contentons pas d'avoir un extérieur vertueux, nous portons la 
vertu dans nos cœurs; nous ne disons pas de grands mots, nous les 
vivons , non grandia loquîmur^ sed vivimus. » Ainsi le christia- 
nisme a mis dans la vie ce que les philosophes avaient laissé dans 
leurs livres. « Il se glorifie d'avoir atteint ce qu'ils ont cherché avec 
tant de peine sans parvenir à le trouver. Est-ce une raison d'être 



LES POLlîilIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 77 

ingrats envers Dieu et mécontens de nous-mêmes si cette moisson 
de vérité depuis longtemps semée dans le monde vient enfin de 
mûrir? » Voilà ce qu'il convenait de dire à cette société élégante 
pour vaincre ses préventions et l'attirer à la foi nouvelle. Nous 
savions déjà de quelle manière l'Évangile s'est répandu chez « les 
foulons et les cordonniers; » le livre de Minucius nous montre 
comment on le prêchait aux gens du monde. 

II. 

Nous voici arrivés à celui qui fut le plus vigoureux ennemi du 
christianisme au second siècle. Il convient de s'arrêter un mo- 
ment devant cette énergique figure. C'est un hasard, et un hasard 
fort heureux, qui nous a conservé la plus grande partie du « Dis- 
cours véritable » de Gelse. Vers le temps d'Alexandre Sévère, un 
chrétien pieux, qui sans doute l'entendit vanter par des païens dans 
des polémiques religieuses, eut l'idée de le signaler à Origène, qui 
était alors le grand docteur de l'église, et de lui demander d'en 
faire une réfutation. Origène ne connaissait pas l'ouvrage, et il n'en 
saisit pas du premier coup toute la portée. Il pensa d'abord qu'il 
suffisait d'y répondre à grands traits et sans insister sur les détails; 
mais en avançant il s'aperçut que l'adversaire était plus sérieux 
qu'il ne le croyait, et méritait une réfutation minutieuse et com- 
plète. H se mit donc à le suivre pas à pas, et, pour qu'on ne pût pas 
l'accuser d'affaiblir ou de dénaturer ses raisonnemens, il s'astrei- 
gnit autant que possible à reproduire ses expressions. 

Ainsi Gelse à peu près entier se trouve dans Origène : c'est ce 
qu'on avait toujours soupçonné; c'est ce qu'un savant français, M. J. 
Denis, a récemment établi avec beaucoup de détails et une grande 
abondance de preuves. Il ne restait qu'à tirer le petit livre du phi- 
losophe païen de l'ouvrage où. son contradicteur l'a si longuement 
réfuté. Un théologien de l'université de Zurich, le docteur Keim, l'a 
fait en 1873 dans un livre intitulé Celsus' ivahres Wort^ qui contient 
quelques opinions contestables, mais où la plupart des questions qui 
concernent Gelse sont traitées d'une manière définitive. M. Aube, 
dans le volume que nous étudions, a cru devoir reprendre le même 
travail. Il a beaucoup emprunté à son devancier, mais à l'occasion 
il le discute et le complète. Nous avons, grâce à lui, le traité de 
Gelse traduit pour la première fois en français. Il ne nous le rend 
pas tout entier sans doute, et Origène en a plus supprimé qu'il né le 
dit; mais l'essentiel y est, et depuis qu'on peut le lire de suite, sans 
être arrêté à tout moment par des contradictions et des réfutations 
indigestes, il me semble qu'on en saisit mieux l'importance. Tel 
qu'il est, et malgré les lacunes qui le déparent, c'est en quelques 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

pages un des pamphlets les plus violens et les plus forts qu'on ait 
jamais dirigés contre le christianisme (1). 

L'importance de l'ouvrage nous fait vivement souhaiter d'en con- 
naître l'auteur. Quel pouvait être ce Gelse qui s'avisa d'écrire contre 
les chrétiens, et à quelle époque son ouvrage fut-il publié? Origène, 
qui aurait dû le savoir, ne répond pas à ces questions d'une manière 
très précise. Le renseignement le plus sûr qu'il nous donne, c'est 
que l'auteur du livre auquel il a entrepris de répondre « n'est plus 
parmi les vivans, et qu'il y a longtemps qu'il est mort; » il ajoute 
(c qu'il a vécu au temps d'Hadrien et au-delà. » A la façon dont il 
en parle, M. Keim, et après lui M. Aube, sont convaincus que c'est 
le même personnage à qui Lucien a dédié son dialogue du Faux 
Proplu^te. D'autres au contraire en doutent, et font remarquer que 
ce Gelse auquel s'adresse Lucien devait être un épicurien de doc- 
trine et qu'il avait écrit contre les magiciens, tandis que le nôtre 
est disciple de Platon et qu'il paraît croire à la magie. Dans tous les 
cas, ce qui est sûr, ce que M. Keim a établi d'une manière qui me 
semble irréfutable, c'est que l'ouvrage a été composé en 178, c'est- 
à-dire à la fin du règne de Marc-Aurèle. 

Il est écrit en grec ; mais ce n'est pas une raison de croire, 
comme on l'a fait, que l'auteur habitât Alexandrie ou Antioche. C'est 
en grec aussi que Marc-Aurèle, tout empereur qu'il était, rédigeait 
ses pensées. M. Keim essaie de prouver que le livre de Gelse a dû 
être composé en Italie et qu'il est l'ouvrage d'un Romain. De preuve 
directe, à vrai dire, il n'en a pas, mais tout se réunit pour le 
faire croire. Gelse est un sujet dévoué, il n'entend pas qu'un citoyen 
déserte ses devoirs ; il veut qu'on aide le prince à gouverner l'état 
en prenant part aux fonctions publiques; il ne peut comprendre 
qu'on refuse de jurer par le chef de l'empire. « Il n'y a pas de mal 
à le faire, dit-il, car c'est entre ses mains qu'ont été remises les 
choses de la terre, et c'est de lui que nous recevons tous les avan- 
tages de la vie. » Gelse est un patriote ardent, et ce qui l'excite sur- 
tout contre le christianisme, c'est qu'il est convaincu qu'il expose 

(I) Au dernier moment, nous recevons un ouvrage nouveau sur Celse; c'est une 
thèse de doctorat soutenue par M. Pélagaud devant la faculté dos lettres de I you, ot 
qui fait honneur au jeune savant qui l'a faite et à la faculté qui l'a inspirée. 11 est 
seulement fâcheux que, dans cette Étude sur Celse, M. Pélagaud ait cru devoir remonter 
trop haut. Il n'était pas absolument nécessaire, pour nous raconter «la première escar- 
mouche entre la philosophie antique et le christianisme naissant, » de nous faire un 
tableau de la religion romaine et des origines du christianisme. Ces généralités,* 
quoique d'ordinaire bien présentées, sont inutiles, et l'intérêt véritable du livre ne 
commence que quand ou est enfin arrivé à Celsc. M. Pélagaud connaît bien son 
auteur, il a lu avec soin les critiques allemands qui l'ont étudié. Comme M. Aube, 
il part de l'ouvrage de Keim ; il en discute les conclusions, et il émet pour son compte 
quelques conjectures ingénieuses dont j'aurai l'occasion de parler. C'est en somme un 
début heureux et qui promet. 



LES POLEMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIECLE. 79 

l'état aux plus grands périls. Un Grec n'éprouverait pas autant de pas- 
sion pour la grandeur et la durée de l'empire. Ils ont beau célébrer 
d'un ton lyrique les mérites du peuple qui les a vaincus et s'évertuer 
à flatter leurs maîtres, sous leurs protestations les plus bruyantes 
d'admiration et d'obéissance se cache toujours un sentiment de dé- 
dain ou un levain d'envie. Il est donc très probable que Gelse était 
un Romain de naissance, ou tout au moins un de ces Grecs, comme 
Dion Cassius, que leurs liaisons, leurs habitudes ou leur séjour dans 
les fonctions publiques avaient faits Romains de cœur. 

Mais ce Romain n'avait pas tous les préjugés de son pays : il ne 
se contentait pas d'aimer la philosophie grecque et de la connaître 
à fond, sa curiosité s'étendait à tout. Origène, qui le loue le moins 
qu'il peut, est bien forcé de l'appeler « un homme très savant et 
fort instruit.» Quoiqu'il fûtunzéléconservateur et qu'il se retournât 
volontiers vers le passé, il s'enqucrait aussi des choses nouvelles. 
Alors, comme aujourd'hui, les problèmes religieux préoccupaient 
beaucoup les esprits. Il y avait des gens qui ne se contentaient pas de 
les étudier, comme les anciens sages, par des réflexions et des médi- 
tations solitaires; ils couraient le monde pour connaître de plus près 
les religions des divers peuples, ils visitaient tous les temples, assis- 
taient à toutes les fêtes et se faisaient initier à tous les mystères. Tels 
étaient Apulée et ce Cléombrote de Samos dont Plutarque nous dit 
qu'il avait parcouru l'Egypte et les bords de la Mer-Rouge «non pour 
faire le commerce, car il était riche, mais pour rassembler les élémens 
de ses éludes théologiques. » Gelse a-t-il fait comme eux? On est 
tenté de le croire, quand on le voit si instruit des cultes de l'Orient. 
Une fois même, il semble le dire en termes exprès. Il est amené à par- 
ler de ces prétendus prophètes qui, de son temps, couraient la Phé- 
nicie ou la Palestine, annonçant qu'ils étaient les fils ouïes envoyés 
de Dieu, que la fin du monde approchait et qu'ils reviendraient au 
dernier jour honorer ceux qui les auraient bien reçus et plonger 
les autres dans le feu éternel. « De ceux-là, dit-il, j'en ai entendu 
plus d'un de mes oreilles, et, après les avoir convaincus, je les ai 
amenés à avouer leur point faible, et qu'ils débitaient au hasard 
tout ce qui leur passait par la cervelle. » 

Dans ses excursions à travers les religions de tous les peuples, il 
ne pouvait manquer de rencontrer bientôt le christianisme. C'était 
la plus nouvelle de toutes, et celle aussi dont les progrès avaient 
été le plus rapides. Elle s'avançait sans bruit, profitant des sévé- 
rités autant que des faveurs des princes, grandissant pendant la 
paix, fortifiée par les persécutions et recueillant sur sa route les 
mécontens et les désabusés des autres cultes. Il est naturel qu'elle 
ait tenté la curiosité de Gelse et qu'il ait voulu la connaître à fond. 
C'était un dessein assez nouveau. Jusque-là le mépris qu'on éprou- 



80 REVUE DES DEUX MONDES. 

vait pour les chrétiens empêchait d'étudier sérieusement leurs doc- 
trines; aussi, dans ces premières années, les écrits et les discours 
de ceux qui les attaquaient devaient-ils contenir plus d'injures que 
de raisons. Gelse eut le mérite de comprendre que le temps des in- 
jures vagues était décidément passé. On pouvait détester le christia- 
nisme; il n'était plus possible de le dédaigner : ses conquêtes ra- 
pides effrayaient tout le monde. Baur a raison de dire que la façon 
sérieuse dont Gelse le traite, les études qu'il a faites et la peine qu'il 
se donne pour le confondre indiquent assez les préoccupations qu'il 
causait dès lors aux hommes d'état et aux esprits sensés. Tous ceux 
qui se sont occupés de Gelse dans ces dernières années, M. Keim, 
M. Aube, M. Pélagaud, rendent hommage à sa science profonde. Il 
connaissait parfaitement la Bible, ce qui lui a permis d'user dans 
son livre d'un artifice ingénieux de controverse : comme un païen 
pouvait être suspect d'ignorance ou de prévention, il y a introduit 
un docteur juif qui argumente tour à tour contre Jésus et les chré- 
tiens. La façon dont il le fait parler, les raisonnemens qu'il lui prête, 
prouvent qu'il était tout à fait au courant de la polémique juive 
contre le christianisme. Il a lu les évangiles et les épitres de Paul, 
dont il cite textuellement quelques passages. M. Pélagaud pense 
qu'il a dû profiter beaucoup des écrits de saint Justin. Qui sait s'il 
n'était pas présent aux luttes du saint apologiste contre le cynique 
Grescens? C'était une fête pour un curieux comme lui, et soyons 
sûrs que, s'il se trouvait à Rome, il n'a pas manqué d'y assister. Il 
s'est faufilé sans doute dans les réunions de toutes les églises dissi- 
dentes. 11 connaît si bien les diverses sectes des gnostiques, les mar- 
celliniens, les harpocratiens,les marcionites, etc., que son érudition 
embarrasse Origène lui-même. Pour étudier le christianisme ortho- 
doxe, qu'il appelle « la grande église, » il s'est entretenu avec des 
prêtres, il a lu des livres obscurs de controverse, il a fait parler des 
bavards, en sorte qu'il peut dire d'un ton de satisfaction visible : « Je 
sais tout ce qui se fait et se dit parmi eux ! » 

En approchant les chrétiens de plus près, il dut sentir beaucoup 
de ses anciennes préventions se dissiper. Le fait est que, quelque 
sévère qu'il soit pour eux, on ne retrouve plus chez lui les accusa- 
tions ridicules qu'on avait jusque-là répétées. Il n'est plus question 
du dieu à tête d'âne qu'ils adorent, des incestes qui se commettent 
dans leurs réunions, et des petits enfans qu'ils mangent pendant le 
repas sacré. 11 n'affirme pas non plus sans aucune preuve, comme 
Tacite, que ce sont des gens a détestés pour leurs abominations et 
qui méritent le dernier supplice; » au contraire, il avoue « qu'il en 
est parmi eux dont les mœurs sont honnêtes et qui ne manquent pas 
de lumières. » Ge qui est bien plus remarquable encore, c'est qu'il 
lie songe plus à leur reprocher d'être fidèles à leur foi et de braver 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 8J 

la mort plutôt que d'y renoncer. C'était un crime irrémissible pour 
Pline le Jeune, a Quels que soient les faits qu'ils avouent, écrit-il à 
Trajan, je n'ai pas hésité à penser que leur obstination et leur in- 
flexible entêtement méritaient d'être punis; » et il les envoyait au 
supplice parce qu'ils refusaient d'être parjures. Celse parle d'une 
autre façon : (( Je ne saurais, dit-il, leur reprocher leur fermeté. La 
vérité vaut bien qu'on souffre et qu'on s'expose pour elle, et je ne 
veux pas dire qu'un homme doive abjurer la foi qu'il a embrassée 
ou feindre de l'abjurer pour se dérober aux dangers qu'elle peut 
lui faire courir parmi les hommes. » Ce sont là, il faut le recon- 
naître, de nobles sentimens, qui montrent une étendue et une liberté 
d'esprit singulières chez un contemporain de Fronton. 

Celse a été pourtant bien sévère, bien injuste pour les chrétiens, 
et cette sévérité, qui l'entraîne à des erreurs étranges, paraît assez 
surprenante chez un esprit qui avait d'abord semblé si large et si 
éclairé. Peut-on tout à fait l'expliquer par l'ardeur de ses convic- 
tions et les exigences de sa foi? Je ne le crois pas. Les plus intolé- 
rans, dans les querelles religieuses, sont d'ordinaire les sceptiques 
et les dévots, les premiers parce qu'ils ne comprennent pas qu'on 
ait une opinion, les seconds parce qu'ils ne peuvent pardonner qu'on 
en ait une autre qu'eux. Or Celse n'est pas un sceptique, comme 
Lucien, ni même un indifférent. M. Freppel s'estetrangement trompé 
quand il fait de lui, comme de Voltaire, un matérialiste acharné à 
détruire le christianisme, sans avoir aucune doctrine philosophique 
à lui substituer. Il a au contraire des idées bien arrêtées et tout un 
système de croyances; mais ce n'est pas non plus un fanatique. II 
croit, comme tous les sages de l'antiquité, à l'existence d'un Dieu 
unique, qu'il retrouve dans toutes religions du monde. « Qu'im- 
porte, dit 'il, qu'on l'appelle Jupiter, ou le Très-Haut, ou Adonaï, 
ou Sabaoth, ou Ammon, comme les Égyptiens, ou Pappœos, comme 
les Scythes? » Sous ces dénominations diverses, c'est le même Dieu 
que le monde entier adore. Ce Dieu, pour Celse, est le Dieu des phi- 
losophes, surtout celui de Platon. Il réside au ciel, et ne peut pas 
en être descendu, ainsi que le prétendent les chrétiens, pour s'in- 
carner dans un homme. « Prenons les choses de haut, dit-il, et 
raisonnons un peu :Dieu est bon, beau, heureux; il est le souverain 
bien et la beauté parfaite. S'il descend dans le monde, il subira né- 
cessairement une déchéance, sa bonté se changera en méchanceté, 
sa beauté en laideur, sa félicité en misère, sa perfection en une 
foule de défauts. Qui donc voudrait changer de la sorte? Une alté- 
ration de cette espèce est compatible sans doute avec une nature 
mortelle, mais l'essence immortelle doit demeurer nécessairement 
identique et immuable. J'en conclus qu'un pareil changement ne 

TOME XXXI. — 1879. 6 



82 REVUE DES DEUX MONDES. 

saurait convenir à Dieu. » Cet argument, dirigé contre le Dieu des 
chrétiens, se retourne à plus forte raison contre ceux de la fable, 
qui vivent avec les hommes et qui leur ressemblent. Gelse ne 
l'ignore pas, mais la mythologie populaire lui est indifférente, et il 
laisse percer à plusieurs endroits le dédain qu'il ressent pour elle. 
A aucun prix, il ne veut d'un Dieu matériel, et c'est ce qui lui fait 
î'epousser avec tant d'énergie la manière dont les Juifs racon- 
tent la création. « Non, il n'est pas permis de dire que Dieu parle 
et qu'il travaille, car il n'a ni main, ni bouche, ni rien de ce que 
vous lui attribuez; non. Dieu n'a pas fait l'homme à son image, 
parce qu'il n'a pas la forme de l'homme, ni d'aucune autre chose 
sensible. Il ne s'est pas reposé le sixième jour comme un lâche ou- 
vrier que le travail fatigue et qui a besoin de chômer pour se re- 
faire. » Voilà, à ce qu'il semble, un défenseur du paganisme qui com- 
promet sa cause. Sous prétexte de^ combattre le Dieu de la Bible, il 
s'éloigne étrangement aussi des divinités de la fable. Il y revient pour- 
tant, grâce à la théorie platonicienne des démons, qui fut si com- 
mode aux grands esprits de ce temps pour s'accommoder avec les 
religions populaires. Si le grand Dieu reste immobile dans le ciel, 
les démons, sorte de divinités intermédiaires, ministres et serviteurs 
du Dieu suprême, sont chargés par lui de veiller sur le monde et de 
distribuer ses bienfaits aux hommes. C'est à eux que Gelse rapporte 
tous les récits de la mythologie. Les dieux antiques perdent ainsi 
beaucoup de leur importance, puisqu'ils sont tous relégués au se- 
cond rang, et, de maîtres qu'ils étaient, deviennent des serviteurs. 
On doit néanmoins les adorer, car ils peuvent nous être fort utiles, 
et le grand Dieu n'en sera pas plus jaloux que le grand roi ne songe 
à se blesser des hommages qu'on rend à ses satrapes. Telles étaient 
les théories reHgieuses de Gelse et de beaucoup d'esprits distingués 
de cette époque. Elles ne semblaient pas de nature cà faire des fana- 
tiques : des philosophes qui n'acceptaient les divinités populaires 
qu'au moyen d'un compromis ne pouvaient pas être bien ardens 
pour elles; comme ils n'y croyaient guère pour leur compte, ils 
n'étaient pas disposés à verser le sang de ceux qui n'y voulaient 
pas croire. A la vérité, Gelse subit par momens l'influence de son 
siècle, qui était porté à la dévotion. Il ne parle de Dieu qu'avec une 
émotion sincère, et déclare « que ceux qui ont l'âme pure se portent 
d'un élan naturel vers lui et ne désirent rien tant que de diriger 
toujours de ce côté leur pensée et leur entretien. » Sa religion, toute 
vague qu'elle est dans ses principes, a parfois des élans pleins de 
passion. « Jamais, dit-il, en aucune occasion, il ne faut abandonner 
Dieu, ni en public, ni en particulier. Nous devons continuellement, 
et dans nos paroles, et dans nos actions, et même quand nous ne 
parlons ni n'agissons, tenir notre âme élevée vers Dieu. » C'est tout 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOKD SIÈCLE. 83 

à fait de cette façon que s'expriment Kpictète et Marc-Aiirèle. On 
trouve aussi chez lui, comme chez tous ses contemporains, des com- 
plaisances fâcheuses pour les devins et pour la magie. Il croit aux 
oracles, il redoute les sortilèges, il pense qu'avec certaines recettes 
on peut guérir les maladies et opérer des prodiges. Ce sont des 
concessions que ce sage, au fond si peu superstitieux, fait à l'esprit 
de son temps. Mais, malgré ces nuances de dévotion qui se mêlent 
à sa philosophie, on ne peut pas dire, je crois, que ses convictions 
religieuses l'aient seules entraîné à combattre les chrétiens. Il s'y 
joignait, comme on verra, d'autres sentimens, surtout des préoc- 
cupations patriotiques, et c'est ce mélange qui a donné à sa polé- 
mique un caractère si violent. 

La polémique de Celse contre les chrétiens, si on la débarrasse de 
beaucoup de détails accessoires et de développemens parasites, se 
résume en deux argumens principaux. Il essaie d'établir que tout 
ce qui est bon et sage dans leur doctrine leur vient des Grecs, et 
que tout ce qui est nouveau ne vaut rien. 

Le premier de ces deux argumens a pris, depuis Celse, une 
grande importance. C'est un de ceux dont se servent le plus volon- 
tiers aujourd'hui les adversaires du christianisme. Ils veulent éta- 
blir qu'il a tout emprunté de ses devanciers, et fouillent avec une 
science et une sagacité merveilleuses les religions etlesphilosophies 
antiques pour y découvrir l'origine des idées chrétiennes. Celse est 
encore très loin de ces études approfondies, et il affirme ici beaucoup 
plus qu'il ne démontre. Quelques citations d'anciens philosophes 
lui suffisent pour déclarer « que les chrétiens n'ont presque rien 
dit de nouveau. » Il ne doute pas que leurs premiers apôtres n'eussent 
« une vague connaissance des livres de Platon, » et qu'ils n'en aient 
tiré ce qu'il y a de plus élevé dans leurs doctrines. Même leurs 
beaux préceptes sur le pardon des offenses et la charité, il ne veut 
pas leur en faire honneur, et croit les retrouver chez Platon et 
chez les hommes divins qui vivaient avant lui. La manière dont 
Origène réfute Celse sur ce point me paraît victorieuse. 11 accorde, 
comme Minucius Félix, que les vérités développées par le christia- 
nisme ont été souvent entrevues par les anciens sages, mais il 
ajoute « qu'elles n'avaient pas chez eux la même force pour gagner 
les âmes et les bien disposer. » Il me semble que c'est la meilleure 
réponse qu'on ait laite à ceux qui partagent les idées de Celse. 

Quand il s'agit de montrer que tout ce que les juifs et les chrétiens 
ont tiré d'eux-mêmes et imaginé tout seuls est ridicule, Celse triom- 
phe. La Bible lui semble pleine d'absurdités. Comment admettre 
« que Dieu a de ses mains fabriqué un homme, qu'il a souillé sur lui, 
tiré une femme d'une de ses côtes, qu'il leur a donné des ordres 
contre lesquels un serpent s'est élevé, et que ce serpent à la fin a pré- 



SIl REVUE DES DEUX MONDES. 

valu contre les commandemens de Dieu, fable bonne pour de vieilles 
femmes, récit où, contre la piété, on fait Dieu si faible dès le com- 
mencement qu'il ne peut se faire obéir d'un seul homme qui est son 
ouvrage. » H distingue en termes très nets et très précis la diffé- 
rence qui sépare l'ancienne loi de la nouvelle. « Comment le Dieu 
des Juifs leur commande-t-il par l'organe de Moïse de chercher les 
richesses et la puissance, de se multiplier de façon à remplir la 
terre, de massacrer leurs ennemis, sans épargner les enfans, et 
d'en exterminer toute la race? Comment les menace-t-il, s'ils man- 
quent à ces lois, de les traiter en ennemis déclarés, tandis que son 
fils, l'homme de Nazareth, donne des lois tout opposées, déclare 
que le riche n'aura pas accès auprès de son père, ni celui qui 
recherche la puissance, ni celui qui affecte la sagesse ou la gloire; 
enseigne qu'on ne doit pas plus s'inquiéter des besoins et de la sub- 
sistance de chaque jour que ne font les corbeaux, qu'il faut se 
mettre moins en peine du vêtement que les lis, que, si on vous donne 
un coup, il faut se présenter pour en recevoir un autre? Qui donc 
ment ici, de Moïse ou de Jésus? Est-ce que le père, quand il a envoyé 
son fils, a oublié ce qu'il avait dit en tête-à-tête à Moïse? Est-ce 
qu'il a changé d'opinion, condamné ses propres lois, et chargé son 
délégué d'en promulguer de nouvelles? » Il reprend, en l'accompa- 
gnant d'un commentaire railleur, tout le récit de la vie de Jésus; il 
prétend expliquer ses miracles, il plaisante sur sa naissance et sur 
sa mort, surtout il nie sa résurrection. « Vivant, il n'avait rien pu 
pour lui-même; mort, — prétendez-vous, — il ressuscita et montra 
les marques de son supplice et les trous de ses mains. Mais qui a 
vu cela? Une femme hystérique, à ce que vous dites vous-mêmes, 
et quelque autre peut-être de la même troupe ensorcelée. S'il 
voulait faire éclater réellement sa divinité, il fallait qu'il se mon- 
trât à ses ennemis, au juge qui l'avait condamné, à tout le monde 
en général. De son vivant, il se prodiguait en prédications, après sa 
mort, il ne se fit voir qu'en cachette et à quelques affiliés. Son sup- 
plice a eu tout le monde pour témoin, sa résurrection n'en a eu 
qu'un seul : il fallait que ce fût tout le contraire. » 

Voilà le ton de la polémique de Gelse : spirituelle et violente, 
elle ne manque pas ordinairement d'habileté, mais on y trouve aussi 
quelques maladresses dont Origène triomphe aisément. Quoiqu'il 
soit plus éclairé et mieux instruit que les autres ennemis du chris- 
tianisme, il y a des préjugés de secte et de nationalité dont il 
ne peut pas tout à fait se défendre. Autour de lui, on est tenté 
dapprécier le mérite d'une religion par le caractère des peuples qui 
la pratiquent. Il a nui beaucoup au christianisme dans l'estime des 
Grecs d'avoir pris naissance en Judée; quelque chose du mépris 
qu'on éprouvait pour les Juifs en est retombé sur lui. Gelse non 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 85 

plus ne les aime guère. Il est surtout indigné de leur orgueil, et 
quand il les entend se vanter d'être le peuple élu et l'objet des 
faveurs du Très-Haut, il lui semble voir « une foule de chauves- 
souris, de fourmis sortant de leurs trous, de grenouilles campées 
près d'un marais, de vers tenant assemblée dans le coin d'un bour- 
bier, qui se disent entre eux : C'est à nous que Dieu révèle et annonce 
d'avance toutes choses; il n'a souci du monde entier, il laisse les 
cieux et la terre rouler à l'aventure pour ne s'occuper que de nous 
seuls. Avec nous seuls il communique par ses messagers et ne cesse 
de nous en envoyer. Nous venons après lui, nous qu'il a faits entière- 
ment à son image. Tout nous est soumis, la terre, l'eau, l'air et les 
astres, tout le reste du monde a été fait pour nous et destiné à notre 
service (1). » Ne soyons donc pas surpris qu'au début de son livre 
Celse fasse remarquer que le christianisme est sorti « d'une source 
barbare, » ce qui jette tout d'abord quelque défaveur sur les chré- 
tiens. Il est vrai qu'il s'empresse d'ajouter qu'il ne leur en fait pas 
un reproche. « Les barbares, dit-il , sont très capables d'inventer 
des dogmes, mais leur sagesse vaut peu par elle seule. Il faut que la 
raison grecque s'y ajoute pour la perfectionner, l'épurer et l'éten- 
dre. » Rien n'est plus profond et plus juste que cette observation, et 
le triomphe même du christianisme en a vérifié l'exactitude. Il n'est 
devenu le maître du monde qu'à la condition de subir l'influence de 
la Grèce et de se laisser, pour ainsi dire, achever par elle. On sait 
les emprunts que sa théologie a faits aux doctrines de Platon, et 
que, lorsque l'église voulut avoir une Httérature, elle fut bien obligée 
d'imiter les formes de l'art grec. 

Mais Celse va trop loin dans son enthousiasme pour la Grèce, et 
l'orgueil d'appartenir, au moins par l'éducation, à cette race pri- 
vilégiée trouble véritablement sou esprit. Même ces récits mer- 
veilleux que sa raison condamne, ces vieilles légendes dont il nous 
dit « qu'il n'y ajoute guère foi, » son imagination en subit toujours 
le charme. Il a peine à concevoir qu'on les abandonne et qu'on y 
renonce de bon cœur. Pourquoi donc les juifs et les chrétiens se 
sont-ils donné la peine d'inventer des fables ridicules quand ils en 

(I) A ce propos, Celse se livre à une longue discussion pour établir qu'il est puéril 
de prétendre que toutes choses aient été faites pour l'homme; il pense, au contraire, 
que c'est l'humanité qui est faite pour l'univers, c'cst-à-dirc pour concourir à l'harmonie 
de l'ensemble, a Ici, dit M. Pélagaud, le philosophe antique, précurseur en quelque 
sorte des théories les plus hardies de la science moderne, se lançait dans un brillant 
paradoxe pour démontrer l'identité du principe vital chez l'homme et chez tous les 
êtres vivans, voire la supériorité à certains points de vue des animaux sur l'espèce hu- 
maine, supériorité qui permettrait à ceux-ci de prétendre avec vraisemblance que c'est 
nous qui avons été créés pour eux. Dans l'ardeur de sa polémique contre l'anthropo- 
morphisme judéo-chrétien, Celse en arrivait ainsi à rabaisser en quelque sorte l'homme 
au-dessous de la brute, à nier la réalité du « règne humain. » — Qui se serait attendu 
à trouver chez ce paien du second siècle presque un précurseur de Darwin? » 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

trouvaient chez Homère de si agréables et de si poétiques? Il 
plaint sincèrement ces pauvres gens ^perdus dans un canton de la 
Palestine et tout à fait illettrés de n'avoir pas connu les chants 
sacrés d'Hésiode et des autres poètes inspirés du ciel qui leur 
auraient évité la peine d'imaginer tant d'histoires incroyables et 
grossières. S'ils ont besoin à tout prix de dieux charnels, qu'on voie 
des yeux du corps, qu'on entende de ses oreilles et qu'on touche de 
ses mains, ne peuvent-ils pas aller visiter, par exemple, les sanc- 
tuaires d'Amphiaraûs, de Trophonius ou de Mopse ? « Là, leur dit- 
il, vous pourrez vous satisfaire : vous y verrez les dieux que vous 
souhaitez, non pour une fois et en passant, comme vous avez vu 
celui qui a fait de vous ses dupes, mais d'une façon permanente ; 
vous en trouverez qui sont toujours là pour ceux qui veulent con- 
verser avec eux. » Ce ton ironique et dédaigneux est celui d'un 
sage qui ne comprend pas chez les autres des besoins qu'il n'éprouve 
pas lui-même. Platon lui suffit; tout ce qui s'en écarte lui déplaît. 
Les chrétiens lui semblent des gens mal élevés qui enflent la voix, 
qui imposent brutalement leurs opinions et menacent toujours du 
feu éternel. Ah! que Platon a meilleure grâce, lorsqu'il dit à peu 
près les mêmes choses qu'eux, mais simplement, sans fracas, sans 
colère, sans proclamer d'un ton d'oracle qu'il a trouvé quelou.e chose 
de nouveau et qu'il vient du ciel pour nous l'apporter! L'admi- 
ration qu'il éprouve pour cette aimable philosophie et la façon dont 
elle fut enseignée \m fait oublier les exigences des temps nouveaux. 
Il ne s'aperçoit pas que ce qui convenait aux contemporains de 
Périclès ne suffit plus à ceux de Marc-Aurèle, qu'autour de lui les 
esprits, rassasiés de luttes, fatigués d'erreurs, avides de certitude, 
cherchent une doctrine solide à laquelle ils puissent définitivement 
s'attacher, qu'il faut que cette doctrine, pour être au-dessus des 
discussions, soit imposée au nom d'un Dieu et vienne du ciel. Ces 
maximes, qui blessent la raison de Gelse : « Il faut croire sans exa- 
miner, » et « C'est la foi qui sauve, » il ne voit pas que de son 
temps elles sont tout à fait appropriées à l'état des âmes. En gé- 
néral, ce que Gelse saisit le moins, c'est l'opportunité du christia- 
nisme. Il lui reproche les doctrines qui convenaient le mieux à cette 
époque tourmentée, et qui ont fait son succès. Croirait-on qu'il le 
raille cruellement de s'adresser aux pauvres, aux ignorans, aux 
déshérités? « Voici de leurs maximes, dit-il : loin d'ici ceux qui ont 
quelque culture, quelque sagesse, quelque jugement, ce sont de 
mauvaises qualités à nos yeux ; mais que les illettrés, les simples, 
les esprits bornés et incultes viennent hardiment. » Et il ne s'aper- 
çoit pas que c'est pour avoir appelé à lui ces misérables ou, comme 
il les nomme dédaigneusement, « ces âmes viles, » trop négligées par 
la philosophie, que le christianisme a si vite gagné le monde. 



LES POLEMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 87 

Ce qui n'est pas moins surprenant, c'est qu'il n'ait pas compris 
l'admirable figure du Christ. Ce n'est pour lui que le plus médiocre 
des charlatans. L'élévation de sa morale, le charme de ses entre- 
tiens, la touchante simplicité de sa mort l'ont laissé insensible. Ce 
Grec, épris de la beauté, ne peut reconnaître en lui un idéal divin. «Si 
l'esprit de Dieu était en effet descendu dans un homme, il fallait que 
celui-ci se fît remarquer entre tous les autres par la taille, la beauté, 
la force, la majesté, la voix et l'éloquence, car il n'est pas possible 
que celui qui portait particulièrement en soi la vertu divine ne se 
distinguât en rien du reste des hommes. Or celui-ci n'avait rien de 
plus que les autres. Et même ils reconnaissent qu'il était petit, laid 
et sans noblesse. » Quant aux miracles qu'on lui attribue, ce ne 
sont que des jongleries ordinaires, il n'a rien fait de plus remar- 
quable que ce qu'on raconte « d'Aristée de Proconèse, qui disparut 
aux yeux miraculeusement, et se fit voir ensuite à diverses personnes 
et en divers lieux, ou de l'Hyperboréen Abaris, qui possédait le mer- 
veilleux pouvoir de se transporter d'un lieu dans un autre avec la 
rapidité d'une flèche, ou de ce Gléomène d'Astypalée, qui, étant entré 
dans un cofire dont on tenait le couvercle fermé sur lui, n'y fut plus 
retrouvé. » Une fois en veine de souvenirs et de comparaisons, il 
ne s'arrête plus, et parmi ceux à qui des peuples ont rendu un culte 
et qui en somme valent bien le Christ, il n'hésite pas à citer Anti- 
nous, que les Egyptiens adorent et qui fait, dit-on, des prodiges. 
Prononcer le nom du mignon d'Hadrien à propos de Jésus, et mettre 
à côté l'un de l'autre l'idéal de la pureté et le dernier rafiinement de 
la corruption, c'est montrer à quel point des préjugés vulgaires peu- 
vent égarer même une âme généreuse et un esprit éclairé. 

Ces préjugés qui troublent la raison de Celse et les violences qui 
en sont la suite, il est aisé de voir d'où ils viennent. Ce ne sont pas, 
on l'a déjà dit, les emportemens d'un dévot qui défend ses dieux, 
mais plutôt des colères de conservateur qui ne peut pas comprendre 
qu'on change rien à l'ordre établi. Quand nous disons que le pa- 
ganisme avait lassé les âmes et qu'elles étaient à la recherche de 
croyances nouvelles, il faut s'entendre et distinguer. En réalité les 
reUgions ne gênent que ceux qui y croient; les indifférons trouvent 
toujours quelque moyen de s'en accommoder. On vient de voir 
comment les gens éclairés, grâce à la doctrine platonicienne des dé- 
mons, arrivaient à unir leur monothéisme philosophique avec le po- 
lythéisme de la foule. On sait aussi qu'ils acceptaient les légendes et 
les croyances même les plus ridicules de la mythologie en les cor- 
rigeant par des interprétations savantes, et qu'ils n'éprouvaient pas 
le besoin de les détruire, puisqu'on leur permettait d'en changer le 
sens et de les expliquer comme ils le trouvaient bon. De cette ma- 
nière, ils pouvaient sans hypocrisie et sans scrupule entrer dans les 



88 REVUE DES DEUX MONDES. 

temples, comme tout le monde, et se mêler aux fêtes publiques. Il 
arrivait donc, au moins en apparence, que toutes les classes de la 
société romaine, en participant au même culte, semblaient partager 
les mêmes croyances, et comme les religions des différens peuples 
polythéistes reposaient au fond sur un principe commun, l'adora- 
tion de la nature, que leurs divinités diverses, n'étant toutes que des 
personnifications des forces naturelles , avaient ensemble un air de 
ressemblance, il s'ensuivait qu'on pouvait dire et croire qu'en ce 
moment le monde entier était à peu près réuni dans la même foi. 
a Toutes les nations les plus vénérables par leur antiquité, dit Gelse, 
conviennent entre elles sur les principes essentiels. Égyptiens, Assy- 
riens, Ghaldéens, Indiens, Odryses, Perses, Samolhraciens et Grecs, 
ont tous des traditions à peu près semblables. » Les chrétiens seuls 
essaient de troubler cette belle harmonie. Ils prétendent qu'ils 
viennent établir l'unité dans le monde (1) ; on leur répond que l'unité 
est faite et qu'au contraire ils risquent de la rompre. Aussi Gelse les 
regarde-t-il comme des brouillons, des factieux que l'esprit de con- 
tradiction possède, qui éprouvent le besoin de croire et de dire le 
contraire des autres. « Si^tous les hommes voulaient se faire chré- 
tiens, dit-il, eux-mêmes cesseraient de l'être ; » et c'est cette pensée, 
que par leurs nouveautés dangereuses ils risquent de troubler la 
paix publique et la concorde religieuse des nations, qui excite sur- 
tout sa colère. 

Gette colère va souvent jusqu'à d'étranges excès. Gelse écrit son 
livre pendant un temps de persécution. Il dit expressément dans un 
endroit que le culte du Ghrist est banni de toute l'étendue des terres 
et des mers, et que ses sectateurs sont jetés en prison ou mis en 
croix. Ailleurs, il leur rappelle que leur Dieu n'a pas tenu les pro- 
messes qu'il avait faites à ses fidèles. Les Juifs, qui se flattaient de 
l'empire du monde, n'ont plus une motte de terre ni un foyer : « Et 
quant à vous, ajoute-t-il d'un air triomphant, s'il reste encore quel- 
ques chrétiens errans et cachés, on les cherche pour les conduire à 
la mort. » Gelse ne trouve rien à reprendre à ces supplices. Le 
prince a raison de frapper des sujets rebelles qui ébranlent le prin- 
cipe d'autorité ; lui-même, quand il les voit obstinés à vivre autre- 
ment que tout le monde, fuyant les cérémonies publiques ou privées 
pour ne pas rendre hommage aux dieux qui président à tous les actes 
de l'existence, il perd patience, il s'emporte, il laisse échapper ce cri 
de haine et de colère : « Alors, qu'ils renoncent à prendre la robe vi- 
rile, à se marier, à devenir pères, à remplir enfin aucune des autres 

(1) Cette unité doctrinale et rigoureuse que les chrétiens veulent établir entre toutes 
les nations paraît à Celse une pure chimère. « Qui se met cela en tôte, dit-il, témoigne 
bien qu'il n'a rien vu. » Il s'en tient à la communauté d'opinions générale et vague qui 
unit entre eux tous les peuples polythéistes. 



LES rOLÉ-VlIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 89 

fonctions de la vie commune. Qu'ils s'en aillent ensemble loin 
d'ici sans laisser graine de leur espèce, et que la terre entière soit 
débarrassée de cette engeance! » Quand je lis ces paroles violentes, 
Celse ne me semble plus aussi tolérant et aussi modéré que M. Pé- 
lagaud voudrait le faire croire, et je ne puis pas trouver que M. Keim 
ait tout à fait raison de nous le représenter comme un messager de 
paix qui vient apporter aux deux partis des conditions équitables. 
Ce qui est vrai, ce que M. Aube fait très justement ressortir, 
c'est que tout à coup, à la fin de son livre, Celse prenait un autre 
ton. Origène l'indique suffisamment : « Après cela, dit-il, Celse nous 
engage à soutenir l'empereur de toutes nos forces, à partager avec 
lui la défense du bon droit, à combattre pour lui, à porter les armes 
avec lui, si les circonstances l'exigent; bien plus, il nous exhorte 
aussi à prendre notre part des fonctions publiques, s'il le faut, pour 
le salut des lois et la cause de la piété. » Ainsi celui qui rfenaçait 
tout à l'heure exhorte et engagea les railleries et les violences ont 
disparu pour faire place au pathétique : il finit par implorer ces per- 
sécutés qu'il souhaitait voir disparaître du monde. Ce changement 
est sans doute assez inattendu, mais les circonstances l'expliquent. 
L'ouvrage de Celse, nous l'avons vu, a été composé à la fin du 
règne de Marc-Aurèle. Jamais l'autorité n'avait été dans des mains 
plus honnêtes, jamais le bonheur du monde n'avait paru plus 
assuré. Rien pourtant ne fut plus triste et plus désolé que les der- 
nières années d'un si grand règne. La peste et la famine ravageaient 
l'Italie, les barbares se pressaient sur la frontière, l'empereur, ma- 
lade, découragé, allait partir pour les combattre. Il semblait qu'on 
pouvait tout craindre, après tant d'espérances trompées. C'est sans 
doute sous cette impression de tristesse et d'effroi que Celse a écrit 
la fin de son livre. Son cœur est tout ému des dangers que courent 
l'empereur et l'empire. Quand il songe « que le monde peut devenir la 
proie des barbares les plus sauvages et les plus grossiers, » que la 
civilisation romaine va peut-être périr, « et que c'en sera fait de la 
gloire et de la sagesse parmi les hommes, » il veut qu'on oublie 
toutes les querelles intérieures, toutes les rivalités d'opinion, et que 
toutes les forces s'unissent contre l'ennemi commun, sous la con- 
duite du chef légitime. L'ardent polémiste se tait, c'est le patriote 
qui parle. — Mais il était difficile que le patriote guérît les bles- 
sures cruelles que le polémiste avait faites. Quelque pressant que 
fût l'appel adressé par Celse aux chrétiens, ils ne pouvaient oublier 
que celui qui invoquait ainsi leur appui au nom du prince et de la 
patrie était le même homme qui venait d'attaquer leurs croyances, 
d'injurier leur Dieu et d'encourager leurs persécuteurs. 



90 REVUE DES DEUX MONDES. 



III. 



A la même époque où Celse]composait son « Discours véritable, » 
un autre écrivain, son ami peut-être, le satirique Lucien, était auss' 
amené à s'occuper du christianisme. Cet homme d'esprit commença 
par être un rhéteur comme les autres, courant les grandes villes de 
l'Orient, de l'Italie, de la Gaule, et donnant des séances publiques 
où il faisait admirer son éloquence. Mais ce métier qui l'enrichit ne 
le contentait pas. Le ridicule de ces représentations solennelles, le 
vide de ces discours pompeux, choquaient son bon sens, et, malgré 
le profit qu'il y trouvait, il eut le courage d'y renoncer. Il avait aussi 
traversé la philosophie. Un jour, la parole ardente d'un honnête 
homme était venue l'arracher au souci de la fortune et du plaisir. 
Dans un de ses plus curieux dialogues, le Nîgrinus^ il dépeint l'im- 
pression que « ce langage divin » vient de produire sur lui ; c'est 
le même effet que le vin fit éprouver aux Indiens, lorsqu'ils en bu- 
rent pour la première fois. Leur nature violente en fut telle nent 
échauffée qu'ils furent pris d'un vrai délire. « Tu me vois, ajoute- 
t-il, dans le même état; c'est un égarement divin qui m'agite : je 
suis ivre de ses discours (1). » Mais les émotions aussi vives sont 
rarement durables, et la philosophie, qui l'avait si brusquement con- 
quis, ne le garda pas. Cet esprit pénétrant et malin aperçut vite les 
travers des charlatans qui l'enseignaient, et le contraste choquant de 
leur conduite et de leurs discours. Il fut rebuté par l'inutilité des pro- 
blèmes et la faiblesse des solutions. Laissant là cette science vaine, il 
se confina dans la morale ; il se mit à étudier, comme dans un théâtre, 
le spectacle infini du monde, regardant d'en haut les actions des 
hommes, et raillant sans pitié les ridicules et les vices qui s'offraient 
à lui. Je crois qu'il n'y a pas lieu d'être surpris que, dans le vaste 
tableau de son temps qu'il nous a laissé, les chrétiens tiennent si 
peu de place. Le monde qu'il observait était celui des rhéteurs, des 
sophistes, des lettrés, où le christianisme n'avait pas beaucoup 

(1) Un de nos jeunes professeurs, M. Maurice Croiset, vient de publier un travail in- 
téressant sur le Nigrinus,où il veut prouver que Lucien avait vingt-cinq ans quaad il a 
composé ce dialogue. Il en résulterait que cette conversion philosophique qu'il y raconte a 
eu lieu quinze ans avant l'époque où il abandonna la rhétorique; il nous dit, en eiïet 
qu'il avait quarante ans quand il cessa d'être un rhéteur. M. Croiset a établi sa thèse 
avec des raisons solides et qu'il ne me paraît pas aisé de réfuter. Il y a pourtant, dans 
la Double accusation, un renseignement curieux, qui semble contredire cette opinion. 
Lucien y fait entendre, à plusieurs reprises, que c'est seulement après sa rupture dé- 
finitive avec la rhétorique qu'il a commencé à écrire des dialogues. S'il en était ainsi, 
il faudrait reculer de quinze ans la composition du Nigrinus. 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 91 

d'accès. Cependant il commençait alors à y pénétrer, il y faisait 
déjà quelque bruit, et Lucien a été amené par momens à s'en oc- 
cuper. 

Quel eflet la religion nouvelle a-t-elle dû lui produire quand il 
l'a pour la première fois rencontrée? Remarquons d'abord qu'il 
n'avait pas les mêmes raisons que Gelse de lui être contraire. Les 
ennemis des chrétiens leur faisaient surtout trois reproches : on les 
accusait d'enseigner des nouveautés, de compromettre la sécurité 
de l'empire et d'insulter les anciens dieux. C'étaient des crimes qui 
devaient laisser Lucien assez indifférent, car il les avait presque 
tous commis pour son compte. Il n'a jamais été atteint de la super- 
stition du passé. C'est un esprit hardi, indépendant, dégagé de pré- 
jugés, ennemi des idées reçues, et de même qu'il ne croit pas 
qu'une opinion soit toujours vraie parce qu'elle est ancienne, il n'est 
pas d'avis non plus qu'il faut rejeter une vérité quand elle a le mal- 
heur d'être nouvelle. Il n'était donc pas de ces conservateurs crain- 
tifs à qui les nouveautés des chrétiens faisaient horreur. Je m'ima- 
gine aussi qu'il ne devait pas être autant alarmé que Celse des pé- 
rils auxquels le christianisme exposait l'empire. Assurément il se 
considère comme Romain, et il éprouve quelque orgueil de l'être. 
En parlant des victoires remportées par les légions sur les Parthes, 
il dit volontiers : Nos succès, nos triomphes. Il accepte sans mur- 
murer la décision de la destinée qui a rangé son pays sous les lois 
des Romains; c'est un sujet soumis, résigné, fidèle, mais il ne se 
croit pas obligé d'être un sujet enthousiaste. Rome, qu'il a plusieurs 
fois visitée, lui déplaît. Il n'en a vu que les petitesses et les vices. 
Tandis qu'Athènes lui semble le séjour de la science et de la hberté, 
Rome ne lui paraît convenir « qu'à ceux qui n'ont jamais goûté 
l'indépendance, qui ne connaissent pas la franchise, qui détestent 
la vérité et dont le cœur est rempli d'impostures, de fourberies et 
de mensonges. » Ce qui le blesse surtout dans la grande ville, c'est 
le rôle qu'y jouent ses compatriotes. Ces rhéteurs au beau langage, 
ces philosophes au front sévère, ces savans, ces artistes, devenus 
des bouffons et des parasites, se sont faits les humbles complaisans 
de leurs maîtres. Ils flattent leurs manies, ils encouragent leurs 
vices, ils participent à leurs débauches. Ce spectacle arrache à Lu- 
cien des plaintes éloquentes. Quant à lui, il s'est dérobé de bonne 
heure à cette servitude ; il a vécu le plus souvent loin de Rome, 
toujours en dehors de son influence et de son action. C'est unique- 
ment sur la Grèce qu'il a les yeux quand il écrit; il ne veut s'occuper 
que d elle, et il a comme un parti pris d'ignorer les événemens dont 
Rome est le théâtre; s'il attaque les délateurs, il ne parle que de 
ceux qui vivaient jadis à la cour des rois d'Egypte ou de Syrie et 



92 REVUE DES DEUX MONDES. 

oublie les protégés de Tibère. Lorsqu'il raille les dieux nouveaux 
qu'on introduit tous les jours dans le ciel, il ne dit pas un mot de 
l'apothéose des Césars. 11 cherche donc à échapper autant qu'il peut 
à Rome, il veut avant tout rester Grec. On comprend que, dans cette 
disposition d'esprit, H ne pouvait pas être un patriote aussi zélé 
que Celse, et que les périls de l'empire lui causaient moins de 
souci. L'intérêt des^dieux lui était encore plus indifférent : ce rail- 
leur terrible les a peut-être plus malmenés que les hommes. 11 se 
plaît à les représenter sous des attitudes grotesques et à leur prêter 
des propos ridicules. Il se moque du culte qu'on leur rend, des 
sacrifices dont on les accable et de ces dévots qui comptent « que 
pour quatre bœufs on a la richesse, et la royauté pour une héca- 
tombe. » Il imagine des assemblées célestes, parodie bouffonne des 
plus belles descriptions d'Homère, où les dieux sont si nombreux 
qu'ils ne savent où se mettre et parlent tant de langues différentes 
qu'ils ne parviennent pas à s'entendre. Il suppose que Jupiter se 
plaint amèrement d'être délaissé pour les nouveaux venus de 
l'Olympe et lui fait dire, dans un langage plaisant : « 11 fut un 
temps où j'étais tout; alors Dodone et Pise étaient brillantes et cé- 
lèbres, et la fumée des sacrifices m'obstruait la vue; mais depuis 
qu'Apollon a établi à Delphes un bureau de prophéties, qu'Esculape 
tient à Pergame une boutique de médecins, que la Thrace a élevé 
un Bendidéon, l'Egypte un Anubidéon, et Éphèse un Artémiséon, 
tout le monde court à ces divinités nouvelles, et mes autels sont 
devenus plus froids que les lois de Platon ou les syllogismes de 
Chrysippe. » Il le met aux prises avec un raisonneur audacieux qui 
entreprend de lui démontrer que, si le destin gouverne tout, il est 
tout à fait inutile d'adresser des prières aux dieux ou de leur faire 
des sacrifices. Quand Jupiter, à bout d'argumens, se fâche : « Trêve 
de menaces, lui répond tranquillement le philosophe ; tu sais bien 
qu'il ne peut m' arriver que ce que les Parques ont décidé. » Voilà 
comment Lucien traite les dieux. Etait-il probable qu'après en avoir 
parlé lui-même avec si peu de respect, il fût tenté de les protéger 
contre les insolences des chrétiens ? 

Ainsi Lucien n'était ni un conservateur scrupuleux, ni un pa- 
triote dévoué comme Celse, ni un partisan résolu des anciens cultes, 
mais un sceptique que tous ces grands intérêts laissaient assez 
froid et qui n'éprouvait pas le besoin de se mettre en campagne 
pour les défendre. La seule raison qu'il pouvait avoir de malmener 
les chrétiens, c'est précisément qu'il était sceptique, que toutes ces 
affirmations hardies sur la nature de Dieu et la destinée de l'âme 
lui semblaient ridicules, que, ne pensant pas qu'on pût jamais avoir 
de ces choses une connaissance assurée, il ne pouvait pas com- 



LES POLEMIQUES RELIGIEUSES AU SECOM) SIECLE. 93 

prendre qu'on se donnât la peine de changer de religion, c'est-à- 
dire de changer d'erreur, et qu'il était toujours tenté de croire que 
des gens qui disputent avec tant d'ardeur sur ces chimères, et qui 
même sont capables de braver la mort pour en maintenir la vérité, 
ont perdu le sens. Sur les chrétiens, comme sur tous les autres 
fanatiques de ce siècle, voilà quelle devait être son opinion. 

On peut voir dans le livre de M. Aube la liste assez longue des 
passages où l'on a cru que le satirique faisait allusion aux chré- 
tiens; mais il faut beaucoup de complaisance pour les y recon- 
naître. En réalité, il n'a parlé d'eux que deux fois, dans le dialogue 
du Faux Prophète et dans celui où il raconte la mort de Péré- 
grinus (1). 

Le Faux Prophète est dirigé contre un charlatan célèbre de cette 
époque , Alexandre d'Abonotichos, qui se faisait passer pour de- 
vin et prétendait qu'il était l'objet des faveurs de la Lune. « Gomme 
il savait que la vie humaine est soumise à deux tyrans impérieux, 
l'espérance et la crainte, et qu'un homme qui saurait à propos 
exploiter l'une et l'autre arriverait vite à la richesse, » il s'avisa 
d'établir un sanctuaire et un oracle où il annonçait l'avenir. Non- 
seulement il prédisait le succès des grands événemens politiques et 
donnait aux généraux des recettes sûres pour vaincre les ennemis, 
mais il descendait à des soins plus vulgaires : il guérissait les ma- 
ladies avec des remèdes étranges (2), il promettait de beaux héri- 
tages, il faisait retrouver les voleurs et les meurtriers, et comme il 
avait mis ses oracles à un prix très modéré et qu'il ne prenait à 
ceux qui le consultaient qu'une drachme et deux oboles (à peu 
près 1 fr. 20 cent.), il avait beaucoup de cliens. Lucien prétend 
qu'il gagnait jusqu'à 80,000 drachmes par an. La raison humaine 
était alors si ébranlée et les imaginations si crédules qu'Alexandre 
comptait parmi ses dupes les plus grands seigneurs de Rome et 
l'empereur lui-même, le sage Marc-Aurèle. — A quoi sert donc 
d'avoir lu Platon et de pratiquer la philosophie? — Cependant 
Alexandre se trompait souvent, ce qui arrive au devin le plus ha- 
bile. 11 promettait des bonnes fortunes qu'on n'obtenait jamais, il 
conseillait des entreprises qui ne réussissaient pas, et il annonça 
même un jour la guérison d'un enfant qui venait précisément de 
mourir. Il avait alors un moyen infaillible de relever son crédit : 

(1) Le Philopatris, qui contient des railleries très vives contre les moines, n'est pas 
de Lucien. Il a été écrit au moment où Julien partait pour son expédition contre les 
Perses. 

(2) On connaît quelques-uns dos remèdes qu'il conseillait. Lucien dit qu'il ordonna 
à un Romain qui se plaignait de douleurs d'estomac de manger un pied de cochon pré- 
paré avec de la mauve. Nous ne savons pas si le Romain fut guéri. 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

il disait que le Pont était rempli d'athées et de chrétiens qui osaient 
blasphémer indignement contre lui, il laissait croire qu'ils étaient 
les auteurs des mauvais bruits qu'on répandait et ordonnait de les 
chasser à coups de pierres. Il avait institué des mystères qu'on cé- 
lébrait en grande pompe et qui attiraient toute l'Asie. Le premier 
jour, on les proclamait en disant : « Que tout athée, chrétien ou 
épicurien, venant espionner nos mystères, soit banni de ces lieux ! » 
Il est probable que ce mélange d'une secte philosophique avec une 
religion avait pour dessein de les déconsidérer l'une par l'autre. 
Ceux qui n'étaient pas assez lettrés pour connaître la philosophie 
d'Ëpicure apprenaient à la détester en la voyant unie à la secte des 
chrétiens dont ils avaient horreur. Ce qui ressort de ce passage, 
c'est que les chrétiens se moquaient d'Alexandre et de ses oracles; 
Lucien ne devait pas leur en savoir un mauvais gré, et il veut sans 
doute leur faire quelque honneur en les mettant à côté d'Épicure, 
c'est-à-dire « du philosophe dont l'œil perçant pénétrait la nature 
et qui seul a connu la vérité. » Cette première mention qu'il fait 
d'eux ne leur est donc pas défavorable, mais ce n'est qu'un mot 
dont il ne faut pas se hâter de tirer trop de conséquences. 

Il en parle plus longuement dans le Pérégrinus. Ce dialogue est 
écrit peu de temps après la mort d'un philosophe cynique qui en 
l'an 164 donna ce spectacle à la Grèce de se jeter, pendant une 
fête publique, dans un bûcher en flammes a pour apprendre aux 
hommes à mourir. » Celte folie, qui transportait d'admiration tant 
de fanatiques, n'était pas du goût de Lucien. Il n'y voyait qu'une 
forfanterie absurde, une sorte de délire d'orgueil, dont un homme 
était victime, sans profit pour l'humanité. A ce propos, il nous ra- 
conte la vie entière de Pérégrinus, et le représente comme un va- 
niteux qui a essayé tous les moyens et fait tous les métiers pour 
attirer sur lui l'attention des sots. Un moment même, nous dit iro- 
niquement le satirique, « il s'était fait instruire dans l'admirable 
religion des chrétiens, » et comme il était intelligent et habile, il 
devint bientôt l'oracle de la secte. Jeté en prison pour ses croyances, 
il se voit aussitôt entouré d'hommages et de respect par tous ceux 
qui partagent sa foi. « On ne saurait croire, dit Lucien, leur em- 
pressement en ces occasions. » Ils corrompent les geôliers pour le 
visiter dans son cachot, ils lui apportent de l'argent et lui font faire 
grande chère. Les villes de l'Asie lui envoient des députés pour lui 
servir d'appuis, d'avocats et de consolateurs. Mais le gouverneur 
de la province, qui est un philosophe et en même temps un homme 
d'esprit, ne veut pas lui donner la satisfaction d'être martyr et le 
met dehors. Rendu à la liberté, Pérégrinus ne tarde pas à se brouil- 
ler avec les chrétiens et se fait cynique. Il se met alors à courir le 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 95 

monde, avec sa besace et son bâton, prêchant les pauvres, insul- 
tant les riches, jusqu'au jour où, pour restaurer sa popularité com- 
promise et faire encore une fois du bruit dans le monde, il se brûle 
vivant à Olympie. 

Ici, comme on le voit, les chrétiens jouent un rôle plus impor- 
tant que dans VAlexuudre^ et même, si l'on en croit certains cri- 
tiques, il ne serait question que d'eux depuis le commencement 
jusqu'à la fin du dialogue. M. Aube, qui résume et partage leur opi- 
nion, est d'avis qu'en racontant le suicide de Pérégrinus Lucien a 
eu l'intention formelle de se moquer des martyrs. Il reprend tous 
les traits de ce récit satirique, et dans chacun d'eux il croit trouver 
une allusion à ce qui se passait quand on menait un chrétien à la 
mort. Ainsi, selon M. Aube, nul doute que, dans tout ce petit hvre, 
Lucien n'ait fait, aux dépens des chrétiens, son métier de railleur : 
Pérégrinus n'est plus ici le philosophe cynique que tout le monde 
connaissait, mais le pseudonyme d'un évêque. De quel évêque est-il 
question? — car une fois en voie de conjectures, on a voulu aussi 
le savoir. — Est-ce d'Ignace d'Antioche, qui périt sous Trajan, ou de 
Polycarpe de Smyrne, dont la mort était alors toute récente? « Nous 
croyons, dit M. Aube, que Lucien ne s'est attaché servilement ni à 
copier l'histoire d'Ignace ni à reproduire celle de Polycarpe, qu'il 
n'a pas parodié tel ou tel personnage historique en particulier, mais 
qu'il a composé son roman satirique en réunissant librement divers 
traits que ses observations ou les on dit lui avaient fournis, que son 
Pérégrinus est comme un type autour duquel il a groupé des faits 
et des circonstances empruntés à divers épisodes contemporains, 
sans se refuser le droit de broder à sa fantaisie. » 

C'est ce que j'ai grand'peine à croire, et je vois beaucoup de 
bons esprits en douter. M. Ed. Zeller, le savant professeur de Ber- 
lin, vient de publier sur ce sujet un travail dont les conclusions 
sont tout à fait contraires à celles de M. Aube (1). Il est clair, nous 
dit-il, que Lucien n'avait pas une meilleure opinion du martyre des 
chrétiens que du suicide de Pérégrinus ; mais, s'il avait voulu le 
dire, il l'aurait dit ouvertement. Est-ce donc un satirique timide et 
qui aime à voiler sa pensée? Ici d'ailleurs quelle raison avait-il de 
la dissimuler? Que pouvait-il craindre en attaquant des gens odieux 
à tout le monde et poursuivis par l'autorité? Pourquoi donc prendre 
un détour inutile? Quelle idée surtout de les représenter par un 
homme dont on vient de nous dire que depuis longtemps il les avait 
quittés et qu'il s'était fait cynique? D'ailleurs quelle ressemblance 

(1) Le travail de M. Zeller, intitulé : Alexander und Pérégrinus, ein Belrilger und 
ein Schivéirmer,a. été public d'abord dans la Deutsche Rundschau. Il l'a recueilli ensuite 
dans le second volume do ses Vortrti'jo und Abhandlungen qui vient de paraître. 



06 REVUE DES DEUX MONDES. 

trouve-t-on entre la mort des chrétiens et celle de Pérégrinus? Le 
chrétien accepte volontiers de mourir plutôt que de renier sa foi, 
mais son sacrifice est forcé, et l'église condamne les imprudens qui 
vont au-devant du supplice. Il a été dénoncé par quelque traître, il 
est condamné par un juge et traîné par un bourreau. Pérégrinus, 
au contraire, se jette dans le bûcher sans que personne l'y con- 
traigne. 11 a annoncé un an à l'avance qu'il donnerait ce spectacle 
à ses concitoyens, il y a convié les curieux. Quoiqu'il connaisse les 
chrétiens et qu'il ait partagé quelque temps leurs croyances, il ne 
prend pas modèle sur eux ; sa conduite est conforme aux principes 
de la doctrine qu'il professe et non de celle qu'il a quittée. Il n'imite 
pas Ignace ou Polycarpe, il meurt comme Hercule, le patron des 
philosophes cyniques. 

J'avoue pourtant qu'il est^ possible de rattacher cette mort au 
christianisme, mais ce n'est pas tout à fait au sens où l'entend 
M. Aube. Lucien raconte que, dans cette dernière scène qui se passa 
près du bûcher, après que Pérégrinus eut harangué la foule, « les 
plus niais de l'assistance se mirent à larmoyer et à lui dire : Con- 
servez-vous pour les Grecs. Mais d'autres, plus fermes, lui criaient : 
Finissez-en ! » Que voulaient ceux qui lui faisaient ainsi cette exhor- 
tation, ou plutôt cette injonction féroce? Était-ce la curiosité seule 
qui les rendait avides d'un'Jsi repoussant spectacle? Leur cruauté 
pouvait avoir un autre motif. Il n'est pas douteux que le courage 
avec lequel les chrétiens confessaient leur foi n'ait beaucoup frappé 
les esprits. Si leur fermeté semblait à quelques païens illustres, à 
Marc-Aurèle et à Épictète, une ostentation et une folie, d'autres ne 
pouvaient s'empêcher d'en être jaloux. Ils souhaitaient montrer au 
monde qu'on pouvait trouver chez eux les mêmes vertus; ils vou- 
laient par quelque grand exemple détruire l'effet que la mort des 
chrétiens produisait sur la foule. C'étaient ceux-là sans doute qui, 
dans la scène d'Olympie, témoignaient une impatience inhumaine 
et criaient à Pérégrinus d'en finir. Mais ils n'entendaient pas qu'on 
leur donnât simplement une imitation et une contrefaçon du mar- 
tyre. C'est un païen qui allait mourir, et il fallait qu'il mourût à la 
façon païenne. Il s'agissait d'offrir à la Grèce le spectacle d'un phi- 
losophe poussant jusqu'à l'héroïsme ce mépris de la vie qu'on en- 
seignait dans les écoles. La fin de Pérégrinus est donc celle d'un 
sage nourri des préceptes de Zenon et d'Antisthènes ; c'est le triom- 
phe du suicide stoïcien. 

Ces raisons m'empêchent de croire que Lucien songeât aux chré- 
tiens quand il décrit la mort de Pérégrinus. Si l'on veut savoir ce 
qu'il pensait d'eux, il faut s'en tenir aux passages où il en parle ouver- 
tement. Il y en a un surtout qui est célèbre et qu'il faut reproduire, 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 97 

quoiqu'il ait été souvent cité. Après avoir raconté les soins qu'ils 
prennent de ceux de leur secte qu'on a jetés en prison, et les ellbrts 
qu'ils font pour rendre leur captivité plus légère, il ajoute : « Ces 
malheureux se figurent qu'ils sont immortels et qu'ils vivront éter- 
nellement. En conséquence, ils méprisent les supplices et se livrent 
volontairenieiit à la mort. Leur premier législateur leur a encore 
persuadé qu'ils sont tous frères. Dès qu'ils ont une fois changé de 
culte, ils renoncent aux dieux des Grecs et adorent le sophiste cru- 
cifié dont ils suivent les lois. Ils méprisent également tous les 
biens et les mettent en commun sur la foi complète qu'ils ont 
en ses paroles. En sorte que, s'il vient à se présenter parmi eux 
un imposteur, un fourbe adroit, il n'a pas de peine à s'enrichir 
très vite, en riant sous cape de leur simplicité.» Faut-il dire, 
avec Preller, que Lucien a tracé dans ce passage « un portrait 
fort honorable des chrétiens? » Ou doit-on y voir, avec M. Keira, 
la preuve qu'il ressentait pour eux un violent mépris? Quoique 
ces deux opim'ons paraissent contraires, elles peuvent se conci- 
lier. C'est évidemment le mépris qui domine. « 11 est clair, dit 
M. Zeller, que, dans son Pàrcgruius, Lucien éprouve un véritable 
plaisir à fustiger les chrétiens avec son héros, qu'il tient l'un pour 
un fanatique, les autres pour des dupes, et tous pour des fous 
qu'il faut soigner ensemble dans le même hôpital. » 11 me semble 
pourtant qu'il n'est pas trop dur pour ces malheureux. 11 ne lui 
échappe contre eux aucun de ces mots de colère et de haine si fré- 
quens chez son ami Gelse. C'est, au demeurant, une folie assez douce 
dont ils sont atteints, et il est plus porté à les plaindre qu'à les 
punir. Celse croit la persécution légitime et efficace, Lucien y 
répugne. Il est de l'avis du gouverneur de Syrie, un vrai phi- 
losophe, qui ne voulait pas faire des martyrs, et qui, lorsqu'il 
voyait' des chrétiens assez fous pour braver la mort, les mettait en 
liberté. 

Je ne quitterai pas Lucien sans dire un mot d'une autre question 
qui a été aussi fort discutée. On s'est beaucoup demandé quelle in- 
fluence ont pu avoir ses livres sur la propagation du christianisme, 
et s'il était pour lui un obstacle ou un secours. La réponse n'est pas 
aisée à faire. Quand on a lu ces railleries terribles dont il accable 
les anciens dieux, il semble d'abord qu'il servait la nouvelle doc- 
trine; mais on est tenté de croire qu'il lui était nuisible lorsqu'on 
songe que ses attaques contre un culte atteignaient les autres, qu'il 
ne distinguait pas entre eux, qu'il était l'ennemi du surnaturel et 
des religions en général. Il est donc assez difficile de dire s'il faut 
le prendie pour un adversaire déclaré ou pour un complice secr«t 
du christianisme. 

TOME XXXI. — 1879. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

Dans tous les cas, qu'il fût allié ou ennemi, le résultat devait 
être à peu près le même. On est d'accord à penser que, malgré son 
incom])arable esprit, il n'a jamais exercé une action profonde. Ses 
livres étaient lus avec plaisir, il le dit, ot on peut l'en croire; mais 
s'il charmait ses contemporains, il ne les a pas convertis. 11 lui 
manquait, pour s'emparer d'eux, de partager un peu plus leurs 
goûts et leurs idées. On ne mène son temps qu'à la condition de 
marcher avec lui ; Lucien s'isole de tout le monde et prend en tout 
le contre-pied de l'opinion générale. Tl abandonne la rhétorique au 
moment où elle est le plus à la mode; il raille les philosophes 
quand la philosophie est montée sur le trône avec Marc-Âurèle (1). 
Il est d'un temps où toutes les âmes sont engagées à quelque su- 
perstition, où tous les charlatans font des dupes, où tous les dieux 
ont des fidèles; et lui seul passe sa vie à se moquer des dieux, à 
démasquer les charlatans, à bafouer les devins et à rire des oracles. 
Quelle influence pouvait prendre, sur ces rhéteurs et ces sophistes, 
sur ces fanatiques de toute école et de toute église, un homme qui 
semblait prendre plaisir à choquer tous leurs sentimens? 

C'est un lieu commun chez nous de le comparer à Voltaire; il est 
sûr qu'il lui ressemble beaucoup et par plus de côtés encore qu'on 
ne le trouve ordinairement. Non-seulement il possède son inépui- 
sable gaîié, la même finesse d'esprit, la même fermeté de jugement; 
mais, comme écrivains, leui*s procédés sont semblables. Tous deux 
ont une façon de s'exprimer nette, vive, sobre; Lucien nous dit 
qu'on lui reprochait d'avoir abandonné la large période des rhé- 
teurs pour ne parler a qu'en petites phrases écourtées. » De même 
Voltaire remplace le style ample et majestueux du xvii'' siècle par 
une phrase plus rapide et qui convient mieux à ses escarmouches 
légères. Tous deux aussi ont de temps en temps des saillies d'ima- 
gination, des élans de fantaisie qui ravissent le lecteur. Ils sem- 
blaient condamnés d'avance, étant surtout des railleurs, des scep- 
tiques, qui prêchent le bon sens et la raison, à rester sévères et 
froids; il n'y a pas d'écrivains, au contraire, dont l'esprit ait plus 
de caprices et qui se plaisent autant à nous surprendre par des créa- 
tions inattendues. Écoutez ce début des Histoircft véritables de Lu- 
cien : <( Je vais vous raconter des faits que je n'ai pas vus, des 
aventures qui ne sont pas arrivées. J'y ajoute des choses qui ne 
peuvent pas être, il faut donc que les lecteurs n'en croient absolu- 

(1) Marc-Aiirèlc venait de se couvrir de gloire en créant à Atliènes des chaires de 
philosophie avec un traitement de 10,000 drachmes (à peu près 10,000 francs : c'est le 
traitement actuel d'un professeur du Collège de France). Tout le monde célébrait cette 
libéralité ; Lucien seul y trouve à redire, et en prend occasion pour se moquer de cette 
philosophie officielle ot si bien rentée. 



LES POLEMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. ^9 

ment rien; « et il se jette aussitôt dans les récits les plus amusans 
et les plus incroyables. Tout vit, tout s'anime chez lui. Si le tvran 
veut nier les crimes qu'il a dérobés aux hommes et qu'il croit ense- 
velis dans la nuit, on en appelle au témoignage de son lit et de sa 
lampe, qui ont assisté à ses débauches secrètes, et tous les deux 
viennent publiquement l'accuser. Mais Lucien est un Grec, et ces 
inventions capricieuses n'étonnent guère chez un compatriote de 
Platon. En France, nous sommes plus timides : M. Nisard lui-même, 
qui n'est pas suspect d'être sévère à l'esprit français, regrette que 
nos écrivains « n'habitent pas plus souvent ce pays de chimères 
ingénieuses et charmantes dont la Grèce avait fait son domaine 
propre. » Voltaire est celui peut-être qui l'a le plus visité. Que d'a- 
gréables fictions dans ses romans! que de surprises! que d'aven- 
tures étranges! et quel charme de voyager avec lui à travers cet 
Orient impossible, en compagnie de ces Indiens, de ces Chinois, de 
ces Perses, qui embrouillent sans cesse les idées de leur temps et 
du nôtre, qui se moquent si plaisamment de nous et d'eux-mêmes! 
Sous ces folies, quel fond solide et sérieux! que de leçons dans ces 
extravagances! 11 a mis l'invraisemblable au service de la vérité; 
personne chez nous ne rappelle mieux « les gaillardes escapades » 
d'Aristophane et la verve bouffonne de Lucien_, personne, par mo- 
mens, n'est plus Grec que cet incorrigible Parisien. 

Mais là s'arrêtent les ressemblances : pour l'essentiel. Voltaire 
et Lucien diffèrent. Lucien n'exprime que ses propres idées, il est 
en lutte avec tous ses contemporains, il vit isolé de son siècle; 
Voltaire résume 'e sien. Il en prend toutes les préférences et toutes 
les haines, et sa force est doublée par le sentiment qu'il est l'in- 
terprète et la voix de tous. C'est sans doute un grand destruc- 
teur, mais il ne détruit pas pour le plaisir de détruire : il a ses 
croyances et son dessein; son air de scepticisme général recouvre 
un fond d'idées arrêtées, et sous les ruines de l'édifice qu'il ren- 
verse on aperçoit les contours de celui qu'il veut bâtir. Lucien 
semble n'être qu'un sceptique; il ruine les systèmes des autres, 
mais nulle part il ne nous expose le sien. Il est probable qu'il n'en 
avait pas, et que le dernier mot de sa sagesse se trouve dans ces 
paroles qu'il prête à l'un de ses personnages : « Crois- moi, la 
meilleure vie, la plus sage, est celle des ignorans. Ne poursuis 
qu'une chose, user bien du présent. Passe en riant devant tout le 
reste et ne t'attache sérieusement à rien. » Ce n'est pas le langage 
qu'il faut tenir à une époque agitée, malade, avide d'espérer et de 
croire, pour l'entruaier avec soi. Aussi, comme je l'ai déjà dit, 
Lucien eut-il beaucoup de lecteurs et peu de disciples. Il le savait 
bien, lui qui se rendait compte si nettement des choses. Dans un 



IdO 



REVUE DES DEUX MONDES. 



de ses plus charmans dialogues, il suppose que l'Olympe est at- 
tentif à la dispute de deux philosophes d'Athènes qui discourent sur 
la Providence. Comme l'épicurien qui la nie est beaucoup plus habile 
que le stoïcien qui la défend, Jupiter finit par prendre grand'peur. 
11 craint aue, si les hommes sont convaincus que la Divinité ne s'oc- 
cupe pas des choses humaines, ils cessent d'immoler des victimes, 
et que les dieux ne perdent leur subsistance. « Que redoutes-tu? lui 
répond Mercure, qui juge mieux la situation. Est-ce donc un si grand 
malheur que quelques personnes partagent l'opinion d'Épicure? Il 
y en aura toujours assez d'autres qui penseront le contraire, la plu- 
part des Grecs, la vile multitude et tous les barbares. » Ceux-là sont 
les croyans : on voit ce qui reste aux sceptiques. 

Je suppose même, pour tout dire, que, si Lucien a pu s'emparer 
de quelques âmes et les attirer à lui, le résultat définitif de ces 
rares conversions n'a pas dii être toujours conforme à ses désirs. 
11 s'est représenté, dans un de ses dialogues, discutant avec un 
élève des stoïciens, le jeune Hermotime qui est enthousiaste de 
ses maîtres, épris de leurs doctrines, heureux de consacrer sa vie 
à les étudier. Lucien le presse de ses questions adroites; il l'em- 
barrasse, il l'inquiète, il l'ébranlé. Le malheureux jeune homme 
souffre de voir sa confiance en ces études s'évanouir; il s'épouvante 
du vide qui se fait tout d'un coup dans sa conscience; il pleure et 
se plaint. « Qu'as-tu fait? dit-il à son habile contradicteur. Tu as 
réduit mon trésor en charbon. Il faut vraiment que je sois sorti de 
chez moi sous de fâcheux auspices, puisque je t'ai rencontré. » 
Lucien le rassure; il l'habitue insensiblement à l'idée qu'il s'est 
trompé, qu'il a perdu son temps et sa peine à fréquenter les écoles. 
Hermotime à la fin se déclare tout à fait revenu de la philosophie. 
« Maintenant, dit-il, je ne ferai pas mal de m'aller raser la têts, à 
l'exemple de ceux qui se sont sauvés d'un naufrage. Je veux célébrer 
comme une fête le jour où s'est dissipée l'obscurité répandue sur 
mes pas. Pour les philosophes, si par hasard et malgré mes pré- 
cautions j'en rencontre un sur mon passage, je m'en détournerai, 
comme on fuit les chiens enragés. » Mais est-il vrai qu'il soit aussi 
guéri qu'il le pense? J'en doute beaucoup. Les seuls alitnensque 
Lucien offre à son âme, l'insouciance et l'oubli, ne lui siiffu'ont pas 
longtemps; l'ardeur d'esprit qui l'a jeté si jeune dans le Pot tique 
se réveillera, il se remettra en quête de croyances sans pouvoir se 
satisfaire, car il portera toujours au cœur la blessure que le terrible 
railleur lui a faite; en sorte qu'après avoir de nouveau parcouru 
les écoles des philosophes, et fréquenté peut-être les charlatans, fa- 
tigué d'erreurs, avide de repos, il viendra se mettre sous la direc- 
tion d'un prêtre chrétien. — C'est ainsi que Lucien, sans le savoir 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 101 

et contre son gré, se trouvait quelquefois préparer des disciples pour 
le Christ. 



IV. 



Tous les ouvrages que nous venons d'étudier appartiennent aux 
dernières années du règne de Marc-Aurèle. Jamais la polémi((ue 
religieuse ne l'ut plus vive qu'à ce moment. C'était la première fois 
que le christianisme obtenait l'honneur d'être publiquement discuté; 
ses défenseurs et ses adversaires luttaient d'ardeur et de talent, et 
il est remarquable que du premier coup se trouvent produits des 
deux côtés les principaux argumens dont on a fait usage jusqu'à 
nos jours. La lutte, si vigoureusement entamée sous Maic-Aurèle, 
continue après lui, et l'on en retrouve la trace dans un ouvrage 
important de l'époque suivante, la Vie d'Apollonius de Tyanes. 

Ce livre fut écrit par un savant grec, Philostrate, à la demande 
de l'impératrice Julia Domna, femme de Septime Sévère. C'était 
une personne d'esprit, qui semblait devoir prendre un grand ascen- 
dant sur l'empereur. Dion rapporte que Plautien, le principal mi- 
nistre de Sévère, qui craignait son influence, fut assez habile pour 
l'empêcher de jouer un rôle politique, et la déporta dans la littéra- 
ture. Ce n'était pas un exil pour elle; elle aimait beaucoup les lettres 
et les lettrés, et se consola dans la société des rhéteurs et des phi- 
losophes d'être éloignée des affaires de l'état. Philostrate faisait 
partie de ce cercle dont elle aimait à s'entourer. Écrivain ingénieux, 
sophiste disert, il devait y tenir une grande place, et l'on comprend 
que l'impératrice, qui voulait qu'on écrivît dans un style élégant 
la vie d'Apollonius, se soit adressée à lui. 

Mais que lui demandait-elle véritablement de faire? Ici les incer- 
titudes commencent. Voulait-elle qu'il se chargeât uniquement de 
recueillir et de mettre en ordre les renseignemens qui pouvaient 
rester sur le philosophe de Tyanes, et d'en composer une histoire 
authentique? Si c'était son intention, il faut avouer qu'elle n'a pas 
été servie à son gré. 11 ne viendra à la pensée de personne, après 
avoir lu le livre de Philostrate, de croire qu'il se soit astreint à ne 
dire que la vérité. Sans doute cet Apollonius, dont il raconte les 
actions, n'était pas un personnage imaginaire; il avait réellement 
existé et fait quelque bruit pendant le premier siècle de l'empire. 
Les opinions sur son compte étaient assez diverses; les uns l'appe- 
laient un sage, les autres le traitaient de magicien. Tandis que les 
crédules, les naïfs, étaient fort tentés de l'admirer, les sceptiques, 
comme Lucien, se moquaient de lui sans scrupule. Après sa mort. 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

sa renommée, comme il arrive, avait grandi, et il s'était formé au- 
tour de son souvenir une légende populaire ; mais il est probable 
que les fables qu'on racontait de lui n'ont pas suffi à Philostrate, 
et qu'il ne s'est pas interdit, d'en imaginer de nouvelles. Il prétend, 
au début de son livre, qu'il s'est beaucoup servi des mémoires com- 
posés par un sage de INinive, nommé Damis, disciple favori d'Apol- 
lonius, qui l'avait suivi dans tous ses voyages. La relation qu'il en 
avait composée était jusque-là restée inédite; Philostrate affirme 
qu'il s'est contenté de la mettre en beau langage. On reconnaît 
l'artifice qu'emploient ordinairement ceux qui veulent inventer des 
fables et les donner pour des vérités. Ce iSinivite commode sert à 
autoriser toutes les histoires qu'il plaît à Philostrate d'imaginer. 
Il en a sans doute reproduit quelques-unes qu'on racontait avant 
lui, pour ne pas trop surprendre ses lecteurs qui s'attendaient à les 
retrouver dans son ouvrage ; mais ce qui prouve qu'il y a beaucoup 
ajouté de son fonds, ce sont ces mots par lesquels il termine son 
introduction : « On trouvera ici, je puis le dire, des choses tout à 
fait nouvelles. » 

La Vie d' Apollonius de Tyanes est donc un roman, mais ce n'est 
pas tout à fait un roman ordinaire. Il a des visées plus hautes que 
ces récits d'aventure qui sont destinés à l'amusement des désœu- 
VTés. Philostrate nous dit, au début de son livre, « qu'il espère que 
cet ouvrage apportera quelque honneur à l'homme dont il consacre 
la mémoire, et sera de quelque utilité aux gens qui aiment à s'in- 
struire. » C'était quelque chose de plus encore, et, sous l'apparence 
d'une fiction morale, ce roman touche aux questions philosophiques 
et religieuses qui agitaient ce temps. 

Pour en venir tout d'abord à ce qu'il y a de plus important, di- 
sons qu'il est impossible de le lire sans être frappé des rapports 
qu'on y trouve avec les livres sacrés des chrétiens. Philostrate, en 
le composant, avait sous les yeiLx les Évangiles, et les actions qu'il 
prête à son héros ressemblent étrangement à celles du Christ et des 
apôtres. Est-ce à dire qu'il ait voulu faire une parodie, comme celle 
qu'on croit voir dans lePérégrimis de Lucien, et montrer le ridicule 
des faits merveilleux qu'on raconte du Christ en les prêtant à un 
autre? Rien n'est plus loin de sa pensée; Philostrate parle le plus 
sérieusement du monde, et il n'a aucune envie de faire rire le lec- 
teur. Est-il beaucoup plus vraisemblable qu'il ait prétendu établir 
un parallèle formel entre Apollonius et le Christ, et combattre la 
nouvelle religion en montrant qu'en somme le philosophe païen a 
prêché une morale plus belle, accompli des actions plus glorieuses 
que celui que les chrétiens appellent le fils de Dieu? On l'a cru de 
ti'ès bonne heure, presque au lendemain du jour où le livTe fut pu- 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIECLE. 103 

blié, et c'est encore aujourd'hui une opinion très répandue. Elle ne 
me paraît pas pourtant tout à fait vraie. Si Philostrate avait voulu 
entreprendre une polémique directe avec les chrétiens, soyons sùrs 
que cette pensée se serait trahie de quelque manière. Les haines 
religieuses, les plus violentes de toutes, ne peuvent pas si aisément 
se contenir. Apj-ès avoir exalté son héros, l'auteur n'aurait pas ré- 
sisté au plaisir d'humilier ses adversaires. Or le nom des chrétiens 
n'est nulle part prononcé ; nulle pai't on ne saisit contre la per- 
sonne ou la doctrine du Christ aucune allusion malveillante. Il ne 
peut donc s'agir ici d'une lutte en règle contre le christianisme, d'un 
de ces combats au grand jour, comme celui que Gelse venait de 
livrer, puisqu'il n'en est resté aucune trace dans l'ouvrage. Mais alors 
quel était le dessein véritable de Philostrate, et que voulait de lui la 
princesse qui lui commanda d'écrire son livre? C'est ce qu'a montré 
le célèbre théologien de Tïibingue, Christian Baur, dans son ouvrage 
intitulé Apollonius von Tyana und Christiisj c'est ce que M. Aube 
a très judicieusement développé après lui. 

Julia Domna était Syrienne de naissance et appartenait à une fa- 
mille vouée au sacerdoce des divinités de l'Orient. Elle ne parta- 
geait donc pas l'esprit étroit et formaliste que les Romains appor- 
taient dans leur façon d'honorer leurs dieux et leur respect timide 
pour leurs traditions nationales. Son attachement à la religion de 
son pays et de sa jeunesse n'allait pas jusqu'à la rendre l'ennemie 
acharnée des autres cultes. Cette grande agitation religieuse à la- 
quelle assistait le monde, et dont l'Orient était surtout le théâtre, 
avait sans doute éveillé sa curiosité. On ignore quels étaient ses 
sentimens pour le christianisme, mais on sait que sa nièce, Julia 
Mammea, voulut connaître Origène, et que les princes de sa maison 
furent en général bienveillans pour l'église. Parmi les païens éclairés, 
beaucoup étaient alors portés à croire que les religions ne diffèrent 
que par l'apparence, qu'au fond elles reposent sur les mêmes prin- 
cipes, qu'elles prêchent les mêmes vérités, et qu'au lieu de se com- 
battre, il leur était possible de s'unir. Aussi se faisaient-ils une opi- 
nion personnelle en empruntant sans scrupule les croyances des 
divers cultes. Ce mélange de doctrines différentes, ou, pour parler 
comme les philosophes, ce syncrétisme était alors fort à la mode, 
et il paraît bien qu'il avait pénétré dans la famille impériale des Sé- 
vère. Baur fait remarquer que deux princes de cette maison avaient 
essayé, par des voies très différentes, des fusions de ce genre. Hé- 
liogabale bâtit au Dieu-Soleil un [temple sur le Palatin, et il y 
plaça, à côté de la pierre noire d'Émèse, le feu éternel de Vesta, la 
statue de Gybèle, le palladium et les boucliers sacrés de Mars. Il se 
proposait d'en faire le centre du culte des juifs, des samaritains 



^0h REVUE DES DEUX MONDES. 

et des chrétiens, « pour que les prêtres de son Dieu eussent le se- 
cret de toutes les religions. » Le syncrétisme du cousin d'Hélioga- 
bale, Alexandre Sévère, était moins grossier, et plus digne de cet 
homme disiinj;ué qui fit honneur à l'empire. On raconte qu'il avait 
réuni, dans sa chapelle privée, les statues de ceux qu'il regardait 
comme des esprits d'élite et des âmes saintes, Abraham, Orphée, 
Jésus-Christ, Apollonius, et qu'il venait tous les malins leur adresser 
ses prières. 11 n'y a donc rien d'invraisemblable à croire que le 
même goût pour le syncrétisme religieux que nous retrouvons chez 
les deux derniers princes de cette famille fut partagé par la femme 
du chef de la dynastie. De là on arrive aisément à comprendre 
qu'elle ait encouragé Philostrate à écrire la vie d'Apollonius. 

Julia Domna avait certainement lu l'Évangile. On peut affirmer 
que cette lecture ne l'a pas laissée indillere^nte, et qu'elle a dû 
éprouver quelque émotion à contempler la belle figure de Jésus. 
Mais elle était païenne et nourrie des chefs-d'œuvre de la Grèce. 
Son esprit, prévenu par ses premières croyances, par l'attrait de ses 
admirations littéraires, penchiit à croire qu'il manquait à cette 
figure, pour que la beauté en fût accomplie, de s'être produite dans 
un milieu différent et qu'elle gagnerait beaucoup à être replacée 
dans le monde grec. C'est ainsi sans doute qu'elle conçut l'idée 
étrange d'une sorte de Christ païen, en qui les plus belles inspira- 
tions de l'Évangile s'uniraient aux plus nobles souvenirs de la phi- 
losophie antique, et qui serait éclairé à la fois de ces deux lumières. 
L'impératrice savait bien qu'il n'existait pas de personnage de ce 
genre, et qu'il fallait l'inventer. Dans son cercle, on ne pouvait pas 
être dupe de l'œuvre de Philostrate; personne n'ignorait que c'était 
un roman. 11 ne faut donc pas prétendre qu'on y avait l'intention 
d'opposer Apollonius, le véritable Apollonius de Tyanes, au Christ. 
Il était impossible qu'on pensât que ce sage ou ce devin qui avait 
vécu obscurément au i" siècle et dont la renommée était si incer- 
taine fût supérieur à Jésus; mais on croyait qu'il aurait pu l'être en 
réunissant en lui les qualités que révèle l'Évangile et ce je ne sais 
quoi d'achevé que peut seule donner la sagesse grecque. C'est en 
partant de cette supposition qu'on eut l'idée d'inventer un person- 
nage en qui l'on montrerait ce mélange accompli. Voilà, j'imagine, 
avec quelle intention et dans quel esprit l'ouvrage de Philostrate 
fut composé. 

On voit tout de suite l'importance que prend ce livre. C'est un de 
ces romans qui méritent d'être lus avec soin parce qu'une société y 
a mis son idéal. Depuis que le christianisme commençait à être 
mieux connu, des besoins nouveaux s'étaient répandus avec lui 
dans le monde. Parmi ceux qui avaient ressenti cette influence, les 



LES POLEMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 105 

uns étai-^nt aussitôt devenus chrétiens; d'autres, en restant fidèles 
à l'ancienne religion, ne se dissimulaient pas ce qu'elle avait d'im- 
parfait, et qu'elle devait être largement réformée. Ces sentimens, 
on n'en peut douter, étaient ceux de Julia Domna et de ses amis. 
La Vie d'Apollonius nous montre l'idée que les lettrés et les gens 
du monde se faisaient d'un réformateur religieux qui aurait satis- 
fait l'esprit nouveau sans rompre entièrement avec le passé; nous 
y voyons nettement ce qu'ils auraient souhaité que fût le Christ. Il 
est donc intéressant d'étudier cette figure d'apôtre philosophe dans 
laquelle ils résumaient leurs désirs et leurs regrets, de voir en quoi 
elle se rapproche du Christ véritable et en quoi elle en diffère. 
Esquissons-en rapidement les traits principaux. 

D'abord Apollonius est un Grec d'origine. A la vérité il n'est pas 
de la Grèce propre, mais on nous fait remarquer que, bien que né 
dans la Cappadoce, il parle l'attique le plus pur, a et que même le 
contact de l'idiome de son pays n'altéra pas la pureté de son lan- 
gage. » C'est bien en Grèce, dans ce pays privilégié de l'intelli- 
gence, et non dans quelque contrée barbare, que le réformateur 
païen devait naître. Était-il possible qu'un Syrien ou un Juif eût 
quelque chose à enseigner au pays de Platon et de Pythagore? Mais 
le préjugé n'a pas tout à fait ici la même force; si Apollonius est 
un Grec, il ne croit pas que les Grecs soient les seuls qui aient eu 
accès à la sagesse. Il admire beaucoup les brahmanes de l'Inde et 
les gymnosophistes de l'Egypte, et il va chercher dans leurs écoles ce 
que la Grèce ne lui avait pas appris. Ce n'est pas non plus pour les 
Grecs seulement qu'il enseigne. Il appelle à lui tous ceux qui veu- 
lent y venir, quelle que soit leur origine, et l'on a vu que son dis- 
ciple préféré était un Assyrien de Ninive. — On voit bien que nous 
sommes au temps où l'apôtre disait : « 11 n'y a plus de Grecs ni de 
barbares, mais nous ne formons qu'un en Jésus-Christ. » 

Apollonius est un philosophe: c'est peut-être ce qui le distingue 
le plus de Jésus et de ses disciples, qui n'avaient jamais ouvert les 
livres savans des Grecs; mais aurait-on pu comprendre, après 
l'éclat jeté pendant tant de siècles par la philosophie grecque, que 
le réformateur des mœurs et du culte ne sortît pas d'une école phi- 
losophique? Apollonius a étudié tous les systèmes dans sa jeunessa; 
il a fréquenté des disciples de Platon, d'Épicure, de Zenon, mais 
il s'est senti surtout attiré vers Pythagore et il s'est soumis sans 
hésiter pendant cinq ans au régime sévère du silence. Quoiqu'il 
tienne à se rattacher au passé, il n'est pas le continuateur rigou- 
reux des anciens philosophes. Tantôt il cherche à suivre leurs 
traces, et tantôt il les abandonne. Il est bien leur disciple par un 
certain goût de subtilité raffinée, auquel l'esprit grec n'a jamais 



106 REVUE DES DEUX MONDES, 

renoncé, même après qu'il s'est fait chrétien. Il aime à poser des 
questions inutiles, pour le plaisir de les discuter, quoiqu'il n'y ait 
aucune importance à les résoudre. Passe encore de disserter longue- 
ment sur la peinture : un Grec ne s'est jamais désintéressé des 
beaux-arts; mais que sert de se demander si c'est un buveur d'eau 
ou de vin qui a les meilleurs songes? Voilà des curiosités subtiles 
et vaines qui sentent le sophiste. Sur d'autres points, la méthode 
d'Apollonius diffère de celle des philosophes qui l'ont précédé. 
Tandis que l'école socratique enseigne à douter, Apollonius af- 
firme toujours. « Lorsqu'il parlait, c'était comme un prêtre du 
haut de son trépied. Il disait sans cesse : Je sais. Un de ces 
hommes qui disputent sur des riens lui demanda un jour pourquoi 
il ne cherchait pas. J'ai cherché dans ma jeunesse, répondit-il; 
maintenant il n'est plus temps pour moi de chercher, mais de dire 
ce que j'ai trouvé. » Et comme le même interlocuteur lui demandait 
de quelle façon doit enseigner le sage : « Gomme un législateur, » 
répondit-il. G'est bien ainsi qu'il fallait parler à une époque fati- 
guée de recherches savantes, et qui voulait des solutions précises. 
Une autre différence frappante entre les anciens philosophes et lui, 
c'est que son enseignement est plus populaire. Il ne se contente pas 
de s'adresser comme eux à quelques disciples choisis; à partir de 
midi, il parle à la foule. Il se fait simple pour être compris; comme 
Jésus-Ghrist, il s'exprime par images et par paraboles. Par exemple, 
s'il veut enseigner la charité à son auditoire, il lui montre un moi- 
neau qui, ayant vu plusieurs grains de blé épars dans une rue, va 
chercher des compagnons pour les faire profiter de sa bonne au- 
baine. « Vous voyez, disait-il, comme les moineaux s'occupent les 
uns des autres, comme ils aiment à partager leurs biens; et nous, 
loin de faire comme eux, si nous voyons un homme communiquer sa 
fortune aux autres, nous lui donnons le nom de dépensier, de pro- 
digue, et d'autres semblables, et ceux qui sont admis à sa table, nous 
les appelons des flatteurs et des parasites. Que nous reste-t-il donc 
à faire, sinon à nous claquemurer comme la volaille qu'on engraisse, 
à nous gorger de nourriture, chacun dans notre coin, jusqu'à ce 
que nous crevions d'embonpoint? » En somme, sa figure n'est pas 
tout à fait celle des anciens sages. On sent que la philosophie n'est 
plus pour lui, comme pour eux, l'occupation d'une âme élevée et 
d'un esprit curieux qui veut arriver à connaître la raison de l'uni- 
vers et le but de la vie; c'est une profession, à laquelle tout le 
monde n'est pas appelé. Les qualités de l'esprit et du cœur ne suf- 
fisent pas pour y prétendre : « Il faut être pur, c'est-à-dire prouver 
que ses parens et ses ancêtres jusqu'à la troisième génération ont 
vécu exempts de tache. » La profession de philosophe est si impor- 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 107 

tante qu'elle s'empare de toute la vie, et ne laisse plus de place aux 
occupations les plus nécessaires. On ne voit pas qu'Apollonius ait 
jamais rempli aucune des fonctions du citoyen; il se dispense même 
des devoirs de la famille. Dès sa jeunesse, il s'était promis « de ne 
pas se marier, et de n'avoir commerce avec aucune femme. » Il 
pratiquait des abstinences sévères, se nourrissait de légumes et de 
fruits et ne buvait jamais de vin. Il avait un vêtement qui le distin- 
guait du reste des hommes ; il marchait nu-pieds, ne portait que 
des étoffes de lin et laissait croître sa chevelure. Sous cet accoutre- 
ment et avec ces habitudes, Apollonius ressemblait plutôt à un 
moine chrétien qu'à un Platon ou à un Socrate. 

Ajoutons qu'Apollonius, quoique étranger aux fonctions civiles, 
n'en est pas moins un politique. En cela encore il se distingue de 
Jésus, qui a établi nettement que son royaume n'était pas de ce 
monde et qui ne parut jamais prendre aucun souci des maîtres qui 
gouvernaient la Palestine. Mais dans la société de Jiilia Domna et 
de ses amis, où l'on vivait si près du pouvoir, il n'était pas possible 
qu'on se désintéressât des affaires publiques. Les opinions politi- 
ques d'Apollonius sont celles de presque tous les gens d'esprit et 
de cœur de cette époque. Ce n'est pas un complaisant, mais ce n'est 
pas non plus un rebelle. En principe il accepte l'empire. Philostrate 
suppose qu'au moment où les légions d'Orient viennent de sa- 
luer Vespasien empereur, il rassemble ses amis les philosophes 
pour savoir ce qu'il doit faire. L'un d'eux lui conseille sans détour 
de ne pas accepter le pouvoir suprême et de restaurer la répu- 
blique; un autre, plus timide, veut qu'il interroge le peuple et 
qu'il accorde aux Romains le gouvernement qu'ils souhaitent. Apol- 
lonius est d'avis que Yespasien fera bien de garder l'autorhé. « Pour 
moi, dit-il, tous les gouvernemens sont indifférens, car je ne relève 
que de Dieu; mais je ne veux pas que le bétail humain périsse, 
faute d'un bon et fidèle pasteur. » Il est vrai qu'il s'empresse de lui 
donner les plus nobles conseils : « Secourez les indigens et laissez 
les riches jouir en paix de leurs biens. Craignez votre pouvoir ab- 
solu, c'est le moyen d'en user plus modérément. Gardez-vous de cou- 
per les épis qui s'élèvent au-dessus des autres, comme le conseille 
fort injustement Aristote; ayez plutôt soin d'enlever la haine des 
cœurs comme on enlève des blés les mauvaises herbes. Obéissez à 
la loi tout le premier; si vous l'observez, vous serez vous-même un 
législateur prudent. Respectez les dieux plus encore que vous ne 
l'avez fait jusqu'ici, car vous avez beaucoup reçu d'eux et vous leur 
demandez davantage. » Si le prince n'écoute pas ces sages avis, s'il 
devient un despote cruel, surtout s'il persécute les philosophes, 
Apollonius ne se croit pas obligé de continuer à lui obéir. Il lui ré- 



108 REVUE DES DEUX MONDES. 

siste en face, il complote même contre lui et encourage un homme 
de cœur à prendre sa place. 

Par-dessus tout, Apollonius est un dévot, un inspiré, un prêtre. 
Sa philosophie a pour conclusion et pour but la religion. « En quoi 
consiste votre sagesse? lui demandait-on. — C'est la science des 
prières et des sacrifices. » li regarde sa mission comme double; il 
vient corriger les mœurs publiques et « enseigner à pratiquer plus 
religieusement les initiations et les rites sacrés, » et cette seconde 
partie de sa tâche lui paraît la plus importante. Sa religion n'a 
rien d'exclusif; il respecte, on pourrait presque dire il pratique 
tous les cultes. « Mépriser une divinité quelconque est contraire à 
la sagesse; il faut rendre des hommages à toutes, comme les Athé- 
niens, qui ont élevé des autels même aux dieux inconnus. » 11 
pense en effet que le nombre des dieux est infini, a L'univers, 
dit-il, est comme un grand vaisseau qui n'est pas conduit par une 
seule pf^rsonne. 11 y a sur la terre, au ciel et dans la mer une 
multitude de puissances divines qui font tout marcher sous la di- 
rection du dieu suprême. » Pour lui, ce dieu suprême est le soleil. 
Telle est sa théologie, qui ne diffère pas beaucoup de celle des 
autres sages de son temps. M lis il la prêche avec une ardeur plus 
communicative et d'un ton plus convaincu. Partout où il passe il 
habite dans les temples; c'est dans les temples aussi qu'il donne ses 
enseit^neinens. Il ne s'adresse pas seulement à la raison de ses au- 
diteurs, les argiirnens et les preuves ne lui suflisent pas pour les 
convaincre; il atteste aussi l'inspiration d'en haut, il se regarde 
comme un messager des dieux, presque comme un dieu lui-même, 
et ne témoigne pas trop de surprise quand on lui rend des honneurs 
divins. 

Ceux qui ont reçu du ciel une mission particulière doivent le 
prouver par des miracles : Apollonius n'y manque pas. Philostrate 
ne veut point admettre, comme le prétendait la tradition populaire, 
que son héros fût un magicien. Les magiciens sont, pour lui, des 
misérables qui, par des artifices secrets, se flattent de faire violence 
à la Divinité et de changer le destin. « Apollonius, au contraire, se 
conformait aux décrets de la destinée, il annonçait qu'ils devaient 
s'accomplir, et s'ils lui étalent révélés à l'avance, ce n'était pas par 
des enchantemens, mais par des signes où il savait lire la volonté 
des dieux. » Sa science lui venait donc des dieux eux-mêmes; 
comme il était presque un des leurs, ils lui avaient accordé de pré- 
dire l'avenir, de voir ce qui se passait dans des contrées éloignées 
et de changer quelquefois l'ordre de la nature. Tout le monde fait 
des miracles chez Philostrate, et l'action de son roman se passe 
dans un véritable monde de fées. Les brahmanes, pour se rappro- 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 100 

cher du soleil, s'élèvent en l'air à la hauteur de deux coudées. 
Les gymnosophistes ordonnent à un orme de saluer Apollonius, cl 
l'arbre obéit; mais c'est Apollonius lui-même qui accomplit les 
faits les plus merveilleux. Ici la ressemblance du roman de Philos- 
trate avec les livres sacrés du christianisme devient surtout mani- 
feste. Les miracles d'Apollonius sont tout à fait semblables à ceux 
que l'Évangile raconte de Jésus : il guérit les possédés, il confond 
l'esprit malin et le force d'avouer sa défaite, il apparaît à ses 
disciples qui le croyaient très éloigné, il rend la santé aux ma- 
lades, enfin il ressuscite une jeune fille qu'on allait enterrer. Ce 
dernier récit contient des particularités curieuses et qu'il faut rele- 
ver. Philosirate n'ose pas affirmer que la ressuscitée fût tout à fait 
morte. « Elle passait pour l'être, nous dit il ; si bien qu'on la por- 
tait au bûcher. » Son fiancé suivait le lit mortuaire en poussant des 
cris, et Rome entière pleurait avec lui. Apollonius ne fît que la 
toucher et balbutier quelques mots. « Aussitôt cette personne qu'on 
avait crue morte parut sortir du sommeil. Elle poussa un cri et re- 
vint à la maison paternelle, comme Alceste rendue à la vie par Re- 
cule. » Que de précautions pour ne pas se compromettre! On voit 
que ce miracle semble un peu fort à Philostrate et qu'il n'ose pas 
en prendre la responsabilité. Quoiqu'il sache qu'il s'adresse à des 
gens disposés à tout croire, le courage lui manque quelquefois, et 
quand le prodige lui paraît trop extraordinaire, il l'atténue. Ce qui 
est assez étonnant, c'est que ces timidités ne lui profilent guère ; 
elles n'empêchent pas que le merveilleux ne choque plus dans son 
livre qu'ailleurs. Son héros est trop philosophe pour être un pro- 
phète : ce milieu de raisonnement d'école et de discussions sub- 
tiles où il l'a placé est peu favorable au surnaturel. Quand on passe 
de ces entretiens socratiques sur la justice et la vérité au récit de 
faits miraculeux, on se sent transporté dans un monde diff*érent, et 
la surpi'ise ajoute à l'incrédulité. 

C'est la grande faiblesse du livre de Philostrate que les élémens 
divers qu'il renferme y sont mal fondus. L'imitation qu'il a voulu 
faire des livres chrétiens s'arrête à la surface; il n'y a piis que quel- 
ques détails qu'il applique tant bien que mal à son personnage et 
qui modifient fort peu sa figure. En dépit de tous ces mélanges, 
Apollonius reste un Grec; ce qu'il a d'important et d'essentiel, il le 
tient tout de son pays. Il ne ressemble guère au fondateur du chris- 
tianisme, quoique Philostrate ait tenu cà le placer plus d'une fois 
dans des situations semblibles. Il n'a rien surtout de la divine sim- 
plicité de Jésus. Son orgueil philosophique se montre partout de la 
façon la plus désai^réable. Il provoque sans cesse ses disciples ou 
ses adversaires à des combats de parole; il leur demande insolem- 



^iO BEVUE DES DEUX MONDES, 

ment de poser des questions qu'il se charge de résoudre. Il humilie 
les plus grands personnages par sa sagesse et sa vertu. Si un roi 
ouvre ses trésors devant lui et prend plaisir à les lui montrer, il 
lui répond d'un ton de matamore : « Tout cela, ô roi, pour vous ce 
sont des richesses, mais pour moi, c'est de la paille. » Quelquefois 
même sa vanité donne lieu à des scènes assez ridicules. Quand il 
entra en Mésopotamie, le percepteur des péages établi au pont de 
l'Euphrate le fit passer dans son bureau et lui demanda ce qu'il 
apportait avec lui : a J'apporte, répondit-il, la continence, la jus- 
tice, la force, la tempérance, la bravoure, la patience. » Le percep- 
teur, qui ne songeait qu'au droit d'entrée, prit ces noms de vertus 
pour des noms d'esclaves, et voulut à toute force faire payer l'em- 
phatique philosophe qui s'évertuait à lui dire : « Ce ne sont pas des 
esclaves, ce sont des maîtresses. » Nous voilà bien loin de l'Évan- 
gile! Philostrate ne semble pas comprendre ce qui était la nou- 
veauté, ce qui fit le succès de la nouvelle doctrine. Sans doute 
Apollonius ne traite plus les pauvres gens avec le même mépris 
que Gel se, et l'on nous dit quelque part « qu'il était touché des 
larmes du peuple. » Mais l'on chercherait vainement dans tous les 
discours qu'il prodigue ces appels touchans aux simples de cœur, 
aux humbles d'esprit, cette profonde sympathie pour les misérables 
et les déshérités qui furent l'originalité de l'Évangile. Il ne va pas 
chercher dans la foule ceux dont l'âme est atteinte de douleurs 
secrètes, qui cachent dans les replis de leur conscience le remords 
d'une ancienne faute; il ne les attire pas à lui par l'attrait du par- 
don, il se garde bien de proclamer que le repentir rend l'innocence. 
Au contraire, il dit durement : « On peut empêcher un homme de 
se souiller d'un crim^e, mais le purifier une fois le crime commis, la 
chose n'est possible ni à moi, ni à Dieu créateur de l'univers. » Dans 
la réforme religieuse qu'il médite, il veut surtout donner plus d'ar- 
deur à la piété et rendre plus étroit le commerce de l'homme avec 
Dieu. Cependant il n'admet pas la doctrine de la grâce, c'est-à-dire 
le besoin que l'homme éprouve d'être aidé de Dieu pour faire le 
bien; il supprime ce sentiment d'impuissance qui fait qu'on se tourne 
avec tant de passion vers celui de qui tout peut venir. Lui, qu'on 
nous dépeint si pieux, si plein de respect pour la Divinité, s'ap- 
proche des autels la tête haute, et se contente de dire : « dieux ! 
donnez-moi ce qui m'est dû. » Ce n'est pas l'humble prière d'un 
dévot, c'est le ton d'un créancier mécontent. Était-il possible que 
ce personnage si fier de lui-même, si plein de son mérite, si assuré 
de la faveur céleste, ce raisonneur raide et froid, à qui n'échappe 
jamais aucun élan de piété vers les dieux ou de charité pour les 
hommes, fit naître autour de lui cet entraînement populaire, ces 



LES POLÉMIQUES RELIGIEUSES AU SECOND SIÈCLE. 111 

ardeurs de sympathie, cette tendresse passionnée qu'excitait Jésus? 
Il faut avouer que, si Juiia Domnaa jamais cru que l'habile sophiste 
auquel elle commandait d'éci'ire k vie d'Apollonius allait créer un 
idéal supérieur à celui de l'Évangile, elle s'est bien trompée. 

Le livre de Philostrate eut pourtant un grand succès. Il ne dut 
pas pénétrer beaucoup dans le peuple, mais, comme il était d'une 
lecture agréable, qu'il avait ce tour à la fois religieux et roma- 
nesque qui était à la mode dans le grand monde, il charma les let- 
trés. Il eut surtout ce résultat de ramener l'attention publique sur 
Apollonius, qu'on avait assez oublié, et de donner à ce c[)arlatan 
une auréole de grandeur et de sainteté qu'il ne méritait pas. Avant 
que PliUostrate eût composé le roman dont il est le héros, on ne 
parlait presque pas de lui; après l'apparition de son livre, il devient 
un très important personnage. Le fds même de Julia Domna, Gara- 
calla, lui élève un temple. Alexandre Sévère, comme nous l'avons 
vu, place sa statue à côté de celle de Jésus et d'Orphée dans sa 
chapelle domestique. Vopiscus raconte qu'Aurélien, irrité contre la 
ville de Tyanes qui lui avait fermé ses portes, voulait la détruire de 
fond en comble, mais qu'elle fut sauvée par Apollonius, qui appa- 
rut en songe à l'empereur et désarma sa colère. A ce propos l'his- 
torien, si calme d'ordinaire, laisse échapper une hymne de recon- 
naissance ; « Y eut-il jamais un mortel plus saint, plus grand, plus 
vénérable, plus divin que lui ? Il a rendu la vie à d' s morts, il a 
fait des actions suriiumaines, etc. » Et il promet d'écrire avant de 
mourir un abrégé de sa vie, c( non pas, dit-il, que sa renommée ait 
besoin de ma plume, mais parce qu'il faut que les actions dignes 
d'admiration soient connues et célébrées par tout le monde.» Enfin, 
pendant la persécution de Dioclétien, le célèbre gouverneur de Bi- 
tliynie, lîiéroclès, publie un ouvrage contre les chrétiens, où il op- 
pose Apollonius à Jésus et prétend prouver qu'il mérite plu-^ que le 
Christ de recevoir les honneurs divins. A ce moment, le dessein de 
Philoslrate est oublié, son livre est pris pour une histoire authen- 
tique, et personne n'en conteste la vérité. Il est admis des deux 
côtés qu'Apollonius faisait des miracles, seulement les chrétiens 
affirment qu'il ne les a faits que par le secours de l'esprit malin, et 
cette explication a paru si naturelle, si triomphante, que les théolo- 
giens même du xvii" siècle, Tillemont et l'abbé Fleury, continuent à 
s'en servir. Avec un peu de critique, on pouvait aisément reconnaître 
que Philostrate n'a prétendu faire qu'un roman, que ses récits ne 
contiennent qne des légendes populaires ou des inventions de rhé- 
teur, ce qui aurait dispensé de déranger le diable pour si peu. 

Tels sont les principaux ouvrages par lesquels le paganisme 
essaya de se défendre au ii* siècle; ils ne lui furent pas d'un grand 



112 BEVUE DES DEUX MONDES. 

secours. Ceux qui les composèrent étaient des gens d'esprit, des 
écrivains élégans, nnais qui avaient trop vécu dans les écoles ou dans 
les cercles lettrés, et qui s'imaginaient, comme c'est l'usage, que 
toute l'humanité ressemblait à ces sociétés restreintes où ils se te- 
naient enfermés. Us comprenaient mal la religion qu'ils attaquaient, 
ils ne se rendaient pas un compte exact de sa force, ils ne savaient 
pas reconnaître par où elle attirait la foule. Gomme ils ne respiraient 
pas assez l'air commun, ils ignoraient les besoins qu'éprouvait le 
monde autour d'eux. C'est ainsi que, malgré leur talent et le mérite 
de leurs livres, leurs attaques restèrent inutiles. Le plus grand in- 
térêt qu'elles ont pour nous aujourd'hui, c'est de nous faire mesurer 
les progrès de l'église. A chaque fois qu'entre en lice un nouvel 
adversaire, on sent, à la façon dont il la traite, qu'elle lui inspire 
plus d'égards ou plus de frayeur. Le premier de tous, Fronton, mé- 
prise profondément les chrétiens; il ne les connaît pas et ne veut 
pas les connaître ; il se contente de recueillir contre eux quelques 
griefs populaires. Celse les déteste, mais au moins il les connaît. La 
peine qu'il a prise de les étudier à fond, le sérieux de sa discussion, 
la gravité de ses dernières paroles, prouvent qu'il les sait redou- 
tables. Lucien les confond avec toutes les autres dupes que font les 
prédicateurs de philosophie et de religion, mais il ne ressent pas 
pour eux de haine particulière, il les montre plus lidicules que cou- 
pables, et ne paraît pas comprendre pourquoi, lorsqu'il y a tant de 
sols dans le monde, ils sont les seuls qu'on persécute. C'est surtout 
le roman de Philostrate qui témoigne du changement qu'a subi 
l'opinion à leur égard. Assurément les païens convaincus ne les 
aiment pas davantage, mais ils sont moins disposés à rire de leur 
doctrine; ils ne la condamnent plus tout entière et sans distinc- 
tion; ils font leurs réserves, et trouvent chez eux quelque chose 
à prendre. Jésus ne paraît plus à Philostrate un charlatan grossier, 
comme à Celse, puisqu'il croit devoir lui emprunter quelques-uns 
des traits dont il a formé son héros. Ce changement est curieux à 
signaler : il montre l'importance que le christianisme avait prise 
en un demi-siècle. 

Gaston Botssfer. 



LE FILS DE CORALIE 



A M"® CHARLES RHÔNE. 



PREMIERE PARTIE. 



l. 

Tout le monde à Montauban vous parlera du musée de cet excel- 
lent M. Godefroy; c'est un peu une des gloires de la ville. La vieille 
M"" Lecerf, bien connue jusqu'à Moissac pour son autorité en pa- 
reille matière, dit aux étrangers qui débarquent dans le chef-lieu 
du Tarn-et-Garonne : — Mous avons ici le monument d'Ingres, la 
cathédrale, la place Nationale et le musée de M. Godefroy. 

De fait, cet heureux homme est un exemple vivant du bonheur 
sur la terre. 11 a cinquante ans, une belle fortune et une santé de 
fer, il n'est ni gras ni maigre, et son appétit est excellent; il pos- 
sède de bons amis, une fille citée parmi les beautés du Quercy et 
une sœur romanesque; enfin, il n'a ni envieux ni opinions poli- 
tiques, ce qui lui permet d'être bien avec les protestans et les ca- 
tholiques. 

Les guerres de religion sont mortes; mortes aussi les haines 
d'antan qui ensanglantèrent les familles montalbanaises. Néanmoins 
le passé revit encore dans les deux grandes divisions de la ville : 
les protestans, les catholiques, et si on ne se pend plus réciproque- 
ment, on se jalouse. Ceux-là, étant plus riches que ceux-ci, auraient 
une influence plus grande, n'était leur petit nombre. En dépit de ce 
petit nombre, Montauban renferme une des rares facultés de théo- 
logie protestante. La jalousie n'est pas seulement à la surface; on 
se voit peu entre soi. Sans le fameux musée d'archéologie, la maison 

TOME XSXI. — 1879, t 



IIA REVUE DES DEDX MONDES, 

de M. Godefroy n'eût pas été le terrain neutre où les adversaires 
abdiquaient leurs rivalités. 

Il commença par réunir quelques amis le jeudi soir. On faisait 
un whist ou un trictrac; puis, à la demande générale, le dimanche 
fut ajouté au jeudi. Enfin on s'accoutuma peu à peu à venir tous 
les soirs dans la maison de la rue Corail. Les habitués trouvaient 
toujours une tasse de thé et de la musique : Edith, la fille de 
M. Godefroy, chantait délicieusement et sans se faire prier. Grâce à 
la tante, demoiselle Césarine Godefroy, vieille fille de quarante- 
cinq ans, gaie, spirituelle et alerte, on était sûr de rencontrer sur 
la table les livres nouveaux, surtout les romans. Il n'en fallait pas 
tant, dans une ville où l'on ne reçoit pas, pour que tout le monde 
adoptât le salon de la rue Corail. Bien entendu, je ne parle pas 
de « la noblesse, » comme on dit encore dans le Midi. La noblesse 
ne voit personne. Depuis quarante ans, elle boude la France. 

Le baron Larrey prétend que dans toute tête humaine on trouve 
une ressemblance d'animal. Sa théorie était vraie pour la figure de 
M. Godefroy. Ce brave homme appartenait à la race des moutons, 
mais des moutons qui ont des prétentions à être boucs, c'est-à-dire 
méchans. Cet excellent bourgeois voulait absolument être redouté : 
— On me croit bon, disait-il. Comme on se trompe ! — Sa sœur 
Gésai'ine, sa fille Edith, l'adoraient et le menaient, sans houlette. 11 
s'imaginait les conduire, et cette illusion sufiisait à son bonheur. 

Je ne sais d'ailleurs si quelqu'un aurait pu résister à cette Edith. 
Le Quercy brunira longtemps encore ses coteaux au soleil avant 
de voir naître une aussi radieuse ci'éature. Non qu'elle soit d'une 
beauté extraordinaire. Ces beautés-là ne se rencontrent guère que 
dans les romans. Edith se contente d'être jolie : mieux que jolie, 
ravissante. Elle est blonde comme une touffe de blés : ses yeux 
sont deux bluets piqués dans la touffe. Aimez-vous le teint délicat 
et nacré des blondes ? Musset eût dit aussi de celui d'Edith qu'il 
était une goutte de lait. La bouche est un peu grande : ce n'est 
pas un défaut quand les dents sont blanches et bien rangées. Le 
plus grand charme de cette figure c'est le regard, doux et pour- 
tant ferme, loyal et sincère. Il illumine le visage. Que de femmes 
jolies paraissent laides ! C'est qu'elles ne sont point animées par le 
rayon des yeux. Une belle figure doit être bien éclairée, — comme 
une toile de maître. 

Edith avait été élevée par sa tante Césarine, sa mère étant 
morte peu de temps après sa naissance : — Ma sœur, dit un 
jour Godefroy, je te confie ta nièce. Moi, je suis trop occupé par 
mes recherches archéologiques; puis, je ne saurais pas m'en tirer! 
Je te laisse le champ libre. — L'excellente femme ne se fit pas 
prier. Malgré sa fortune, elle était volontairement restée fille, pré- 



LE FILS DE CORALIE. 115 

tendant n'avoir pas trouvé son idéal. Elle se réjouit de posséder 
une nièce qui serait son enfant. 11 en résulta une éducation des plus 
bizarres. Césarine lui apprit à lire dans les romans de chevalerie qui 
avec la littérature du premier empire se partageaient son admira- 
tion. Elle expliquait ainsi ses goûts littéraires : — 11 me faut des 
romans où l'on trouve beaucoup d'amour. Or messieurs les auteurs 
d'aujourd'hui n'en mettent guère dans leurs ouvrages. Parlez-moi 
d'Jpsiboë de M. d'Arlincourt! — L'ombre de ce vicomte aurait été 
bien étonnée d'apprendre qu'il lui restait une admiratrice à Mon- 
tauban. 

On s'imagine aisément ce qu'aurait produit un pareil système 
sur une nature vulgaire. De cette instruction romanesque Edith ne 
garda qu'un grand amour de l'idéal. Elle haïssait ces prosaïsmes de 
la vie que l'école moderne érige en principes. Avertie par sa raison 
des dangers de vivre dans le « bleu » (comme disait dédaigneuse- 
ment son père), elle se méfiait d'abord de son enthousiasme. Par 
contre, elle s'y livrait sans réserve si, après réflexion, elle le jugeait 
inspiré par une pensée noble. Séduisante et riche, elle ne manquait 
point d'adorateurs. Son père aurait voulu qu'elle fît un choix. Il lui 
dit un jour : 

— Tu as vingt et un ans. Quand te décideras-tu à te marier ? 

— Bientôt. 

— Alors pourquoi refuser tous ceux que je te présente? 

— Je ne veux épouser qu'un homme que j'aimerai. 

M. Godefroy haussa les épaules, et le soir même il prit à partie 
son vieil ami M'' Bonchamp, notaire à Montauban : 

— Comprends-tu Edith ? Elle ne veut épouser qu'un homme 
qu'elle aimera. Un homme qu'elle aimera ! Voilà ce que me vaut 
l'éducation qu'elle a reçue de sa tante. Cette petite fille est devenue 
romanesque. Un homme qu'elle aimera ! La belle histoire ! Et si 
elle aime mal ? 

— Sois tranquille, Edith ne choisira que quelqu'un qui sera 
digne d'elle. 

— Tu prends toujours son parti ! 

— C'est ma filleule ; et puis je la connais, elle est incapable de 
mal choisir. Celui qu'elle aimera sera un heureux gaillard : il épou- 
sera une vraie femme ! 

— Toutes les femmes sont de vraies femmes ! 

— Mon Dieu! que tu es jeune pour ton âge I Trouve-moi plus 
de fierté, plus de noblesse que chez ta fille ? Tu n'as donc jamais 
regardé ses yeux ? 

Au moment où commence notre récit, Edith ne s'était pas encore 
prononcée ; la présence de cette belle jeune fille ajoutait beaucoup 
de charme aux soirées de la rue Corail. Tous les jeunes gens à ma- 



116 REVUE DES DEUX MONDES. 

rier de Montauban se firent présenter àM. Godefroy, avec l'espérance 
de réussir. De vrai, tous échouèrent. Edith, toujours polie, semblait 
ne décourager personne; néanmoins, d'après les bruits de la ville, 
deux hommes réunissaient plus de chances que les autres: Claude 
Morissenu, un artiste dont la famille habitait le département, et un 
gentilhomme ruiné, Louis-Régis de Montjoye de Bruniquel. 

L'arrivée de Claude avait été quasiment un scandale. Petit, sec, 
brun, nerveux, ce gaillard jouait l'éternel drame du grand homme 
de province. A huit ans, il annonçait de telles dispositions pour la 
musique que sa mère, veuve d'un payés ou paysan riche, le confiait 
au maître organiste de la cathédrale. Les premières études termi- 
nées, Claude partit pour Paris, entra au Conservatoire, et failHt 
même remporter le prix de Rome. 11 eut la chance inouïe, après 
cinq ans d'attente seulement, de faire représenter une partition à 
rOpéra-Comique. L'ouvrage était médiocre, et n'obtint qu'un demi- 
succès. Au lieu de se remettre à la besogne, Claude se découragea. 
Un beau matin, il s'éveilla, grisé de peinture, déclarant modeste- 
ment qu'il renonçait à être Meyerbeer pour être Raphaël. 

— D'ailleurs, disait-il, rien ne ressemble plus à la musique que 
la peinture. 

Et comme personne ne comprenait, Claude ajoutait avec aplomb : 

— Exemple : je me promène dans un bois. Vous autres bourgeois 
vous n'y voyez que des arbres : moi, je découvre à la fois un ta- 
bleau et une mélodie! Les peupliers à l'horizon? ce sont mes clari- 
nettes. Les petits chênes qui poussent? les violons. Dans les brins 
d'herbe et de mousse j'entends chanter des flûtes! 

11 débitait ces calembredaines froidement, d'un ton de prophète. 
On l'écoutait bouche béante. Les naïfs se demandaient s'ils avaient 
affaire à un fou, ou à un grand artiste : — un grand artiste, parce 
qu'ils ne le comprenaient pas. Lorsque les auditeurs paraissaient 
bien ahuris, Claude poursuivait avec solennité, ainsi qu'un juge 
qui dicte des arrêts : 

— Savez-vous où est ma force? C'est que je me soucie du con- 
venu comme d'une allumette brûlée! Delacroix?.. Peuh! il lui man- 
quait le dessin. Ingres?.. Peuh! il lui manquait la couleur. Théodore 
Rousseau et Millet?.. Peuh! des paysans. Quant à ce monsieur 
Jean-Paul Laurens qu'ils ont inventé récemment, ce n'est qu'un 
amateur! 

Rien ne peut donner une idée du mépris profond avec lequel 
Claude prononçait ses jugemens. Sur les esprits vulgaires, des 
fous comme celui-là ontdu crédit. Le receveur de l'enregistrement 
crut voir plusieurs fois Edith écouter attentivement les théorie» 
ridicules de l'artiste raté. Le malheureux se trompait : l^>diili pensait 
à autre chose; son attention n'était qu'une « indifférence soutenue. » 



LE FILS DE CORALIE. 117 

Comme lui-même soupirait secrètement pour la belle héritière, il 
découvrit en Claude un rival, et un rival heureux. Si bien qu'un 
beau jour tout le Tarn-et-Garonne put lire dans le journal du cru, 
entre « les halles et bestiaux » et « le cours des graines oléa- 
gineuses, » une pièce de vers intitulée : A Elle!!! avec trois 
points d'exclaitiation. Le receveur y chantait son martyre. Puis- 
sance de la poésie ! cela suffit pour que quelques-uns crussent au 
succès de l'.irtiste. 

Il est vrai que le plus grand nombre tenait pour le gentilhomme. 
Ruiné depuis longtemps, Louis de Montjoye hérita, à trente-huit 
ans, du nom et de la fortune d'un oncle maternel. Comme il 
fallait accepter tout l'hérita.LJje ou le refuser entièrement, depuis 
quinze mois le dernier des Montjoye s'appelait M. de Bruniquel. 
Du demi-million qui venait de lui échoir, le gentilhomme fit un 
usage prati([ue. Avec les deux tiers, il paya ses dettes; avec le 
reste, il se constitua 12,<i()0 francs de rente, en viager, de quoi 
faire bonne figure en province. Auparavant, il demeurait à Paris, 
vivant de l'existence des gens insoucians et riches. Il portait beau, 
comme on dit. Ses nombreuses amours l'avaient fatigué sans l'avilir. 
Certes, lorsqu'il s'installa à Montauban, son élégance suprême jeta 
le trouble dans plus d'un cœur provincial, mais il ne daigna pas 
s'en apercevoir. Il aimait Ldiih et voulait l'épouser. D'ailleurs il 
possédait un allié sûr dans la place : Césarine. La vieille fille raffo- 
lait de cet homme à bonnes fortunes, qui avait su rester un homme 
d'honneur. 

— Laissez faire et crier, lui dit-elle un jour en se promenant 
avec lui dans l'allée des Acacias. Vous épouserez ma nièce. Elle 
sera très heureuse avec vous : vous êtes si romanesque! Vous 
admettrez bien que je connaisse Edith, puisque je l'ai élevée dans 
mes idées. 

— Cependant, ma chère demoiselle, voici trois mois que je lui 
fais une cour assidue... 

— Les anciens preux attendaient leurs belles pendant des an- 
néys. 

— Malheureusement nous sommes au xix^ siècle. 

— Une époque de prosaïsme! On se voit, on s'aime, on se 
marie. Autrefois, on allait en Palestine. 

— Il n'y a plus de Palestine. 

Césarine soupira proCondénient à la pensée que les amoureux de 
ce ten)p.s ne peuvent plus mériter leurs maîtresses en se croi- 
sant pour la TtiTe-Sainie. M. de Bruniquel reprit : 

— J'ai peur que M'"" lulith ne m'aime pas. 

— Elle vous aimera. Connaissez-vous Ipsiboë? 

— Qu'est-ce que c'est que celte dame? 



118 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Une dame très bien. L'héroïne d'un roman de M. d'Arlincourt. 
Elle adore Almaric. Almaric c'est vous : c'est-à-dire que vous lui 
ressemblez. Il ferait beau voir que ma nièce n'aimât pas Almaric! 

— Je ne suis pas aussi rassuré que vous. 

— Vous ne devez craindre personne. Parmi les jeunes gens qui 
viennent à la maison en est-il un qui vous vaille? Ce n'est pas 
M. Claude Morisseau. J'ai vu Edith sourire en l'écoutant : or une 
jeune fille ne s'éprend que de celui qui la fait rêver. Les autres? 
passez-les au crible sans en excepter un. Vous verrez ce qu'il en 
restera. 

— Vous ne parlez pas du seul qui soit à redouter, du capitaine 
Daniel. 

Césarine éclata de rire : — Vous êtes fou, mon bon ami. D'a- 
bord c'est un artilleur! Ensuite c'est un garçon froid, hautain, 
cassant, et qui n'a rien de romanesque; enfin Edith ne le connaît 
que depuis deux mois, et voici huit jours qu'il n'a point paru à la 
maison. 

— Vous êtes ma providence, répliqua-t-il en lui baisant la main. 
Rendez-moi le service de causer avec votre nièce. Je ne suis pas un 
coureur de dots. Je l'aime pour elle, non pour sa fortune. Si elle 
ne veut pas de moi... 

— Elle voudra de vous, grand enfant. Soit, je sonderai adroite- 
ment ce jeune cœur; mais auparavant, il faut que je vous interroge. 
Avant de me prononcer définitivement pour vous, j'exige une con- 
fession tout entière. Pensez donc à la responsabilité qui m'incombe! 
On connaît vos histoires, monsieur le don Juan! Je suis de votre 
parti parce que vous me plaisez. 

Elle baissa chastement les yeux, et, assez comiquement, elle 
ajouta : 

— A mon âge et quand on n'a pas aimé!.. Si je vous avais rencon- 
tré dans mon jeune, temps, j'aurais été en danger. Je me connais, 
allez! Vous êtes mon idéal. Toutes les fenim'^s ont dû raffoler de 
vous. Aussi je désire que vous ne me cachiez rien. Vous êtes-vous 
bien conduit depuis votre arrivée à Montauban? Oui? hum! Cela 
me paraît fort. Enfin, je vous crois : il nip répugnerait de penser 
qu'un galant homme peut mentir. Et dans le j)assé? Je sais ce que 
je veux dire : une bonne petite passion qui jessusciterait après le 
mariage. C'est ce que je crains surtout. 

— Vous avez bien tort, ma chère demois^-lle. Certes, j'ai médio- 
crement vécu, et vous avez le droit de vous méfier. Remarquez ce- 
pendant que le passé devrait vous être le garant de l'avenir. Quand 
on a beaucoup pratique les amours faciles, un n'a plus qu'un rêve : 
être un bon mari, très fidèle et très bourgeois. Vous voyez en moi 
un don Juan? Quelle erreur. Toutes les femmes que j'ai rencon- 



LE FILS DE CORALIE. 119 

ti'ées ne fout pas la monnaie d'une seule Elvire; oh! mon Dieu 
oui, toutes, en commençant par M"*" Rila, danseuse à l'Opéra, pour 
continuer par M""" X..., une grande dame de ville d'eaux, et fmii- 
par Coralie, ma grande passion. 

— Qu'est-ce que c'était que M'"* ou M"« Coralie? 

— Une cocotte... et je l'ai aimée follement. Jugez de ma naï- 
veté ! Elle m'a mangé un peu de mon cœur et beaucoup de mon 
argent. En la quittant, j'étais ruiné : l'héritage de mon oncle 
est venu à point. Apiès un long voyage, je me suis retiré à Mon- 
tauban, et je caresse l'espérance d'un bonheur très calme et très 
tranquille. 

Peut-être Gésarine eut-elle un peu de chagrin en voyant si rai- 
sonnable l'homme idéal qu'elle supposait si romanesque. Mais elle re- 
prit vite le dessus. La bonne demoiselle tenait trop à ses illusions 
pour s'en dépouiller aisément. Elle resta convaincue que le gentil- 
homme ne parlait aussi sagement que pour la rassurer. 

— Soit, dit-elle, je causerai ce soir avec Edith. Venez dîner avec 
nous. Vous serez tout porté pour connaître le résultat. 

M. de Bruniquel accompagna Gésarine jusqu'à la maison de la 
rue Gorail, où se passait une scène d'un autre genre. Quand la vieille 
fdle entra dans le salon, elle trouva son frère qui faisait une partie 
de trictrac avec Bon champ. 

— Ne nous interromps pas! dit-il, nous sommes à un moment 
critique. 

Gésarine ôta son chapeau, et s'assit près de la table, pensant 
moins au trictrac qu'à sa conversation avec M. de Bruniquel. Pen- 
dant dix minutes, on n'entendit que le nruit des dés roulant sur le 
bois, et les termes de jeu prononcés par les adversaires : « Un trou , 
et deux de mieux... Je fais mon petit-jan...je remplis, et je m'en 
vais...» termes bizarres compris seulement des initiés et qui aga- 
cent les profanes. Enfin, brusquement Godefroyjeta son cornet avec 
humeur : — Je ne veux plus jouer avec Bonchamp ! Il a un bonheur 
insolent. 

— Une autre partie, allons? 

— Non, non. D'ailleurs j'ai acheté ce malin une pièce curieuse 
pour mon musée d'archéologie : j'ai à peine le temps de l'étiqueter 
et de la classer avant le dîner. 

Disons, avant d'aller plus loin, ce qu'était ce fameux musée dont 
toute « la société » parlait. Get excellent M. Godefroy s'imagina un 
beau jour qu'il était un antiquaire de première force. Dès lors, il 
acheta tout ce qu'on lui offrit. Les paysans narquois du Midi eurent 
beau jeu. Ils apportèrent au brave homme des ferrailles invraisem- 
blables, îles poteries fêlées, et des vases ébréchés, auxquels il at- 
tribuait aussitôt des origines fabuleuses. Quand la nouvelle se ré- 



120 REVUE DES DEUX MONDES. 

pandit de cette manie innocente, mais ridicule, on commença par 
se moquer de Godefroy. Il laissa gloser, et continua à recueillir 
pieusement tous les fers rouilles et toutes les vieilleries du dépar- 
tement. Il ressentait une joie pure à étiqueter et à classer ces pré- 
tendues pièces archéologiques. Le matin, il cherchait ou il ache- 
tait; l'après-midi, il classait; le soir, il étiquetait. Bonchamp ne se 
faisait pas faute de railler son ami. 

— Tu me rappelles un avoué de Toulouse que j'ai beaucoup 
connu, lui disait-il. Un jour qu'il voyageait au Piiée, il ramassa une 
coquille d'huîire énorme, et la mit dans sa vitrine, en écrivant des- 
sous : « Elle servit peut-être à exiler Aristide ! » 

De cette plaisanterie M. Godefroy n'entendit que le mot «vitrine. » 
Pourquoi n'en avait-il pas chez lui? Il se rappela vaguement que 
les musées de l'état en contenaient de superbes. Le lendemain, il 
fit installer des vitrines en chêne : à travers des glaces magnifiques 
on voyait s'étaler les plus étonnantes antiquités. Du coup, la ville 
éclata de rire. Ceci se passait quinze ans auparavant. Mais il était 
écrit que M. Godefroy serait heureux en tout. Le hasard voulut 
qu'un vrai savant, membre de l'Institut, de passage à Montauban, 
découvîrt une pièce rare dans ce fouillis; il s'agissait d'une très 
ancienne médaille qui fixait un point curieux de numismatique. Le 
savant adressa un rapport à l'Académie des inscriptions et belles- 
lettres; les journaux de Toulouse et de Montauban en parlèrent. Ce 
fut une révolution dans l'opinion publique! Pendant huit jours on 
s'aborda dans l'allée des Acacias en se disant : 

— Il paraît que le musée de M. Godefroy contient des pièces 
merveilleuses ! 

L'admiration fut aussi sincère qu'avait été vif le dénigrement. 
Seuls, Bonchamp et Césarine demeurèrent incrédules. On n'est ja- 
mais prophète en son pays, dit lamentablement l'Ecriture. Le no- 
taire aiinait trop son vieil ami pour le railler en public, mais, quand 
il était seul avec lui, il ne se gênait guère. Lorsqu'il l'entendit 
parler d'une pièce curieuse achetée le matin, il se mit à rire fran- 
chement. 

Cette fois, M. Godefroy se fâcha tout rouge. Heureusement Cé- 
sarine, arrachée à ses réflexions par la querelle, s'empressa de 
mettre le holà. L'arrivée d'Edith acheva de ramener le calme, en 
ce sens que les deux amis oublièrent aussitôt la discussion qu'ils 
allaient entamer pour ne plus s'occuper que de la jeune fille. Mais 
Césarine avait hâte de tenir la promesse faite à M. de Bruniquel. 

— J'ai besoin d'Edith, dit-elle. Mon cher Godefroy, et vous, 
Bonchamp, vous allez me faire le plaisir de descendre au jardin. Il 
faut que je cause avec cette enfant. 

Edith s'assit au piano. Sa tante ne la vit donc pas rougir lorsque 



LE FILS DE CORALTE. 121 

Godcfroy, avant d'obéir au désir de sa sœur, dit en prenant son 
chapeau : 

— J'ai bien envie de pousser jusqu'au bout de la rue Ingres. Je 
veux demander des nouvelles du capitaine Daniel que nous n'avons 
pas vu depuis huit jours. 

Ce capitaine Daniel habitait Montauban depuis cinq mois. Il était 
arrivé avec un régiment d'artillerie qui prenait garnison dans la 
ville. Ses camarades l'estimaient fort. Sorti le premier de l'i'xole, il 
pouvait choisir parmi les emplois civils : il préféra l'épaulette. Pen- 
dant SCS loisirs, il s'éprit d'un goiit très vif pour l'iii-toire naturelle; 
les théories de Darwin le préoccupaient. L'Académie des sciences a 
de lui un mémoire estimé, intitulé V llérédilé des êtres ^ où il dé- 
fend les idées du naturaliste anglais. On le savait riche. Bien qu'il 
n'eût conté ses affaires à personne, on lui prêtait une fortune d'un 
million. De plus, sa tante, la seule parente qui lui restât, devait lui en 
léguer autant. Il vivait simplement, par goût, non par avarice. Ja- 
mais un camarade dans l'embarras ne s'était adressé vainement à 
lui. Ce garço.i de vingt-huit ans plaisait à première vue par sa phy- 
sionomie ouverte. Il n'était ni froid ni cassant, comme le prétendait 
Césarine; mais on ne pouvait nier qu'il ne poussât la réserve à l'ex- 
cès. On n'eût jamais dit en le voyant : Quel bel homme ! mais il était 
impossible de ne pas remarquer sa figure pâle, un peu attristée et 
rêveuse, bien encadrée par des cheveux très noirs. Ses yeux gris 
avaient de la flamme; on devinait qu'il était bien l'homme de l'ac- 
tion héroïque qui lui valait la croix à vingt-trois ans. Un mystère 
planait-il sur lui? c'était possible. Quelques-uns de ses camarades 
semblaient le connaîtie et n'en aimaient Daniel que davantage. 

Un jeune homme ainsi posé devait produire une certaine sensa- 
tion dans une cité pratique comme Montauban. Les mères de fa- 
mille le couvaient d'un regard tendre. On s'arrachait Daniel partout 
où se trouvait une jeune lille en quête d'époux. Il laissait faire, et, 
alléguant ses travaux, se contentait de refuser poliment les invita- 
tions ofléries. 

M. Godefroy le rencontra à un dîner chez le général de division. 
— Quel beau parti pour ma fille ! songea-t-il. Aussitôt il l'in- 
vita à se joindre aux amis qui se réunissaient chaque soir rue Co- 
rail. Le jeune homme remercia, et resta chez lui. Quinze jours 
après, dans un bal, il fut présenté à Edith. Dès lors, il parut deux 
ou trois fois par semaine chez l'antiquaire. Les rivaux qui se dispu- 
taient la main de M"'' Godefroy commencèrent par s'épeurer devant 
un adversaire de cette taille. Claude Morisseau lui-même fut troublé 
dans son orgueil béat. Cependant les uns et les autres se rassu- 
rèrent en voyant que Daniel gardait sa froideur, et Edith son calme. 
Ils se parlaient une ou deux fois par visite. Seul M. de Bruniquel 



122 REVDE DES DEUX MONDES. 

flaira un ennemi sérieux. Un homme très aimé des femmes garde 
toujours des liaisons passées une sorte de seconde vue féminine. Qui 
sait ? peut-être Césarine avait-elle eu tort de le rassurer. Elle n'allait 
pas tarder, d'ailleurs, à être fixée sur ce point important. 

— Laisse là ton piano, et viens t'asseoir à côté de moi, dit-elle, 
lorsque Godefroy et Bonchamp furent sortis. INotre entretien sera 
grave, très grave ! 

Un peu étonnée d'entendre sa tante lui parler si solennellement, 
Edith obéit et se plaça sur le canapé où se tenait la vieille fille. Celle- 
ci commença par embrasser tendrement sa nièce; elle poussa deux 
ou trois gros soupirs ; puis : 

— Coin ment trouves-tu M. de Bruniquel? 
Edith sourit, et tranquillement : 

— Je ne le trouve pas, dit-elle. 

— Tu l'as vu souvent, cependant. 

— Oui, mais je ne l'ai jamais regardé. 

Cette très simple phrase bouleversa toutes les idées de la tante. 

— Cette petite a des réponses qui me confondent! pensa-t-elle. 
Puis elle reprit : 

— Pourtant il est très-bien 1 Et si romanesque ! Je t'ai fait lire 
Ipsîboë : il ressemble à Almaric. 

Edith sourit de nouveau; elle embrassa sa tante avec tendresse, 
et d'un ton doux, mais ferme, oii l'on sentait la résolution d'une 
volonté réfléchie : 

— Ma chère tante, ton idéal n'est pas le mien. Je me suis promis 
de n'épouser que l'homme que j'aimerais, et je n'aime pas M. de 
Bruniquel. 

— Le pauvre homme ! Et moi qui le protège ! 

— Tu ne le protégeras plus, voilà tout. 

Césarine était de plus en plus décontenancée. La netteté des ré- 
pliques d'Edith désorganisait tout son plan de bataille. Elle s'atten- 
dait à des hésitations, à des atermoiemens : pas du tout. La jeune 
fille répondait franchement et sans ambages. 

— Voyons, prends-moi pour confidente. Tu sais bien que je ne 
ferai jamais que ce que tu voudras. Pour ne pas aimer M. de Bru- 
niquel, il faut que tu en aimes un autre. 

Edith leva ses yeux clairs sur sa tante, et dit tranquillement : 

— Oui. 

— Tu aimes quelqu'un, et je l'ignorais ! 

— Tu ne me l'avais pas demandé. 

Césarine se frappa le front, comme si une idée subite lui venait : 

— C'est ce capitaine Daniel que tu aimes? Oui? c'est de la folie! 
qui aurait pu se douter d'une pareille aberration? Bruniquel voyait 
clair, lui. Je n'aurais jamais soupçonné que tu aimasses ce garçon 



LE FILS DE CORALIE. 123 

froid, hautain, et qui n'a rien de romanesque! Ah! ce n'est pas 
celui-là qui a eu la moindre aventure! 

— Tant mieux, si je suis la première de sa vie! 

— Un artilleur! ma nièce aime un artilleur! Que feras-tu d'un 
pareil homme? 

— J'en ferai mon bonheur. 

— Compare-le seulement à son rival! 

— Oh! je ne compare pas Daniel, — je le sépare. 

Césarine eut une mine si déconcertée que sa nièce sourit encore. 

— Tu te moques de moi, méchante? Le fait est que tu peux te 
vanter d'avoir mis ma perspicacité en défaut. Je te fais mon com- 
pliment. Tu as bien mené ton petit roman. Quand je pense qu'il y a 
trois mois tu ne connaissais pas ce garçon! ï'a-t-il dit qu'il t'aimait, 
au moins? 

— Jamais. 

— Tu vois bien ! s'écria joyeusement Césarine. 

— Je suis sûre qu'il m'aime, précisément parce qu'il ne me l'a 
pas dit. 11 m'a regardée, cela m'a sufli. Moi, je l'ai aimé, parce 
qu'il m'a semblé être supérieur à tout le monde. J'ai bien vu que 
mon père était content de ses assiduités dans notre maison. Aussi 
n'ai-je pas été surprise quand il est parti, il y a huit jours. 

— 11 t'a dit où il allait? 

— ^ullement, je l'ai encore deviné, licoute bien. Daniel ne 
peut pas demander lui-même ma main. Il a donc été voir sa tante, 
M'"* Dubois, qui vit retirée du monde, dans le Cantal. Il ne m'a pas 
écrit une seule fois, maisje suis certaine qu'il reviendra aujourd'hui 
ou demain, et qu'il priera aussitôt mon père de lui fixer un rendez- 
vous. 

La tante allait sans doute faire observer à sa nièce qu'elle arran- 
geait un peu trop bien ses affah'es selon son désir, que, si l'ima- 
gination est une belle chose, il ne faut pas en abuser, lorsque 
le hasard se chargea d'achever la défaite de Césarine. Les deux 
femmes entendirent un bruit de pas pressés sur îe perron, et 
Godefroy, suivi d'un soldat, parut tenant un papier à la main : 

— Vite ! Césarine! fais rafi'alchir ce brave militaire, pendant que 
je répondrai à celte lettre du capitaine Daniel qu'il vient de m'ap- 
porter. 

Et, lentement, posément, ainsi qu'un homme qui se plaît à 
déguster son triomphe, il lut à haute voix : « Cher monsieur, j'ai 
passé toute la semaine chez ma tante. M'"'' Dubois, qui habite le 
bourg de Vic-sur-Cère, dans le Cantal. Avant de me présenter 
rue Corail, je vous prie de vouloir bien me donner un rendez- 
vous.... » 

L'antiquaire allait sans doute joindre le commentaire à la lec- 



124 REVUE DES DEUX MONDES. 

ture; mais la présence d'Edith le gêna. Il regarda le soldat qui 
contemplait cette scène d'un air bonasse et indiiïérent. Quant à 
Gésarine, elle était littéralement abasourdie : un peu plus, elle au- 
rait traité sa nièce de sorcière. 

— Non, reste, Gésarine, continua Godefroy; toi, Edith, conduis 
ce garçon à l'office... 

Edith obéit. A peine eut-elle disparu que l'antiquaire fit signe h 
Bonchamp de le rejoindre; puis, comme s'il eût senii (ju'il était 
convenable de contenir sa joie, il prit l'air important d'un homme 
qui s'apprête à faire une révélation. Il relut la lettre du capitaine, 
la plia soigneusement et, lorsque le notaire fut entré dans le salon : 

— Mes chers amis, dit-il, sachez que je suis au comble de mes 
vœux. Apprenez que depuis deux mois l'archéologie n'a pas absorbé 
seule tous mes instans. Je caressais un projet qui, grâce cà Dieu ! va 
se réaliser. Vous savez combien me préoccupait l'établissement 
d'Edith. Jusqu'à présent, elle refusait régulièrement tous les partis 
que je lui offrais. Aujourd'hui... 

Il s'arrêta, savourant à l'avance la surprise de son ami et de sa 
sœur : 

— Gela ne vous étonne pas de voir que le capitaine sollicite 
gravement un rendez-vous, au lieu de venir comme d'habitude? 

— Pas du tout, riposta Bonchamp très tranquillement. Il veut te 
demander la main de ta fille; tu la lui donneras, et lu feras bien. 

Du coup, Gésarine se mit en colère. Elle assistait depuis un quart 
d'heure au bouleversement de tous ses plans. Godefroy continuait 
' ce qu'Edith avait commencé. Elle ne pouvait se plier à l'idée de ne 
pas avoir pour neveu M. de Bruniquel, cet homme si romanesque! 
— Est-ce que tu comptes réellement donner ta fille à cet artilleur? 
demanda-t-elle d'un ton de souveraine offensée. 

— Si je la lui donnerai! Je crois bien. Voici un mois que je lui 
fais entendre par tous les moyens possibles que sa recherche sera 
agréée. 

Gésarine accueillit la réponse de son frère avec un sourire très 
méprisant auquel, par malheur, l'antiquaire ne daigna pas prêter 
la moindre attention. Il s'était assis à la table, pour écrire la réponse 
attendue par le soldat. 

— Là! voilà qui est fini, dit-il en mettant la lettre sous enve- 
loppe. J'écris tout simplement à Daniel de venir maintenant; je 
l'attends. 

Il porta lui-même sa missive au militaire, et reparut au salon, dé- 
terminé à supporter sans faiblir l'assaut que lui léservait sa sœur. 
Bonchamp s'était assis dans un fauteuil : il étudiait, livre en main, 
un nouveau coup de trictrac. La vieille fille, elle, les bras croisés, 
se promenait de long en large, comme une lionne enfermée. Elle 



LE FILS DE CORALIE. 125 

s'était contenue jusque-là; mais sa patience était à bout. Il fallait 
qu'elle laissât déborder, coûte que coûte, ce qu'elle avait sur le 
cœur. Elle commença d'un air digne, nuancé d'une hautaine tris- 
tesse : 

— Mon frère, vous... 

Godefroy resta les bras ballans, visiblement interloqué. Ce brave 
homme n'aimait guère résister en race: néanmoins, il prit son parti : 

— Eh bien ! oui, je suis ton frère, tout le monde le sait. Ce n'est 
pas la peine de le répéter. Et puis tu ferais bien mieux de me 
tutoyer. 

L'air digne nuancé de hautaine tristesse fondit du coup. Césarine 
s'abandonna à son courroux : — Vous êtes fou ! Savez-vous d'où il 
sort, ce garçon? xNon. Et vous lui jetez comme cela votre fille au 
visage! Vous verrez ce qu'il vous en coûtera. Ah! vous ouvrez votre 
porte au premier venu! Ce n'est pas faute d'avoir été averti, cepen- 
dant. Vous avez tenu bon; je vous ai fait observer que ce capitaine 
Daniel vivait seul, que nul n'avait vu sa famille. Peu vous a importé, 
vous l'avez accueilli sans le connaître ! 

— Sans le connaître, riposta Godefroy impatienté... d'abord je 
le connaissais. Et puis, suis-je le père d'Edith? Oui? Eh bien! alors, 
laisse-moi tranquille. 

Mais Césarine ne laissait jamais tranquilles ceux qui n'étaient pas 
de son avis. 

— Daniel! il s'appelle Daniel! Est-ce que c'est un nom, ça? Ce 
garçon est d'une famille de paysans, j'en jurerais, enrichis dans le 
commerce des bestiaux. Belle alliance pour ma nièce! S'il ne 
montre pas sa tante, cette M'"^ Dubois, c'est qu'elle est trop com- 
mune, trop vulgaire pour frayer avec nous. Enfin, vous verrez! mais 
lorsque vous verrez, il sera trop tard, et je triompherai! 

Comme tous les gens d'un caractère faible, Godefroy dépassait 
le but lorsqu'il avait pris une résolution. Il répliqua très vivement: 

— Tu peux t'indigner, me maudire et même me déshériter, cela 
m'est parbleu bien égal ! Daniel !.. tout court, lu entends?.. Daniel 
me plaît ; c'est un homme de cœur, estimé de ses chefs, aimé de 
ses amis. Si Edith le trouve à son goût, c'est une alTaire réglée. 
Certes, je soupçonne bien qu'il ne sort pas de la cuisse de Jupiter. 
Je suis de ton avis sur ce point-là; une fois n'est pas coutume. Cette 
tante qu'il nous amène est, j'imagine, une vraie paysanne, proba- 
blement enrichie dans le commerce des bestiaux, comme tu dis. 
Est-ce que nous sommes des Montmorency, nous autres? D'ailleurs, 
lu connais mes idées. Je t'ai mille fois répété que j'étais un homme 
indépendant, au-dessus des préjugés. Je prendrai le capitaine pour 
gendre, si, comme je l'espère, Edith y consent. Tant vaut l'intelli- 
gence, tant vaut l'homme. 



126 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Quand l'homme vaut un million, murmura la vieille fille. 
Mais c'était la flèche du Parthe. Césarine ne résistait plus. Pour 

la première fois, elle se sentait en face d'une volonté bien arrêtée, 
et Godefroy avait trop peu l'habitude de déployer de l'énergie pour 
ne pas aller jusqu'au bout. Quant à Bonchamp, ces petites scènes de 
famille le réjouissaient fort. Il écouta son ami sans sourciller, et 
lorsque Godefroy eut fini sa tirade : 

— Mon comphment! Tu as parlé trois minutes sans dire une 
sottise ! 

Godefroy, au diapason où il était monté, se serait peut- être fâ- 
ché du coup de boutoir; mais un incident détourna son attention. 
On sonna à la grille d'entrée, le bourgeois resta court; était-ce déjà 
l'olTicier? Presque aussitôt la porte du salon s'ouvrit, et le domes- 
tique annonça : 

— Le capitaine Daniel ! 

II. 

Celui qui suscitait tant d'orages dans l'intérieur paisible des Go- 
defroy habitait une jolie maison au fond d'un grand jardin, à l'ex- 
trémité de la rue Ingres. Ce quartier s'appelle Ville-JNouvelle, par 
opposition à Ville-Bourbon, l'ancienne cité. Montauban est certes 
l'un des plus jolis chefs-lieux du Midi. Quand on arrive de Cas- 
tel- Sarrazin ou de Caussade, on voit sortir, comme un îlot du 
milieu des vagues, les vieux remparts encore debout dans une 
mer de feuillage. Le Tarn tout jaune coule au-dessous d'un pont 
immense qui relie la cité au faubourg d'ouest. Au milieu de la 
rivière, une île, mince et feuillue, où Virgile aurait caché des 
faunes grimaçans; sur chaque rive, à droite et à gauche, des mai- 
sons peintes de toutes les couleurs et mariant leurs tons d'opale 
et de rubis sous le soleil cru et luisant. Ici le cours qui longe 
les quais; chaque semaine, le samedi, jour de marché, arrivent 
sur le cours les pages ^ qui apportent leurs denrées; les trou- 
peaux de bœufs, de vaches et de moutons passent insoucieusement 
à travers les marchands et les promeneurs. Ces maisons se suivent, 
vertes, bleues, jaunes, selon la fantaisie de l'habitant ; la pauweté 
y coudoie la richesse : à côté d'une élégante villa, l'œil rencontre 
une haute masure grise avec des teintes rouges, dont les fenêtres 
laissent pendre d'immenses draps qui sèchent. Il serait difficile de 
définir le style particulier de ces constructions bizarres. Cela tient à 
la fois de l'Espagne et de l'Italie; il n'est pas rare de voir des 
terrasses plates comme à Burgos, et des toits carrés comme à Flo- 
rence. 

A partir du cours, la ville monte; elle grimpe sur le coteau et s'y 



LE FILS DE CORALIE. 127 

accroche comme une grande chèvre. Les rues sont très larges ou 
très étroites; pas de milieu. A chaque pas, on s'arrête devant une 
bâtisse ancienne, qui garde le cachet du temps, avec ses crochets 
de fer rouillé où l'on a dû pendre jadis. Si l'on prend une petite 
rue à droite, en s'éloignant de la rivière, on arrive sur la place 
d'Armes. Au milieu se dresse, toujours respectée, une croix de 
mission plantée en 1829. Un peu plus loin, au sortir d'un dédale de 
petites rues, on débouche sur la place Nationale, l'une des curio- 
sités de Montauban. On ne peut rêver rien de plus pittoresque que 
ces doubles arceaux en ogive, avec de hauts piliers gris, çà et là 
plantés de mousses, où les lézards montrent leur tête pointée d'or. 
Sous ces piliers, abrités par des auvens, se démène un monde de 
marchands. Ici la vendeuse de graines, là le fripier en plein vent, 
plus loin l'échoppe d'un pitre qui raconte, en son parler chantant, 
les exploits de « monsieur Papavoine. » 

C'est l'extrême limite de Yille-Bourbon. Les rues ne sont plus 
pavées. Un sable fin et poussiéreux, par cette ardente journée de 
juin, crie sous les pieds qu'il brûle; le soleil plaque sur les murs 
une ombre violette. Des boulevards qui entourent la ville part la 
rue Ingres, large voie silencieuse, un peu triste, bordée de maisons 
blanches avec des volets verts, bruns ou rouges, ornée de jardins 
cerclés de grilles, et plantée çà et là d'arbres rabougris qui sem- 
blent se tordre sous ce ciel chaud. Là, presque à l'extrémité de la 
ville, demeurait le capitaine Daniel. 

11 s'était composé un intérieur charmant, le seul luxe qu'il se 
donnât. Un homme de goût eût été vite à l'aise au milieu de ces 
bibelots de prix; le cabinet de travail, situé au' rez-de-chaussée, 
ouvrait de plain-pied sur le jardin par une haute porte vitrée. L'a- 
meublement en était sévère, mais élégant. Accrochées au mur, deux 
toiles de maître. Daniel, qui aimait les beaux dessins, possédait 
l'une des rares études que Delacroix ait faites de son Sardanapale . 
La bibliothèque occupait tout le fond de la pièce. C'était là que le 
jeune homme travaillait, là qu'il pensait; là que depuis deux mois 
il poursuivait un rêve, un idéal d'amour. Était-ce donc son secret? 
Une partie de son secret au moins. Personne, sauf son domestique, 
ne pénétrait jamais dans sa chambre à coucher. 11 craignait sans 
doute qu'on ne vit deux portraits qu'il voulait garder pour lui 
seul. 

L'un était le profil d'Edith, fait par Daniel de souvenir. Il lui avait 
suffi de regarder en dedans de lui-même pour y trouver son modèle. 
C'était bien le visage fin et pur de la vierge ; c'était bien ce regard 
ferme et doux qu'on n'oubliait plus. Elle ne se trompait pas lors- 
qu'elle devinait d'instinct l'amour de Daniel. Est-il donc nécessaire 
de se connaître beaucoup pour s'aimer? ^'on. Roméo Montaigu est 



128 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans le salon d'honneur des Capulets; Juliette entre, ils échangent 
un regard, et en voilà pour la vie. 

La seconde toile était aussi l'œuvre de Daniel. Elle représentait 
une femme d'une quarantaine d'années, brune, au front bas, aux 
lèvres rouges et sensuelles. Les yeux verts avaient une expression 
étrange. Le visage aminci était distingué; le menton accusait de la 
volonté. Elle souriait, et à travers ce sourire on voyait les dents 
très blanches, mais larges, des dents à broyer du fer. Les che- 
veux, plantés bas, étaient abondans, serrés. On devinait en cette 
créature une intensité de vie extraordinaire. Il est des femmes 
qu'on jugera sur leur portrait, à première vue; il n'en eût pas été 
de même de celle-ci. L'observateur aurait réservé son opinion, 
attendant pour se prononcer de connaître l'original. C'était la tante 
de Daniel, M'"" Dubois. Elle portait le costume si pittoresque des 
riches paysannes du Cantal : la robe en étoffe ancienne rappelant 
le vieux brocart affectionné par nos mères, couleur marron pâle; 
à la taille un tablier noir, en soie épaisse et lourde ; dans le corsage 
très ouvert, tendu comme un corset, un fichu de crêpe de Chine 
rouge; sur la tête le bonnet blanc et le haut chapeau noir que les 
Auvergnates ne quittent jamais. Les paysannes riches du Cantal et 
du Puy-de-Dôme sont renommées pour leurs magnifiques bijoux de 
forme ancienne. Elles ont l'orgueil de leur fortune. M'"* Dubois sui- 
vait la mode de son pays : au cou brillait le collier d'or, formé de 
plaques épaisses et travaillées, reliées entre elles par de petits 
chaînons, le tout posé sur un velours noir ; aux oreilles des pendans 
d'or ciselé, lourds et descendant très bas. Il était impossible de ne 
pas s'arrêter devant cette toile. Un Parisien eût été frappé du pre- 
mier coup par ces deux étrangetés : celle de la femme, celle du 
costume. 

A l'heure même où se passaient rue Corail les incidens que j'ai 
racontés, Daniel était assis dans son cabinet de travail. Il essayait 
de lire; mais sa pensée volait bien loin. Il calculait que son ordon- 
nance mettrait dix minutes pour aller chez M. Godefroy, dix minutes 
pour en revenir; en tenant compte du temps qu'il faudrait à l'anti- 
quaire pour lui répondre, Daniel avait trois quarts d'heure d'attente 
à supporter. Attente douloureuse comme celles qu'allonge l'incer- 
titude. Il prenait et reprenait son livre; mais ses yeux quittaient 
bientôt la ligne commencée pour suivre sur la pendule la marche, 
trop lente à son gvé, des aiguilles. D'ailleurs son visage trahissait 
une émotion violente, qui ne fut pas dissipée par le retour du soldat 
et la lettre cordiale qu'il apportait. 

— Je te remercie. Grenu, dit-il à l'artilleur. Je te donne congé 
pour le reste de la journée. En t'en allant, tu m'enverras Lucain. 
Va, mon garçon. 



LE FILS DE CORALIE. 129 

L'ordonnance salua respectueusement son capitaine; Daniel prit 
son chapeau et ses gants, et quand Lucain, le domestique, entra : 
— Vous préparerez l'appartement du premier, M"" Dubois sera ici 
demain pour le déjeuner. 

Il avait fallu dix minutes à Grenu pour aller du haut de la rue 
Ingres à l'autre extrémité de la rue Corail; Daniel n'en prit que 
cinq. Mais devant la porte il s'arrêta. Son cœur battait. Il était venu 
vite, et, une fois airivé, il n'osait plus entrer. — Allons, il le faut! 
murmura-t-il. — Et il sonna. Nous avons déjà dit l'effet que pro- 
duisit son entrée. Godefroy courut à sa rencontre. 

— Vous voici donc, mon cher 1 II y a un siècle qu'on ne vous 
a vu ! 

Bonchamp serra la main de l'officier : il éprouvait une vive 
sympathie pour Daniel. Quant à Gésarine, elle répondit à peine au 
salut que le jeune homme lui adressa : elle voulait rester indiffé- 
rente et hautaine dans sa dignité outragée. 

— Vous m'écriviez que vous aviez fait une absence? continua 
Godefroy. 

— Oui, monsieur. Vous savez que la seule parente qui me reste, 
M'"* Dubois, habite l'Auvergne. Je suis allé la voir, et j'ai été assez 
heureux pour la décider à quitter pour quelques jours ses chères 
montagnes. Elle arrivera demain matin à Montauban, et demain soir 
j'aurai l'honneur de la présenter à ces dames. 

Godefroy faillit se frotter les mains tant il était joyeux; puisque 
M"^* Dubois venait à Montauban, c'est que ses prévisions étaient 
justes. Il jeta un coup d'oeil sur Gésarine. La vieille fille restait aussi 
renfrognée qu'auparavant. Elle ne disait mot et se contentait de 
lorgner obstinément Daniel en songeant: « Je ne comprends vrai- 
ment pas Edith; j'ai beau examiner ce garçon, il n'a rien d'extraor- 
dinaire. » Bonchamp, lui, s'était discrètement retiré pour ne pas 
gêner l'entretien. 

— A propos, mon cher ami, reprit l'antiquaire, pourquoi me 
demander un rendez-vous de façon solennelle? Est-ce que ma mai- 
son ne vous est pas ouverte? 

— C'est que je désirais vous parler de choses graves, monsieur. 

— Un entretien particulier? 

— Oui, monsieur. 

La joie de Godefroy devint triomphante. Il lança un second 
coup d'œil à sa sœur, qui, profondément agacée, se leva tout d'une 
pièce et dit d'un ton aigre : 

— Je vois que je suis de trop et je me retire, comme M. Bon- 
champ. 

— Au contraire, mademoiselle, repartit vivement Daniel, je vous 

TOME XXXI. — 1879, 9 



130 REYUE DES DEUX MONDES. 

prie de vouloir bien rester. Vous êtes la sœur de M. Godefroy, et à 
ce titre... 

Césarine se rassit, tout d'une pièce, comme elle s'était levée, en 
prononçant un : « C'est bien, monsieur! » qui signifiait un tas de 
choses désagréables. 

— Monsieur, dit Daniel d'une voix un peu tremblante, quand j'ai 
eu l'honneur de vous être présenté, il y a deux mois, vous avez 
été assez bon pour m'accueillir de tout cœur. Votre maison m'a été 
généreusement ouverte. Puis les semaines ont passé, et un jour 
j'ai senti que je n'avais pu voir mademoiselle votre fille sans l'aimer. 

Il y eut un silence. Godefroy se taisait pour cacher sa joie, et 
Césarine pour observer Daniel à son aise. Elle ne l'avait jamais 
bien attentivement regardé. Un rayon de soleil, adouci par le soir 
qui venait, enveloppait d'un nimbe d'or la tête fine et fière du jeune 
homme. — Oui, il n'est pas mal, c'est vrai, pensa-t-elle. 

— Avant d'aller plus loin, continua Daniel, permettez-moi, mon- 
sieur, de vous adresser une question. Dans mes rapports avec vous 
ai-je agi autrement qu'en galant homme ? 

— Quelle idée ! 

— C'est que plusieurs fois j'ai voulu causer avec vous de ma po- 
sition, de ma fortune, de ma famille... 

L'antiquaire se fâcha presque : — C'est inutile ! vous êtes riche, 
bien de votre personne, décoré, officier, dans une position su- 
perbe... 

— Vous m'avez toujours interrompu de cette manière-là. Pour- 
tant, aujourd'hui, il faut que j'aborde cette question. Ma tante, 
M'"^ Dubois, arrivera demain à Montauban ; elle vous adressera offi- 
ciellement une demande en mariage; mais auparavant... 

Cette fois Godefroy se fâcha tout à fait : — Auparavant, je n'ai 
rien à apprendre. Votre vie est au grand jour, n'est-il pas vrai? 
Vous aimez ma fille, et j'espère qu'elle vous aimera. Que faut-il de 
plus? Vous êtes d'une famille de paysans, hein? Je l'ai deviné. Je 
suis un homme indépendant, moi, au-dessus des préjugés. C'est 
vous qu'Edith épousera, ce n'est pas votre famille. Je voudrais même 
que vous eussiez quelque chose de grave à me confier, pour vous 
prouver le cas que je fais de vous. 

Daniel était un peu pâle : son assurance diminuait à mesure que 
Godefroy lui donnait des témoignages plus vifs de sa sympathie. Ce 
fut presque bas, qu'il dit : 

— J'ai en effet quelque chose de grave à vous confier... 

Il y eut un nouveau silence. Césarine devenait d'autant plus 
joyeuse qu'elle voyait son frère se rembrunir davantage. Elle con- 
tinuait à examiner Daniel, et s'étonnait du choix d'Edith. Comment 
sa nièce s'était-elle éprise d'un garçon qui menait une existence si 



LE HLS DE CORALIE. 4M 

plate, si tranquille, et ne comptait pas, sans doute, un seul roman 
dans sa vie! Cependant Daniel s'était calmé; il dit résolument ; 

— Mon devoir est de ne vous rien cacher, monsieur. Je n'ai pas 
de famille parce que je n'ai jamais eu ni père ni mère. Je suis 
enfant naturel. 

La foudre tombant au milieu du salon, les pièces archéologiques 
se mettant à danser derrière leurs \itrines n'eussent pas produit 
un efiet plus considérable. Godefroy se leva d'un bond, dressa 
ses bras au ciel en s'écriant : — Un enfant naturel! — Pen- 
dant que Césarine murmurait : — Tiens! tiens! il a donc un 
roman dans sa vie, cet homme-là? — il se produisit un change- 
ment de pensées très curieux chez le frère et chez la sœur. Gode- 
froy était rouge; il ne trouvait rien à répondre, et, comme les 
gens qui ne savent que dire, il prit le parti plus simple de se 
fâcher : 

— Et c'est seulement aujourd'hui que vous me faites une sem- 
blable révélation ! Comment, vous êtes entré dans ma maison, vous 
avez jeté les yeux sur ma fille et vous n'avez pas eu la loyauté... 

— Lorsque j'ai eu l'honneur d'être reçu chez vous, monsieur, 
dit Daniel avec un peu de hauteur, j'ignorais que je dusse aimer 
mademoiselle votre fille : je n'avais donc rien à vous confier. 

— Mais depuis! 

— Depuis j'ai voulu aborder plusieurs fois cette question; vous 
m'avez toujours interrompu dès les premiers mots, et tout à l'heure 
encore... 

— Il fallait insister, monsieur ! 

— J'ai cru que vous aviez pris des renseignemens. Au régiment, 
on n'ignore pas mon secret. L'armée est une grande famille dont 
tous les membres doivent se connaître entièrement, étant sohdaires 
les uns des autres. Le jour où l'on m'a parlé de ma naissance, je 
l'ai avouée sincèrement, estimant que je n'ai ni à en rougir, ni à 
m'en cacher. Je n'avais pas de nom; c'est vrai. J'ai tenu à m'en 
faire un ; j'ai réussi. 

— Mais je ne savais rien, monsieur! Autrement je vous aurais 
fait comprendre... 

— Que je devais renoncer à l'espoir de votre alliance? Mon Dieu, 
monsieur, je ne suis pas un enfant, je connais la vie et les hommes; 
à mon âge, on a déjà eu le temps d'en souffrir. Vous entendant 
souvent invoquer votre indépendance d'esprit, j'ai cru que vous 
vouliez m'indiquer ainsi que la tache de ma naissance n'en était 
pas une à vos yeux. 

Godefroy continuait à se promener à grands pas dans le salon. 
C'était son remède quand il était à bout d'argumens. Le brave homme 
n'osait regarder ni Daniel ni Césarine : il craignait trop de voir 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

sa sœur triompher. Use trompait. La vieille fille revenait lentement 
sur le compte de Daniel. Il se livrait un petit combat dans cette 
cervelle brouillée. Elle pensait que le jeune homme était un enfant 
de l'amour : un enfant de l'amour! il n'en fallait pas tant pour le 
rendre intéressant. Cependant elle hésitait encore à prendre la dé- 
fense de celui qu'elle condamnait une heure auparavant, lorsque 
Daniel ajouta avec une pointe d'amertume douloureuse : 

— Vous vous vantiez si fort d'être au-dessus des préjugés. 

— Des préjugés des autres, pas des siens 1 s'écria étourdiment 
Césarine. 

Godefroy s'arrêta dans sa promenade; sa sœur lui donnait le joint 
cherché. 

— C'est cela! Des préjugés des autres... pas des miens! — 11 
sentit qu'il venait de dire une sottise ; mais il était trop tard pour 
reculer : — Vous ne connaissez pas la province, monsieur Daniel. 
Si je vous accordais ma fille, les rues de Montauban se dépaveraient 
toutes seules pour me jeter des pierres. Que voulez-vous que j'y 
fasse? Dans nos petites villes, on est d'un rigorisme impitoyable. Pro- 
bablement parce que chacun est ennuyé de ses propres affaires, tout 
le monde s'occupe de celles du voisin. Je reconnais que vous étiez 
un excellent parti pour Edith. Ce n'est pas votre faute s'il y a... 
hum!., une irrégularité dans votre naissance. Mais enfin, je ne 
pouvais pas me douter... 11 n'y a pas moyen... on crierait, on glo- 
serait à m'écorner les oreilles : non, vraiment, il n'y a pas moyen. 

Daniel se leva. Des larmes coulaient de ses yeux. Cet homme, 
d'apparence si froide, souffrait dans le plus intime de son être. Son 
bonheur lui échappait au moment précis où il y touchait. Il 
demeura quelques instans debout, silencieux, puis, d'une voix 
brisée : 

— Je n'ai plus qu'à vous prier d'agréer mes excuses, monsieur. 
Il ne m'appartient pas de discuter le motif qui vous guide. Je pré- 
fère ne plus revoir M"* Edith. Veuillez lui expliquer qu'un obstacle 
imprévu m'oblige à renoncer à ce qui eût été la joie de ma vie. 

C'était fini. Godefroy laissait partir le jeune officier, combattu par 
deux sentimens contraires : le regret de perdre un si beau parti 
pour sa fille, et la peur d'ameuter contre lui les susceptibilités 
étroites de sa ville natale, quand Césarine se décida à intervenir. 
Depuis dix minutes, son optique changeait. Que reprochait-elle na- 
guère au capitaine? D'être un garçon froid, bourgeois, éloigné de 
l'idéal qu'elle rêvait. Quelle erreur! Daniel n'était pas froid, puis- 
qu'il pleurait. Bourgeois, lui? Allons donc! Un enfant de l'amour 
(elle tenait à son expression) est bien plus romanesque que tous 
les Bruniquel du monde! D'ailleurs elle l'avait mal jugé; depuis 
qu'elle connaissait le secret de sa naissance, elle trouvait en Daniel 



IV. FILS DE CORALIE. 133 

un je ne sais quoi de particulièrement séduisant. Cette bonne 
femme fit avec son déraisonnement ce qu'avec sa raison Godefroy 
n'osait pas faire : 

— Restez donc, monsieur Daniel, dit-elle vivement. Eh, mon 
Dieu, est-ce qu'on s'en va, comme cela, tout de suite, sans avoir eu 
le temps de causer? 

Godefroy crut devoir protester, par respect pour ses principes. 

— Ma sœur, prononça-t-il gravement, votre conduite est de la 
dernière inconvenance. 

Césarine haussa les épaules. 

— Dites donc de l'avant-dernière , pour ne décourager per- 
sonne! Croyez bien, monsieur Daniel, que mon frère n'est pas si 
méchant qu'il en a l'air. Il est assez raisonnable pour comprendre 
qu'on ne décide pas en cinq minutes une affaire aussi grave 
qu'un mariage; c'est bien le moins qu'on y réfléchisse mûrement. 
Au surplus, je suis la tante d'Edith, c'est moi qui l'ai élevée, j'ai le 
droit de dire mon opinion, je suppose. Enfin Edith aime M. Daniel; 
elle me l'a avoué tout à l'heure. Montauban dira ce qu'il voudra, il 
faut qu'elle l'épouse. 

Godefroy avait repris sa promenade. Toute son énergie s'était 
dépensée dans sa lutte avec sa sœur; or il n'en possédait pas un 
fonds bien considérable. Puis, en réalité, il n'était pas fâché qu'on 
plaidât cette cause contre lui; l'excellent homme ne demandait qu'à 
être convaincu. 

— Oui, Edith vous aime, continua Césarine. Je mentirais en vous 
disant que j'ai été ravie lorsque j'ai reçu sa confidence... Non... 
mon excuse, c'est que je ne vous connaissais pas encore. Voulez- 
vous que nous vous connaissions tout à fait? Racontez -nous votre 
histoire. M'"* Dubois est votre seule parente? 

■ — Oui, mademoiselle. C'est la sœur de ma mère, qui est morte 
en me mettant au monde. Ma naissance, qui lui prenait la vie, lui 
avait déjà pris l'honneur. Vous voyez que j'étale mes plaies devant 
vous. J'ai été élevé à la campagne; lorsque j'eus grandi, on me fît 
entrer au lycée d'Aurillac, où j'ai continué mes études. Ma tante est 
la seule personne qui se soit occupée de moi. Sans elle, j'eusse 
été bien réellement seul au monde. J'atteignais ma quinzième 
année quand elle s'installa en Auvergne, à mes côtés. Elle venait 
d'éprouver de grands chagrins; j'étais l'unique affection qui lui 
restât. Elle me l'a prouvé noblement, je vous le jure. Aucune mère 
n'a été meilleure ni plus tendre. Aussi je me trompais un peu, 
quand je vous disais tout à l'heure que je n'en avais pas eu : c'était 
renier la chère créature qui m'en a servi. 

Daniel parlait simplement, mais avec émotion. Il reprit, s' ani- 
mant peu à peu : 



134 REVUE DES DEUX MONDES. 

— La famille de ma mère était riche. La pauvre femme m'avait 
laissé en mourant cinq ou six cent mille francs. Ma tante se chargea 
de faire valoir et d'augmenter ma petite fortune. Elle sentait sans 
doute qu'une heure viendrait où j'aurais besoin de compenser l'ir- 
régularité de ma naissance : c'était sa tâche à elle. La mienne était 
de travailler résolument, et d'arriver au premier rang, si je pouvais. 
Lorsque je suis entré à l'École polytechnique, j'ai dû fournir mes pa- 
piers de famille. Hélas ! ils se réduisaient à un seul pour moi : une 
feuille blanche déclarant qu'à telle date un enfant nommé Daniel 
était né de père et mère inconnus. Quelques-uns furent au courant 
de ma situation; je crois cependant que la plupart de mes cama- 
rades de promotion l'ignorèrent. Certains me témoignèrent de la 
froideur, je m'éloignai d'eux, sans leur en vouloir, les plaignant 
de ne pas comprendre qu'étant plus heureux que moi ils devaient 
m'en aimer davantage. Je quittai l'École dans les premiers rangs ; 
je préférai devenu' soldat, m'imaginant qu'il me serait plus aisé 
de conquérir ainsi une illustration personnelle; puis l'armée me 
serait une famille, et je gardais l'espoir constant d'une prompte 
action d'éclat. J'ai toujours pensé que le sang versé pour le pays 
est un commencement de noblesse. Je fus assez heureux pour me 
distinguer pendant la guerre, et j'obtins un avancement rapide. 
Tout marchait donc selon mes désirs ; je caressais la réalisation 
prochaine démon rêve, quand une rencontre imprévue changea ma 
vie, bouleversa mes idées, et m'ouvrit un nouvel horizon : je ren- 
contrai votre fille, et je l'aimai. 

Godefroy et Césarine n'avaient eu garde d'interrompre. Ils étaient 
émus l'un et l'autre par cette noble et fière simplicité. Daniel pour- 
suivit de plus en plus troublé : 

— Que vous dirais-je que vous ne sachiez déjà? Je lui ai appar- 
tenu dès la première minute. Quand j'ai voulu raisonner le senti- 
ment qui s'emparait de moi, il était trop tard, et c'est alors que la 
pensée me revint de ma position difficile. Je m'interrogeai froide- 
ment pour savoir si je pourrais l'oublier : peut-être, en somme, 
éprouvais-je pour elle moins de l'amour qu'un goût très vif. Il ne 
me fallut pas longtemps pour démêler la vérité. Jusqu'à ce moment 
je n'avais vécu que par l'ambition ; ambition noble, je le dis fran- 
chement, puisqu'il s'agissait pour moi de monter si haut que nul ne 
pût avoir la fantaisie de mesurer d'où je venais. Ce fut fini; gloire 
rêvée, noblesse conquise, disparurent; je ne pensai plus qu'à elle, 
je ne vécus plus que pour elle. Tout mon cœur était enfermé dans 
votre maison. Quand je rencontrais M"^ Godefroy dans la rue, 
je la saluais, je la regardais passer, et j'emportais du bonhem' en 
moi pour toute la journée. Vingt fois l'aveu de mon amour a brûlé 
mes lèvres : je l'ai retenu; il m'aurait semblé commettre une mau- 



Li: FILS DE CORALIE. 135 

vaise action. Et cependant je n'ai pas été surpris quand M"* Gésa- 
rine m'a dit qu'elle m'aiinait. Comment ne se fùt-ellepas sentie en- 
veloppée par ma tendresse ! Voilà ma confession tout entière. Par- 
donnez-moi d'avoir plaidé ma cause si longuement, mais à la 
seule idée que je la perdais j'ai cru... 

Il n'acheva pas. Cet homme énergique ne contenait plus ses 
larmes. C'était bien la douleur dans ce qu'elle a de plus âpre et de 
plus violent. Césarine pleurait, elle aussi, mais à sa façon; c'est-à- 
dh-e qu'elle geignait et se mouchait bruyamment. Le comique ici- 
bas n'est-il pas toujours à côté du drame? Oh! ce n'était pas une 
femme à cacher bien longtemps ses sentimens. Elle sauta au cou de 
Daniel en s'écriant : 

— Je vous donne ma nièce, monsieur ! 

Et reprenant son attitude digne pour se retourner du côté de son 
frère : 

— Osez donc refuser encore votre fille à un homme qui pleure ! 
Mais, mon cher garçon, vous êtes tout uniment le neveu de mes 
rêves. Et je m'imaginais que vous n'étiez pas romanesque, vous 
qui êtes un roman à vous tout seul 1 

— Eh! tu vas, tu vas... grommela Godefroy avec humeur. Certai- 
nement Daniel est un excellent parti. Ce n'est pas moi qui dirai le 
contraire. Sa réputation est intacte, d'accord : mais que diable! un 
enfant naturel... 

— Tiens! tu n'es pas digne d'être mon frère! répliqua la vieille 
fille avec emportement. Je soutiens, moi, que cette naissance illégi- 
time est un avantage. Il n'a pas de famille? nous serons la sienne. 
De cette façon nous ne perdrons Edith qu'à moitié. Ne me parlez 
pas de ces gens suivis d'une ribambelle de beau-père, de belle- 
mère et de belles-sœurs ! 

Godefroy essaya d'intervenir timidement : 

— Mais que dira Montauban, ma bonne amie? 

Césarine eut un geste de dédain superbe : — C'est l'opinion de 
Montauban qui t'épouvante, provincial que tues? Quitte Montauban, 
va à Paris. D'ailleurs, nous pouvons rester ici, si tu le préfères; 
nous ferons le mariage sans éclat; on n'y verra rien. 

Godefroy était vaincu; il ajouta cependant, pour l'acquit de sa 
conscience : 

— Tu es sûre au moins qu'Edith l'aime? 

Césarine haussa les épaules, elle alla majestueusement à la son- 
nette, et dit au domestique : 

— Priez mademoiselle de descendre au salon. Son père et moi 
désirons lui parler. 

Daniel, lui, croyait rêver. Il passait si subitement de l'extrême 
douleur à l'extrême joie ! Il piit la main de Césarine et la baisa 



136 REVUE DES DEUX MONDES. 

avec respect en essayant de balbutier un remercîment; il ne 
trouva pas un mot; son émotion l'étouffait. En vérité, il ne s'atten- 
dait guère à rencontrer un allié dans la vieille fille. Il n'était pas sans 
avoir remarqué l'hostilité de Gésarine à son égard, et subitement 
l'ennemie de la veille se changeait en un défenseur acharné. 11 au- 
rait désiré lui exprimer sa reconnaissance, la remercier chaleureu- 
sement d'avoir si bien plaidé sa cause; elle se prit à rire de son 
embarras. 

— Vous voilà bien ému, mon pauvre garçon. Je gage que vous 
voudriez me jurer une gratitude éternelle. Inutile. Qu'Edith soit 
heureuse, et nous sommes quittes. 

La jeune fille était bien un peu troublée, elle aussi, quand elle 
descendit au salon. Elle ne doutait pas que Daniel n'eût fait sa de- 
mande : elle ne doutait pas, non plus, que son père ne se fût em- 
pressé de consentir. 

— Tu désires me parler, père? dit-elle. 

— Oui, mon enfant. (Godefroy se dressa légèrement sur la pointe 
de ses souliers.) J'ai une grande nouvelle à t' annoncer. Le capi- 
taine t'aime et veut t'épouser. Tu es étonnée, hein? 

Elle sourit, regarda son père, sa tante, Daniel, et répondit sim- 
plement : 

— Non, je suis heureuse. 

Ces quatre mots en disaient plus long à Godefroy que toutes les 
phrases du monde. L'antiquaire dut s'avouer qu'il s'était trop oc- 
cupé de ses vieilleries et pas assez de sa maison, que la science 
est une belle chose, mais qu'il faut bien de temps à autre redes- 
cendre sur la terre, enfin qu'il était bien heureux qu'Edith se fût 
éprise d'un honnête homme. En ce moment la naissance illégitime 
de Daniel lui parut peu de chose. Les deux jeunes gens avaient dis- 
paru. Bonchamp revint du jardin, et tout guilleret : 

— J'ai vu passer nos amoureux dans une allée! dit-il. Bravo! 
IPparaît que c'est une affaire conclue. Mon cher Godefroy, reçois 
mes complimens. Tu as de temps en temps des bouffées de raison 
qui font oublier tes autres folies. Ne réplique pas. Voici M, de Bru- 
niquel qui te cherche. 

Le gentilhomme ne se doutait guère que tous ses projets étaient 
à vau-l'eau. Depuis son entretien de la journée avec Gésarine, son 
espérance se ranimait. Il se disait que la tante connaissait la 
nièce, qu'elle devait être au courant de ses goûts, de ses dé- 
sirs, de ses ambitions de jeune fille. De plus, un tel appui valait 
beaucoup : certes, il importait plus d'être soutenu par Gésarine 
que par Godefroy. Puis, à mesure que ces raisonnemens le per- 
suadaient, M. de Bruniquel s'avouait qu'Edith aurait pu tomber 
plus mal. Les hommes sont naturellement si fats que le meilleur et 



LE FILS DE COnALIE. 137 

le mieux épris garde toujours, malgré ses craintes, un certain conten- 
tement de soi. Les femmes l'avaient souvent aimé; il était donc en 
droit de fonder quelque espoir sur ses mérites personnels. Son cœur 
battit lorsqu'il entra dans le salon. Du premier coup d'œil il de- 
vina un événement extraordinaire. Bonchamp souriait, Césarine 
rayonnait. A vrai dire, la vieille fille resta court en voyant son an- 
cien protégé : elle l'avait parfaitement oublié. Avec sa mobilité 
d'esprit, le souvenir de sa promesse était complètement sorti de sa 
tête. Cependant, quand elle l'aperçut, elle eut comme un vague 
remords. Ce fut Godefroy qui, à son insu, porta le premier coup à 
l'amoureux éconduit : 

— Vous dinez avec nous, j'espère, mon cher Bruniquel. 11 y a 
gala ce soir : Edith est fiancée d'aujourd'hui avec M. Daniel. 

M. de Bruniquel pâlit beaucoup; le salon était sombre, personne 
ne s'en aperçut. Mais il eut la force de riposter par le compliment 
banal usité en pareille occurrence. Peut-être profita-t-il de l'obscu- 
rité pour essuyer une larme furtive. Une grande déception fait plus 
de mal qu'une grande douleur physique. Néanmoins il se possédait 
assez pour se remettre promptement. Quand Edith et Daniel, tout 
à leur bonheur, rentrèrent dans le salon, M. de Bruniquel était 
redevenu très calme. Il s'avança vers elle, et s'inclinant très bas : 

— Votre père vient de m'annoncer la grande nouvelle, dit-il; 
je sais quelqu'un qu'elle afflige, mais qui n'en fait pas moins des 
vœux sincères pour votre bonheur. 

Puis, baisant la main d'Edith avec un profond respect : 

— Donnez l'obole au vaincu, mademoiselle! 

— A la bonne heure ! lui glissa Césarine à l'oreille : vous vous 
êtes exécuté courageusement. 

Ce fut la seule allusion à leur entretien de la journée. Bruniquel 
sourit un peu tristement, et se hâta de parler d'autre chose. Il s'était 
contenté de saluer le capitaine. Par contre Claude Morisseau ne prit 
pas l'événement avec autant de facilité. Il arrivait pour demander 
à dîner. La nouvelle lui tomba sur la tête au moment où il s'y 
attendait le moins. Celui-là n'avait jamais eu les mêmes craintes que 
Bruniquel. Oh ! mon Dieu non ! Il lui semblait iinpossii)le que Go- 
defroy ne fût pas ravi de l'avoir pour gendre et Edith pour mari. 
Quand il sut l'histoire, il éprouva une surprise mélangée d'une réelle 
indignation. Edith épousant un militaire l C'était le comble de 
l'absurde. Et avec quel mépris il prononçait ce mot de militaire I 

^»- Vous voilà un peu déconfit, jeune homme ! lui dit en riant le 
notaire. Personne ne nous écoute, vous pouvez l'avouer entre 
nous; votis ne vous attendiez guère à ce dénoûmenl? 

Claude fit la moue dédaigneuse du renard qui regardait les rai- 
sins. 



138 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Mon cher monsieur, les grands artistes sont toujours mécon- 
nus. Je ne disconviens pas que M"" Edith ne soit charmante. De là 
à en être passionnément épris, il y a loin. Les hommes tels que moi 
ne sont guère épris que de leur art. L'art, monsieur ! l'art c'est ce 
qu'il y a au inonde de plus... (Il s'arrêta, ne trouvant pas le mot ; 
ce qui ne l'empêcha pas de reprendre avec assurance :) ... J'ai mes 
pinceaux: que m'importe le reste? L'amour, c'est hien peu de 
chose pour nous autres. 

Malgré ses belles paroles, l'artiste était profondément blessé. Il 
prit la résolution de « briller » d'autant plus qu''on lui préférait 
Daniel. Il se jui'a solennellement, en lançant un regard vainqueur 
à la glace, qu'il ferait repentir Edith de n'avoir pas su mesurer 
la distance qui sépare « un militaire » du rival des plus grands 
peintres du passé, — et même de l'avenir. On servit le dîner ; à 
table, il se trouva placé à côté de Bonchamp, qui dit d'un ton de 
bonne humeur : 

— Je ne m'ennuie jamais quand je suis le voisin de notre ami 
Morisseau, 

Claude prit cela pour un compliment. Il eut la balle belle pour 
discourir à son aise. Édilh et Daniel se parlaient avec des re- 
gards, et ne songeaient guère à prononcer un mot. Les grands 
bonheurs sont muets, comme les grandes douleurs. Bruniquel 
souffrait; Césarine seule était en état de répondre et de soutenir 
la conversation. 

— Travaillez-vous ? demanda-t-elle à Claude. 

— Toujours! riposta le raté. Je suis même très content. Figu- 
rez-vous qu'aujourd'hui j'étais sous bois : je peignais un paysage. 
Mais cela ne venait pas; l'idée y était bien, mais le souille man- 
quait. Alors j'ai renversé la toile, jugez de ma joie... mon paysage 
faisait une marine ! 

Bonchamp partit d'un éclat de rire, à la stupeur de Claude qui 
ne s'imaginait pas avoir été si drôle. Il essaya de se renfermer 
dans sa dignité; mais le naturel l'emporta : il recommença à se 
lancer dans ces périodes extraordinaires qui étonnaient si fort les 
bourgeois de Montauban. Ce fut du reste ce soir-là qu'il inventa 
sa fameuse théorie des « couleurs harmoniques » qui depuis est 
restée célèbre... Comme on lui demandait s'il n'allait pas donner un 
pendant à sa pièce de l'opéra-comique, il répliqua : 

— J'y songe. Ah ! la peinture m'ouvre en musique des aperçus 
tout à fait nouveaux : dorénavant, voici comment je procéderai 
pour travailler quand j'aurai l'idée d'un opéra. Je prendrai une 
toile de vingt-cinq; je mettrai du rouge, du violet, du marron, du 
noir, du bleu et du vert; au milieu, une grande tache jaune : le 
jaune, c'est le ténor ! 



LE FILS DE CORALIE. 139 

Bonchamp feignit de prendre très au sérieux cette bonne folie. 
Il discutait encore avec Claude lorsqu'on quitta la salle à manger; 
Bruniquel lui-même s'intéressait à la conversation, Godefroy con- 
templait d'un œil attendri ses vitrines ; Daniel et Kdith disparurent 
dans le jardin, heureux de se perdre sous les allées ombreuses. 

Juin commençait; c'est un des plus doux mois dans le Midi. Pen- 
dant la journée, la chaleur est forte; vers le soir, elle se tempère 
d'une fraîcheur embaumée. La rue Corail étant située à l'extrémité 
de la ville, le jardin de M. Godefroy touchait presque à la cam- 
pagne : on eût dit un parc. Le ciel très bleu, troué d'or, se tamisait 
à ^travers les branches d'arbres ; une vague lueur glissait dans 
cette claire obscurité de la soirée d'été. Le silence des objets inani- 
més parlait. Il arrivait des bouffées d'air chaud imprégnées d'odeurs 
pénétrantes. C'était l'heure où la nature semble enveloppée d'a- 
mour. Les taillis, les flots d'herbes jaunissantes, les grands arbres 
mélancoliques sont des asiles où s'échangent d'innombrables baisers. 
Daniel et Edith allaient, gagnés malgré eux par -cette molle lan- 
gueur des choses. Tout leur paraissait amoureux comme eux-mêmes. 
La lueur indécise de la lune et des étoiles enlaçait les bouquets de 
bois; les herbes se pâmaient sous les baisers d'une brise insai- 
sissable; les branches chargées de feuilles se tendaient les unes 
vers les autres comme des bras qui veulent s'étreindre; les oiseaux 
cachés dans les arbres avaient des battemens d'aile frémissans; et 
par momens un grand soupir sortait de tout cela, soupir alangui fait 
de tranquille désir et de volupté calme. Ils s'assirent sur un vieux 
banc de pierre couvert de mousse et de lierre , taché par le temps de 
plaques de rouille brune. Daniel serrait doucement la main d'Edith. 

— Je me rappelle la première fois que je vous ai vue. C'était à ce 
bal. Vous aviez une robe blanche avec des volans de satin blanc; 
pas un bijou; une seule fleur dans les cheveux, ici à droite. Vous 
étiez très calme. Plusieurs personnes sont venues vous parler. 
Vous répondiez d'une façon distraite; on voyait bien que votre 
pensée était ailleurs. Jusque-là, vous aviez refusé de danser. Je 
me suis fait présenter à vous, et je vous ai invitée. Vous m'avez 
répondu : « Oui, plus tard, je vous prie. )> Alors nous avons causé. 
De quoi ? je ne sais plus. Je ne faisais pas attention à ce que je 
disais : je vous regardais, et j'étais heureux. Mon cœur battait plus 
vite, je me sentais gagné par je ne sais quel trouble délicieux. 
Vous m'avez dit que vous aimiez la poésie : j'ai songé que votre 
voix était la plus divine de toutes. Quand je vous ai quittée ce soir- 
là, il m'a semblé qu'une partie de moi-même s'en allait. Si quel- 
qu'un m'avait vu, il se serait dit : « Daniel est fou. » Je n'étais 
pas fou : je vous aimais. 

— Moi, j'ai demandé qui vous étiez : on m'a répondu : « C'est lui 



140 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui s'est battu si héroïquement sous les murs de Metz. » Alors j'ai 
songé que vous deviez être bon, puisque vous étiez brave. On par- 
lait de vous à côté de moi. Quelques hommes vous critiquaient ; 
j'ai compris pourquoi : c'est que vous leur étiez supérieur. Vous 
m'aviez quittée depuis dix minutes; mais je sentais que vous me 
regardiez de loin. Je vous ai regardé aussi. Vos yeux brillaient. 
Vous étiez pensif et grave. On a joué la valse de Faust : j'ai cru 
vous entendre encore en l'écoutant. Vous n'avez pas osé me rappe- 
ler ma promesse et m'inviter à danser; j'ai été heureuse de voir 
que vous étiez si timide avec moi, vous si fier avec les autres. Ma 
tante est venue me chercher pour partir; j'étais toute troublée; mon 
regard avait croisé le vôtre. Alors elle m'a demandé si j'éiais souf- 
frante. J'ai hoché la tête en souriant. Je ne n'étais pas souffrante : 
je vous aimais. 

Ils se regardèrent une minute, émus, remués jusqu'au fond de 
l'âme. 

— Chose étrange que l'amour! murmura Daniel. Vous pouviez 
ne pas être à ce bal; moi-même, je pouvais ne pas m'y rendre; je 
me rappelle que j'ai failli rester chez moi. Et, même y étant en- 
semble, nous pouvions ne pas nous rencontrer. Si j'avais été à 
droite, je ne vous aurais pas vue, et c'en était fait, nous ne nous 
connaissions pas, et cela me paraît impossible quand j'y pense ! 

Edith releva son front rayonnant, et leutement, mais fièrement : 

— C'était impossible en effet, dit-elle. Il était dans nos destinées 
de se confondre. Je n'ai pas été élevée comme les autres jeunes 
filles : ma mère est morte lorsque j'étais une enfant, et mon père 
m'a confiée à ma tante. Elte est bonne, malgré ses allures origi- 
nales. Elle hait le prosaïsme du siècle. Savez-vous dans quel livre 
j'ai appris à lire? Dans un roman de chevalerie. J'ai été bercée 
avec des histoires de châtelaines enfermées par des tyrans farou- 
ches et que déhvraient leurs amans. J'aurais pu devenir une -petite 
fille romanesque et bien insupportable. J'espère qu'il n'en est rien. 
Mais j'avais gardé de tout cela la volonté de ne donner ma vie qu'à 
l'homme que j'aimerais. Je hais ces unions des êtres que ne sanc- 
tifie pas l'union des cœurs. Je m'étais formé un idéal de noblesse, 
de loyauté et d'honneur : vous voyez que nous devi'ons nous ren- 
contrer. Quand je l'ai trouvé en vous, cela ne m'a pas étonnée : je 
vous attendais* 

— Chère Edith ! quand je pense que votre père a failli me dire 
non ! Et je vous aurais perdue, et nous nous serions aimés sans pou- 
voir nous le dire 1 

Elle hocha la tête en souriant, et, avec une douceur infinie : 

— Ma foi est plus entière que la vôtre, mon ami. De même nous 
devions nous rencontrer, de même nous devions nous appartenir, 



LE FILS Dli CORALIE. 141 

puisque je vous connaissais... avant de vous connaître. Si mon 
père vous avait répondu non, je vous aurais attendu. 

— Combien de temps? 

— Toujours, dit-elle simplement. 

— Toujours, IvJith? C'est un bien grand mot. L'oubli vient si 
vite! 

Ce fut avec gravité qu'elle lui répondit : 

— Un grand mot pour celles-là qui en ont peur et ne se don- 
nent pas tout entières. Quand on oublie celui qu'on aime, c'est 
qu'on ne l'a jamais aimé. Je puis vous l'avouer maintenant. Si une 
impossibilité s'était dressée entre nous, c'eiit été pour moi la souf- 
france, mais pas le renoncement. Je vous aurais gardé là, bien vi- 
vant, dans mon cœur. Vous auriez appartenu à ma pensée, et ma 
pensée, nul n'a le pouvoir de la détruire. J'aurais vécu sans cesser 
de me souvenir. Je comprends la séparation : je n'admets pas l'ou- 
bli, et si je n'avais pas été à vous, du moins je n'aurais été à per- 
sonne. 

Elle se tut. Il ne répondit rien. Le trop plein de son cœur l'é- 
touiïait. Il mesurait la noblesse, la hauteur de celle qu'il aimait et 
dont il était aimé. Elle lui tenait le langage élevé des créatures que 
Dieu a faites d'une argile si fine, qu'elles tiennent plus de l'ange 
que de la femme. Une joie immense était en lui. H aundt voulu 
que ces minutes-là durassent des heures, et qu'après ce fût fini. 
On s'éveille toujours douloureusement des rêves délicieux. Il lui 
faudrait rentrer dans la réalité de la vie après ces instans presque 
divins. Hélas! la vie reprend toujours sa proie, et j'ai souvent 
pensé à l'homme en voyant un oiseau tomber meurtri sur le sol : 
lui aussi vivait en plein ciel, lui aussi planait dans les espaces, 
respirant l'air pur, quand le plomb a fracassé son aile. C'est l'image 
des désillusions (jui nous atteignent; on tombe du haut de son rêve 
ailé, et la seule joie qui nous en reste n'est souvent qu'un souvenir. 

Autour d'eux la passion des choses s'était calmée. Un grand 
apaisement se faisait dans ce coin de nature où ces cleux êtres 
venaient de chanter leur premier duo d'amour. Il semblait que le 
ciel, les bran'ches, les herbes, voulaient se mettre à l'unissou 
et qu'ils n'avaient plus rien à se dire puisque ces deux jeunes gens 
se taisaient. Le long soupir qui arrivait jusqu'à eux se changeait en 
ce vague murmure des soirées d'été, murmure si étrange qu'on le 
croirait formé de gémissemens lointains et doux. Edith laissait sa 
main dans la main de Daniel. Elle eut un léger frisson ; puis, comme 
gênée par leur silence : 

— Vous ne me dites plus rien? demdnda-t-elle très bas. 

— Je vous regarde. Oh ! chère aimée, rien ne nous séparera ja- 
mais? 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

' — Rien. 

Il y eut de la fermeté virile dans l'accent qu'elle mit en ce mot. 

Ce fut la fin. Ils se levèrent. Elle appuya son bras sur le bras de 
Daniel, et tous les deux reprirent lentement l'allée qui conduisait à 
ia maison. 

III. 

M'"* Dubois arriva le lendemain à onze heures du matin. A onze 
heures et quart, toute la « société » le savait. Les deux bonnes 
langues de Montauban, la vieille M''* Lecerf et la jolie M"'' Patalin, 
se partagèrent la besogne. M"^ Lecerf se chargea de colporter la 
nouvelle dans les salons de Ville-Bourbon, M'"^ Lydie Patalin dans 
ceux de Ville-Nouvelle. Elle parut chez Godefroy un peu après 
le déjeuner, ayant déjà fait quatorze visites; et je ne répondrais 
pas qu'à chacune de ces visites elle n'eût inventé un détail nou- 
veau. Elle donna cependant à Césarine les renseignemens les plus 
précis. M'"^ Dubois était vraiment une très-jolie femme ; elle pa- 
raissait trente-six ans, au plus ; elle était descendue de l'express 
de Périgueux avec six colis ; le conducteur de l'omnibus avait reçu 
quarante-cinq sous de pourboire ; quant à la toilette ! oh ! la toilette 
était d'une originalité charmante. De plus il était avéré que M'"* Du- 
bois portait des bandeaux noirs plats, ce qui donnait de la gravité au 
visage. On voit que Ville-Nouvelle savait à quoi s'en tenir : Lydie, 
étant jeune et jolie, colportait les renseignemens physiques. M"" Le- 
cerf, étant vieille et fanée, insistait surtout sur « les qualités de 
l'esprit et du cœur. » M"" Lecerf était physionomiste, puisqu'au 
premier coup d'œil elle devinait que M'"^ Dubois était bonne, pieuse, 
charitable, instruite, spirituelle, distinguée et généreuse! Per- 
sonne n'osa mettre en doute la véracité de ces détails. A trois 
heures de l'après-midi, les nouvelles s'échangèrent entre Ville-Nou- 
velle et Ville-Bourbon : les élégantes qui se réunissent toutes les 
après-midi chez le pâtissier de la rue des Carmes ne s'occupèrent 
pas d'autre chose. Aussi à quatre heures et demie, ¥'"•= Dubois ral- 
liait tous les suffrages. En province, on est toujours disposé d'in- 
stinct à admirer les gens riches. 

Celle qui agitait tout ce monde causait très tranquillement avec 
son neveu dans le petit jardin de la rue Ingres. Le portrait que nous 
avons décrit était d'une ressemblance parfaite. M'"^ Dubois parais- 
sait beaucoup plus jeune que son âge : mais, de près, on voyait 
autour des yeux, sur le front, et à la commissure des lèvres, ces 
petites rides fines qui ne trompent jamais l'observateur. Elle était 
plutôt belle que jolie. Ses cheveux très-noirs, son front bas don- 
naient de la dureté à sa physionomie; mais cette dureté se tem- 
pérait par un regard d'une expression indéfinissable. On y lisait à 



LE FILS DE CORALIE. l/i3 

la fois de l'apaisement et de la passion, mêlés à une sorte d'inquié- 
tude vague. Ces étranges yeux verts avaient de la profondeur : 
par instans, ils se fixaient avec une sorte d'intention provocante. Le 
teint de celte femme s'était conservé aussi frais, aussi délicat qu'à 
vingt-cinq ans, et, chose curieuse, encadré dans ses cheveux noirs, 
il gardait cette pâleur finement rosée des blondes. 

Elle portait ce costume des riches fermières d'Auvergne qui prê- 
tait son cachet au portrait de Daniel. A Paris, on suivrait dans la 
rue une femme qui ne serait pas habillée comme tout le monde. 
Personne, àMontauban, ne songeait à s'étonner. Les populations du 
Midi ont conservé les vieilles mœurs d'autrefois. A partir de l'Age- 
nois et jusqu'à Cette, les femmes de chaque province pratiquent les 
habitudes de leurs mères. Ce costume, simple, mais riche, seyait à 
M'"® Dubois. Je serais bien surpris cependant qu'elle l'eût adopté par 
coquetterie. La tante de Daniel voulait dire sans doute : a II faut 
me prendre pour ce que je suis, pour une paysanne. » Et pourtant 
elle n'avait rien moins que l'air d'une paysanne. Le moindre geste 
révélait une femme accoutumée au monde. Les attaches fines déce- 
laient une distinction particulière. La voix, bien timbrée, frappait 
aussitôt. 

— Ainsi, tu l'aimes, et elle t'aime ? disait-elle à son neveu. Rien 
ne pouvait me rendre plus heureuse. J'ai reçu ta dépêche, en route, 
à Lexos. Il était temps : je ne vivais plus. Je craignais que M. Gode- 
froy n'acceptât pas l'illégitimité de ta naissance ! Je t'ai dit tout 
cela quand tu es venu ces jours-ci à Yic-sur-Cère. Je crois que nous 
vivons à une époque où, grâce à Dieu, bâtardise n'est plus syno- 
nyme d'infamie: mais je redoutais les préjugés d'un homme n'ayant 
jamais quitté sa petite ville, effrayé à l'avance des commérages de 
celui-ci et de celle-là. Je prévoyais qu'il faudrait livrer un assaut 
en règle. Il n'en sera rien : tant mieux. Je désire si ardemment 
que tu sois heureux, mon cher enfant! Sois tranquille, nous te 
ferons l'existence que tu mérites. 

— Ah! quand tu la connaîtras!.. 

— Tu l'aimes, elle est donc une perfection, reprit M'"* Dubois en 
souriant; mais laissons cela, et causons affaires, si tu veux bien. 
Ta fortune se monte actuellement à plus de neuf cent mille francs, 
comme tu n'entends rien aux choses d'argent, j'ai apporté les papiers 
nécessaires à la signature du contrat. Combien a-t-elle de dot? 

— Oh! ne songeons pas à de pareils détails. 

— Des détails! j'entends que tu sois pleinement heureux; et, 
crois-moi, le bonheur ne va pas sans l'argent. Combien a-t-elle de 
dot? Tu ne sais pas? Je te retrouve là tout entier; c'est donc moi 
qui suppléerai à ton indifférence. Ta fortune est en rentes sur l'é- 
tat; je n'ai qu'à déposer entre les mains du notaire une simple in- 



llill REVUE DES DEUX MONDES. 

scription. Quant à la corbeille, je m'en charge. Ne dis rien. Tu sais 
que mon mari, le pauvre homme, aimait fort les diamans. J'en ai 
beaucoup, que je donne à ta fiancée. Tu ne me feras pas l'injure de 
me remercier. 

— Ce serait une injure, en effet, que de te remercier pour cela. 
Je te dois tant de gratitude pour tout le reste! Je te prie de croire, 
ma chérie, que je n'ai pas caché à ma future famille la tendresse et 
la reconnaissance que j'ai pour toi. Edith t'aime déjà. Que sera-ce 
donc quand elle te connaîtra? lis nous attendent ce soir. 

— Tu m'as parlé à Vie des habitués de la maison. Tu sais, je 
désire être au courant. Depuis que j'habite la campagne, je suis de- 
venue une vraie paysanne : je ne veux pas commettre une maladresse. 
Il y a d'abord ce M. Bonchamp, un notaire, n'est-ce pas? C'est lui, 
sans doute, qui rédigera le contrat. Puis ce M. de... Quel nom 
m'as-tu dit? 

— M. de Bruniquel. 

— Un Parisien échoué en province, n'est-ce pas? 

Elle demeura un instant songeuse. Un éclair passa dans ses yeux; 
ils reprirent bientôt leur expression accoutumée; elle continua : 

— Je cherchais dans mes souvenirs si je ne connaissais pas ce 
nom-là. Non, il ne me rappelle rien. Il y a si longtemps que je vis 
retirée du monde que j'aurais pu l'avoir oublié; mais plus je réflé- 
chis, plus je suis certaine de l'entendre pour la première fois. Il 
courtisait Edith? Bon. Il ne doit pas t'aimer : je me méfierai de lui. 

— Pourquoi? M. de Bruniquel ne peut me faire ni bien ni mal, 
à toi non plus. 

— C'est que je pense à ta naissance, interrompit vivement 
M'"® Dubois. Moi, personnellement, je n'ai rien à craindre. C'est 
pour toi seulement que j'ai peur. Tu me reproches quelquefois 
d'être un peu inquiète, cela tient aux préoccupations qui me hantent 
depuis la mort de ta pauvre mère. Je juge peut-être le monde très 
mal, mais je redoute ses coups de langue, ses méchancetés gra- 
tuites. Tu es jeune, beau, riche, il ne t'en faut pas tant pour sus- 
citer les jalousies des envieux. Quel est cet artiste, ton autre rival, 
sur lequel tu ne m'as donné que peu de détails? un Parisien aussi? 

— Oui , un musicien , qui a quitté l'harmonie pour la peinture, 
un fou prétentieux, incapable de nuire à d'autres qu'à lui-même. 

— Vers quelle époque habitait-il Paris? 

— Je ne sais au juste ; mais je me souviens, pour le lui avoir en- 
tendu répéter souvent, qu'il n'est à Montauban que depuis sept ou 
huit ans, tout au plus. Pourquoi cette curiosité? 

— Tu dis le mot. Simple affaire de curiosité. C'est notre habitude 
à nous autres provinciales. Veux-tu me conduire à ma chambre, je 
suis fatiguée. 



LE FILS DE CORALIE. 1^5 

La fatigue de M*"** Dubois ne devait pas être bien grande, car, 
lorsqu'elle se retrouva seule, elle passa deux heures à consulter des 
papiers qu'elle portait précieusement enfermés dans un sac de 
voyage. L'expression de son visage n'était plus la même. Il y avait 
en elle comme une détente morale. Elle examina soigneusement 
toutes ces pièces les unes après les autres. On eût dit qu'elle crai- 
gnait d'avoir oublié quelque détail. Ce travail terminé, elle s'ac- 
couda à la fenêtre et resta pensive, les yeux fixes, enfoncée en 
une réflexion amère. Un pli se creusait sur son front blanc. Elle 
ne contemplait ni les arbres du jardin, ni le ciel zébré de rouge, ni 
les montagnes bleuâtres du Quercy qui se découpaient nettement à 
l'horizon chaudement éclairé. C'était en elle que cette femme voyait. 
Sa vie contenait-elle donc un mystère, ou bien se ressouvenait-elle 
d'événemens cruels qui l'assombrissaient? Un observateur eût été 
frappé de la dureté de ce visage au repos. Ce n'était plus la femme 
qui causait avec Daniel. L'une était une brave fermière, gardant 
certaines allures de vie mondaine, douce, bonne, aimante, non sans 
fermeté; l'autre semblait être une créature combattue par des sen- 
timens contraires, plutôt mauvais que bons, et cherchant un ennemi 
invisible pour l'attaquer en face et le vaincre. 

Elle fut arrachée à ses rêveries par Daniel. Le dîner attendait. 
Elle mangea sans appétit, et parla peu. Plusieurs fois, elle regarda 
avec une sorte de crainte le grand cartel accroché au mur. 

— C'est à huit heures et demie que nous irons rue Corail? de- 
manda-t-elle à son neveu. 

— Oui. Te sens-tu trop fatiguée par le voyage? 

— ISonpas. Je voudrais qu'ils n'eussent pas beaucoup de monde. 
Tu sais que je suis une vraie sauvage, 

— Si je ne te connaissais pas, dit Daniel en riant, je croirais 
que tu as peur de cette visite bien simple. 

M'"* Dubois se troubla un peu; mais elle répliqua vivement : 

— Peur? Tu exagères. J'aurais souhaité qu'Edith fût seule avec 
ses parens; voilà tout. Les autres vont m'examiner comme une 
bête curieuse. 11 n'est pas jusqu'à mon costume qui ne risque de 
faire rire quelques-uns. Si tu veux, nous irons de bonne heure. Je 
n'aime pas les entrées solennelles. 

Solennelles était bien le mot. Toute la ville savait que la visite 
oflicielle de M'"« Dubois aurait lieu le soir même. Ce sont de petits 
événemens en province. La réserve même de la tante de Daniel exci- 
tait une curiosité qui faillit se trouver déjouée par Bon hamp. Il 
conseilla à son ami Godefroy de ne recevoir personne ; mais il était 
bien difïicile de fermer sa porte en une circonstance pareille. Du 
moins, il n'y avait que la famille lorsque M""" Dubois parut. Ces pre- 

TOME \\\u — 1879. 10 



i!i6 REVUE DES DELX MONDES. 

mières entrevues ont toujours de la froideur. Il faut que chacun y 
mette un peu du sien, sans quoi la timidité des uns et des autres 
établit comme un mur entre des gens destinés pourtant à s'aimer 
plus tard. Avez-vous remarqué qu'il y a dans cette froideur je ne 
sais quelle hostilité inavouée? Pendant les dix premières minutes, 
on a l'air de se mesurer des yeux comme des ennemis. Heureuse- 
ment le mur fut bientôt renversé. Lorsqu'on annonça M'"'^ Dubois 
et Daniel, Edith vint droit à eux, le sourire aux lèvres. 

— Bonjour, ma tante, dit-elle. Voulez-vous me permettre de vous 
embrasser? Vous êtes un peu à moi, puisque vous êtes à Daniel. 

M""^ Dubois ne devait pas être bien facile à émouvoir. Pourtant 
deux grosses larmes coulèrent sur son visage pâle ; elle serra étroi- 
tement Edith dans ses bras en murmurant : 

— Soyez bénie, vous qu'il aime,... et qui l'aimez! 

Césarine n'y tint plus : l'entrevue commençait d'une façon tou- 
chante; elle était conquise. 

— Ma foi, chère madame, moi je dis toujours carrément ce que 
je pense. Vous êtes bien jolie, savez-vous? et bonne, ce qui ne gâte 
rien. Puisque ces enfans se marient, nous aurons l'occasion de 
nous voir souvent : nous ferons une paire d'amies, si vous voulez. 

La glace était rompue. Godefroy déploya toutes ses grâces. 11 
offrit son bras à M'"^ Dubois, et tous descendirent au jardin. La 
tante de Daniel reprenait peu à peu son assurance ; le trouble 
du premier instant disparaissait ; elle redevenait une créature 
simple, naturelle, se laissant aller au charme d'une conversation 
intime. Bonchamp l'observait. Il estima que les allures s'accordaient 
mal avec le costume. Cette femme, si distinguée par la tenue et 
l'esprit, ne tenait en rien de la paysanne. Le notaire aimait assez 
juger les gens d'après leurs œuvres. C'était M'"* Dubois qui avait 
élevé Daniel : ce que le jeune homme était devenu, il le devait à sa 
tante. Or, de même qu'un mauvais jardinier ne saura jamais enter 
de greffes vigoureuses, une créature malhonnête ou simplement 
ordinaire ne jettera pas de bonnes semences dans une âme hu- 
maine. Il l'écouta parler, la voix le frappa aussitôt; M'"^ Dubois 
racontait à ses hôtes quelle vie retirée elle menait à Vic-sur-Cère, 
quels y étaient ses soins et ses occupations. Que cette femme eût 
connu d'autres temps plus agités, Bonchamp n'en doutait pas : il 
devinait sous ce calme un grand apaisement. En lui-même, il riait 
de la naïveté de Godefroy, qui croyait bonnement que la tante de sa 
fille serait une grosse campagnarde, bien commune, et n'ayant 
guère fréquenté que les bestiaux qui l'enrichissaient. 

Daniel et Edith marchaient devant : M'"* Dubois ralentit le pas, et 
parla de Daniel. Elle raconta l'existence presque austère de ce jeune 
homme aussi épris de son labeur que s'il eût été pauvre. Elle dit 



LE FILS DE CORALIE. 147 

cette vie courte et bien remplie, toujours dans le droit chemin, 
depuis ses années de collège jusqu'à l'entrée à l'École. Cette femme 
d'apparence si énergique avait des larmes dans les yeux en rap- 
pelant la glorieuse conduite de Daniel pendant la guerre de 1870. 
II sortait de l'Kcole sous-lieutenant d'artillerie. Enfermé comme les 
autres sons Metz, il refusa d'être prisonnier sur parole, s'évada, 
fit partie de l'armée de la Loire, mérita d'être mis deux fois à 
l'ordre du jour et enfin gagna la croix à Beaune-la-Rolande. Lors- 
qu'elle lit allusion à ce bout de ruban rouge, sa voix s'amollit: on 
eût dit que ces mots « Légion d'honneur »> exprimaient pour elle 
quelque chose de particulièrement grand. Évidemment, M'"* Dubois 
s'abandonnait sans réserve à son émotion; cette émotion disparut 
subitement lorsque Godefroy lui demanda depuis combien de temps 
elle était veuve. Elle semblait éviter de parler d'elle, et mettre tout 
son bonheur à parler de son neveu. En somme, elle plut non-seule- 
ment à Godefroy et à Gésarine, mais encore à Bonchamp, conquête 
plus difficile. Malheureusement l'intimité fut troublée par l'arrivée 
de deux ou trois personnes. C'étaient des habitués de la maison qui 
remarquèrent avec un malin sourire l'absence de Claude et de Bru- 
niquel, les deux rivaux éconduits. Vers dit heures, il y eut encore 
d'autres visites; et je mentirais à la vérité en disant que M"" Le- 
cerf. M'"' Patalin, et quelques autres curieuses eurent la discrétion 
de ne pas venir ce soir-là. 

On était naturellement porté à l'indulgence envers une femme 
si riche. L'indulgence devint de l'admiration quand on vit cette 
fameuse tante millionnaire. M™* Dubois était réellement belle ; son 
teint éclatant ressortait aux lumières, de même qu'un tableau de 
maître bien placé dans son jour; elle sentit son succès et s'enhardit, 
ses magnifiques yeux verts étincelaient. Elle semblait heureuse 
d'être regardée, elle qui disait quelques heures auparavant à son 
neveu combien le monde l'elTrayait. Il n'y eut pas même une voix 
discordante au milieu de ce concert d'éloges chuchotes tout bas. 
Le receveur de l'enregistrement (le même qui avait chanté Edith : 
A Elle!!!} déclara, avec un soupir profond, que cette femme 
« tenait de l'ange ou du démon. » Les receveurs de l'enregistre- 
ment qui font des vers en sont encore aux comparaisons de 1830. 
Personne n'aurait cru vraiment qu'une soirée si bien commencée 
finirait mal; de fait, on ne pouvait prévoir l'incident fâcheux qui 
se produisit. 

M. de Bruniquel s' '^tait promis de rester chez lui. Il souffrait, non 
dans son orgueil, mais dans son amour. En vérité, ceux-là sont 
bien mal épris qui nieitent de la vanité dans leur passion. Il aimait 
Edith, et se sentait malheureux à la pensée qu'il la perdait pour 
toujours. Néanmoins, en y réfléchissant, il comprit qu'il ne pouvait 



l/i8 REVUE DES DEUX MONDES. 

commettre pire maladresse que de se cacher. Le monde soupçon- 
nait sans doute son amour pour Edith; mais aucune preuve n'exis- 
tait. Cette preuve, n'était-ce pas la donner que de sembler fuir la 
famille Godefroy? Il fut partagé, toute la journée durant, entre ces 
deux sentimens contraires. Tantôt il décidait qu'il irait, tantôt qu'il 
n'irait pas. Le combat continua pendant une partie de la soirée; 
enfin, vers dix heures, il s'habilla pour courir rue Corail. Il s'imagi- 
nait n'être qu'habile, et se démontrait à lui-même qu'il agissait ainsi 
pour dérouter les soupçons ; au fond, il ne résistait pas au désir de 
revoir encore celle qu'il aimait. 

Ce fut une entrée à sensation. Quand le valet de chambre jeta le 
nom de M. de Bruniquel à la porte du salon, il y eut quelques petits 
chuchotemens étouffés par la curiosité : quelle serait l'attitude du 
gentilhomme? Mais presque aussitôt on entendit un grand cri, et 
l'on vit Godefroy se précipiter. M™** Dubois venait de se trouver mal î 

Ces incidens produisent toujours des effets curieux à étudier. 
Les plarens ou les amis de la femme qui s'évanouit s'inquiètent, 
s'empressent et demandent du secours; celui-ci propose des sels 
anglais, celui-là de l'eau fraîche; les indiiïérens s'interrogent avec 
un intérêt simulé : « La pauvre femme! Qu'est-ce qui lui arrive? » 
ou bien cette phrase niaise : « Est-ce que ça la prend souvent? » 
Enfin il y a les égoïstes (ce sont les plus nombreux), maugréant tout 
bas contre la personne qui a le mauvais goût d'être malade et de 
troubler leur plaisir. Ces égoïstes firent ce soir-là ce qu'ils font 
toujours en pareil cas, ils s'empressèrent de s'esquiver. Trois 
ou quatre amis restèrent seuls. D'ailleurs, l'évanouissement de 
M'"* Dubois ne fut pas de longue durée; elle revint bientôt à elle 
et s'excusa de son mieux. Elle s'était sentie subitement très mal à 
l'aise, sans doute à cause de l'orage qui couvait. Ce ne serait rien; 
elle avait eu tort de sortir après les fatigues de son voyage, et une 
nuit de repos la remettrait mieux que tous les remèdes possibles. 
Godefroy voulait faire atteler pour la reconduire rue Ingres, elle re- 
fusa, alléguant au contraire le bien qu'elle retirerait de la marche. 

Quelqu'un assistait à cette scène comme frappé de stupeur : 
M. de Bruniquel. En apprenant que la tante de Daniel se trouvait 
mal, il l'avait regardée, et le visage de cette femme lui rappelait 
la créature dont il parlait la veille à Césarine. Il existait une singu- 
lière ressemblance entre M'"* Dubois et cette Coralie, la fille qui avait 
consommé sa ruine. Tout d'abord, il crut à un simple rapport 
entre deux physionomies distinctes, puis, quand elle prit la pa- 
role pour s'excuser, il s'émut en entendant cette voix dont le timbre 
d'or vibrait encore dans son souvenir. Le gentilhomme croyait rê- 
ver. 11 examina de nouveau et plus attentivement M'"* Dubois pendant 
qu'elle faisait ses adieux à la famille Godefroy; c'était bien ce front 



LE FILS DE CORALIE. Mi9 

bas de la courtisane , ces mômes lèvres rouges et sensuelles, ces 
mêmes yeux verts si étranges. 11 n'eût pas hésité à reconnaître aussi- 
tôt Goralie, bien qu'il l'eût quittée depuis douze ans, si la femme 
qu'il voyait en face de lui n'avait pas été brune. Goralie était blonde, 
de ce blond fauve, tirant sur le roux, qu'aiïectionnait Véronèse. Et 
comment admettre d'ailleurs qu'il pût y avoir le moindre rapport 
entre la tante du capitaine et une fille célèbre dans la galanterie pa- 
risienne? Il salua M'"" Dubois quand celle-ci se retira au bras de 
son neveu; elle le regarda sans le moindre trouble et ne fit aucune 
attention à lui. 

Dès qu'elle eut disparu, chacun se mit à chanter ses louanges. 
Césarine devenait lyrique pour célébrer sa distinction; Godefroy 
vantait son aménité, sa noble tendresse pour son neveu, Bonchamp 
l'élévation de son caractère. Il l'avait écoutée avec attention ; ce n'é- 
tait certes pas une femme ordinaire. Geux des amis qui demeuraient 
firent chorus. Edith, elle, ne disait rien ; mais il était aisé de voir 
que sa future tante lui plaisait infii)iment. 

La soirée ne pouvait plus se prolonger longtemps après un inci- 
dent pareil. Les habitués du salon de la rue Gorail se retirèrent les 
uns après les autres, non sans remarquer l'air préoccupé de Bruni- 
quel. Gelui-ci était plus que préoccupé en effet. Des idées extraordi- 
naires s'agitaient dans son cerveau. Au lieu de rentrer directement 
chez lui, il alluma un cigare et se promena 1^ long des boulevards 
qui entourent la ville. 11 ne pouvait chasser de son esprit la pensée 
de cette ressemblance. Si c'était une simple coïncidence, elle tou- 
chait au miracle. Ëtait-il même possible que deux créatures hu- 
maines pussent être si pareilles Tune à l'autre? Le visage et la voix 
lui rappelaient Goralie à s'y méprendre. Et cependant plus il réilé- 
chissait, plus il devait croire à un caprice de la nature. 

D'abord il était impossible, absolument impossible, que Goralie eût 
un neveu aussi bien posé dans le monde, puis des quelques paroles 
dites chez M. Godefroy, il ressortait que l'on connaissait l'origine 
de M'"* Dubois. G'était la veuve d'un industriel qui vivait retirée dans 
ses propriétés, au fond du Gantai. Il existait une autre preuve dont 
M. de Bruniquel pouvait seul apprécier l'importance : c'est que 
M'"* Dubois paraissait plus jeune que ne l'était Goralie douze ans 
auparavant. On ne sait jamais bien au juste l'âge de ces héroïnes de 
la galanterie; elles ont tant d'intérêt à le cacher! Gependant Gora- 
lie, à son idée, devait déjà dépasser de beaucoup la trentaine en 
1863; elle aurait donc en 1875 au moins quarante-cinq ans, et x\r"''Du- 
bois paraissait trente-huit ans au plus. Il est vrai que certaines 
femmes ont l'art de ne jamais vieillir. M. de Bruniquel évoqua tous 
les souvenirs de sa vie d'autrefois; son passé ressuscita. Il revit la 
belle créature si puissamment séductrice dont il s'était naguère ar- 



150 REVUE DES ©EUX MONDES. 

demment épris. Une liaison pleine de chocs et de secousses comme 
celle-là ne s'efface pas aisément de la mémoire. Qu'il était loin le 
temps où la fille apparaissait presque nue, les épaules frisson- 
nantes, dans une avant-scène, un soir de première représentation! 
On citait les mots de Goralie. Plus d'une de ses répliques était 
restée célèbre. Quel rapport pouvait-il exister entre la courtisane 
hardie, aux propos libres, aux lèvres rouges, à l'allure provocante, 
au rire endiablé, et cette fermière auvergnate? Les yeux se ressem- 
blaient, mais sans que ce fut le même regard ; les visages étaient 
pareils, mais avec une expression différente ; enfin Goralie était 
blonde, et la tante de Daniel était brune. 

La pensée de M. de Bruniquel fit un retour sur elle-même ; il s'était 
consciencieusement prouvé que ses yeux s'abusaient, que son sou- 
venir se trompait, et voici que, semblable à un filet de lumière 
glissant par la fente d'une porte, une espérance lointaine entrait 
dans son cœur. Si cependant l'invraisemblable était vrai, si l'im- 
possible était possible, — si Goralie et M'"* Dubois n'étaient qu'une 
seule et même personne? L'intelligence de M. de Bruniquel venait 
de plaider le pour; son désir allait plaider le contre. Il se mit à ré- 
torquer logiquement tous ses argumens les uns après les autres. 
D'abord, des cheveux blonds se changent aisément en cheveux noirs. 
C'était même une preuve de plus établissant le déguisement cherché 
par la courtisane. Que M""^ Dubois parût plus jeune que ne l'eût été 
Goralie, cela s'expliquait encore. La vie de ces malheureuses est un 
enfer : leurs années peuvent compter double. L'existence calme, 
paisible, menée pendant douze ans dans une retraite provinciale, 
refait vite une santé et donne une seconde jeunesse. Il découlait 
aussi de ce raisonnement que Goralie s'était sans doute modifiée de 
toutes les façons. Rien d'étonnant alors dans les discordances re- 
marquées par M. de Bruniquel. Le propos libre, l'allure provocante, 
le rire endiablé se perdent vite; une campagnarde ne garde ni les 
mêmes goûts, ni les mêmes habitudes qu'une Parisienne. Tout 
s'enchaînait donc : Goralie a une sœur et un neveu ; un beau 
jour, lassée, dégoûtée de Paris , elle réalise ses honteuses écono- 
mies et se retire en famille , au fond de la province , pour y faire 
peau neuve. M. de Bruniquel se rappelait que, dans ce qu'on ap- 
pelle le monde de la galanterie, Goralie passait pour riche. 

A mesure qu'il raisonnait en ce sens-là, le gentilhomme décou- 
vrait des argumens nouveaux. Le costume adopté par M'"^ Dubois ne 
prouvait-il pas son désir de dérouter un commencement de soup- 
çon? Deux faits arguaient bien plus encore en faveur de cette thèse. 
Si Goralie avait su le retrouver à Montauban , certes elle se serait 
bien gardée d'y paraître; or douze ans auparavant, M. de Bruni- 
quel s'appelait M. de Montjoye ; à supposer que M'"« Dubois eût 



LE FILS DE CORALIE. 151 

pris des renseignemens sur le^^ gens qu'elle renconlrerait dans la 
maisun Godefroy, elle n'aurait pas reconnu le nom de son ancien 
amant; enfin, si elle s'était évanouie, une heure avant, à l'entrée 
de Bruniquel, c'est que le passé se dressait subitement devant elle; 
c'est que, lui, le rival éconduit, dirait au père d'Édilh : — « Cette 
femme n'est pas M""® Dubois; elle s'appelle Coralie ; c'est une fille 
qui a ramassé sa fortune dans la boue; il lui a pris fantaisie de do- 
ter richement son neveu, soit qu'elle veuille avoir une vraie famille 
bourgeoise et bien posée, soit qu'elle aime réellement le fils de sa 
sœur! » Ce n'était plus seulement un filet de clarté qui passait par 
la fente, mais bien un flot de lumière 1 

Une folle espérance entrait dans le cœur de Bruniquel. S'il ne se 
trompait pas, le mariage d'Edith devenait impossible. Malgré la ja- 
lousie née de son amour, il était sûr que Daniel ignorait l'origine 
de sa fortune. Il tenait son rival pour un parfait galant homme. Mais 
qu'il eût ou non de l'honneur, il ne pouvait plus épouser M"* Gode- 
froy. On ne donne pas sa fille au neveu riche d'une coquine fameuse 
telle que Coralie. Cela ne se discutait même pas; Daniel renoncerait 
à sa fortune infâme qu'il n'en resterait pas moins entaché. Donc on 
rompait le mariage. Il s'ensuivait un scandale; Edith compromise 
devenait « difficile à placer^ » comme on dit dans le trivial langage 
de certaines bonnes gens. M. de Bruniquel faisait sa demande, et 
il ne doutait pas qu'elle ne fût sur-le-champ agréée. Il allait donc 
reconquérir Edith ! Le gentilhomme se raccrochait à ce bonheur 
inattendu; aimer ardemment une femme, la perdre et la retrouver, 
quel rêve ! 

Pour que ce rêve se réalisât, M. de Bruniquel devait tout d'abord 
être bien fixé sur l'identité de M'"^ Dubois. Ce n'est pas tout de 
soupçonner, il faut encore prouver. Il voulut un moment partir pour 
Paris, afin d'y recueillir tous les renseignemens nécessaires; mais 
il réfléchit que mieux valait ne pas quitter la place. On n'a pas 
mené longtemps l'existence parisienne sans conserver après sa re- 
traite beaucoup d'amis sur le boulevard et dans les cercles. Il écri- 
rait à l'un de ces amis pour savoir ce qu'était devenue Coralie. Si 
celle-ci n'habitait plus Paris, il n'avait plus qu'à calculer si la dis- 
parition de Coralie du monde galant coïncidait avec l'arrivée de 
M'"* Dubois en Auvergne. 

Cette résolution prise, M. de Bruniquel rentra chez lui, se coucha 
et s'endormit du sommeil du juste, le cœur apaisé et la conscience 
en repos. En somme, il remplissait un devoir en éclairant M. Gode- 
froy sur la famille de son futur gendre; tout galant homme en au- 
rait fait autant. Il se trouvait, par surcroît, qu'il se rendait service 
à lui-même ; c'était un hasard heureux, voilà tout, et il eût été trop 
sot de ne pas en profiter. Il aurait averti M. Godefroy même s'il 



152 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'avait pas été épiis d'Edith; à plus forte raison n'hésitait-il pas en 
servant à la fois les intérêts d'un ami et ceux de son amour. 

Pour inaugurer son nouveau plan de bataille, il demanda dès le 
lendemain des nouvelles de M'"^ Dubois en mettant sa carte rue 
Ingres. C'était un acte de bon goût, qui ne pouvait pas étonner d'un 
homme tel que lui. Aussitôt après il écrivit à l'un de .ses anciens 
compagnons de plaisir, en le priant de lui apprendre, courrier par 
courrier, si Goralie habitait encore Paris; en tout cas si l'on savait 
ce qu'elle était devenue et à quelle époque remontait l'éclipsé de 
cet astre de la galanterie. En même temps il envoyait son domes- 
tique à Vic-sur-Cère avec ordre de se renseigner sur M'"'" Dubois. Puis 
il attendit, se promettant bien de rester coi pendant deux jours. 

Il lui en coûta beaucoup de ne pas voir Edith. Mais il ne voulait 
rien compromettre. Coralic, — si c'était elle, — pouvait espérer 
n'avoir pas été reconnue; il importait de la rassurer; il ne fallut 
rien moins que son amour pour lui donner le courage de patienter. 
Vers le milieu de sa retraite volontaire, il reçut un petit mot de 
Godefroy l'invitant à dhier pour le lendemain soir. Il calcula que 
lorsqu'il reverrait M""' Dubois il serait fixé sur son compte. 

A mesure que l'heure approchait où il recueillerait les renseigne- 
mens sollicités, l'anxiété du gentilhomme devenait plus vive. Ses 
raisonnemens lui semblaient subitement absurdes. Confondre la 
tante d'un homme comme le capitaine Daniel avec une Coralie! Son 
amour pour Edith l'égarait, et lui faisait voir, comme on dit, des 
étoiles en plein jour. 11 se rappela un scanslale dont Paris s'était 
beaucoup occupé, une quinzaine d'années auparavant : il s'agissait 
également d'une ressemblance extraordinaire entre une drôlesse et 
une grande dame étrangère. 

Le valet de chambre et la réponse de Paris arrivèrent presque 
en même temps. Le domestique ne rapportait qu'une date. M™" Du- 
bois s'était installée à Vic-sur-Cère au printemps de iSQh. La lettre 
contenait plus de détails. Coralie disparaissait du monde galant peu 
de temps après sa rupture avec M. de Bruniquel, c'est-à-dire vers 
la fin de 1863. On se souvenait encore rue Drouot de la vente de 
son mobilier, qui produisit une grosse somme : la fille gardait ses 
diamans et ses bijoux. Elle comptait, paraît-il, se retirer en Italie et 
s'y marier. Tant de viveurs ruinés sont de l'avis de Vespasien sur 
l'odeur de l'argent ! Qu'était-elle devenue depuis cette époque? on 
ne savait; et, à vrai dire, personne ne s'en préoccupait. Paris est le 
grand oublieux. Il parle pendant deux ou trois jours de ceux qui 
s'en vont; au bout d'une semaine il n'en est plus question. 

— C'est elle 1 pensa M. de Bruniquel. 

En effet, les deux dates concordaient bien ensemble, sauf l'écart 
de quelques mois entre le départ de Paris et l'arrivée à Vie-sur- 



LE FILS DE CORALIE. 153 

Gère. Le gentilhomme résolut de mettre son plan à exécution. 
M. Godefroy lui en fournissait l'occasion en l'invitant à dîner pour 
le soir même. M. de Bruniquel aurait le temps d'étudier le terrain 
et de dresser ses batteries en conséquence. Il verrait les allures 
de M'"* Dubois; il pourrait observer ses mouvemens, surprendre 
peut-être un regard, un geste décelant l'angoisse de cette femme. 
Elle serait au supplice sans doute; comment admettre qu'elle as- 
sistât paisiblement à l'écroulement de toutes ses espérances? Dé- 
cidément il ne se montrerait pas ce jour-là encore, afin de ne ren- 
contrer l'ennemie qu'à l'heure du combat. D'ailleurs il reprenait 
confiance. Edith serait à lui : Godefroy verrait un sauveur en celui 
qui lui demanderait sa fille, compromise par un scandale pareil. 

Tous les intimes de la maison Godefroy étaient réunis à ce dîner 
de la rue Corail. Dans quelques familles de l'ancien Quercy, on 
soupe encore assez tard. M. de Bruniquel savait que telle était 
l'habitude de ses amis. Godefroy ne donnait pas, comme ses com- 
patriotes, de ces repas de Gamache où défilent trente plats de toute 
espèce. Il estimait que ces grandes mangeailles sont insupportables 
et disait fréquemment : « Un vrai dîner est celui où l'on vient pour 
manger peu, mais bien ; — pour causer bien, mais beaucoup. » 
Lorsque M. de Bruniquel entra dans le salon, presque tous les con- 
vives étaient au rendez-vous; dans un coin, près de la porte vitrée 
qui communiquait avec le jardin, il aperçut M'"^ Dubois dans son 
costume accoutumé, bien que tous, hommes et femmes, eussent 
la tenue de soirée. Elle souriait. Le gentilhomme la salua; elle 
répondit par une gracieuse incHnaison de tête et se remit à causer 
tranquillement avec M"'° Patalin, sa voisine. Il dit bonjour à tout le 
monde, expliquant sa retraite de deux jours par une indisposition 
subite; il feignait de ne pas s'occuper de M'"* Dubois; mais il ne la 
perdait pas de vue. Il ne fallut rien moins que l'apparition d'Edith 
pour l'arracher à son poste d'observateur acharné. 

Jamais elle n'avait été plus jolie. Le bonheur éclatait dans ses 
yeux. Quelle admirable légende, celle de la Galalhée antique! La 
jeune fille, dans sa chasteté première, ressemble à la statue taillée 
dans le marbre froid. Elle ne sait rien de la vie, rien de la passion. 
Le cœur est assoupi, les sens sommeillent; elle reste indifférente, 
immobile et glacée comme Galathée; l'amour vient et, d'un regard 
ou d'un baiser, ce Pygmalion anime la vierge et la statue. Depuis 
qu'elle aimait, Edith se sentait tout autre. Le ciel lui paraissait plus 
bleu, l'air plus doux, l'horizon plus large. Elle aurait voulu que 
tout le monde fût heureux comme elle, qui était si heureuse ! Sa vie 
commençait du jour où elle avait aimé. Elle gardait bien le souve- 
nir d'une petite fille qui vivait avant cette heure bénie, mais il lui 
semblait que ce n'était pas elle. Volontiers elle eût dit : — La 



15A RE7UE DES DEUX MONDES. 

pauvre î qu'elle devait s'ennuyer ! — Elle ne regardait Daniel 
qu'avec une tendresse et une reconnaissance infinies. Jamais passion 
plus chaste ne fit battre un cœur plus noble. Sa divine ignorance des 
choses concevait l'amour sans le comprendre. Mais, pour elle, c'était 
un sentiment bien élevé, presque sublime, celui qui la troublait si 
délicieusement. 

M. de Bruniquel souffrit en la voyant ainsi; il devinait la pro- 
fondeur de cet amour d'Edith; pour être métamorphosée ainsi, il 
fallait qu'elle adorât Daniel. Certes, il pourrait conquérir sa main; 
il n'obtiendrait jamais son cœur. Un instant il se demanda si par 
respect pour ce bonheur radieux il ne se tairait pas ; puis l'idée lui 
vint du rapprochement de cette vierge et de Goralie. S'il persista 
dans sa résolution, ce ne fut point par intérêt; non, vraiment, il 
oublia une minute sa propre cause pour ne plus songer qu'au devoir 
dicté par sa conscience. Il est des situations dans la vie où l'on n'a 
pas le droit d'hésiter. Sa pensée se reporta sur M"^^ Dubois, tou- 
jours aussi calme, aussi souriante. 

— Et c'est elle, j'en jurerais, pensa-t-il, pendant qu'on gagnait 
la salle à manger. Tout me le prouve d'ailleurs. Goralie est intel- 
ligente; elle a su habilement se transformer, voilà tout. 

Le hasard plaça M. de Bruniquel en face d'elle. Plusieurs fois 
leurs yeux se croisèrent, sans que le regard de M'"® Dubois trahît 
la moindre inquiétude. Elle ne paraissait ni troublée ni même un 
peu gênée. L'habitude du monde ne donne pas une telle assurance; 
M. de Bruniquel se demanda si vraiment la tante de Daniel espérait 
n'être pas reconnue. 

Cependant une place restait vide : celle de Claude Morisseau. On 
était accoutumé aux inexactitudes de l'artiste, et l'on ne prenait 
même plus la peine de l'attendre. Il arriverait quand il arriverait, 
voilà tout : on ne s'occupait jamais de lui. Tous les convives étaient 
montés d'ailleurs à ce diapason de gaîté où l'on ne songe plus qu'au 
plaisir immédiat. 

Un dîner bien servi, des mets excellens, une conversation alerte 
et vive , il n'est pas de plus fin régal pour des gens de bonne com- 
pagnie. M'^^ Dubois parlait, ni trop, ni trop peu : Bruniquel l'écou- 
tait avec un étonnement mêlé d'une réelle admiration. Quelle prodi- 
gieuse comédienne que cette femme! Et comme il fallait qu'elle fût 
habile et intelligente pour changer même son esprit! M"* Dubois 
était spirituelle, on le voyait de reste, mais ainsi que doit l'être une 
femme du monde. En vérité, elle ne rappelait guère par ce côté la 
Coralie hardie et licencieuse qui vivait dans le souvenir de M. de 
Bruniquel. Elle racontait quelques détails de sa vie d'Auvergne 
avec un certain bonheur d'expression, quand la porte s'ouvrit, et 
Claude Morisseau parut, dans toute sa gloire. 



LE FILS DE COR A LIE. 15b 

— Je suis en retard? ce n'est pas de ma faute: je viens de tra- 
vailler en forêt. 

Claude n'était pas l'homme des cérémonies : il portait un petit 
costume gris-clair, à peine propre, qui tranchait de bizarre façon 
sur les habits noirs et les robes décolletées. Gela produisit l'effet 
d'une fausse note dans un morceau bien orchestré. 11 appelait ces 
manques de tenue, en son jargon d'atelier, « molester le bourgeois, » 
Il eut lieu d'être content. Son entrée jeta le même froid qu'un cou- 
rant d'air pénétrant par une porte ouverte. Il ne s'en aperçut même 
pas, et alla très tranquillement s'asseoir à la place vide. Son voisin, 
un bonbourgois de Montauban, eut l'envie instinctive de s'écarter 
de lui comme d'un pestiféré. Heureusement la conversation devint 
presque aussitôt générale; on cessa de s'occuper du raté, qui mou- 
rait de faim et se hâtait de rattraper le temps perdu. 

Le diner s'acheva sans que Bruniquel eût engagé les premières 
hostilités. M'"« Dubois l'émerveillait. 11 n'aurait jamais cru que la 
possession de soi-même pût être aussi complète. Qu'elle se fût 
résignée à jouer la comédie pour dérouter les soupçons de son en- 
nemi, il l'admettait; mais qu'elle soutînt son rôle si longtemps, avec 
un talent si ferme, c'était plus que surprenant. Peut-être voulait-il 
se donner une vraie jouissance d'artiste en retardant ainsi l'heure 
de l'attaque. Puis, il était nécessaire, pour démasquer Coralie, qu'il 
dît certains mots, certaines phrases impossibles à prononcer devant 
une jeune fille. Mieux valait qu'Edith ne fût plus là. 

Les groupes se formèrent bientôt dans le salon pendant qu'on 
servait le café. Daniel souffrait de la contrainte imposée par tous ces 
étrangers : il entraîna sa fiancée au jardin, laissant Claude Moris- 
seau divaguer à son aise. Son malheureux voisin souffrait, lui aussi, 
comme Daniel ; mais non pour le même motif. Depuis le milieu du 
dîner, l'artiste entassait les unes sur les autres des théories tellement 
extravagantes que l'infortuné bourgeois sentait son cerveau éclater. 
Claude sautait de la peinture à la musique avec une souplesse de 
gymnasiarque ; si bien que l'autre ne comprenait jamais s'il était 
question d'un opéra ou d'un tableau ! La fin du repas ne le délivra 
point de ce supplice : Claude l'agrippa par le bouton de son habit et 
le retint prisonnier : 

— Voyez-vous, dit-il, j'ai dû renoncer pour un temps à la mu- 
sique. Ce n'est pas de ma faute ! Mais on me volait mes idées à 
la douzaine (il tournait le boulon de l'habit). Par exemple, j'arrive 
chez Gounod, je joue une mélodie... et je la retrouve un mois après 
dans Gullia. La même chose pour Ambroise Thomas ou Félicien 
David. Des voleure d'idées! oui monsieur, des voleurs d'idées 
(et il tournait de plus en plus le pauvre bouton)! Seulement j'ai 
une force : ma santé. Je les enterrerai tous, et vous aussi! Quel 



15o REVUE DES DEUX MONDES. 

âge avez-vous? quarante ans ? mais on vous en donnerait cinquante- 
cinq : vous êtes fini, mon pauvre homme, tandis que moi!., moi, 
je vivrai cent dix ans parce que je fais de l'hydrothérapie; et à cent 
dix ans, je serai célèbre ! 

Parlait-il sérieusement? Certes. Était-il fou? non pas. A force de 
vouloir prouver sa supériorité aux autres, ce pauvre être, exaspéré 
par son échec dans la vie, en arrivait à se convaincre de son 
immense génie. Il ne parlait pas, il décrétait, pour la plus grande 
joie de quelques-uns, et notamment de Bonchamp, qui ne se lassait 
jamais de le faire jaser. L'exposition de ses théories amena la fuite 
de la plupart des convives, qui se retirèrent dans un coin du salon. 
M*'' Dubois, assise près de la porte vitrée, s'éventait doucement : 
Bruniquel guettait une occasion pour commencer la bataille. Elle 
lui fut oflerte par Godefroy, qui proposa à la tante de Daniel de se 
promener dans le jardin. 

— Merci, dit-elle ; même en été je crains l'air du soir. 

— C'est une sage prudence, répliqua Bruniquel. Avec vos robes 
de gaze, mesdames, vous ne vous méfiez pas assez. Il est vrai que 
le Seigneur Dieu vous a bâties bien plus solidement que nous. J'ai 
vu des femmes décolletées risquer vingt fois la mort en souriant; 
des femmes du monde, s'entend, car pour les autres il est des 
grâces d'état. 

— L'endurcissement du vice ! prononça gravement l'antiquaire. 

— Oh! le vice ne durcit pas la peau. J'ai connu pour ma part 
une demoiselle très jolie, qui, après un bal échevelé, se plongeait 
dans un bain d'eau glacée. Cette bonne Coralie ! Je l'ai bien aimée ! 

Bruniquel la regardait en face. Elle ne fit pas un mouvement; 
aucun geste ne trahit son émotion; mais son œil vert s'éclaira d'une 
lueur fauve. Elle releva la tête comme le soldat à l'approche de 
l'ennemi. Césarine parut en ce moment, tenant Edith par le bras. 

— Tu auras le temps de te promener avec ton mari ; tu peux 
bien quitter ton fiancé pendant un quart d'heure. J'ai besoin de 
toi pour servir le café. 

La jeune fille sourit à Daniel; cela signifiait: « Vous voyez, ce 
n'est pas moi qui vous quitte; mais on m'enlève. » 11 s'assit auprès 
de sa tante. 

— Qu'est-ce que c'est que cette Coralie dont vous parliez, mon- 
sieur? demanda M'"^ Dubois très froidement. 

Le gentilhomme jeta un coup d'œil à droite et à gauche; puis : 

— M"* Edith n'est pas là, je peux continuer. Coralie a été l'une des 
grandes passions de ma vie. Oh ! mon Dieu, je ne m'en cache point. 
Tout homme, à une heure donnée, peut faire et fera une bêtise. 
Elle appartenait à la grande famille des Manon Lescaut, mais des 
Manon Lescaut qui ont réussi. Ses mots défrayaient les petits jour- 



LE FILS DE CORALIE. 1 57 

naux parisiens; on décrivait ses toilettes; ses diamans étaient cé- 
lèbres; en un mot, une cocotte. 

— Une courtisane, dit Godefroy ; je préfère courtisane, c'est plus 
distingué. Et vous avez aimé une de ces filles-là? Gela m'étonne de 

votre part. 

— Je connais peu la vie de Paris, répliqua Daniel, mais je suis 
de l'avis de M. Godefroy. L'amour est un sentiment divin qui s'ac- 
commode mal des misères humaines; qu'on ait un caprice pour l'une 
de ces femmes, soit; mais de l'amour... je proteste. 

M'"" Dubois pâlit. Elle cacha une seconde son visage derrière son 
éventail; quand elle le ferma, négligemment, la pâleur avait dis- 
paru : elle souriait. 

— Vous en parlez bien à votre aise, continua Bruniquel. On voit, 
capitaine, que vous n'avez jamais approché l'une de ces puissantes 
séductrices. Leur amour, c'est la robe de JNessus. J'en parle sciem- 
ment. J'ai adoré Goralie pendant quatre mois, soit : quatre cent 
mille flancs. 

L'énormité du chiffre stupéfia Godefroy; il se leva tout scandalisé: 

— Cent mille francs par mois! Elle allait bien, la gaillarde! Mais 
que faisait-elle donc de votre argent? Des petits cailloux? 

— Non pas : des rentes. 

— Des rentes? Je croyais qu'elles finissaient toutes à l'hôpital. 

— C'est le vieux jeu. Aujourd'hui les Coralies font fortune. Elles 
économisent pour l'avenir. Au besoin les fourmis emprunteraient 
de l'argent à ces cigales corrigées par La Fontaine. Je les aimais 
mieux autrefois. Leur jeunesse disparue, elles disparaissaient elles 
aussi. Aspasie devenait ouvreuse de loges, et Laïs marchande des 
quatre saisons. Maintenant elles ont maison de ville et maison des 
champs, un compte courant à la Banque et des actions de chemin 
de for. Elles vieillissent tout doucement sans se presser, et, un beau 
jour, elles marient leur fils ou leur neveu dans une bonne famille. 

M'"^ Dubois écoutait avec une attention ardente. A demi soulevée, 
les lèvres frémissantes, elle regardait M. de Bruniquel bien en face. 
Sa prudence accoutumée la trahissait. Elle oubliait son rôle. Ainsi 
qu'une actrice lassée, elle déposait le masqua menteur. La fille 
prête à la lutte reparaissait sous la bourgeoise apaisée. Bruniquel 
soutint sans se troubler l'éclat de ce reg ird fulgurant. Après tout, 
il remplissait un devoir de galant homme, car c'était bien GoraHe, 
il en était sûr; elle venait d'ajouter une preuve de plus aux preuves 
qu'il possédait déjà. La vie a des cruautés implacables : ce fut Daniel 
qui porta le dernier coup. 

— Riches ou pauvres, elles n'en finissent pas moins méprisées. 
N'est-il pas vrai, ma tante? Et je ne sais vraiment pas si elles mé- 
ritent autre chose : mépris d'autant plus grand qu'elles l'ont plus 



158 REVUE DES DEUX MŒ>JDES. 

audacieusement bravé. M. de Bruniquel a raison. Elles feraient 
mieux de disparaître en pleine jeunesse, laissant à quelques-uns le 
souvenir de leur beauté. L'expiation involontaire pourrait leur mé- 
riter le pardon; mais la courtisane vieille et riche... quelle honte- 
et quel dégoût! 

C'en était trop. Le visage de M'"* Dubois trahit une douleur atroce. 
Laï figure livide, les traits décomposés, les yeux hagards, elle épou- 
vanta Gésarine. 

— Vous souffrez, chère madame? demanda-t-elle. 

— Moi! 

Douleur, haine, colère, désespoir, audace : elle mit tout en ce 
mot, dernier défi jeté par elle à celui qui la condamnait à un tel 
supplice. Elle aurait peut-être supporté la prolongation de son 
épreuve épouvantable; mais elle pliait sous l'anathème lancé par 
l'être qu'elle adorait. Il était impossible que ce drame intime ne fût 
pas soupçonné. Chaque coup porté blessait trop profondément. Heu- 
reusement un incident détourna tout à coup l'attention. Assis au 
piano, Claude attaquait les premières notes de la Damnation de 
Faust, l'une des plus merveilleuses pages musicales qui existent : 
Berlioz s'est inspiré du fameux hymne , la Marche hongroise. 
D'abord un appel de trompettes aigu et prolongé : puis soudain 
un chant joyeux et martial, répété deux fois, soutenu par des modu- 
lations qui montent, descendent, reviennent au grave, pour aboutir 
au même chant triomphal et guerrier qui reparaît sous toutes ses 
fornies. Cependant les trompettes deviennent plus graves ; l'esprit 
de l'auditeur conçoit le décor du drame : une vaste plaine couverte 
de neige, bordée de forêts sombres et désolées par l'âpre hiver. La 
colonne des patriotes s'avance ; les pas deviennent plus sonores ; la 
sainte émotion croît dans ces cœurs résolus; les plus jeunes se 
mettent à parler gaîment de la bataille prochaine. Les commande- 
mens des chefs volent de rang en rang, et les mots d'ordre s'échan- 
gent; puis, à travers ces bruissemens tantôt graves, tantôt joyeux, 
le chant primitif se mêle sur un mode plus doux. C'est alors 
qu'éclatent les notes sinistres, au loin le canon tonne; pour la qua- 
trième fois, le même chant recommence, cette fois cuivré, grima- 
çant, aftolé; perdu au milieu d'une marée montante de sons qui se 
mêlent, s'enchevêtrent et résonnent, perdus dans des roulemens 
de tambours, comme des sanglots dans des éclats de rire. 

Tous écoutaient. Seule, Coralie n'entendait que sa pensée. Deux 
fois elle se tourna du côté de Bruniquel; deux fois elle hésita. Enfin, 
frissonnante, les yeux pleins d'éclairs, elle se pencha vers lui, et, 
d'une voix brève : 

— Ce soir... chez toi! dit-elle. 

AlBERt DeLPIT. 



LA 



MUSIQUE EN ALLEMAGNE 



L'exposition universelle de 1878 aura permis de constater, une 
fois de plus, la supériorité de la France pour tout ce qui a trait aux 
arts du dessin. Dans cette lutte courtoise à laquelle nous avions 
convié tous les peuples, ce sont encore nos peintres, nos architectes 
et surtout nos sculpteurs qui remportent le prix. Excepté chez 
quelques nations de l'extrême Orient, les industries qui confinent à 
l'art copient, pour la plupart, les créations de nos principaux fa- 
bricans et ne trouvent de vie qu'à les imiter. L'Allemagne, qui d'a- 
bord avait refusé cette occasion de rapprochemens entre elle et 
nous, s'est depuis ravisée et nous a envoyé un choix des œuvres 
les plus remarquables de ses artistes contemporains. Grâce au talent 
de 5l\L Menzel, Knauss, Piloty, Leibl, André et Oswald Achenbach, 
grâce aussi à l'heureux aménagement de la salle qu'ils occupaient, 
il est permis de dire que l'art allemand a tenu honorablement sa 
place au Champ de Mars. Mais le succès de l'Allemagne eût été 
plus marque, s'il lui avait été possible^de montrer l'ensemble des res- 
sources dont dispose chez elle la musique, qui, pour la première 
fois, avait été associée à cette grande fête du travail humain. 

La supériorité que nous avons dans les arts du dessin, nos voisins 
en effet la possèdent pour la musique. Tout ce qui y touche les in- 
téresse. Elle est pour eux, par excellence, un art national, et les 
travaux mêmes dont elle est l'objet montrent quelle part elle a dans 
leur vie et leurs préoccupations. Les théories esthétiques de leurs 
philosophes ont surtout en vue la musique. Après Mattheson, For- 
kel et Schubart, c'est F. Hand et Thibaut qui essaient d'en analyser 
les principes ou d'en tracer les lois; c'est Hegel qui les expose, 
assez arbitrairement du reste, dans ses cours professés à Berlin, 
dont Mendelssohn fut un des auditeurs assidus; récemment enfin, 
c'est le professem- viennois Han.slick qui, cherchant à réagir contre 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'enlhousiasme de commande et les sentimentales divagations de 
certains critiques, s'attache à démontrer que, réduite au simple 
élément du mouvement mélodique, la musique occupe encore un 
domaine assez vaste et assez riche. En l'étudiant à son tour au point 
de vue physiologique, un des savans dont l'Allemagne s'honore le 
plus justement, Helmholtz, laisse comme involontairement païaître, 
derrière la précision voulue du langage scientifique, une âme ou- 
verte à ses beautés les plus élevées. La musique est goûtée par des 
poètes tels que Schiller et Goethe, et des créations comme le Violon 
de Crémone ou les pages émues sur X^Don Juan de Mozart montrent 
assez à quel point un Hoffmann en savourait le charme. 

A côté des philosophes, des savans et des écrivains, on voit des 
compositeurs : Weber, Mendelssohn, Schumann et Hiller entre 
autres, s'appliquer, avec l'autorité qui leur appartient, à servir en- 
core de leur plume l'art dans lequel ils s'illustrent par leurs œuvres. 
Sans parler des travaux concernant l'histoire générale de la mu- 
sique, de consciencieuses monographies, parues dans ces derniers 
temps, ont mis en pleine lumière les époques et les hommes 
les plus célèbres. Les biographies de Bach par Spitta, de Hândel 
par Ghrysander, de Haydn par Pohl, de Mozart par Otto Jahn, de 
Beethoven par Thayer, de Weber par son fils Max de Weber, etc., 
sont des études définitives que le public français aurait intérêt 
à connaître. La publication et la révision des textes de tous les 
maîtres classiques de l'Allemagne ont été également l'objet de soins 
attentifs, et, parmi les nombreux témoignages de ce culte respec- 
tueux, il convient de citer en première ligne cette magnifique édi- 
tion des œuvres de Bach, qui comprend déjà vingt-cinq volumes, 
véritable monument élevé en l'honneur de ce fécond et prodigieux 
génie. Par leur luxe , par la supériorité de leur gravure sur tous 
les travaux du même genre, par leur correction ou leur bon mar- 
ché, ces publications forment une des spécialités les plus renom- 
mées de la typographie allemande. Dans toutes les grandes villes, 
à'Leipzig en particulier, il se fait, dans cette seule branche de la 
librairie, un mouvement d'affaires considérable, et certains éditeurs 
sont connus du monde entier pour l'importance de leurs entre- 
prises et l'étendue de leurs relations. 

A ne le considérer que dans ses abords et ses dépendances, on 
peut déjà juger ce qu'est en Allemagne ce vaste domaine de la mu- 
sique. H nous a paru qu'il y aurait quelque intérêt à y pénétrer et 
à'passer successivement en revue les diverses manifestations de 
cette activité musicale. Cet examen nous procurera l'occasion natu- 
relle de plus d'un retour sur nous-mêmes et permettra de signaler 
plus nettement ainsi les progrès que nous aurions à faire et les in- 
novations qu'il semblerait utile de voir acclimater chez nous. 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 161 



I. 



Le théâtre, en Allemagne, ofTre au voyageur une précieuse res- 
source pour l'emploi de ses soirées. Il y peut trouver, sans grande 
dépense et sans fatij^ue, sur la scène ou même dans la salle, le sujet 
d'intéressantes et faciles observations. D'abord les représentations 
n'ont point cette longueur qui en écarte souvent chez nous les 
hommes d'étude; elles commencent tôt, et à dix heures, au plus 
tard, elles sont terminées. Dans les petites résidences, des trains 
spéciaux permettent aux spectateurs venus des localités voisines de 
regagner leurs foyers le soir même. La simplicité des toilettes et 
des habitudes favorise singulièrement aussi la fréquentation du 
thécâtre. On s'y rend sans apprêt, en tenue de ville; des jeunes filles 
y viennent sous la conduite d'amis ou même seules, et leurs ser- 
vantes les attendent à la sortie. Les salles de spectacle répondent 
à cette simplicité. Jusqu'à ces derniers temps, c'étaient des édifices 
de modeste apparence, d'un éclairage douteux et sans grand luxe 
à l'intérieur. Les constructions récentes et plus ornées, telles que 
l'Opéra de Vienne et celui de Dresde, sont loin cependant de pré- 
tendre rivaliser avec les dorures et les magnificences de notre 
grand Opéra. La mise en scène des thécâtres allemands est d'ailleurs 
convenable, et de grands progrès ont été réalisés depuis quelques 
années sous ce rapport. Avant la guerre de 1870, pour toutes les 
œuvres importantes qu'on avait à y monter, on devait recourir 
au talent de nos décorateurs parisiens; on trouve maintenant 
à Vienne, à Berlin, à Dresde, à Munich, à Cobourg, des praticiens 
qui, sans avoir un goût aussi sûr et une aussi complète entente 
de leur art, possèdent cependant une habileté réelle et se sont 
acquis une juste réputation. 

Si tous ces élémens accessoires d'une représentation théâtrale 
n'ont pas de l'autre côté de la frontière l'importance et la valeur 
qu'on leur attribue chez nous, en revanche sur les grandes scènes 
de l'Allemagne l'interprétation des chefs-d'œuvre des maîtres est 
l'objet du soin le plus louable. Elle offre un légitime intérêt à tous 
ceux qui pensent qu'en pareille matière c'est le souci de la musique 
surtout qui importe. On ne trouve pas toujours, il est vrai, même 
dans les théâtres les plus renommés, ces ténors dont les appointe- 
mens équivalent à une liste civile, ni ces chanteuses, ces étoiles, 
comme on les appelle, dont les caprices ne sont égalés que par leur 
ignorance musicale, mais on y voit des artistes aimant leur art, des 
musiciens consommés, interprètes respectueux des œuvres confiées 
à leur talent. A côté d'eux, à leur exemple, les rôles secondaires sont 

TOMB XXXI. — 1819. 11 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

remplis avec conscience. Grâce à une direction intelligente et ferme, 
grâce à des traditions acceptées, c'est à faire valoir les œuvres 
elles-mêmes que s'appliquent les efforts de tous, avec le plus ju- 
dicieux emploi des moyens qui peuvent concourir à leur parfaite 
exécution. 

Le public, s'il en était besoin, veillerait au maintien des prin- 
cipes et protégerait lui-même ses plaisirs. Son attitude aussi mérite 
d'être notée. Toute tentative nouvelle, pour peu qu'elle soit sé- 
rieuse, rencontre de sa part une attention et même une patience 
qui, dans bien des cas, nous l'avouons, peuvent sembler exces- 
sives. Non-seulement la claque est chose inconnue en Allemagne, 
mais, dans la plupart des grands théâtres, il n'est point d'usage 
d'interrompre la suite d'une scène ou même d'un acte par des ap- 
plaudissemens. On ne risque point d'y voir le chanteur ou la chan- 
teuse dont le talent tient en suspens tout un public s'avancer vers 
la rampe pour le remercier de ses bravos par une révérence ou par 
un sourire, au moment le plus pathétique et sans aucun respect 
de l'illusion scénique. Un bénéfice peut-être plus précieux encore 
de cette réserve du public, c'est qu'au lieu de chercher à provo- 
quer violemment son attention et de forcer, comme on dit, la note 
pour se mettre eux-mêmes en évidence, les exécutans s'habituent 
à ménager les effets qu'ailleurs ils prodiguent à tout moment. Sans 
prétendre à ces enthousiasmes frénétiques par lesquels trop souvent 
on récompense le ténor à la mode de ses contorsions et de ses 
cris, un chanteur allemand aspire à cette satisfaction plus haute 
d'exprimer dans leur plénitude les créations des maîtres, de s'effacer 
pour reporter sur celles-ci toute la lumière. Il vise au grand art et 
ne s'en laisse pas détourner par les suggestions d'une inquiète et 
vaniteuse personnalité. On l'oublie trop en effet, le public et les 
artistes sont solidaires. Les triomphes les plus bruyans ne sont pas 
toujours les plus enviables, et les démonstrations tapageuses de 
certains succès témoignent autant contre ceux qui s'y livrent que 
contre ceux qui les provoquent. 

Aussi bien, pour être plus discrètes, les marques d'approbation 
ne manquent pas, en Allemagne, aux exécutans. Après chaque acte 
€t à la fin de la pièce, quand la toile tombe, les applaudissemens 
peuvent librement éclater et les acteurs qui en sont jugés dignes 
sont rappelés. Ces marques de la satisfaction générale ainsi expri- 
mées ont une signification plus précieuse, puisqu'elles s'adressent 
à l'artiste non plus pour tel air de bravoure, pour tel détail de 
son rôle, mais pour l'intelligence et le talent dont il a fait preuve 
dans l'interprétation de l'ensemble. Ce qui pour lui vaut mieux encore 
que des démonstrations limitées le plus ordinairement chez nous à 
l'étroite enceinte du théâtre, c'est la position qui souvent lui est faite 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 16 



n 



en Allemagne, l'estime où l'on y tient la plupart des artiî^tes. Fixes 
parfois depuis longtemps dans la môme ville, ils y sont en posses- 
sion de la sympathie ou même de la considération publique. On fraie 
avec eux; on les connaît autrement que par la chronique de leurs 
scandales et de leurs aventureuses existences. Non que nous préten- 
dions que tous soient exemplaires et que les coulisses germaniques 
n'aient point aussi leurs mystères. Mais en somme, et mettant à 
part quelques artistes appartenant presque exclusivement à l'élite 
parisienne, le personnel du théâtre se trouve chez nous, surtout en 
province, dans des conditions de culture intellectuelle et morale 
inférieures à celles qui lui sont faites chez nos voisins. 

Bien des choses, on le voit, concourent, au-delà du Pdiin, à faire 
du'spectacle un plaisir élevé, général, et qui a sa place dans la vie 
nationale. C'est à la composition môme du répertoire lyrique qu'il 
faut surtout attribuer, croyons-nous, cette fréquentation et aussi les 
habitudes et l'éducation qui en résultent. La richesse de ce réper- 
toire constitue, au point de vue musical, une des plus grandes su- 
périorités de l'Allemagne, une des plus enviables, puisqu'elle amène 
et explique les autres. Sans craindre de voir, pendant une année 
entière, un petit nombre d'opéras, toujoui's les mêmes, tenir l'af- 
fiche, les abonnés (et cela môme fait qu'ils sont nombreux) sont 
assurés de parcourir dans une saison le cercle presque entier des 
chefs-d'œuvre de l'art musical. En six mois, sur chacune des grandes 
scènes, à Vienne, Dresde, Berlin et Munich, vingt-cinq ou trente 
ouvrages différens se succèdent, empruntés à tous les temps et à 
toutes les écoles. Ce sont : les opéras de Gluck, le Fidclio de Bee- 
thoven; Mozart SLwec Idoniénce, la Clcmence de Titus, V Enlèvement 
au Sérail, la Flûte enchantée, les Noces et Don Jimn; Weber avec 
Euryanlhe, Obcron, Freyschiltz '^ la Vestale et Fernand Coi^tés de 
Spontiui; Lodoîska et les Deux Journées de Cherubini; Joseph de 
Méhul; les opéras de Meyerbeer, de Rossini, de Verdi; des opéras 
comiques tels que le Maçon, le Chalet, le Pré aux Clercs, la Dame 
blanche, etc. ; enfin les productions récentes dont la place est natu- 
rellement réservée, en un mot, un choix de toutes les créations aux- 
quelles les génies ou les talens les plus divers ont donné la vie (1). 

On conçoit aisément quelles facilités de comparaison et par con- 
séquent quel ressort cet intelligent éclectisme procure à l'éducation 
musicale d'une nation. Outre le profit qu'en retire le goût public, ce 
renouvellement incessant du répertoire tient en éveil les chanteurs, 

(1) Comme preuve de cette varictc des spectacles lyriques citons ici les affiches 
d'une seule semaine dans deux capitales. A TOpéra de Berlin : Freyschuls, la Croix 
d'or d'Ignace Brull, Guillaume Tell, h Prophète, le Faust de Gounod, celui de Spoiir 
et Joseph de Mchul. A Munich : Tannhœuser, Lohengrin, Fidelio, Joseph do Méhul et 
Manfred de Schuniann. 



164 REVUE DES DEUX MONDES. 

les intéresse à l'étude de leur art, développe chez eux la mémoire 
en même temps que la souplesse de talent que demande l'exécution 
d'œuvres de styles si différens. Aussi sont-ils capables d'apprendre 
et de jouer en peu de temps des ouvrages considérables qui chez 
nous, pour être montés, exigent des efforts bien autrement longs et 
pénibles. 

La gestion des théâtres se lie naturellement de près à une telle 
situation et contribue à la maintenir. Disons-le tout d'abord, ce n'est 
pas au profit qu'elle vise, et des subventions très larges sont géné- 
reusement accordées par les villes, par les souverains ou par rélat(l). 
Dans les capitales, l'administration de l'Opéra est confiée non pas à 
un industriel cherchant surtout à gagner de l'argent, mais à 
un intendant, grand personnage réputé pour son goût. Son traite- 
ment est fixe, et il n'a par conséquent rien à voir à la recette; mais 
en revanche il doit se préoccuper d'élever le niveau de l'art. Sous 
la haute direction de l'intendant, avec des attributions égales et des 
appointemens pareils, deux maîtres de chapelle, deux artistes ayant 
fait leurs preuves et choisis pour leur talent et leur instruction mu- 
sicale, se partagent la besogne. Ils sont, à tour de rôle, chargés de 
présider à l'étude des pièces qui figurent au répertoire. S'agit-il 
d'une œuvre nouvelle, présentée à l'intendant pour être jouée sur 
le théâtre qu'il dirige? La partition est transmise successivement par 
lui aux deux cajjellmcisters, dont chacun doit séparément lui adres- 
ser un avis motivé sur le mérite de l'œuvre proposée. Si les deux 
consultations concordent, elles sont ratifiées par l'intendant ; en cas 
de partage, celui-ci décide, et s'il conclut à l'acceptation, celui des 
deux sous-directeurs qui a opiné dans le même sens est chargé de 
présider aux répétitions en se concertant avec l'auteur. Cette façon 
de procéder, si elle ne préserve pas entièrement des abus, présente 
du moins des garanties pour les compositeurs. Au lieu de les aban- 
donner sans merci à l'ignorance d'un directeur complètement étran- 
ger aux choses de l'art, elle remet le jugement de leurs œuvres à 
deux de leurs pairs, placés eux-mêmes sous la dépendance et le 
contrôle d'un grand seigneur ami des arts et qui, s'il comprend 
bien sa mission, avec l'aide du souverain et les ressources dont il 
dispose, a de singulières facilités pour la remplir convenablement. 

Quelquefois le souverain lui-même intervient par ses goûts propres 
ou ses caprices et se mêle personnellement à la direction. On sait 

(1) C'est ainsi qu'à. Aix-la-Chapelle, la salle et l'orchestre sont donnés par la ville. 
Avec la salle, Cassel ainsi que WiesbHde reçoivent '225,000 francs; Hanovre et Bruns- 
wick, 300,100 francs; à CoIioupk, à Weimar, à Gotlia, à Darmstadt et Schwt-rin, les 
théâtres sont exploités a.\\\ risques de la cassette des princes et nécessitent de fortes 
subventions. Outre la salle et l'orchestre, l'Opéra do Dresde touche une subvention de 
ti7 5,000 francs; celle de Berlin est de 450,000 francs, avec garautie pour les déftcits 
possibles. 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 165 

par exemple la place que lient le théâtre dans les préoccupations 
du roi de Bavière et les étrangetés qu'il mêle à la satisfaction de sa 
passion, quand, au fond des retraites les plus sauvages, ou à Mu- 
nich même, devant une salle brillamment illuminée, mais complète- 
ment vide, il fait exécuter pour lui seul ses opéras préférés. Sans 
tomber dans ces bizarreries, la plupart des princes allen)ands fré- 
quentent assidûment le thécâtre, et, sans aucun apparat, assistent 
presque chaque soir aux représentations. Entre les diverses cours, 
il s'établit ainsi une sorte d'émulation qui tourne au profit même 
de l'art, et, à côté des capitales, des villes de moindre importance, 
de petites résidences princières, comme Stuttgart, Manheim, Darm- 
sladt, Weimar, Cassel, Carlsruhe, rivalisent d'efforts et de sacrifices, 
ont chacune leur indépendance, en matière de spectacles bien en- 
tendu, et n'attendent le mot d'ordre de personne pour monter^les 
ouvrages importans dont elles désirent avoir la primeur. 

Après l'éloge que nous venons de faire du nombre et de'l'éclat 
des grandes scènes que l'on compte en Allemagne, de la richesse de 
leur répertoire et des qualités d'exécution qu'on trouve sur la plu- 
part d'entre elles, il nous faut, malgré toutes ces ressources et ces 
causes de supériorité, constater une pénurie à peu près complète 
dans la production contemporaine de créations lyriques chez nos 
voisins. A peine, depuis Weber, peut-on citer quelques œuvres alle- 
mandes qui soient restées au répertoire. C'est pour Paris que Meyer- 
beer, tout Berlinois qu'il fût, a réservé ses créations les plus impor- 
tantes, trouvant chez nous plus de facilités pour satisfaire des exi- 
gences qui, il faut bien le reconnaître, ne portaient pas toujours 
uniquement sur la musique. 

Il y avait cependant là une place à conquérir, et le maître qui 
aurait donné à l'Allemagne un opéra national eût été assuré, en flat- 
tant l'amour-propre de ses compatriotes, de rencontrer leurs sym- 
pathies. Si glorieux que fût le rôle cependant, personne ne l'a pris. 
Des artistes, à d'autres égards justement célèbres, se sont vaine- 
ment essayés dans ce genre. Mendelssohn, avec toute sa science 
des ressources de l'orchestre et de la voix humaine, n'a guère 
laissé que des chœurs, des fragmens ou des ouvertures pour des 
pièces qui n'ont jamais été faites (1). La Geneviève de Schumann 
n'a été conservée à la scène qu'à cause du nom de l'auteur, et quant 
à son Manfred, l'idée de l'y transporter a été, selon nous, tout à fait 
malencontreuse. 11 ne faut rien moins que la longanimité d'un pu- 
blic allemand pour supporter au théâtre ce manque absolu d'action 
et la longueur de ces vagues mélopées péniblement reliées entre 

(i) Le Retour dan^ la patrie et les Noces de Gamache, œuvre? ds sa jeunesse, ne 
«ont pas restées au théâtre; mais on exécute quetijucfois encore des fraguieus de to- 
r«/<i/> qui d'ailleurs n'a pas été terminé. 



166 REVUE DES DEUX MONDES. 

elles par les plus emphatiques déclamations. Jusqu'à ces derniers 
temps, c'est à peine si quelques opéras de demi-caractère s'étaient 
maintenus sur l'affiche, et malgré le succès qu'ont récemment ob- 
tenu la Croix cTor d'Ignace Brull, les Folkunger de Kretschmer, la 
Reine de Saha de Goldmarck et surtout l'Armin d'IIofmann, il est 
permis de dire que les principales œuvres de Gounod, d'Ambroise 
Thomas, de F. David, de RélDer et de Bizet sont plus connues de 
l'Allemagne et s'y jouent plus souvent que celles des auteurs alle- 
mands. C'est à relever sur ce point l'art de son pays et à renouer pour 
lui la tradition interrompue depuis Weber que s'est appliqué un 
compositeur de notre temps, aussi connu pour son talent que pour 
l'éclat de ses prétentions. A raison du bruit qui s'est fait autour 
d'elle, une telle tentative mérite qu'on s'y arrête. Nous essaierons 
de la caractériser et, en nous tenant à égale distance des séides et 
des détracteurs de parti pris, nous invoquerons largement, pour 
l'apprécier, l'appui et l'autorité des maîtres de la critique alle- 
mande. 



II. 



Nous n'avons pas à raconter la vie et les débuts de Richard Wa- 
gner : l'étude qui lui a été consacrée ici même il y a quelques an- 
nées (1) nous dispense de ce soin. Mais le caractère et l'importance 
de la réforme annoncée par lui s'étant depuis ce moment singuUè- 
rement accentués, ses œuvres récentes nous permettent d'apprécier 
plus complètement aujourd'hui la valeur de ses doctrines. Nous 
rappellerons donc sommairement que Wagner est né à Leipzig en 
1813, et que l'attention ne fut guère attirée sur lui que par le suc- 
cès de Rienziy donné à Dresde en 18Zj2, et la représentation du 
Vaisseau Fantôme (2) à Berlin. Dans ces deux opéras, le composi- 
teur suit encore la voie tracée par Weber et Meyerbeer, avec moins 
de succès qu'eux cependant; il y a plus de bruit et moins d'idées. 
Nommé maître de chapelle de la cour à Dresde, Wagner y fait exé- 
cuter en l^hh le Tannhœuser, où ses tendances de novateur se ma- 
nifestent pour la première fois. En 18/i9, obligé de fuir à cause de 
la part qu'il avait prise à l'échauffourée révolutionnaire , il s'exile 
en Suisse et y séjourne plusieurs années. C'est là qu'il compose son 
Lohengn'n, joué en 1850 à Weimar, grâce à l'amitié et au dévoû- 
ment de Liszt , alors maître de chapelle de cette ville. L'amnistie 
lui ayant permis bientôt après de rentrer en Allemagne, le compo- 

(i) Voyez, dans la Bévue du 15 avril 1869, le Drame musical et Vœuvre de R. Wag- 
ner, par M. Ed. Schuré. 
(2) Der (liegende IIoHœnder^ littéralement : le Hollandais volant. 



LA MUSIQUE EN ALLE5IAGNE. 167 

siteur y devient le favoii du jeune roi de Bavière et donne succes- 
sivoflient à Munich Tristan et Isaill et les Maîtres chanteurs. Son 
dernier grand ouvrage est cette tétralogie des Niebelungcn, dont il 
a écrit à la fois le poème et la musique, et qui en 187(5 a fait à Bay- 
reuth sa retentissante apparition. 

Entre temps, Wagner avait publié coup sur coup plusieurs bro- 
chures, telles que Opéra et Drame, et d'autres encore dans lesquelles 
il exposait ses idées. Ilâtons-nous de dire que tous ces pamphlets 
ne sont écrits qu'en vue de sa glorification personnelle et respirent 
un souverain dédain pour tout ce qui a existé avant lui. Voici, en 
gros, et aussi fidèlement qu'il est possible de le démêler dans ces 
diverses publications, le programme de Wagner : « L'opéra tel qu'on 
l'a compris jusqu'à présent est une erreur. Le rôle de la musique y 
est excessif. On en a fait l'élément principal aux dépens du drame, 
qui n'est plus qu'un accessoire. Il importe de rendre à celui-ci 
toute son importance et de lui donner une puissance d'expression à 
la fois supérieure et plus conforme à la vérité. En supprimant ces 
duos interminables, ces ensembles qui arrêtent la marche de l'ac- 
tion et cette répétition oiseuse de paroles qui ne s'accorde ni avec 
le bon sens ni avec la réalité, on aura enfin créé le drame lyrique 
et, dans cette création qu'attendait notre temps, tous les arts fon- 
dus en un tout homogène se réuniront pour former l'œuvre de l'ave- 
nir. » Telle est, dégagée des abstractions ou des formules incom- 
préhensibles qui s'y mêlent, la théorie exposée par Wagner et qui 
dans les représentations de Bayreuth a trouvé enfin sa complète 
manifestation. 

Nous avions vu à Munich des peintres qui ne peignaient pas, il était 
naturel qu'il vînt un musicien allemand pour répudier et proscrire la 
musique. Tannhœuscr et Lohengrin en renferment encore trop au 
gré de leur auteur et, soit dit en passant, pour beaucoup de bons 
juges c'est ce qui les sauvera de l'oubli : c'est par ces deux ouvrages 
que Wagner lui-même survivTa. Au travers de mille récits d'une lon- 
gueur jusque-là inusitée, on y rencontre des morceaux de maître: 
ainsi l'introduction instrumentale de Lohengrin, l'apparition du 
héros traîné par le cygne et le finale du premier acte; au second 
acte, la marche des fiançailles; l'entr'acte suivant, le duo du troi- 
sième acte, etc., tout cela est de belle et bonne musique, mais de 
la musique, en somme, qui, avec un certain accent d'originalité, se 
rapporte cependant à toutes les saines traditions de l'art. Wagner ici 
a fait un peu comme tout le monde, c'est-à-dire qu'il a construit des 
morceaux composés de phrases et de périodes, avec retour obligé 
du dessin mélodique une fois donné. 

On ne saurait nier, nous le reconnaissons sans peine, les abus, la 
routine et la banalité de coupe d'un grand nombre d'opéras italiens 



168 REVUE DES DEUX MONDES. 

qui, la virtuosité des chanteurs y aidant encore, en viennent à 
n'être plus que des concerts sur la scène. Mais la fadeur doucereuse 
ou l'éclat ariificiel de certaines formes convenues, les fioritures et 
les roulades hors de saison, les airs de bravoure stéréotypés, toutes 
ces traditions surannées d'un art trop facile ont fait leur temps. 11 
n'était pas besoin d'une révolution pour nous délivrer de procédés 
d'expression aussi factices et dont on ne s'accommode plus guère 
aujourd'hui, même en Italie. 

Avec cet orgueil personnel qui va jusqu'à méconnaître entière- 
ment ce qu'ont fait ses devanciers, Wagner croit-il naïvement avoir 
le premier découvert les vraies conditions du drame lyrique ? 
On le supposerait à voir l'ingénuité de ses affirmations. Avancer 
par exemple que chez Gluck, dont cependant il se rapproche par 
tant de côtés, « c'est l'air qui forme un tout achevé, tandis que 
l'unité musicale devrait résider dans la scène entière, celle-ci n'é- 
tant elle-même qu'une partie dans la grande unité du drame, » 
n'est-ce pas se donner gratuitement le beau rôle aux dépens d'au- 
trui? Mais, sans défendre Gluck, qui nous paraît pourtant dans 
chacune de ses œuvres avoir tenu quelque compte de l'ensemble, 
nous ne voyons pas ce qu'à ce point de vue on peut trouver à re- 
prendre au Frt'yschûtz ou, dans un autre genre, au Biirbier. Que 
serait-ce si nous en appelions au grand nom de Mozart? En 
quoi, chez lui, l'unité est-elle, sacrifiée à ces types si nombreux, si 
variés, si admirables de vie et de poésie tout à la fois qu'on ren- 
contre dans son œuvre : le grand prêtre dans la Flûle cnr/umtce; 
Chérubin, Suzanne, Figaro, dona Anna, Leporello, le Commandeur, 
don Juan et tant d'autres encore auxquels il a communiqué le souffle 
et l'immortalité de son génie? Sont-ce là des personnages abstraits, 
peu conséquens avec eux-mêmes, qui se démentent un seul instant? 
Nuisent-ils en rien au drame où ils sont engagés, ne lui communi- 
quent-ils pas plutôt une puissance et une énergie singulières? Et 
ce drame lui-même qui se poursuit avec eux, qui passe en revue 
tous les milieux, fait intervenir toutes les conditions, qi)i met aux 
prises toutes les passions humaines; ces voix tour à tour tendres, 
caressantes, gaies, bouffonnes, menaçantes, effarées ou terribles, 
qui seules ou groupées, par leurs contrastes ou leur harmonieuse 
union, nous peignent les nuances les plus fugitives ou les plus pro- 
fondes des sentimens les plus divers; cet orchestre qui les soutient 
et les renforce, qui tantôt s'efface devant elles et parfois exhale 
seul ses admirables mélodies; toutes ces combinaisons de la science 
mises au service de finspiration et du génie, tout ce monde enfin 
qui vit d'une vie si pleine et si haute, n'est-ce pas la réalisation 
du plus vaste et du plus beau programme qui se puisse rêver, et 
tout cela n'est-il pas dans Don Juan? Il est vrai que l'œuvre parle 



LA. MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 169 

ici d'elle-même et qu'il n'est pas besoin des explications de l'auteur 
pour savoir ce qu'il a voulu dire. 

A la place de cet art si élevé et si simple, si mesuré et si libre, 
quel art nouveau prétend-on nous donner? On ose objecter, le croi- 
riez-vous? qu'il est contraire à la vérité absolue de voir deux ou 
plusieurs personnes chanter à la fois sans s'écouter l'une l'autre; 
qu'il est absurde de répéter des phrases et des périodes déjà en- 
tendues, et bien d'autres choses encore. Belles découvertes assuré- 
ment! Mais sans ces conventions tacitement admises de tout temps 
par l'auditeur bénévole, l'opéra est-il possible? Si vous refusez au 
compositeur le charme du développement des phrases mélodiques, 
la puissance de la polyphonie, l'art de l'agencement des voix, la sur- 
prise frappante du retour d'un motif ramené par une modulation 
inattendue, si vous lui ôtez enfin tout ce qui est la condition même 
de l'art, il n'y a plus d'art, et avec le drame musical ainsi compris, 
la musique cesse d'être nécessaire. 

Or Wagner, poussant à bout son système, a supprimé dans ses 
derniers ouvrages tous les élémens, toutes les ressources que nous 
venons d'énumérer. Voyons si ce qu'il nous donne en échange vaut 
ce que nous perdons. Nous ouvrons la partition de Siegfried^ un 
des ouvrages de la tétralogie (1); qu'y trouvons-nous? Durant ces 
trois longs actes, pas un duo, pas un quatuor, pas un ensemble, 
pas un finale; jamais deux voix qui chantent en même temps sur la 
scène. En revanche, du récit, toujours du récit; de la déclamation 
soutenue par les accords de l'orchestre, orchestre merveilleux, il 
est vrai, et d'une puissance de coloris singulière; mais enfin que 
devient la musique en cette affaire? Elle soutient et colore le récit, 
nous le voulons bien, mais ce récit ne serait-il pas plus naturel et 
s'entendiait-il moins bien sans la musique? Est-ce donc assez pour 
elle que de se borner à peindre, à accentuer chaque geste, chaque 
mot de l'acteur? nous n'osons plus dire du chanteur, car ce n'est 
pas notre moindre grief contre Wagner que le rôle subalterne au- 
quel il réduit la voix humaine, en chargeant le plus souvent l'or- 
chestre de moduler tous les seniimens dont il refuse à celle-ci l'ex- 
pression. Ne s'est-on pas avisé d'ailleurs de lui imputer à honneur 
l'absence de la mélodie, laquelle ne revient que rarement, comme 
pour nous faire mieux comprendre « que les sentimens les plus di- 
Aiiis n'illuminent la vie de l'homme que de rayons fugitifs. » Eloge 
étrange, en vérité, de vouloir ériger en principe ce qui n'est que 
pauvreté et de faire de nécessité vertu! 

l*arlerons-nous encore de cette autre idée, par trop enfantine, de 

(1) Nous disons tétralogie et non, comme on le dit souvent, trilogie; le ryrle des 
P^'iebelungen comprend en effet quatre ouviaàes distincts : RheingulJ, la Walkyrie, 
Siegfried cl Gdttcrdœinmcrung. 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

caractériser chaque personnage par un bout de phrase orchestrale 
qui le présente au spectateur, qui le précède, l'annonce chaque fois 
qu'il entre en scène, et qui s'attache à lui comme la robe de Nes- 
sus, puérilité qui rappelle un peu ces étiquettes naïves qu'on voit 
sortant de la bouche des gens dans les œuvres des enlumineurs ou 
des peintres du moyen âge. 

Non, s'il y a quelques réformes à introduire dans l'opéra, elles 
ne doivent pas être ainsi poussées à l'extrême. Ce n'est pas une 
rénovation que nous propose Wagner, c'est une destruction. Ren- 
dons justice d'ailleurs au caractère énergique de l'artiste, à cette 
ténacité indomptable, à cette conviction de fer qui n'a jamais fait 
au public la moindre concession. Accordons-lui la vérité et la force 
du récitatif, une puissance d'action remarquable à certains mo- 
mens ; par-dessus tout, un talent d'orchestration tout à fait hors 
ligne et par lequel il aura exercé une influence considérable sur les 
compositeurs de notre temps. Mais tout cela ne donne pas une œuvre 
et ne compense pas l'insupportable monotonie de ses derniers opé- 
ras, ni la fatigue énorme qu'ils imposent à ceux qui les écoutent 
ou qui les exécutent. 

La tension partout, l'effort toujours, voilà ce qui domine dans cet 
art surexcité qui n'admet ni repos, ni relâche, et qui semble avoir 
pour tâche principale de déconcerter les auditeurs en excitant vio- 
lemment leur attention pour la tromper sans cesse. Par un seul 
côté, Wagner est resté naïf; nous voulons dire par cet orgueil en 
quelque sorte inconscient avec lequel il rapporte tout à lui-même 
et croit qu'en lui seul résident les destinées et l'avenir de l'art. 
Toute son esthétique n'est qu'à son profit, et derrière ses pompeuses 
théories il abrite, sans aucun embarras, l'apologie de ses propres 
œuvres. Sur ce point, Wagner est intraitable, et l'on imaginerait dif- 
ficilement toutes les conditions, tous les sacrifices qu'il a réclamés 
comme nécessaires à l'accomplissement de sa mission. 

Qu'on ne s'y trompe pas cependant, il y a plus de calcul et d'ha- 
bileté qu'on ne croirait derrière cet apparent dédain du public. La 
façon cavalière dont on traite celui-ci cesse d'être dangereuse quand 
on s'est assuré d'avance certains concours avantageux et quelques 
amitiés bien choisies. S'il le prenait de haut avec la foule, Wagner 
n'avait pas négligé de se ménager des protecteurs. Ceux qu'il enrô- 
lait ainsi à son service étaient flattés de devenir les apôtres du nou- 
veau culte. Plus la chapelle était exiguë, plus les abords en étaient 
difficiles, et plus on se pressait pour y entrer. Le maître réservait 
pour ses adeptes une puissance de séduction dont ceux qui l'ont ap- 
proché s'accordent à vanter le charme. Né et élevé sur les plan- 
ches, Wagner est toujours resté comédien, non-seulement par son 
entente des choses du théâtre, mais par la variété des ressources 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. J 71 

qu'il sait mettre en œuvre pour arriver à ses fins. Les combinaisons 
auxquelles il a recours font parfois, il est vrai, plus d'honneur à la 
souplesse de son esprit qu'à la rectitude de son caractère. C'est 
ainsi qu'on l'a vu tour à tour démocrate ardent et favori d'un sou- 
verain, cherchant un peu partout ses appuis, rêvant un art univer- 
sel, mais se rabattant à propos sur un art national, après avoir vai- 
nement essayé de franchir les frontières de sa patrie (1). 

Le terrain et le moment étaient singulièrement propices à l'é- 
preuve qu'a tentée Wagner. L'Allemagne, fière de son unité récente, 
ne pouvait qu'être sympathique à l'éclosion d'une forme d'art nou- 
velle, née chez elle et qui prendrait pour tâche unique de célébrer 
ses gloires. Grâce à tant de complicités, le maître put impunément 
muUiplier ses exigences ; toutes allaient être satisfaites, et son opi- 
niâtre volonté devait triompher des difficultés de toute nature qu'il 
avait, comme à plaisir, accumulées lui-même autour de son œuvre. 

A jour dit, le 13 août 1876, l'attention du monde musical était 
attirée vers cette petite ville de Bayreuth, appelée, pour peu de 
temps du reste, à sortir de son calme séculaire. Sur un terrain que 
la ville avait libéralement offert s'élevait le théâtre construit au 
moyen de souscriptions publiques et dans lequel la tétralogie de- 
vait inaugurer « les représentations modèles. » A l'appel de Wa- 
gner, les donateurs, les amis, les critiques, des musiciens, des 
peintres, des curieux et quelques grands personnages étaient ac- 
courus dans ce coin écarté. Loin du bruit et des agitations du 
monde, faisant trêve pour quelques jours à leurs occupations, ils 
allaient trouver les conditions de recueillement requises par le 
maître pour l'audition de son œuvre. Les dispositions matérielles 
du nouveau théâtre concouraient elles-mêmes à préserver les au- 
diteurs de toute distraction : l'orchestre était invisible, et dès que 
commençait la musique, la salle restait plongée dans une obscui'ité 
complète. Sans pouvoir s'égarer sur les toilettes ou les minois des 
spectatrices, tous les regards étaient forcément ramenés sur la 
scène. L'ensemble des précautions prises contre l'inattention du pu- 
blic était rigoureux et complet. On voulait préparer dignement ce- 
lui-ci à l'initiation qui l'attendait, et pour cela on le tenait à merci, 
on l'isolait, on le mettait pour ainsi dire en retraite. Le dévoûment 
professionnel et le désintéressement des nombreux exécutans n'a- 
vaient pas fait défaut à l'entreprise. Au fond de cette cave où il 
était relégué, l'orchestre contenait dans ses rangs les instrumen- 

(1) Ce n'est pas sans d'amers regrets que Wagner a renonce aux succès hors de 
rAUemagnc. Dans le ridicule yaudeville iiUitulé : une Capitululion, il a donné une 
triste preuve du mécompte cuisant que lui a laissé son échec à Paris, lorsque, pour 
venger les blessures de son amour-propre, il s'est acharné contre la Franre vaincue, 
la poursuivant, jusqu'après les ccrasemens de la commune, de plaisanteries dont la 
lourdeur et la grossièreté douncat la mesure do son goût et de sa générosité naturelle. 



172 REVUE DES DEUX MONDES. 

listes les plus distingués de l'Allemagne. Sur la scène, des chan- 
teurs consommés s'étaient pendant longtemps consacrés à la tâche 
ingrate d'apprendre et à l'obligation difiicile de retenir les parties 
confiées à leurs soins (1). Rien d'ailleurs n'avait été épargné; les 
décors étaient des peintres les plus habiles, les machines du meil- 
leur faiseur, et plusieurs des monstres qui devaient jouer leur rôle 
dans les représentations avaient été commandés eu Angleterre. 

Qu'on fasse le compte de tous ces elTorts, de tous ces dévoûmens, 
de toutes ces dépenses. Tout cela avait été réclamé au profit d'une 
idée ou plutôt au profit d'un homme et par cet homme lui-même. 
Wagner était bien le héros de la fête. C'est pour lui qu'on s'était 
dérangé, qu'on avait travaillé, qu'on avait payé surtout, et les 
choses étaient disposées de telle sorte que l'honneur devait être 
pour lui seul. 11 avait présidé lui-même à la construction de ce 
théâtre dont il avait choisi l'emplacement. 11 était à la fois le poète 
et le compositeur; il avait dirigé les répétitions et réglé la mise en 
scène. Avec son infatigable activité, avec sa volonté opiniâtre et son 
très réel talent d'organisateur, il avait suffi à tout; il ne devait par- 
tager avec personne la gloire du triomphe. Jamais, que nous sa- 
chions, une telle situation n'avait été faite à aucun compositeur. 

Le moment était venu de montrer que tant de preuves de con- 
fiance et de sympathie n'avaient pas été sollicitées et obtenues en 
vain. Malgré tout, le public, en somme, était bien disposé. La plu- 
part se trouvaient engagés par leurs sacrifices mêmes; ils ne vou- 
laient pas avoir été dupes d'un entraînement irrélléchi, être venus 
jusque-là pour renoncer à saluer l'avènement de l'art nouveau pro- 
mis par le léformateur et auquel ils avaient largement prodigué les 
moyens d'expansion qui leur avaient été demandés. Mais aussi, 
dans ces conditions, force était de réussir sous peine de voir tourner 
contre soi toutes les déceptions et de porter seul le poids des res- 
ponsabilités assumées. 

Ce que furent ces représentations, nous n'avons pas à le rappeler. 
Prétendre avec des sujets exclusivement fantastiques soutenir pen- 
dant quatre jours l'attention et l'intérêt, c'était assurément une 
difficile gageure. Les légendes compliquées, incohérentes, qui 
allaient êiie offertes comme une expression accomplie du drame 
modert)e, sont aussi loin des beautés de la mythologie ancienne 
que des aspirations de la vie de notre temps. Elles comportaient 
cependant une part de sauvage et mystérieuse grandeur. Mais le 
merveilleux, malgré les libertés qu'il autorise, est un genre forcé- 
ment restreint. Pour être supportable, il exige une délicatesse de 

(I) Cette difficulté est telle qu'il a fallu rrnonccr h jouer un des opéras do Wagner : 
Tristan et Iseult. Quand les chanteurs étaient à grand'peine parvenus à en apprendre 
un acte, ils roubliaicnt en passant à l'étude do l'acte suivant. 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 173 

touche et d'invention dont Mendelssohn et Weber en musique, et 
Shakspeare dans la littérature dramatique ont laissé des modèles 
qui rendent les comparaisons dangereuses. En s'autorisant des 
libertés reçues en pareille matière pour se laisser aller aux in- 
vraisemblances et aux caprices les plus étranges, sans avoir tou- 
jours la poésie pour excuse, en négligeant tout enchaînement lo- 
gique et multipliant comme à plaisir les impossibilités; en appuyant 
lourdement là où il aurait fallu glisser, en risquant, sous prétexte 
de comique , des plaisanteries qui n'étaient que triviales et dont 
l'allitération ou d'excessives familiarités avec la langue faisaient 
le plus souvent les frais, en hasardant enfin pour nous peindre 
l'amour, comme dans sa Walkyrie par exemple, des scènes d'un cy- 
nisme et d'une crudité extrêmes, Wagner montrait assez qu'il man- 
quait des qualités requises pour se tirer avec honneur des données 
bizarres qu'il avait choisies. Il visait au grandiose et au sublime, 
il n'esquivait pas toujours le ridicule (1). 

Si du moins la musique avait racheté des taches qui sautaient 
aux yeux les moins exercés, on eût été indulgent; mais parce qu'on 
y retrouvait la plupart des défauts du poème, elle ne faisait guère 
que les accentuer encore. On y reconnaissait sans doute le talent 
habituel du compositeur, cette richesse d'instrumentation, cette 
entente des sonorités, cette science de l'orchestre et de la décla- 
mation qui lui appartiennent; mais à la longue, de tels mérites, si 
grands qu'ils fussent, s'effaçaient devant l'absence complète de 
mélodie ou la puérilité de certaines harmonies descriptives, et sur- 
tout devant les longueurs interminables de récitatifs qui se succèdent 
incessamment et dont Wagner semble vouloir épuiser pour nous la 
monotonie. L'abus des combinaisons matérielles et l'intempérance 
des procédés ne font que rendre plus évident chez lui le manque 
d'inspiration. A quoi servait de briser des formes conventionnelles, 
nous le voulons bien, mais admises dans l'art parce qu'elles s'ac- 
cordent avec son développement le plus libre, si c'était pour les 
remplacer par d'autres conventions offrant à l'expression musicale 
de bien moindres ressources? En quoi ces prétendues entraves 
avaient-elles paralysé l'originalité des maîtres, et qu'avait-on gagné 
à s'en affranchir? 

Une des impressions les plus naturelles qu'on éprouve en écou- 
tant les œuvres des grands compositeurs, c'est le désir de voir se 
prolonger les jouissances qu'on goûte à les entendre. Le sentiment 

(1) Ajoutons que quelques-uns des monstres ou des animaux mécaniques qui com- 
posent la cnciiagcriii des Niebelungen no fonciionnèrent pas avec la gravjié ou la r»'- 
gularité néccssaiins, et que le char traîné pir de\i\ i)élier8 ainsi que I ours p ocu- 
rèrent à l'audicuirc quelques mom'ns de douce {;ai -té R?ceminent e cori', à Lei,'2ig, 
le cliaiii ur qui recn,)li8>ait le rôio de Sicgfriod a é<é cch.iudô i^ar un jtt d'eau boui.- 
lautc qu'au lieu do Vdpour le dragon lui a lanoc. 



174 BEVUE DES DEUX MONDES. 

que ces jouissances sont fugitives, et qu'on va bientôt les perdre 
n'est pas la moindre marque de l'admiration qu'ils nous inspirent. 
On n'a ni ces satisfactions, ni ces craintes avec Wagner. Comme le 
remarquait le critique de la Gazette d'Augsboiirg, « la résignation 
est la plus utile des vertus pour son auditoire. » Quelles que soient 
d'ailleurs sa patience et sa bonne volonté, elles ne sauraient tenir 
devant les épreuves qui l'attendent. Cette mélopée impitoyable qui 
se poursuit incessamment avec des raflinemens cruels de longueur 
et de tapages finit par avoir raison des attentions les plus héroïques. 
Non, quoi qu'en ait dit un bon juge (1) en appréciant avec une 
sanglante impartialité ces prétendues fêtes deBayreuth, non ce n'est 
pas là « de l'ennui sans phrase; » c'est tout au contraire de l'ennui 
lentement distillé à haute dose, un ennui dont il faut traverser tous 
les cercles : lasciate ogni speranza, voi ch'ùitrate. On attend, on 
soupire vainement après quelque mélodie; on accueillerait avec 
reconnaissance les moindres bribes d'un chant simple, facile, élé- 
mentaire. On rêve de Haydn et de Mozart, comme on doit rêver 
d'eau dans le désert. Quand on sortait de ces séances (chacune 
ne durait guère moins de six heures!) dans un état de prostration 
intellectuelle et physique bien explicable, le seul contentement 
qu'on pût connaître c'était d'avoir brisé sa chaîne, de respirer 
librement à l'air et de chercher dans le silence un repos qu'on 
avait trop bien mérité! 

En vain quelques rares fanatiques, amis imprudens du maître, 
doués sans doute d'une force de résistance supérieure, essayèrent- 
ils discrètement, non de combattre, mais d'atténuer ces impressions 
franchement accusées de lassitude et de déconvenue. A ceux qui 
objectaient cette vieille prétention des auteurs incompris que pour 
juger cette musique et pour oser en parler il fallait l'entendre plu- 
sieurs fois afin de la connaître à fond, il était trop aisé de répondre 
que pour entendre deux fois un ouvrage il faudrait du moins qu'une 
première audition en inspirât le désir. Une telle perspective eût 
exaspéré même les plus doux. Aussi, quand le dernier jour des 
représentations, avec cette robuste admiration de lui-même que 
rien ne peut entamer, Wagner s'adressant à la foule réunie ne 
trouva à lui dire que ces paroles : « Et maintenant que vous avez 
vu ce que nous pouvons, il vous suffit de vouloir! quand vous 
l'aurez voulu, alors nous aurons un art allemand ! » le propos parut 
dur. Après tant de sacrifices, de dérangemens et de fatigues, au 
lieu de remercîmens, c'étaient de nouvelles réclamations qui se 
produisaient en vue de l'éclosion encore une fois différée du grand 
u-t. Cette fois la mesure était comble ; l'épreuve fut réputée suiïi- 
;ante. La cause était jugée sans appel. 

(1) Nuchlerne Briefe aus Bayreulh, ]>a.r R. Lindau. 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 175 

Alors commencèrent dans la presse, dans les revues, dans les 
brochures, ce qu'on peut appeler les représailles de l'ennui. Le 
moment était venu de s'aflranchir des exigences de l'insatiable ré- 
formateur, de lui dire ses vérités et de mettre à nu un orgueil aussi 
persistant. L'homme qui ne s'était fait aucun scrupule de saper 
les gloires les mieux établies allait subir à son tour toutes les sévé- 
rités qu'il avait si audacieusement provoquées. 

Depuis, Wagner a vainement essayé de se relever de cet échec; 
mais les représentations de Bayi'euth n'ont plus été renouvelées. 
En Angleterre, où il a cni pouvoir tenter la fortune, il a complète- 
ment échoué. On a monté isolément, il est vrai, plusieurs des œuvres 
détachées de la tétralogie, et à Weimar, à Rotterdam, à Munich et 
Leipzig elles ont été accueillies avec sympathie. Mieux avisé, le 
maître eût encouragé ces exécutions partielles d'un ensemble dont 
la totalité excède les forces humaines. Mais intraitable comme il 
l'est, il a pensé que sa dignité ne devait pas se prêter à de pareils ac- 
commodemens, et aux avances qui récemment encore lui venaient 
de Kœnigsberg, où on se proposait de monter la Walkyrie^ il a 
répondu qu'il n'accorderait l'autorisation demandée qu'après le 
dépôt d'une caution considérable comme garantie de la représenta- 
tion des trois autres parties de la tétralogie. Il est plus que douteux 
que de telles prétentions soient désormais satisfaites. On sait trop 
maintenant que pour les « représentations modèles » il faudrait un 
public et des exécutans « modèles » : exécutans et public font au- 
jourd'hui défaut. 

S'il était bon que l'expérience fût ainsi menée jusqu'au bout afin 
de dissiper les illusions obstinées, il n'est pas mauvais non plus 
que, de temps à autre, quelqu'un de ces réformateurs à outrance 
surgisse pour remettre en question toutes choses. N'y eût-il dans 
leurs tentatives et leurs théories qu'une étincelle de vérité, on peut 
compter qu'elle se fera jour. Et puis on connaît plus complètement 
après eux le prix des œuvres des maîtres; quelle que fût l'admira- 
tion qu'on ressentait pour elles, un musicien comme Wagner nous 
les fait mieux aimer encore. Mais ce n'est pas là précisément la dé- 
monstration qu'il entendait faire. 

III. 

11 s'en faut que le théâtre soit en Allemagne la seule et surtout 
la plus complète expression de l'art musical. Partout chez nos voi- 
sins cet art est présent et, sous toutes les formes, il se mêle à leur 
vie. Depuis la chanson populaire, le Lied^ cette émanation spon- 
tanée et le plus souvent anonyme de leur génie lyrique, jusqu'aux 
compositions les plus élevées de l'art classique, toutes ses manifes- 



176 -REVUE DES DEUX MONDES. 

talions peuvent largement se produire. C'est par des chants qu'au- 
près de son berceau ou à l'école dès ses premiers pas hors de la 
maison paternelle l'enfant reçoit et qu'il^exprime bientôt lui-même 
ces senlimens naissans de piété envers Dieu, de respect pour ses pa- 
rons, d'amour pour son pays qu'on s'efforce ainsi d'exciter et de déve- 
lopper en lui. Plus tard, au temple, à l'atelier, à la caserne, le jeune 
homme retrouve la musique : elle a sa place aux plus humbles foyers, 
et jusque dans les hameaux les plus reculés, il n'est pas rare que les 
membres d'une même famille se réunissent le soir pour chanier en 
parties ou pour interpréter les trios et les quatuors des vieux maî- 
tres. Dans les centres de quelque importance, ces divers élémens 
d'exécution se groupent et se fortifient. Les moindres bourgs pos- 
sèdent une société chorale et un orchestre. Ouvriers, éiudians, sol- 
dats, musiciens de profession, hommes et femmes du monde, tous 
ont leur société musicale, leur Verein avec ses jours et ses lieux de 
réunion, et ces diverses associations, en voisinant de village à vil- 
lage, de ville à ville, couvrent comme d'un vaste réseau l'Allemagne 
entière. 

C'est là, on le voit, un élément énergique de culture et d'action 
pour un peuple, et longtemps avant les succès politiques et mili- 
taires de la Prusse, on peut dire que l'unité de l'Aileniagne était déjà 
affirmée et préparée par la musique. Que de fois pendant les tristes 
jours de l'occupation étrangère, dans les rues désertes de nos villes 
ou sur nos routes vides de leurs défenseurs, nous avons pu com- 
prendre la singulière puissance de cet art, le plus communicatif de 
tous, alors que s'élevaient dans le silence les chants mâles et fran- 
chement rythmés de nos vainqueurs, scandés encore par la régula- 
rité de leurs pas pesant sur notre sol 1 

Outre les théâtres des grandes capitales, soutenus, comme nous 
l'avons dit, par les souverains, on rencontre souvent jusque dans les 
plus petites résidences des princes ayant à leur solde des orchestres 
complets et dont plusieurs ont acquis une réputation méritée. En 
dehors de ces libéralités intelligentes, les centres imporlans, les 
cités riches et commerçantes telles que Hambourg, Brème, Franc- 
fort, Leipzig, etc., se donnent elles-mêmes et sans marchander les 
jouissances auxquelles elles tiennent. Pendant la saison d'hiver, 
des concerts périodiques, régulièrement organisés, attirent chaque 
année un public nombreux par l'attrait de progrannnes variés, sur 
lesquels les productions contemporaines figurent à côté de celles 
des maîtres. 

On se ferait difficilement une idée de la quantité des œuvres or- 
chestrales ou vocales que, dans une ville comme Lei()zig par 
exemple, un amateur a l'occasion d'entendre. Sur le répertoire de 
la saison dernière, nous avons relevé les indications suivantes : des 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 177 

symphonies de Beethoven, ITaydn, Mozart, Schubert, Mendelssohn, 
Brahms et Wolkmann; la Forci de Ra(ï; des ouvertures de Beetho- 
ven, Mendelssohn, Cherubiiii; le Manfred de Schumann, le Sarda- 
niipnle de Bœhme, Picrre-Ohin d'Oscar Wolk, le Proinclhce de Liszt, 
des cantates avec chœurs de Max Bruch, des mélodies norvégiennes 
de Svendscn, le ballet des Sylphes de Berlioz, la D/mse macabre de 
Saint-Saëns, etc., sans parler des morceaux exécutés par des so- 
Hstes. Avec la série des vingt -deux concerts donnés par abonne- 
ment au Gewandhaus, et plusieurs séances de musique sacrée, cette 
saison d'hiver présente un total de soixante-dix concerts. Ajoutez-y 
la musique religieuse qui, dans cette même ville de Leipzig, n'est 
pas moins dignement représentée. C'est surtout à l'église Saint- 
Thomas, où Bach fut pendant vingt-sept ans organiste, qu'on s'at- 
tache à conserver dans leur pureté les nobles traditions d'un art 
dont il a été le plus éloquent initiateur. Là, chaque dimanche au 
moins, l'orgue et les chœurs redisent avec un soin respectueux et 
une rare perfection quelques-unes de ses innombrables productions, 
messes, psaumes ou cantates, inspirations austères et grandioses 
dans lesquelles, sous l'apparente uniformité du style fugué, se ca- 
chent des merveilles d'invention, de science et de sentiment. Com- 
bien, parmi les meilleurs, sont venus puiser à cette source abon- 
dante et pure! Mozart dabord, qui, arrivé à l'apogée de sa gloire, 
s'écriait en entendant pour la première fois un motet de Bach : 
« Grâces au ciel! voilà du nouveau, et je trouve là quelque chose à 
ai)prendre; » puis Beethoven qui, nourri de celte moelle, procla- 
mait hautement tout ce qu'il devait à Bach et professait pour lui un 
véritable culie. Après eux, c'est Mendelssohn, c'est Schumann ^t 
bien d'autres encore qui, à leur exemple, sont venus demander au 
maître d'Lisenach le secret de ses fortes ordonnances, de cette sim- 
plicité constante qu'il a dans la grandeur, et de la clarté qu'il 
garde à travers les combinaisons les plus complexes. 

Mais ce n'est pas à Lripzig seulement, c'est dans toute l'Alle- 
magne que la musique religieuse est en honneui'. Le culte proles- 
tant, après avoir trouvé en elle un puissant auxiliaire au moment de 
la réforme, s'est attaché à lui maintenir son caractère élevé et sé- 
rieux. A côté des temples, les églises catholiques à Cologne, à 
Dres le, à Munich, soutiennent dignement la com|)araison, et plus 
d'une fois nous avons pu apprécier le talent avec lequel leurs maî- 
trises exécutent des compositions sacrées et des messes de Pales- 
trina, Pergolèse, Haydn ou Mozart. 

INous ne saurions entrer dans le détail des sociétés établies en 
Allemagne pour l'exécution des grandes œuvres symphoniques ou 
vocales. Toutes les villes de quelque importance étant très riche- 

TOME XXXI. — 1879, 12 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment pourvues sous ce rapport, l'énumération, même fort abrégée,^ 
des ressources dont elles disposent, nous entraînerait beaucoup 
trop loin. Mais il convient de faire ici une place à l'association 
rhénane comme étant de toutes la plus ancienne et laplus puissante. 

Fondée en 1818, cette association relie entre elles les villes de 
Cologne, Aix-la-Chapelle et Dusscldorf pour des festivals qui, tous 
les ans à la Pentecôte, durent trois jours et attirent alternative- 
ment dans chacun de ces centres un public nombreux. Des exécu- 
tans sévèrement choisis parmi les artistes et les amateurs les plus 
distingués des trois villes et d'autres localités environnantes, 
comme Bonn, Barmen et Elberfeld, se consacrent pendant le temps 
nécessaire à l'étude d'œuvres désignées à l'avance par un comité 
spécial. Chanteurs et instrumentistes se réunissent à diverses re- 
prises pour des répétitions partielles, et enfin pour les répétitions 
générales deux ou trois jours avant la fête, dans la ville même où 
elle doit avoir lieu. Ces répétitions sont déjà de vrais concerts aux- 
quels il est permis d'assister moyennant une faible rétribution. Le 
public peut ainsi se familiariser avec des œuvres importantes qu'il 
est bon d'entendre plusieurs fois pour les mieux apprécier. D'un 
autre côté, les maîtres de chapelle, les compositeurs allemands ou 
étrangers invités à la fête et qui veulent se former ou s'instruire 
trouvent là, partitions en mains, un sujet d'études et un échange 
d'observations mutuelles qui fixent le sens de l'interprétation des 
maîtres et constituent une tradition intelligente et sûre. 

On comprend l'intérêt qu'offrent de pareilles réunions. Des œuvres 
longues et difficiles à exécuter avec les seules ressources de chaque 
ville peuvent être rendues dans leur intégrité en groupant le per- 
sonnel musical des trois cités. Ce personnel ne se compose point, 
comme chez nous, de choristes rétribués, exécutans de hasard ras- 
semblés pour une fois, manquant la plupart de l'éducation musicale 
la plus élémentaire; ce sont de vrais musiciens, préparés de longue 
main à leur tâche, hommes ou femmes appartenant à toutes les 
classes de la société, qui viennent s'asseoir sur les mêmes bancs, 
réunis par un même amour de l'art. Les solistes, jaloux et fiers de 
se produire dans de pareilles conditions , ont été triés parmi les 
cantatrices ou les premiers sujets des théâtres allemands. Aux pu- 
pitres de l'orchestre et modestement confondus avec les artistes lo- 
caux, on peut voir des virtuoses venus de tous les points de l'Alle- 
magne, ainsi qu'en témoigne la liste complète du personnel insérée 
au livret. Ce livret, qui donne le programme de la fête, est précédé 
d'un historique sommaire des festivals précédens et d'indications 
critiques puisées aux meilleures sources, sur les œuvres qui seront 
exécutées. Dans cette rapide revue, on remarque un grand nombre 
de compositions de Ilàiidel : des psaumes , des oratorios tels que 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 179 

Samson, Salomon, Josiié, JcphU\ Israël en Egypte, le Messie; des 
symphonies, des messes ou des oratorios de Beethoven, Mozart, 
Cherubini, Mendelssohn, Schumann, Ililler, etc.; les Saisons de 
Haydn; des opéras, des cantates ou des fragmens de Gluck, de 
Bach, deSpontini, etc. Riess, Mendelssohn, Onslow et Spontini figu- 
rent parmi ceux qui ont successivement dirige l'orchestre, car à l'in- 
verse de ce qui se passe chez nous, il est d'usage que les auteurs 
conduisent eux-mêmes l'exécution de leurs ouvrages, et les meil- 
leurs chefs d'orchestre de l'Allemagne ont été presque toujours 
aussi ses compositeurs les plus remarquables. 

L'an dernier, à Cologne , le programme comprenait les Saisons 
de Haydn et le Requiem de Yerdi qui, conduit par le maestro lui- 
même, a reçu, comme à Paris, le plus chaleureux accueil. Cette an- 
née, le cinquante-cinquième festival a eu heu à Dusseldorf, sous la 
direction du célèbre violoniste Joachim, directeur de l'école supé- 
rieure de musique de Berlin , avec le concours de chanteurs et de 
chanteuses des théâtres de Dresde, Berlin, Munich et SchAverin. Le 
premier jour, outre deux chœurs de Hândel, on a exécuté le Faust 
entier de Schumann, œuvre un peu confuse et languissante dans 
laquelle le musicien s'est épuisé à rendre les abstractions les plus 
nuageuses du poème de Goethe, h' Orphée de Gluck, selon nous, 
mieux fait pour le théâtre que pour de telles solennités , et une 
symphonie de Brahms, qui a eu les honneurs de la fête, ont rempli 
la seconde journée. Ainsi qu'il est d'usage, le troisième jour a été 
consacré plus spécialement à mettre en relief le talent des virtuoses 
présens au festival. Cette année, après le grand air de Joseph, une 
romance de Schumann et d'autres morceaux de chant, des applau- 
dissemens unanimes ont salué l'admirable exécution d'un concerto 
de Yiotti par Joachim. Ces divers fragmens étaient encadrés entre 
une cantate avec chœurs et orchestre de J. Tausch, la troisième ou- 
verture de Li'onorc et celle du Songe d'une nuit d'été. 

11 faut avoir assisté à une de ces fêtes pour comprendre à quel 
point la musique en x\llemagne est un art national, et l'on se ferait 
difficilement une idée de l'aspect imposant d'une salle comme celle 
du Gurtzenich de Cologne à pareils jours. Une foule immense, quatre 
mille personnes environ, remplit cette salle et les tribunes. Ce pu- 
blic, dont l'éducation est faite, assiste attentif et respectueux i\ 
l'admirable interprétation des chefs-d'œuvre des plus grands génies. 
L'estrade est occupée par le double chœur et par l'orchestre que 
domine un orgue établi dans la galerie supérieure. Les solistes, 
placés au premier rang, se groupent de chaque côte du pupitre du 
maître de chapelle. Un même esprit, un môme amour de l'art 
anime cette armée d'exécutaus, et l'on ne peut rien rêver au-dessus 
de la superbe sonorité et du mei^veilleux ensemble des chœurs. 



180 REVUE DES DEUX MONDES. 

Jamais la moindre incertitude dans l'attaque; jamais le moindre 
écart. La sûreté des intonations est égale à la précision du rythme, 
et les mouvemens les plus rapides sont abordés et soutenus avec 
un talent et un sens musical qui confondent l'imagination. 

Nous ne saurions oublier, pour notre part, l'impression profonde 
qui nous attendait à Cologne, à ce festival de 1865 dans lequel 
Vlsnicl en Egypte de Hândel nous apportait comme la révélation 
d'un art que nous n'avions pas soupçonné. Dès les premières me 
sures on subissait la domination du maître dont le soulUe puissant 
anime et remplit toute cette grande épopée. Tirant ses moyens 
d'action du texte même qu'il a choisi, Hàndel a su trouver des 
accens tour à tour mélancoliques et douloureux pour peindre la 
captivité des Juifs; élevés ou touchans pour nous dire leurs prières; 
terribles quand il s'agit de nous montrer la désolation de l'Egypte 
ou la destruction des armées de Pharaon; doux et tendres enfin, 
lorsqu'il a voulu chanter la bonté paternelle de Dieu pour son 
peuple. On songe à peine que certaines cadences du compositeur 
ont vieilli, qu'il se complaît un peu trop aux récitatifs et qu'il y a 
quelque monotonie dans la terminaison de ses phrases, tant on est 
entraîné par son irrésistible force! Quelle variété dans les motifs! 
quelle richesse inépuisable de combinaisons dans les rythmes et 
les timbres! Quel ordre, quelle ampleur et quelle clarté jusque dans 
ces fugues austères d'un dessin si large et si net, d'un enchaîne- 
ment si rigoureux, d'un développement si naturel et qui, après 
avoir successivement ébranlé les diverses masses des instrumens 
et des voix, les rassemblent et les pressent d'un mouvement crois- 
sant pour aboutir enfin à l'expansion majestueuse et libre de la 
pensée exprimée dans toute sa plénitude et sa beauté! C'est en de 
tels momens qu'on voit éclater toute la puissance d'un art qui tra- 
verse ainsi les foules pour les associer, subjuguées et émues, aux 
créations et à la vie supérieure du génie ! 



IV. 



Ce simple exposé suflit, croyons-nous, pour accuser des diffé- 
rences assez profondes entre nos voisins et nous-mêmes relative- 
ment à la situation de l'art musical. Nous ne voulons plus que 
brièvement montrer en quoi il nous serait bon et souvent facile 
de les imiter. 

Pour la production contemporaine de la musique dramatique 
nous n'avons jusqu'ici rien à leur envier. C'est vers le théâtre que 
se sont presque toujours tournés les compositeurs français, et quant 
aux compositeurs étrangers, plusieurs, parmi les plus grands, non- 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 181 

seulement ont apporté à la France les créations auxquelles ils te- 
naient le plus, mais sont même venus, ou s'y fixer momentanément, 
ou y vivre tout à fuit. Sans remonter bien haut, la liste en serait 
longue, et les noms de Grétry,de Cherubini, de Sponiini, de Meyer- 
beer et de Rossini se presseraient sous notre plume. Aujourd'hui 
encore, tandis que nos opéras, nos opéras-comiques et même nos 
opérettes sont représentés sur la plupart des scènes de l'Allemagne, 
nous ne trouverions de notre côté que peu d'emprunts à faire à 
ses compositeurs vivans. Il en serait tout autrement s'il s'agissait 
de son répertoire classique, et sur ce point elle nous fournit des 
exemples dont nous aurions fort cà profiter. Nous avons montré quelle 
était, pour ses principales scènes, la richesse et la variété de ce 
répertoire, tandis que notre grand Opéra vit pendant toute une 
année sur cinq ou six œuvres dont la présence sur l'affiche se per- 
pétue à satiété, avec une déplorable monotonie. 

A tout prendre d'ailleurs, l'exécution musicale dans son ensemble 
nous paraît généralement supérieure en Allemagne. On s'y attache 
de plus près à rendre avec leur esprit et le style qui leur est propre 
les créations des maîtres; on sacrifie moins à cette manie de l'elïet 
partout et à outrance qui, de notre temps, envahit peu à peu tous 
les arts. L'orchestre de notre Opéra, il est vrai, est excellent; mais, 
malgré des progrès notables, l'infériorité de ses chœurs est encore 
trop jéelle. Quant aux solistes, outre la nécessité pour eux de rem- 
plir un vaisseau aussi vaste, ils ont une tendance de plus en plus 
manifeste, encouiagée du reste par l'auditoire, à forcer les nuances. 
Ce respect intelligent des œuvres dont l'interprétation leur est con- 
fiée, cette modération et cette savante gradation d'effets, qui font 
les vrais artistes, sont trop souvent reniplacés chez nous par un 
besoin impérieux de briller et d'attirer sur soi l'attention. Trop 
souvent encore, le volume de la voix importe plus que sa qualité, 
et avec un tel régime peu d'années suffisent à détruire les talens 
qui promettaient le plus et à tuer les organes les mieux timbrés et 
les plus résistans. 

En Allemagne, nous l'avons dit, le théâtre n'est ni une fatigue, 
ni une dépense; il a ses habitués; il leur offre un délassement, 
un plaisir délicat et accessible aux petites bourses. Chez nous, 
à l'Opéra, la plus nombreuse partie de l'auditoire se compose d'un 
personnel flottant de provinciaux et d'étrangers pour lesquels l'ex- 
hibition du monument, l'aspect de la salle elle fameux escalier sont 
la princi[)ale alVaire. Quant aux abonnés, la mode, le désœuvrement 
ou les charmes du ballet les attirent, à certains jours consacrés, 
bien plus que le goût de la musique elle-même. Dans l'état actuel 
des choses, le nom d'Académie nationale de musique ressemble 
plus à une satire qu'à une désignation. Ce sont en effet les arts du 



182 REVUE DES DEUX MONDES. 

dessin, l'architecture, la peinture (1), les décors, les costumes qui 
dominent dans ce coûteux édifice élevé à l'honneur de la musique. 
Elle y figure comme un accessoire, mais plus que les oreilles, les 
yeux y trouvent leur satisfaction. 

Nous conviendrons sans peine que, pour l'entenle de toutes les 
ressources scéniques, le luxe et le goût qui régnent à l'Opéra sur- 
passent de beaucoup ce qu'on peut trouver à cet égard sur les plus 
grands théâtres de l'Europe, et nous n'entendons nullement, dans 
un accès de puritanisme hors de saison, qu'il faille nous dépouiller 
de ces splendeurs et prêcher le retour à la simplicité antique. Nous 
ne ferons même aucune difficulté d'avouer que tout ce qui peut re- 
hausser l'éclat d'une représentation nous paraît à sa place à l'O- 
péra; mais à la condition, encore une fois, que tout cela reste subor- 
donné à la musique, car tout cela ne compense pas pour nous le 
manque d'un répertoire, et c'est un répertoire que nous réclamons. 
Si donc la maison est ainsi montée, si ses conditions de vie sont 
telles qu'elle ne puisse se soutenir qu'avec la subvention énorme de 
l'état, nous ne demandons pas qu'on la lui supprime, mais nous 
pensons qu'à raison de ce qu'il donne, l'état doit intervenir dans 
le contrat. C'est son droit et son devoir de se constituer le gar- 
dien des intérêts supérieurs de l'art et de faire de l'Opéra pour 
la musique lyrique ce qu'est le Conservatohe pour la musique 
instrumentale, ce qu'est le Théâtre-Français pour la littérature dra- 
matique. Il faut que tous les chefs-d'œuvre que l'admiration pu- 
blique a consacrés et rendus classiques composent son répertoke. 
C'est ainsi que les Allemands comprennent la mission de leurs grands 
théâtres, et c'est pour cela que ceux-ci rempUssent un rôle utile 
dans le mouvement de culture générale de la nation. Il est étrange, 
en Térité, que, même pour quelques-unes des productions de nos 
.propres compositeurs, nous ayons plus de chances de les entendre 
à l'étranger que sur la scène française, et il n'est pas moins éton- 
nant de voir d'autres œuvres se maintenir chez nous sans qu'un 
mérite assez éclatant justifie pour elles ce privilège, mais unique- 
ment, sans doute, parce qu'elles comportent un déploiement plus 
complet des pompes de la mise en scène. 

Le moment nous parait venu d'opposer formellement sur ce 
point la ferme volonté de l'état au bon plaisir des directeurs. 11 
nous semble même que, pour l'avenir, les intérêts de l'art sont en 
ce cas d'accord avec ceux d'une gestion intelligente. Quand la pé- 

(1) Mûmc à ce point de vue, il nous sera cependant permis de faire nos reserves et 
do déplorer que l'œuvre d'art la plus remarquable do l'Opéra, une de celles qui hono- 
rent le plus notre école contemporaine, nous voulons dire la décoration du foyer par 
M. Baudry, soit non-seulement mal vue, nmis, ce qui est pis, condamnée à une dété- 
rioration prochaine. 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 183 

riode de pure curiosité sera épuisée pour la France et pour l'Europe, 
il est à désirer qu'on apprenne à revenir à l'Opéra pour autre chose 
que pour la salle. Il est donc prudent de prévoir et de préparer dès 
maintenant un mode d'exploitation du monument qui soit plus en 
rapport avec sa vraie destination : celle d'y exécuter de bonne mu- 
sique. Nous ne nous faisons pas illusion, ce n'est point là l'alTaire 
d'un jour. Un répertoire comme celui que nous rêvons ne s'impro- 
vise pas, mais il est facile, après tout, d'en dresser le programme. 
Il y a même, pour cela, chez nous, cette simplification que le 
théâtre de l'Opéra-Comique, recevant aussi une subvention assez 
respectable de l'état, peut être également astreint à l'obligation 
d'avoir un répertoire, obligation qui ne serait pour lui ni très 
lourde, ni tout à fait en dehors de ses habitudes. La liste des chefs- 
d'œuvre lyriques dont la représentation incomberait à l'Opéra étant 
ainsi allégée d'autant, on devrait graduellement marcher vers le 
but qui est pleinement atteint dans les principaux théâtres de l'Al- 
lemagne : parcourir dans l'espace d'une année le cercle à peu près 
complet de ces chefs-d'œuvre. 11 appartiendrait à un ministre vrai- 
ment soucieux des grands intérêts qui lui sont confiés de se propo- 
ser une telle rénovation. 

On se plaint à juste titre du développement qu'a pris chez nous 
l'opérette, de sa tendance à remplacer l' opéra-comique, cette créa- 
tion toute française, et l'on a plus de raison encore de se plaindre 
du flot toujours montant des cafés-concerts, des grossières trivialités 
ou des inepties graveleuses qui s'y débitent. Il serait difficile d'ima- 
giner en elTet les trésors de bêtise et de cynisme qui, au nom de la 
gaité française, se dépensent dans des établissemens dont le réper- 
toire spécial nous parait relever de la police des mœurs plus que 
de l'art musical. Parfois ces gaillardises épicées, après avoir fait le 
tour de la France, vont s'égarer juscjn'au fond de l'Allemagne, ag- 
gravées encore par le ton et les gestes de leurs interprètes et comme 
soulignées par l'air impudent et malin qu'ils prennent là-bas pour 
lancer leurs polissonneries. C'est pour la vertu sermonneuse de nos 
voisins une facile occasion de triompher de la dépravation de notre 
race et, après s'être régalés de ces turpitudes, de s'indigner au nom 
du goût et de la moralité également outragés. 

On a montré ici même (1) les tristes effets qu'amène chez nous 
une telle licence. Pernicieuse pour l'art, elle n'a rien à voir avec 

(1) La Liberté des théâtres et des cafés-concerts, par M. Albert Delpit, dans la fle- 
vue du 1" février 1878. 11 y a aussi et en grand nombre des cafés-concerts en Alie- 
magiif, mais g(3néralement leur caractère est tout autre que chez nous. On y peut CQ- 
tcndre, très convenablement exécutes, des fragmens de symphonie et des ouvertures 
de maîtres classiques qui, sur les programmes, alternent avec des morceaux d'un 
genre moins séi-ieux, des valses de Strauss, un a pot-pourri sur Mademoiselle Angot,» etc. 



184 REVUE DES DEUX MONDES. 

la vraie liberté, puisque, sans aucun contrôle, elle remet souvent 
les intérêts d'un nombreux personnel au premier venu, s'il lui a 
pris fantaisie de s'improviser directeur d'une seuiblahle entreprise. 
Sans insister sur les nécessités de répression dont la loi confère le 
soin à l'autorité, il nous semble que c'est par la bonne nmsique 
qu'il convient aussi de lutter contre cet envahissement et de parer 
à la dépression de goût qu'il amène. Si on leur assure un répertoire, 
nos deux Opéras subventionnés reprendront la situation élevée qu'ils 
doivent avoir, celle que le Théàtre-Françaià occupe vis-à-vis des 
autres théâtres. Us auront, comme lui, pour mission de relever et 
de maintenir intactes les grandes traditions, et nous osons aiïirmer 
que le concours du public ne leur fera pas défaut. On objectera 
peut-être que le rôle que nous réclamons pour eux, le Théâtre- 
Lyrique l'a rempli naguère, et qu'il s'est ruiné à ce jeu. Il nous sera 
permis de répondre que cette ruine n'est aucunement imputable à 
l'exécution des chefs-d'œuvre de Mozart et de Weber, puisque pour 
ces représentations classiques l'aiïluence n'a jamais cessé d'être 
grande et que, sur ces recettes d'une salle comble, le prélèvement 
des droits était moins considérable que pour des pièces modernes. 
Depuis ce temps d'ailleurs, et la tentative du Théâtre-Lyrifjue y a 
contribué pour sa part, le goût du public s'est encore é|)nré. Nous 
n'en voulons pour preuve que la faveur constante dont jouit main- 
tenant la musique symphonique à Paris et la facilité qu'où y trouve 
pour entendre ses plus remarquables productions. 

Sous ce rapport, notre capitale ne craint la comparaison avec 
aucune des villes les mieux partagées de l'Allemagne. La supério- 
rité d'exécution des concerts du Conservatoire est consacrée, même 
à l'étranger, par l'admiration de tous, et nulle part ailleurs on ne ren- 
contrerait à un tel degré cette perfection, cet art exquis de mettre en 
relief toutes les beautés des œuvres des maîtres et d'en faire ressortir 
les plus délicates nuances avec une pureté de goût et une largeur 
de style irréprochables. Tout cela est aussi vrai que rebattu, et 
c'est, croyons-nous, parce que la Société des concerts n'avait rien à 
redouter pour sa vieille réputation que, comme le faisait observer 
un bon juge (l), elle ne devait pas s'elfacer au moment même où la 
plupart des orchestres éti-angei"s se rendaient à l'appel de la France. 
S'il ne lui convenait pas d'affronter l'immensité de la salle du Tro- 
cadéroavec l'obligation, d'ailleurs incompréhensible, de restreindre 
ses programmes aux œuvres de compositeurs français et vivans, 
pourquoi n'avoir pas donné chez elle, au Conservatoire même, et 
avec son répertoire haluiuel, une série de concerts supplémentaires 
durant l'exposition? C'était là comme un devoir patriotique auquel, 

(1) Voyez, dans la Revue du l" août 1878, les Concerts du Trocadéro, pur M. Blaze 
de Buiy. 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 185 

nous osons le croire, elle n'aurait eu garde de se soustraire si on lui 
avait fait comprendre qu'il s'agissait pour elle de soutenir l'honneur 
musical de la France. 

A côté des concerts du Conservatoire, on sait l'heureuse influence 
qu'ont eue sur l'éducation du goût public les concerts populaires 
dus à l'intellig-nte initiative de M. Pasdeloup. Leur succès désor- 
mais assuré montre ce que vaut une idée juste quand elle est pour- 
suivie avec énergie et dévoûment. Après ces deux orchestres, il 
convient de citer celui qui, consacré à l'exécution d'œuvres contem- 
poraines, a, cette année même, sous l'habile direction de M. Colonne, 
fait brillamment ses preuves. Il en faudrait mentionner d'autres 
encore et, avec eux, les nombreuses sociétés de quatuors que nous 
possédons à Paris. Les unes sont déjà anciennes et réputées, comme 
celle des derniers quatuors de Beethoven, quiarévélé à l'Allemagne 
elle-même des œuvres que jusque-là elle avait jugées inexécutables. 
Des sociétés plus jeunes marchent dignement sur leurs traces; 
d'autres enfin, ayant élargi le cadre ordinaire de ces sortes d'asso- 
ciations, peuvent, grâce à l'adjonctjon de pianistes, de chanteurs ou 
même d'instrumentistes plus nombreux, se mouvoir dans un cercle 
musical plus étendu et donner une grande variété à leurs séances. 

Cet ensemble de ressources do.it dispose la musique instrumentale 
ne laisse rien à désirer à Paris. Mais sur ce point, comme sur beau- 
coup d'au très, hélas! Paris c'est à peu près toute la France, et derrière 
une capitale qui regorge, un grand pays tout entier vit presque 
complètement privé des jouissances qu'il pourrait se donner. A part 
un très petit nombre d'exceptions, on se ferait didicilement une 
idée de l'extrême pénurie qui est le lot de la province, même dans 
quelques-unes de ses villes les plus importantes. Le compte ne serait 
pas long de celles qui possèdent un orchestre à peu près en état 
d'aborder, vaille que vaille, l'exécution des symphonies classiques. 
La plupart se ruinent à soutenir un théâtre auquel elles imposent 
l'obligation ridicule de jouer à la fois l'opéra, l'opéra-comique, le 
drame et la comédie, avec un personnel d'acteurs à plusieurs fins et 
forcément surmenés. Et notez que dans beaucoup de ces villes l'exis- 
tence d'une modeste société de quatuors ne peut pas toujours être 
régulièi ement assurée faute d'élémens sulTisans, faute aussi parfois 
d'un auditoire assez nombreux. 

De temps à antre, il est vrai, sous la conduite d'un entrepreneur 
de concerts et annoncée à l'avance par de pompeuses affiches, une 
de ces bandes de musiciens enrégimentés qui exploitent la France 
par tranches successives viendra s'abattre sur la cité déshéritée, et y 
suivre de point en point le programme fornùdable qu'elle a exécuté 
la veille et qu'elle exécutera le lendemain dans la ville la plus voi- 
sine. H a été combiné avec soin pour satisfaire les goûts pro- 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

bables d'un public de province. On y a donc mis un peu de tout : 
des morceaux à elïet, des romances langoureuses, le traditionnel 
concerto de piano, voire quelque trio classique écourté pour la 
circonstance et encadré, comme si on demandait grâce pour lui, 
entre des variations brillantes et une chansonnette comique. Et 
c'est là souvent tout ce qu'on peut entendre de musique dans nos 
grandes villes. On y cultive cependant à force le piano, et vous seriez 
confondu de ce qui s'y dépense annuellement pour procurer aux 
jeunes filles un de ces jolis talens dits d'agrément dont il y a long- 
temps déjà Tœpfter parlait avec une si spirituelle justesse. Plaignez 
les professeurs qui sont voués à cette ingrate occupation, ceux du 
moins qui, dans de telles conditions, ont pu garder encore quelque 
amour de leur art. Combien, et des meilleurs, ont senti peu à peu 
se refroidir en eux la flamme de leur jeunesse et, découragés par 
l'indifférence générale, lassés par l'absorbant métier auquel le mar- 
chandage des pensions et des couvens les condamne sans répit, 
combien en viennent à ne plus rien réserver de leur vie pour la 
satisfaction de leurs goûts les plus chers. 

N'est-ce pas là une situation déplorable, humiliante, si on la com- 
pare à celle de l'Allemagne et aux ressources dont disposent chez 
elle les plus petites localités? Et notez que jusqu'ici notre rappro- 
chement n'a eu trait qu'à la musique instrumentale. Que serait-ce 
s'il s'agissait de la musique chorale! Il est vrai que, sur ce point, 
Paris n'est guère mieux partagé que la province. Malgré de géné- 
reux efforts, les tentatives réitérées de MM. Pasdeloup, Bourgault- 
Ducoudray, Lamoureux et d'autres encore n'ont pu jusqu'à présent 
aboutir à fonder une de ces fortes associations que l'Allemagne 
possède en si grand nombre. A peine quelques sociétés chorales 
ayant un but spécial et un personnel restreint ont-elles réussi à 
s'assurer une existence modeste (1). Rien de grand ni de durable 
n'a pu vivre jusqu'ici, rien qui égale les élémens que possèdent à 
côté de nous des villes de trente à quarante mille âmes; rien à plus 
forte raison qui approche de cette association rhénane dont nous 
avons parlé et dont le fait suivant peut suflire à montrer l'active et 
puissante organisation. L'an dernier, pendant le festival de la Pente- 
côte qui avait lieu à Cologne, quelques personnes désireuses de 
rendre hommage à un compositeur de cette ville, M. Max Bruch, 
qui, jeune encore, est déjà célèbre (2), proposèrent d'exécuter une 

(1) Il n'est que juste de citer cependant, mais comme une honorable exception, l'ex- 
cellente société chorale fondée et dirigée depuis une vingtaine d'années par M. Guillot de 
Sainbris : encore a-t-elle conservé un caractère en quelque sorte privé, et, s'il lui arrive 
parfois de donner des concerts payans, c'est toujours au profit d'oeuvres de bienfaisance. 

(2) Cette année encore, au printemps, une nouvelle œuvre de Max Bruch : la-Cloche 
(de Schiller), cantate avec choeurs et solos, a été montée et exécutée avec le plus grand 
succès à Cologne. 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 187 

de ses productions récentes : les Scènes de l'Odyssée. L'idée fut 
accueillie; on se mit aussitôt à l'œuvre. Les parties de l'orchestre, 
des chœurs et des solistes étant distribuées, furent apprises sur-le- 
champ, et on pressa les répétitions. Huit jours après, l'œuvre, admi- 
rablement interprétée par cinq cents exécutans qui avaient gratui- 
tement offert leur concours, recevait un accueil enthousiaste du 
public et rapportait à la fois honneur et profit à son auteur. Cette 
rapidité d'action, les ressources, le désintéressement et l'éducation 
musicale qu'elle suppose, tout cela est bien loin de nous et nous 
paraît à peine croyable. 

Sans prétendre atteindre d'emblée pareils résultats, il semble 
que du moins il y ait lieu de réagir contre notre infériorité, puis- 
qu'elle nous condamne à ignorer bien des œuvres importantes et 
qui comptent parmi les plus grandioses que l'art musical ait pro- 
duites. Les grandes compositions d'orchesti'e peuvent désormais 
être connues du public, grâce aux occasions sulfisamment nom- 
breuses qu'il a de les entendre. Pourquoi n'irait-on pas demander 
à la musique chorale des jouissances nouvelles et d'un ordre tout 
aussi élevé? avec les Saisons et la Création de Haydn, avec les 
3Iesses et le Requiem de Mozart, la s^miphonie avec chœurs de 
Beethoven, les nombreux oratorios et les cantates de Bach, de 
Ilândel et de Mendelssohn, avec beaucoup d'autres œuvres encore, 
son répertoire est assez riche pour que de longtemps il n'y ait pas 
à craindre de l'épuiser. Si l'on est en peine des ressources néces- 
saires pour essayer une semblable épreuve, pourquoi le directeur 
de l'Opéra, par exemple, ne profiterait-il pas des éléraens qui 
sont à sa disposition, local, orchestre et chœurs renforcés pour 
la circonstance, afin de donner chaque hiver quelques séances con- 
sacrées à de pareilles auditions? Nous pouvons juger de l'accueil 
qui leur serait fait d'après le succès qu'ont obtenu à diverses reprises 
non-seulement des fragmens des maîtres que nous venons de citer, 
mais récemment encore le Uequicm de Verdi et plusieurs composi- 
tions de Berlioz. Sans parler de l'intérêt même de l'art, il y a là, à 
notre avis, une exploitation facile à tenter et dont le profit nous 
paraît certain. 

Mais ce ne sont pas seulement les jouissances du pubHc parisien 
que nous aurions en vue, c'est la culture de la musique chorale 
elle-même dans les masses et par toute la France que nous vou- 
drions voir propagée chez nous. Il faut l'avouer cependant, presque 
toift reste à faii-e dans ce sens, et nous comprenons que, plus d'une 
fois déjà, des hommes résolus et dévoués à cette tâche s'y soient 
épuisés. A voir l'insuccès de leurs efforts, à entendre les cris qui 
sortent de nos cabarets et les vociférations discordantes qui, sous 
prétexte de louer le Seigneur, retentissent dans les églises de nos 



J88 REVUE DES DEUX MONDES. 

villages, on serait tenté d'accepter comme irrémédiable cette pré- 
tendue incapacité qu'auraient les hommes de notre race à rencon- 
trer la justesse toutes les fois que, réunis, ils s'avisent de chanter. 
Hâtons-nous d'ajouter que ce qui a été fait jusqu'ici dans nos écoles 
et dans nos lycées ne nous paraît pas de nature à modifier une aussi 
fâcheuse disposition. 

C'est cependant pour la combattre qu'avait été fondée, il y a plus 
de cinquante ans déjà, l'institution des orphéons. L'entreprise était 
aussi patriotique que morale, à la condition toutefois que l'exécu- 
tion répondît à la grandeur de l'idée. L'impulsion donnée, il sem- 
blait d'ailleurs que rien ne fût plus facile que de diriger le mouve- 
ment. On n'avait qu'à choisir, comme il était naturel, parmi tant 
d'immortelles créations des maîtres celles qui par leur caractère 
élevé, par la franchise des mélodies et du rythme, par la noble 
simplicité des combinaisons, pouvaient le mieux convenir à ces 
masses chorales qu'on prétendait former et instruire. H n'en fut 
pas ainsi. Les orphéons, pour leur malheur, trouvèrent leurs pour- 
voyeurs attitrés dans les rangs de ces compositeurs méconnus aux- 
quels ni le théâtre, ni les morceaux de concerts, ni les romances 
n'avaient pu faire une notoriété. Pour ceux-ci l'aubaine était ines- 
pérée : ils allaient avoir des interprètes et un public. Mais la tenta- 
tive aurait mérité d'être prise de plus haut. 

C'est une opinion trop commune que, pour vulgariser, il faut amoin- 
drir, et en fait d'art comme en fait de littérature, il y aurait fort à 
dire à cet égard. Est-il rien de pire par exemple que quelques-unes 
de ces publications qui, par leur bon marché ou à raison des sujets 
qu'elles traitent, affichent sur leur couverture la prétention de s'a- 
dresser aux masses? Répandre, sous prétexte de morale, ces pe- 
tites nouvelles bien niaises, ces fadeurs sentimentales dans les- 
quelles vertu n'est guère que synonyme d'ennui, c'est tourner en 
dégoût ou tout au moins rendre inutile une ardeur de lire qui, bien 
dirigée, est une des forces vives de notre temps. Il en va de même 
à propos d'art, et alors que, désireux de se soustraire à de grossiers 
plaisirs, des hommes de bonne volonté, des ouvriers, se groupaient 
entre eux pour consacrer à la musique les rares loisirs de vies ab- 
sorbées par le travail, il était juste de leur donner des satisfactions 
dignes d'eux. Les œuvres les mieux faites, les œuvres les plus ex- 
pressives n'auraient pas été de trop dans ce cas. A leur place, ce 
furent des pauvretés musicales sans nom, les plaintes du vent ou le 
bruissement du zéphir, ou bien des imitations puériles de cloches, 
de tambours et de locomotives qui, presque exclusivement, défrayè- 
rent le répertoire de nos sociétés chorales. Toutes ces merveilles for- 
maient les programmes de concours dans lesquels ils s'agissait de 
paraître avec honneur et de compléter, par un appoint sullisant de 



LA MUSIQUE EN ALLEMAGNE. 189 

médailles, la parure des bannières des associations. Les concours 
devenaient ainsi facilement un prétexte à pèlerinages bachiques et 
à mesquines rivalités entre sociétés voisines. Ce qui aurait dû être 
un instrument de moralisation et de culture se tournait en occa- 
sions de déplacemens, de paresse et de dépenses, et l'on pouvait 
se demander si les masses pour lesquelles, avec les meilleures in- 
tentions du monde, on avait imaginé ces dangereuses distractions 
n'en recueillaient pas, en somme, plus de dommage que de profit. 

Tout cela a trop longtemps duré, et, trop souvent détournée de 
ses véritables voies, la musique, considérée comme moyen d'éduca- 
tion populaire, a perdu chez nous l'influence moralisatrice que, mieux 
qu'aucun autre art, elle est propre à exercer. Certes l'étude du 
dessin offre une utilité plus directe : dans presque toutes les pro- 
fessions, elle devient une cause de progrès et de supériorité, et la 
culture du goût sous ce rapport se traduit pour un pays par un 
accroissement de la fortune publique. Mais, à son tour, la musique 
chorale doit être plus qu'une distraction offerte à toutes les classes 
d'une nation et, pour paraître moins immédiate, son utilité n'est 
pas moins réelle. Elle excelle en effet à faire naître et à développer 
ces sentimens de générosité, de dévoûment et d'enthousiasme qui 
sont la force d'un peuple. Elle les prend à leur source et renvoie 
leur écho au plus profond de notre être. Elle a pour cela des res- 
sources admirables, et loin d'être, comme les autres arts, condamnée 
à l'immobilité, elle agit et se transforme sans cesse avec ses con- 
trastes, avec la simultanéité des accords ou la combinaison des 
rythmes les plus variés. Au moyen de ces formes animées, elle 
sollicite les esprits les plus inertes et, en leur communiquant son 
propre mouvement, elle évoque en eux ces pensées confuses, com- 
plexes, indicibles, qui dorment au fond de chacun de nous. Elle 
prête à toutes une représentation qui s'adresse aux natures les plus 
diverses parce qu'elle respecte la pleine liberté de notre âme et la 
convie à une muette et intime collaboration. Aussi, comme l'élo- 
quence, elle a le don de pénétrer les foules et de les faire vibrer à 
l'unisson. Elle les rend plus fortes, plus courageuses; elle les exalte 
au moment du danger ou les soutient durant l'épreuve et, entre 
les mains des maîtres, elle devient un des instrumens de sociabilité 
les plus énergiques parce qu'elle mêle les hommes par la plus ac- 
tive et la plus étroite union. 

Qu'avons-nous fait, que faisons-nous encore d'une pareille force? 
Et cependant notre race est loin d'être, comme on l'a dit, réfrac- 
taire à la musique chorale. On trouve chez nous autant qu'ailleurs 
des voix timbrées, étendues, souples et capables d'intonations 
correctes. Que de fois, dans les salles d'asile de village, nous avons 
entendu les petits enfans attaquer avec ensemble et justesse des 



190 REVUE DES DEUX MONDES. 

chants assez compliqués. Si, après être sortis de l'asile, garçons et 
fillettes étaient encore exercés chaque jour, pendant quelques in- 
stans, à la classe, on arriverait, nous n'en doutons pas, à cultiver 
leur mémoire et leurs aptitudes musicales. Mais tout cesse brus- 
quement avec l'entrée à l'école, et quant aux élèves de nos lycées, 
l'emploi de leur temps est si rempli et si disputé que la musique 
peut à peine en obtenir quelques momens. Chez nos voisins au con- 
traire, elle continue d'avoir sa place marquée dans l'éducation sco- 
laire. Qui s'attendrait par exemple à trouver au fond du duché de 
Saxe-Meiningen, à Salzungen, dans une petite ville qui ne compte 
pas quatre mille âmes, une maîtrise composée déjeunes enfans 
dont l'instruction musicale est si complète qu'ils arrivent à chanter 
avec une rare perfection des œuvres chorales de Bach, de Scarlatù, 
de Mendelssohn ? En regard de cette lueur de poésie qui s'allume et 
brille ainsi jusque dans les plus humbles demeures et les moindres 
bourgades de l'Allemagne , quelle part chez nous le travail et le 
continuel souci des intérêts matériels laissent-ils aux manifestations 
de l'art dans la vie de nos campagnes ? Il importe que nous profi- 
tions de ces enseignemens et que nos enfans, eux aussi, reçoivent 
par la musique un complément de culture qui, en se développant, 
permettrait d'associer la nation tout entière à de pures et nobles 
jouissances. 

Il y a donc là un progrès à faire et, avec ceux dont nous avons 
déjà proposé la réalisation, il nous a paru que nous devions le si- 
gnaler. Est-il besoin de le dire d'ailleurs, c'est la France surtout 
que nous avions en vue dans cette courte étude sur les ressources 
musicales dont dispose l'Allemagne. Les comparaisons que devait 
provoquer un pareil examen naissaient en quelque sorte d'elles- 
mêmes, et bien souvent des traits défectueux que nous n'aurions 
pas songé à relever chez nous ont frappé plus vivement notre esprit 
dès que nous avons eu franchi la frontière. Ces imperfections, nous 
n'avons pas hésité à les confesser ici. De même que l'Allemagne 
met tous ses efforts à se relever de l'infériorité où elle est vis-à-vis 
de nous, pour ce qui touche aux arts du dessin et à leurs applica- 
tions, nous devons de notre côté chercher à l'égaler sous le rapport 
musical. Grâce à Dieu, la disproportion nous semble moindre. Fût- 
elle plus grande, nous ne croyons pas qu'il fallût nous y résigner 
et nous retirer de la lutte. Les plus sûres conquêtes sont encore 
celles que l'on fait sur soi-même : elles ne causent point de larmes 
et n'amassent point de haines. C'est de celles-là que nous sommes 
jaloux pour la France. Nous savons trop ce que coûtent les autres 
et ce qu'elles valent pour les souhaiter jamais à notre pays. 

Emile Michel, 



MADAME 



DUCHESSE D'ORLÉANS 



Correspondance complèlc de la ducliesse Elisahclh-ChailoHe d'Orlçans, publiée par 
la Société littéraire de Stuttgart , 18G7 et années suivantes. 



Voici tantôt un siècle que parut le premier recueil de lettres de 
la Palatine, et l'intérêt qu'elles inspirent n'est pas encore épuisé. En 
effet, la Société littéraire de Stuttgart fait paraître en ce moment la 
collection complète des lettres de Madame, Duchessed'Orléans. Fon- 
dée en 1839, cette Société s'occupait aussitôt de la correspondance 
de la mère da régent; dès 18^3 elle publiait un volume de lettres, 
édité par Wolfgang Mentzel. C'est ce volume que traduisit M. Bru- 
net en 1853. Deux ans après, il refondit en entier son travail et y 
joignit les fragmens publiés en 1788 sous les auspices du duc de 
Brunswick par le conseiller intime de Praun. C'est la traduction de 
1853 qui fournit à Sainte-Beuve l'occasion d'esquisser, dans deux 
de ses Lundis, le portrait de la princesse. En 1861, Léopold Ranke 
publiait son Histoire de France aux xvi^ et xv!!"" siècles. Dans 
le cinquième volume de cette histoire, il donne un choix de lettres 
écrites par Elisabeth-Charlotte à sa tante, l'électrice de Hanovre. 
Ce sont ces lettres mêmes dont M. Brunet, dans son avertissement, 
disait en 1855: « On ne sait ce que sont devenues les lettres écrites 
à l'électrice de Hanovre ; ce serait la partie la plus curieuse de la 
correspondance de Madame, car elle confiait à sa tante des secrets 
dont elle ne parlait pas ailleurs. La librairie Hetzel a publié un 
choix de ces lettres traduites par M. A. Pioland. La Société littéraire 
de Stuttgart enfin a commencé en 1867 et continue depuis la publi- 
cation de la correspondance complète de la duchesse Elisabeth- 
Charlotte d'Orléans. Elle en a commis le soin à M. W.-L. Holland, 



192 REVUE DES DEUX MONDES. 

le romaniste de Tubingue, l'éditeur et commentateur d'Uhland. 
Le quatrième volume vient de paraître; le cinquième et sans doute 
dernier est annoncé comme devant être imprimé sous peu. On voit 
que depuis le mois d'octobre 1853, où Sainte-Beuve donnait ses ar- 
ticles sur la princesse palatine, les matériaux se sont accumulés, et 
sur plus d'un point nous aurons à compléter, à rectifier aussi l'es- 
quisse du grand critique. 

Heidelberg, le lieu de sa naissance, joue un grand rôle dans ces 
lettres, dans celles surtout qu'Élisabeth-Charlotte écrivit sur la fin 
de sa vie. A mesure qu'elle vieillit, que le vide se fait autour d'elle, 
que l'image du grand roi s'efface, elle se reporte de préférence aux 
jours de son enfance, au château de ses ancêtres, à son pays natal. 
C'est ainsi que le 16 novembre 1719, alors qu'un demi-siècle s'est 
écoulé depuis son départ du Palatinat, elle écrit à sa demi-sœur, 
la raugrave Louise, que toute seule elle retrouverait son chemin de 
Schwetzingen à Heidelberg; elle se souvient des localités qu'on tra- 
verse, des maisons, celle du bourreau entre autres, devant lesquelles 
on passe. Il y a dans Heidelberg un endroit dont surtout elle garde 
le plus agréable souvenir, c'est le jardin de M. de Landrasz, situé 
en contre-bas de la ménagerie du château. «J'y allais bien souvent, 
à quatre heures du matin, manger des cerises ; j'en mangeais à ne 
plus pouvoir me tenir debout, car les cerises de M. de Landrasz 
sont de beaucoup les meilleures de tout Heidelberg. » Elle n'a pas 
davantage oublié les fraises de la forêt de Ketsch et les myrtilles 
de la montajjjne de Heidelberg même. 

En général, les souvenirs de jeunesse de Madame, si vifs et si 
tenaces, ont presque toujours un côté matériel, et c'est en racontant 
(lettres de 1719) comment un jour son père voulut la contraindre à 
boire du bouillon qu'elle emploie un vocabulaire qui, là plus qu'ail- 
leurs encore dans de nombreux passages de ses lettres, rend le 
métier de traducteur bien épineux. Mais avant tout ils sont pour 
nous la preuve que son séjour à Hanovre, auprès de sa tante l'élec- 
trice Sophie, a été relativenrant court. Elle y a passé cinq années en 
tout, de sept ans à douze. 

Madame avait été éloignée de Heidelberg au moment où son père 
se séparait de sa première femme pour épouser morganaiiquement 
M"* de Degenfeld. « La paix domestique ne régnait pas au foyer de 
l'électeur palatin, dit Sainte-Beuve; il avait une maîtresse qu'il épousa 
de la main gauche; la mère d'Élisabeth-Charlotte est accusée d'avoir 
eu un caractère acariâtre qui amena la séparation. » Cette sépara- 
tion a dû se faire à l'amiable. La Palatine parle peu de sa mère : 
« Elle avait tellement en horreur les gens roux que jamais elle ne 
s'en serait laissé approcher et toucher. » Mais la conduite de 
M'" de Uegenfeld a dû être irréprochable. La Palatine en a gardé 



MADAME DUCHESSE d'orLEANS. 193 

un bon souvenir; elle parle souvent d'elle, elle vante sa beauté, 
sa fidt'liié. Elle a eu l'affection la plus tendre pour un de ses demi- 
frères, Charles-Louis, l'aîné des raugraves, mort au service de la 
république de Venise en 1688, au siège de Nègrepont. « Je l'ai 
aimé, dit-elle, comme s'il eût été mon propre enfant, et je ne peux 
penser à lui sans avoir les yeux pleins de larmes et le cœur tout 
gros. » Elle n'était donc pas brouillée avec sa belle-mère, tout au 
contraire, elle lui est dévouée et l'aime. « J'ai rendu en ce temps- 
là un grand service à votre mère, écrit-elle à la raugrave Louise, 
sa demi-sœur (14 août 1718). Alors qu'elle était enceinte de Char- 
les-Maurice, sa grâce mon père, voulant (au lit) lui donner une 
lettre qu'elle devait me remettre le lendemain, l'atteignit, par un 
mouvement trop brusque, à l'œil, qui enfla et le lendemain se 
trouva être noir et bleu. La voyant ainsi défigurée, je m'effrayai 
et lui dis : « Seigneur Jésus ! madame (c'est ainsi que je l'appelais, 
par ordre), quel œil vous avez là! » Pour son bonheur, elle me conta 
comment la chose lui était venue. Quand Charles-Maurice vint au 
monde, il avait un œil comme hors de l'orbite. Vous savez, chère 
Louise, que l'électeur, notre père, était horriblement jaloux ; il 
s'imagina que madame votre mère avait trop souvent regardé le co- 
lonel Webenheim, qui n'avait qu'un œil et qui mainte fois venait 
jouer avec nous, et que c'était pour cela que Charles-Maurice avait 
l'œil noir comme le bandeau du colonel. 11 me fit appeler incontinent, 
dès que l'enfant fut au monde, et me dit : « Liselotte, voyez cet 
œil! n'est-il pas noir comme le bandeau de votre ami le colonel 
Webenheim? » Je me mis à rire et lui dis : « Eh non, votre grâce, 
je vois bien ce que cela est. » L'électeur tout fâché s'écrie : « Par 
le sacrement I qu'est-ce donc? — C'est quelque chose que votre 
grâce n'a pas vu. Vous souvenez-vous que lors du voyage d'Oppen- 
heim, la nuit, en voulant remettre à madame une lettre pour moi, 
vous lui avez donné un coup sur l'œil? Le lendemain il était noir, 
tel que vous voyez maintenant l'œil de l'enfant. — Mon Dieu, dit 
l'électeur, que je suis donc soulagé de ce que vous vous souveniez 
de cela! Pour l'amour de Dieu, n'en dites rien à madame. » 

Si le père d'Élisabeth-Charlotte soupçonnait si facilement la 
femme de son choix, l'épouse de son cœur, il a dû rendre la vie 
bien dure à sa première femme, la mère de la Palatine. En tout cas, 
la conduite de M"^ de Degenfeld a été, — on ne saurait en douter, 
— pleine de tact vis-à-vis de la princesse à laquelle elle succédait 
et dont elle avait été d'abord la demoiselle d'honneur. Nous voyons 
en effet (lettre du 11 septembre 1718) que l'électrice séparée, née 
landgrave de Cassel, recommande l'un des enfans issus du second 
mariage de l'électeur à la cour même de Cassel, et la Palatine ellc- 

TOME IXXi. — 1879. 13 



194 REVUE DES DEUX MONDES. 

même, si elle eût eu à se plaindre de sa belle-mère, ne se serait ja- 
mais intéressée, comme elle le fait, aux raugraves ses demi-frères 
et sœurs; au lieu de faire de l'une de ses sœurs sa correspondante 
ordinaire pendant les trente dernières années de sa vie et de pleu- 
rer amèrement l'un de ses frères, elle les aurait ignorés, à moins 
qu'elle ne les eût haïs comme elle savait haïr. Car elle a été à bonne 
école, et après cinquante ans elle raconte encore avec le plus grand 
plaisir les libertés singulières que M'"^ de Landrasz prenait avec 
l'oraison dominicale. « Lorsque M"" Kolb, la suivante, était indis- 
posée, M""" de Landrasz la remplaçait dans mon appartement. 
Matin et soir, en récitant les prières, lorsque dans le « notre Père » 
elle arrivait à « pardonne-nous nos offenses, » elle omettait la 
suite : a comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » 
« Cela m'a fait rire bien souvent, » ajoute la princesse, et au ton 
dont elle dit cela l'on sent qu'elle était parfaitement d'accord avec la 
bonne dame. M. de Landrasz, comme on voit, n'avait pas seulement 
les meilleures cerises de tout Heidelberg, il avait aussi une femme 
bien vindicative ou, si l'on admet que le pardon des offenses pra- 
tiqué sincèrement n'est le fait que d'un petit nombre d'âmes d'é- 
lite, une femme bien franche au moins pour avouer ainsi devant la 
fille de son maître qu'elle fait fi d'un des préceptes essentiels de 
la morale chrétienne. 

Madame a d'ailleurs de tout temps pris certaines libertés à 
l'égard des choses de la religion ou plutôt montré la plus grande 
franchise sous ce rapport, comme sous tous les autres. Convertie au 
catholicisme lors de son mariage, elle n'en reste pas moins protes- 
tante du fond du cœur. Elle continue à lire la Bible allemande, à 
réciter des cantiques luthériens. En aucun endroit de ses lettres, elle 
ne parle de la vierge Marie, nulle part on ne la voit, même de loin, 
avoir recours à l'intercession des saints : elle semble au contraire 
la blâmer. « La comtesse Wieser est sans doute une de ces sottes 
catholiques d'Allemagne qui ne connaissent que les saints, mais non 
pas notre seigneur Dieu, » dit-elle. Elle semble douter fort aussi 
de l'efficacité des pèlerinages, et la margrave de Bade est vertement 
blâmée de mener son fils à Notre-Danie-de-Lorette, au lieu de lui 
faire apprendre sa grammaire et de le faire voyager. Quant à elle, 
l'on ne saurait certes pas la prendre pour une « de ces sottes ca- 
tholiques, » car voici sa profession de foi, toute protestante dans 
le fond aussi bien que dans la forme : « Mettre toute sa con- 
fiance en Dieu, voilà ce qui, en toute circonstance, vous est d'un 
grand réconfort. La sagesse de Dieu est infinie comme le Tout- 
Puissant lui-môme; lui seul par conséquent connaît la cause de tout 
ce qui nous arrive. Nous devons suivre la raison qu'il nous a don- 
née, pour le reste le laisser faire et noi^s soumettre à sa volonté, 



MADAME DUCHESSE d'oRLÉANS. 195 

et parce qu'il a tellement aimé le monde qu'il a donné son fils 
unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il 
ait la vie éternelle (l), nous pouvons certes être tranquilles et 
contens; car, si après cela il nous envoie des malheurs, c'est qu'il 
veut nous châtier en ce monde, afin que nous ne soyons pas châ- 
tiés dans l'autre; c'est là une grande consolation, elle nous permet 
de mourir tranquilles. Nous envoie-t-il des joies, eh bien, c'est une 
occasion de lui rendre grâces et de l'aimer davantage. Ainsi Dieu 
fait tourner tout à notre avantage pourvu que nous sachions bien 
accueillir et accepter ce qu'il nous envoie. Voilà ce que je pense, 
chère Louise... » Elle blâme, il est vrai, Luther d'avoir été trop 
loin, mais ce blâme même laisse voir combien peu le catholicisme 
avait eu de prise sur elle. « Le docteur Luther a été comme tous 
les gens d'église; ils veulent tous être les maîtres et gouverner. S'il 
avait pensé au bien général de la chrétienté, il n'aurait pas fait 
un schisme... Calvin et lui auraient fait mille fois plus de bien s'ils 
n'avaient pas fait de schisme, s'ils avaient instruit le monde sans 
faire tant de bruit : ce qu'il y a de plus sot dans la doctrine ro- 
maine aurait disparu tout doucement et de lui-même. » 

Ce n'est pas là le langage d'une prosélyte, et d'ailleurs elle avait 
dans sa collection de médailles, qu'elle aimait à montrer à tout ve- 
nant l'efligie de Luther en double, en argent et en or. Avant son ab- 
juration, elle appartenait non pas à l'église luthérienne, mais bien à 
la confession réformée, comme toute la branche palatine des Sim- 
mern qui s'éteignit avec elle. On a très bien fait de rectifier en ceci 
Sainte-Beuve ; mais son long séjour à Hanovre, qui jusqu'à nos jours 
est resté la citadelle de l'orthodoxie luthérienne et qL»^ fait à cette 
heure l'opposition la plus violente au mariage civil récemment in- 
troduit en Prusse, est sans doute cause qu'au fond de l'âme elle se 
range plutôt du côté des luthériens, surtout en ce qui regarde la 
sainte cène. Du moins la façon de communier que l'on a dans l'é- 
glise réformée française de Mannheim n'est pas du tout de son 
goût : (( Je n'aimais pas à m'approcher de la table sainte dans l'é- 
glise française; cela se passe tout autrement que chez les Allemands 
et ne me plaît d'aucune façon. D'abord il n'y a pas de préparation 
à la sainte cène; secondement les psaumes que l'on chante sont 
écrits dans une langue qui a vieilli, c'est comme si on lisait Y A ma dû; 
ensuite la piaillerie des petits garçons récitant le Décalogue : « Tu 
ne mentiras pas, tueras pas, etc., » me semblait bien sotte, et enfin 
je ne pouvais souffrir que l'on donnât le vin dans des verres qu'a- 
près on rinçait. Je l'ai vu faire à Mannheim, et n'ai pas trouvé cela 
respectable et digne d'une chose si sainte ; cela ressemblait à une 

(1) Madame cite textuellement les saintes Écritures. Évangile selon saint Jean, III, 10. 



196 REYUE DES DEUX MONDES. 

auberge plutôt qu'à une église et communauté chrétienne. » Quel- 
ques semaines après, elle revient à « ce bassin à rincer les verres, » 
et dit que cela l'a tant fâchée que plus jamais elle n'a voulu com- 
munier à l'église française de Mannheim. Le catéchisme de Heidel- 
berg et surtout la quatre-vingtième question de ce catéchisme ne 
lui conviennent pas davantage. La religion de Madame est, comme 
le fait remarquer M. Rolland dans son introduction, fortement enta- 
chée de rationaUsme, c'est-à-dire qu'elle se préoccupe moins de la 
pureté de la doctrine que de mener une vie vertueuse. Sans doute 
des exercices de piété trop fréquens et trop longs l'ont dès sa jeu- 
nesse plus ou moins fatiguée. L'orthodoxie luthérienne et calviniste 
à cette époque s'est comme figée en un formalisme inerte, tellement 
qu'au moment même où Madame partait pour la France il se pro- 
duisit en Allemagne ce que depuis on a appelé un a réveil. » C'est 
en 1670 en effet que Philippe-Jacques Spener ouvrit à Francfort- 
sur-le-Mein ses colle gia pietatis, qui furent le berceau du piétisme. 
De plus, le spectacle des petites cours allemandes, de la vie qu'on 
y mène malgré les pratiques religieuses les plus minutieuses , a bien 
pu contribuer à donner à Madame cette teinte de rationalisme. N'ou- 
blions pas qu'elle est la propre cousine de l'électeur Georges de Ha- 
novre, plus tard roi d'Angleterre, qui fait assassiner le comte de 
Kœnigsmark et cloîtrer sa femme Sophie Dorothée dans le château 
d'Ahlden pour le reste de sa vie. Versailles aussi a dû largement con- 
tribuer à la maintenir dans ces idées; aussi n'aime-t-elle pas à aller 
au prône, comme dans sa jeunesse sans doute elle ne tenait guère à 
aller au prêche : « Je n'aime pas du tout à entendre prêcher. J'en 
ai bien vite assez; en effet l'on ne vous dit rien que l'on ne sache 
depuis longtemps, et je m'endors de suite. Mon Dieu, chère Louise, 
vous me dites que l'on ne saurait se lasser d'entendre ces deux mi- 
nistres (MM. Lenfant et de Beausobre, pasteurs de l'église française 
de Berlin); mais je dois avouer à ma honte que je ne trouve rien de 
plus ennuyeux que d'entendre prêcher, je m'endors de suite; un 
sermon pour me faire dormir, c'est plus sûr que l'opium! » — a II 
m'est impossible , écrit-elle à sa tante de Hanovre , d'entendre une 
grand'messe. J'en ai sitôt fait avec mes dévotions, car j'ai un cha- 
pelain qui expédie la messe en un quart d'heure, ce qui fait bien 
mon affaire. » Voilà pour son catholicisme. Mais il lui est resté de 
sa jeunesse l'habitude de lire tant et tant de chapitres de la Bible 
par semaine; à l'en entendre parler, on voit bien, il est vrai, qu'il y 
a là quelque chose de mécanique, et il lui arrive d'avouer avec son 
sans-gêne ordinaire que « le prophète Isaïe l'a endormie. » Il y avait 
en outre dans cette lecture si singulière de la Bible une espèce de 
protestation contre sa conversion forcée et un peu de taquinerie à 
l'endroit de son confesseur. 



MADAME DUCHESSE d'oRLIîANS. 197 

Il y a lieu de s'étonner que sous la régence elle n'ait pas renoncé 
à certaines pratiques religieuses qui certes devaient fort lui peser. 
Mais l'habitude était prise ; elle continua donc d'assister aux offices 
journaliers et très souvent à des sermons, quelque ennuyeux qu'elle 
trouvât les prédicateurs. Elle fait exception pour Massillon. « Je 
vais aller ce matin à onze heures entendre prêcher le carême à 
l'église la plus proche du Palais-Royal (les 15 vinct, comme elle 
dit). C'est un abbé qui y prêche : ses sermons sont bien ordinaires; 
il ne vaut pas l'évêque de Clermont, qui prêche admirablement bien. 
Mais enfin cet abbé ne dit rien de ridicule, il faut donc s'en con- 
tenter. » 

Madame au fond du cœur est restée protestante. Elle a gardé de 
même un grand attachement pour lalterre natale et pour ses com- 
patriotes ou plutôt ses sujets les habitans du Palatinat. « Je ne 
peux comprendre, dit-elle, que la princesse de Galles, née princesse 
d'Anspach, préfère l'Angleterre à l'Allemagne; moi, je ne suis pas 
du tout ainsi, mon cher Palatinat m'est au-dessus de tout. Je vous 
estime heureuse, chère Louise, de ce que vous allez de nouveau 
fouler le sol de la terre promise, voir Heidelberg et Schwetzingen ; 
saluez en mon nom mon ancienne chambre et le salon vitré, et 
écrivez-m'en beaucoup ! » Jusqu'aux cigognes de sa ville natale, 
elle n'a garde de les oublier : « Elles m'ont amusée bien souvent 
à Heidelberg, de ma fenêtre je les observais, dans leurs nids, sur 
les cheminées de la ville, c'est pourquoi elles me sont chères. » 
Et quand l'électeur Charles-Philippe fait mine de préférer Dussel- 
dorf ou Mannheim à son cher Heidelberg, elle ne peut s'en con- 
soler. Même tendresse pour les habitans. Lorsque ce même électeur, 
qui est de la branche cathohque de Neubourg, veut, conformément 
au fameux principe du cujus regio , ejus religio ^ poussé qu'il 
est par les jésuites, rétablir le catholicisme dans ses états, elle 
oublie entièrement qu'elle est elle-même catholique; nous la voyons 
prendre fait et cause pour les sujets contre le souverain, s'in- 
digner des persécutions auxquelles ils sont en butte et dire, pen- 
dant plusieurs mois, dans chacune de ses lettres et sans ménager 
les expressions, tout le mal qu'elle pense des auteurs de ces per- 
sécutions : « Il ne suffît pas, quand on est souverain seigneur 
comme l'électeur, de ne pas faire soi-même du tort à ses sujets; 
il faut encore les protéger contre les méchans prêtres et ne pas 
permettre qu'il leur soit fait du mal. La façon dont se passent les 
choses à Heidelberg m'a fait venir les larmes aux yeux;... où l'on 
laisse régner moines et prêtres, tout va forcément de travers; il 
n'y a ni bonheur ni bien à espérer ! Mais comment se fait-il que le 
roi d'Angleterre et le roi de Prusse ne s'occupent pas de l'affaire? Ils 
devraient le faire de toute façon et par tous les moyens. La four- 



198 REVUE DES DEUX MONDES. 

berie dont on s'est servi pour s'emparer de l'église du Saint-Esprit 
est un vrai tour de prêtres; les fourberies, je les hais à la mort; 
elles ne siéent bien qu'à Arlequin, dans la comédie italienne... 
L'électeur pourrait dire des prêtres d'Heidelberg ce que le père 
de la Rue (1) disait du confesseur du feu roi, le père Le Tellier : 
(( Il nous mène si vite que j'ai peur qu'il ne nous verse. » Gela 
■pourrait bien aller ainsi dans le Palatinat. » 

Enfin l'Angleterre et la Prusse interviennent. « Les prêtres de 
cette façon n'oseront plus faire des leurs, ce dont je me réjouis du 
fond du cœur; car je souhaite toute sorte de bien et de bonheur 
à nos bons et honnêtes compatriotes; aux méchans prêtres qui les 
persécutent, je leur souhaite la potence qu'ils méritent bien pour 
leur fausseté et leurs tromperies... Ils sont méchans et insolens, 
mais, dès qu'on leur montre les dents, ils font patte de velours. » 

Les deux monarques protestans et l'électeur nomment une com- 
mission chargée de régler le différend. Mais les commissaires ont le 
tort énorme aux yeux de Madame de procéder lentement ; ils chô- 
ment les dimanches et fêtes, et Madame est d'avis qu'ils pourraient 
siéger ces jours-là tout aussi bien que les jours ouvrables, car 
traiter de choses se rapportant à la rehgion, et rendre la justice, ce 
n'est pas se livrer à un travail manuel. Et naturellement elle se re- 
porte en pensée à une époque où en France aussi on persécutait les 
réformés : « Les gens, dit-elle, qui, comme l'électeur, ont eu une 
jeunesse déréglée, se laissent persuader, quand vient la vieillesse, 
qu'ils peuvent réparer cela en persécutant luthériens et réformés. » 
Et qu'on n'aille pas croire qu'elle se borne à cette sympathie toute 
platonique. Elle essaie de faire intervenir le régent son fils, qui, 
cela va de soi, s'empresse de reconduire : « La France ne pourrait 
s'en mêler à cause du clergé. Mon fils ne saurait s'en occuper, car, 
avec ces disputas entre molinistes et jansénistes , les deux partis 
se tourneraient contre lui et l'accuseraient d'être huguenot, parce 
qu'il ne se prononce ni pour les uns ni pour les autres. » Elle- 
même en tout cas ne se gêne pas pour dire que les persécutés ont 
toutes ses préférences. Elle dit sa façon de penser au secrétaire 
d'ambassade de l'électeur, et cela vertement : il en est tout penaud. 
Les commissaires du roi de Prusse d'ailleurs, en travaillant avec 
la lenteur que l'on sait , n'étaient pas aussi désagréables à leur 
maître qu'à Madame. Si d'un côté il entrait dans les vues de la 
C0U4' de Berlin de jouer le rôle de protectrice des opprimés et de 
supplanter la Saxe dans la direction de l'Allemagne protestante, il 
ne lui déplaisait nullement de peupler la Marche sablonneuse de 
réfugiés du Palatinat comme, quarante ans auparavant, de réfu- 

(1^ Confesseur de la duchesse de Bourgogne. 



MADAME DUCHESSE d'oBLÉANS. 199 

giés français. Madame le sait fort bien : « Presque tous les anciens 
serviteurs de notre cour de Heidclberg sont allés dans le Brande- 
bourg et à la cour de Berlin. L'on peut dire de cette cour, avec La 
Fontaine, La fromy n'est pas prctemse. On dit que le roi rit tout le 
premier de sa parcimonie. » 

Ces citations nous montrent assez que la Palatine est restée for- 
tement attachée à ses compatriotes, qui au fond sont encore ses 
coreligionnaires. Que n'a-t-elle pas dCi souffrir en voyant la révoca- 
tion de l'édit de Nantes, les dragonnades, les persécutions sans fin 
et sans trêve auxquelles sont exposés ceux de la religion prétendue 
réformée en France? Et faudrait-il d'autres raisons encore pour ex- 
pliquer sa haine contre M'"* de Maintenon, une convertie, elle aussi, 
mais une convertie qui, loin de garder un certain attachement pour 
ceux dont elle a partagé les croyances, les laisse persécuter à ou- 
trance et même, à tort ou à raison, passe pour conseiller et inspi- 
rer les mesures les plus cruelles que l'on édicté contre ses ancienî 
frères. 11 en est de même de sa haine contre les prêtres et les moineS; 
Le mal qu'elle voit faire sur la fin de sa vie « par les prêtres de 
Neubourg et d'Autriche » dans son pays natal n'a dû que rendre 
plus forte encore l'aversion que lui inspiraient les procédés de 
certains d'entre eux. 

D'ailleurs elle n'en veut pas à tous les ordres religieux indis- 
tinctement; elle ne comprend pas, il est vrai, qu'on entre dans les 
ordres, et quand la deuxième fille du régent. Madame d'Orléans, 
prend le voile et devient abbesse de Ghelles, elle en est outrée, 
mais elle visite souvent les carmélites de Paris; elle y va à 
compiles et au salut le jeudi saint, elle assiste aux ténèbres, se 
promène dans leur jardin. « Les amandiers sont en pleine florai- 
son, les abricotiers et les pêchers commencent à fleurir. Je crains 
bien qu'une gelée ne gâte tout cela ! Nos carmélites, que M""^ de 
Berry et moi allons voir souvent, n'ont rien de papelard; n'était 
leur habit, on s'imaginerait être avec des femmes du monde, car 
elles parlent et raisonnent de tout sans façon. » Quand elle quitte 
Paris pour aller passer l'été à Saint-Gloud, son séjour de prédilec- 
tion, elle ne manque pas d'aller leur faire ses adieux. C'est qu'aussi 
« les carmélites ne prennent pas de pensionnaires; tous les autres 
couvens qui en ont sont pleins de tels vices et de telles débauches 
qu'on est saisi d'horreur rien que d'y songer. » Elle ne veut pas 
trop de mal non plus aux capucins; elle va les voir à Meudon. Ils 
ont, il est vrai, une religion par trop sotte, dit-elle, ce sont de 
vrais moulins à prières, mais, pris isolément, ce sont de braves 
gens. Ils n'ont qu'un tort à ses yeux, c'est d'être les laquais des 
jésuites et de faire tout ce que ceux-ci veulent. Or les jésuites sont, 
après M'"* de Maintenon, ce que Madame déteste le plus au monde. 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 

Et cela pour le même motif, pour le mal qu'a fait Louis XIV aux 
réformés. Feu le roi, d'après elle, ne péchait que par ignorance; s'il 
avait lu les saintes Écritures, il aurait été plus éclairé, « mais les 
jésuites et M""® de Maintenon lui ont fait croire que de persécuter 
les réformés , cela réparerait aux yeux de Dieu et des hommes le 
double adultère commis avec la Montespan. » Elle-même cepen- 
dant avait pour confesseur un jésuite; mais, outre que le confes- 
seur de Madame, selon Duclos, n'était qu'un domestique de plus 
dans la maison, elle était d'abord bien tombée, et deux de ses con- 
fesseurs, le père de Jourdan et le père de Saint-Pierre, lui don- 
naient raison quand elle leur disait sa façon de penser; aussi ne 
disputait-elle pas avec eux. Par contre, elle dispute fort avec le 
troisième, le père de Linières. « Le confesseur que j'ai mainte- 
nant est raisonnable en tout, excepté en fait de religion, où il est 
par trop simple. Il est tout autre que mes deux précédens confes- 
seurs. Ceux-ci reconnaissent ce qu'il y a dans la religion de baga- 
telles et de mauvaises choses, mais lui n'en veut pas convenir. Il 
veut que l'on admire tout, et cela m'est impossible. Je ne veux pas 
non plus qu'on m'en donne à garder : aussi trouve-t-il que je ne 
suis pas assez docile. Mais je lui ai avoué tout net que j'étais trop 
vieille pour croire des niaiseries. » Un jeudi saint, entre autres, 
revenant de l'église où elle a communié, quelqu'un se met à parler 
de miracles et raconte que le père de feu M. le dernier prince et 
M*"* la princesse palatine (Anne de Gonzague) s'étaient convertis 
pour avoir tenu exposé à la flamme d'une chandelle du bois de la 
vraie croix qui n'avait pas brûlé. Madame dit que ce n'était pas un 
miracle, attendu qu'il y a en Mésopotamie du bois qui ne brûle 
pas. Le confesseur se fâche; Madame, qui a un morceau de ce bois, 
s'en va le chercher et l'expose au feu, où il devient rouge comme 
aurait fait un morceau de fer, mais ne brûle pas ; puis elle se met 
à rire de la confusion du bon père. Lorsque M'"^ de Ratzenhausen, 
sa dame de compagnie, l'entendait ainsi disputer avec lui, elle avait 
coutume de dire : a J'espère qu'avec l'aide de Dieu Votre Altesse 
Royale finira par donner une bonne éducation à son confesseur. » 
Madame a d'ailleurs des motifs plus sérieux d'en vouloir aux jé- 
suites : premièrement les persécutions exercées à leur instigation 
contre les réformés du Palatinat, dont il a été déjà question; en 
second lieu, la vie que mène son gendre, le duc de Lorraine. La du- 
chesse sa fille est malheureuse, le duc a une maîtresse, et le confes- 
seur est encore un jésuite. «Mon confesseur s'est donné une peine in- 
finie pour me persuader qu'il ne se passe rien de répréhensible entre 
le duc de Lorraine et M™* de Craon, et que jamais il ne la voyait en 
tête-à-tête. Je lui ris au nez et dis : Mon père, tenez ces discours dans 
vostre couvent, à vos moines , qui ne voient le monde que par le trou 



MADAME DUCHESSE d' ORLÉANS. 201 

d'une bouteille, mais ne dittes jamais ces choses-là aux gens de la 
cour; nous savons trop que, quand un jeune prince, très amoureux, 
est dans une cour où il est le maistre, quand il est avec une famé 
jeune et belle vingt-quatre heure, qu'il n'y est pas pour enfiler des 
perles, sur tout quand le mary ce lève et s'en va si tost que le prince 
arive, et pour les tesmoin qui sont dans la chambre, cela n'est pas 
vray, mais quand cela seroit, ce sont tous domestique à qui le 
maistre n'a qu'à faire un clin d'œil pour le faire partir. Ainsi si vous 
croyez sauver vos père jessuitte qui sont les confesseurs, vous 
vous trompez beaucoup, car tout le monde voit qu'ils toUerent un 
double adultère. » Et le 26 mars elle ajoute : « Tous les jésuites 
veulent que l'on tienne leur ordre pour parfait et sans tache ; voilà 
pourquoi ils cherchent à excuser tout ce qui se passe aux cours où 
un des leurs est confesseur. Aussi j'ai dit au mien, sans ménage* 
ment, que ce qui se passe à Lunéville est inexcusable, qu'il est aisé 
de voir que le confesseur du duc use d'une extrême indulgence à 
son égard. Ni lui, ni aucun des jésuites lorrains ne pourront faire 
accroire quoi que ce soit à n'importe qui ; c'est là un adultère pu- 
blic, et plus souvent ils feront approcher de la sainte table le duc 
et sa maîtresse, plus grand sera le scandale. » 

Bien souvent elle revient à la société de Jésus, et toujours pour 
dire combien, à ses yeux, est pernicieuse l'influence qu'elle exerce. 
Les jésuites, dit-elle, sont impitoyables vis-à-vis des autres reli- 
gions; en particulier, on trouve parmi eux de braves et honnêtes 
gens, mais pris en masse ils sont dangereux. — Ce qui la met hors 
d'elle, c'est qu'ils permettent en France ce qu'ils interdisent ailleurs, 
les bals masqués par exemple. Lorsqu'on découvre la conspiration 
de Cellamare, c'est à eux qu'elle songe tout d'abord, et elle regrette 
bien amèrement qu'on ne puisse pas les impliquer dans cette affaire, 
faute de preuves. 

Évidemment ses préventions l'aveuglent et elles l'aveugleront bien 
davantage encore lorsqu'il s'agira de M'"^ de Mainlenon. C'est ainsi 
qu'en apprenant l'incendie du château de Lunéville, elle ne peut 
s'empêcher de l'attribuer à son ennemie, et la preuve qu'elle en 
donne c'est que l'homme qu'on accuse d'avoir mis le feu au châ- 
teau était autrefois au service du duc du Maine. Quand elle apprend 
sa mort, elle l'annonce à sa demi-sœur en se servant d'une expres- 
sion dont se serviraient à peine des employés de la voirie par- 
lant entre eux du trépas d'une haridelle. Et quelques semaines après 
elle ajoute : « Elle aurait dû mourir il y a trente et un ans de cela. 
Tous les pauvres réformés seraient encore en France, et leur temple 
de Gharenton ne serait pas rasé. La vieille sorcière a combiné tout 
cela avec le jésuite, le père La Chaise. A eux deux, ils sont cause de 
tout ! a Mais elle a d'autres raisons encore de la haïr. C'est elle 



202 REFUE DES DEUX MONDES. 

qui l'a fait exclure du particulier du roi, c'est elle qui fait légitimer 
les bâtards, c'est elle qui est cause que le duc de Chartres épouse 
une légitiiiiée, c'est elle enfin qui perd ce même duc de Chartres 
dans l'esprit de Louis XIV. 

Madame est venue en France malgré elle, elle s'est sacrifiée à sa 
famille, au bien de sa patrie : a Je ne suis venue en France que par 
pure obéissance pour sa grâce mon père, mon oncle et ma tante 
de Hanovre. Ce n'était en rien mon inclination. ») Et quand elle a 
connu Monsieur, cette inclination a dû être moindre encore. Cepen- 
dant au début il est assez convenable avec sa femme, tant que la 
cabale ne le monte pas contre elle ; mais bien souvent les ennemis 
de la première Madame, le chevalier de Lorraine, le marquis d'Ef- 
fiat, M'"^ de Grancey, la Gordon, causent des tourmens à la seconde. 
(( Les chasses ne m'ont pas rendue si vieille et si laide que les ca- 
bales qui depuis sept ans m'ont fait venir tant de rides que j'en ai 
la figure toute pleine... La bande du chevalier n'échoue malheureu- 
sement pas dans ses méchans complots; tout ce qu'ils ourdissent 
contre moi de trames diaboliques leur réussit à souhait. » Ils répan- 
dent le bruit qu'elle a une galanterie, et que M''* de Théobon, une de 
ses demoiselles, porte ses lettres. Monsieur là-dessus lui enlève la 
maréchale de Clérambaut et chasse M"*' de Théobon. D'où vient que 
la cabale s'acharne ainsi après Madame? C'est qu'elle ne leur cache 
pas qu'à ses yeux ils sont les assassins de la première Madame, 
(( car je voy, dit-elle au roi, que mes ennemis n'osent me faire le 
mesme tour qu'à celle qui fust devant, parce que j'en ay malheu- 
reusement trop dit que j'en savais les circonstances...» 

Une chose pourtant la console et lui rend la vie presque douce : c'est 
l'amitié que lui montre le roi. Il l'assiste dans ses couches et écoute 
obligeamment tout ce qu'elle lui raconte de ses affaires et de sa fa- 
mille. Elle par contre est bien complaisante pour lui aussi, jusqu'à 
faire en sa compagnie la médianoche chez M"* de Montespan. Aussi 
croit-on voir percer dans les premières lettres plus que di l'affec- 
tion, tout au moins une amitié bien vive, plus vive qu'elle n'est 
d'ordinaire entre belle-sœur et beau-frère. « J'espère la semaine 
prochaine suivre à cheval la chasse du roi; il m'a fait écrire par 
Monsieur qu'il prétendait que j'allasse chasser avec lui deux fois 
par semaine. » Elle souligne ce « prétendait. » Comme elle est 
fière de pouvoir raconter a sa tante que lors d'une de ses fréquentes 
chutes de cheval à la chasse (elle eu a fait vingt-six en tout), le roi 
s'est trouvé le premier auprès d'elle. <i Vous qui admirez si fort 
notre roi pour m'avoir assistée lors de mes couches, vous l'aimerez 
encore dans cette rencontre, car c'est lui qui s'est trouvé le premier 
auprès de moi. Il était pâle comme la mort, et j'eus beau lui assurer 
que je ne m'étais fait aucun mal et que je n'étais pas tombée sur 



MADAME DUCHESSE d'oRLÉA^'S. 203 

la tête, il n'a pas eu de repos qu'il ne m'eût lui-même visité la 
tête de tous côtés. Enfin, ayant trouvé que j'avais dit vrai, il me 
conduisit dans ma chambre, resta encore quelque temps auprès de 
moi pour voir si je ne m'évanouirais pas; enfin il n€ retourna au 
vieux château que lorsque je lui eus assuré derechef que je ne res- 
sentais pas le moindre mal. » A cette époque en effet la faveur que 
le roi témoignait à Madame a dû être très marquée, car elle la mit 
à la mode. Etant sortie avec une vieille zibeline un jour qu'il fai- 
sait froid, chacun s'en fit faire une sur ce patron, et ce fut durant 
un temps la très grande mode de porter « des palatines. » Mais 
Madame est loin d'être éblouie de cette faveur royale. A un moment 
donné, le roi la mêle même, elle et sa tante de Hanovre, à des né- 
gociations diplomatiques; mais elle semble n'avoir déjà plus grande 
confiance en lui, car elle termine la lettre à sa tante par ces mots : 
« De quoi s'agit-il? Je l'ignore ; le roi ne me l'a pas dit. Dieu veuille 
que ce puisse être quelque chose de bon ! » Peu après en effet elle 
change de ton tout à fait. Elle appelle ironiquement Louis XIV u le 
grand homme, » et l'accuse lui et ses ministres d'avoir causé la 
mort de son père, de papa, dit-elle en oubliant pour la première 
fois, dans sa douleur, de l'appeler sa grâce. «Je dois vous avouer 
aussi que vous devinez très juste quand vous dites que ce qui me 
fait surtout de la peine c'est la crainte que papa ne soit mort de cha- 
grin et le cœur brisé, c'est la pensée que, si le grand homme et ses 
ministres ne l'avaient pas tant chagriné, nous l'aurions conservé 
plus longtemps en ce monde et qu'il m'aurait peut-être été donné 
de le voir encore une fois. » 

Quand plus tard et à deux fois on brûle le Palatiuat, pour donner 
le change à sa haine, eUe attribue ces mesures à Louvois, et trente 
ans après, elle se réjouit à l'idée du ministre brûlant en enfer et 
châtié ainsi des incendies qu'il a ordonnés. Mais sur le moment 
même, c'est bien le roi en personne qu'elle en accuse. « Dût-on 
m'ôter la vie, il m'est cependant impossible de ne pas regretter, de 
ne pas déplorer d'être, pour ainsi dire, le prétexte de la perte de ma 
patrie. Je ne puis voir de sang-û'oid détruire d'un seul coup dans ce 
pauvre Mannheim tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au 
feu prince-électeur, mon père. Oui, quand je songe à tout ce qu'on 
y a fait sauter, cela me remplit d'une telle horreur que chaque 
nuit, aussitôt que je commence à m'endormir, il me semble être à 
Heidelberg ou à Mannheim, et voir les ravages qu'on y a commis, 
Je me réveille alors en sursaut et je suis près de deux heures sans 
pouvoir m'endormir. Je me représente comment tout était de mon 
temps et dans quel état on l'a mis aujouid'hui; je considère aussi 
dans quel état je suis moi-même , et je ne puis m'empêcher de 
pleurer à chaudes larmes. Ce qui me désole surtout, c'est que le 



204 REVUE DES DEUX MONDES. 

roi a précisément attendu pour tout dévaster que je l'eusse im 
ploré en faveur de Heidelberg et de Mannheim, et l'on trouve en- 
core mauvais que je m'en afîlige. » On sent bien qu'elle est profon- 
dément outrée contre le roi, il n'y a plus trace de l'alTection des 
premières années , et quand M"" de Maintenon devient toute-puis- 
sante, lorsque grâce à elle les légitimés voient de jour en jour 
croître leur importance et leur pouvoir, lorsque Madame est de 
plus en plus négligée, exclue du « sanctuaire , » alors le roi, sans 
jamais lui devenir tout à fait indifférent, est pour elle un objet 
tantôt de colère et tantôt presque de pitié. « Le roi change en tout 
d'une manière si effrayante que je ne le reconnais plus. Je vois bien 
d'où provient tout ce changement, mais je n'y puis rien faire... » 
« Je dois avouer que, lorsque j'entends les éloges qu'on donne en 
chaire au grand homme pour avoir persécuté les réformés, cela 
m'impatiente toujours. Je ne peux pas souffrir qu'on loue ce qui 
est mal, et je n'ai jamais eu à me reprocher de le faire, car je n 
loue que ce que je crois digne d'éloges. Je ne puis supporter les 
rois qui s'imaginent plaire à Dieu en priant. Ce n'est pas pour cela 
qu'il les a mis sur le trône. Faire le bien, exercer le droit de la jus- 
tice, contenir les prêtres et les forcer de s'en tenir à leurs prières 
sans se mêler d'autres choses, voilà quelle devrait être la vraie dé- 
votion des rois. Qu'un roi fasse sa prière matin et soir, cela suffit; 
du reste, il doit songer à rendre ses sujets heureux autant qu'il est 
en son pouvoir. » Gela est-il assez transparent et n'est-ce pas bien 
loin de l'affectueuse admiration des premières années? Mais ce qu'on 
n'a pas besoin de lire entre les lignes, ce qui éclate et déborde, 
c'est sa haine contre M'"« de Maintenon, haine profonde , immodé- 
rée, injuste certes à maints égards , et se traduisant par une série 
d'épithètes, les unes plus fortes que les autres. Madame a l'injure 
facile. Torcy, qui lui ouvre ses lettres, est un a crapaud. » Le maître 
de poste de Francfort, qui a le tort d'être friand de certains biens 
allodiaux des raugraves, et que Madame soupçonne fort aussi d'être 
indiscret, se voit appelé « gredin de roturier ; » elle appelle Lauzun 
« le crapaud de Mademoiselle; » le jeune duc de Richelieu, qui 
compromit horriblement l'une des filles du régent, est traité de 
même. Quant à M'"® de Maintenon, elle s'appellera, dans toutes ses 
lettres, « sorcière, ordure, » ou tout au moins « vieille ripopée ou 
ratatinée. » C'est qu'aussi elle la retrouve partout sur son chemin et 
dans le camp opposé; jusqu'à la comédie tant aimée, M'"^ de Main- 
tenon veut la lui faire supprimer. Et quand il s'agit de donner un 
gouverneur au duc de Chartres, elle appuie M. d'EfTiat, le pire en- 
nemi de Madame , le plus débauché des hommes. La vertueuse in- 
dignation de la mère a raison auprès du roi ; mais , quelques années 
plus tard, il lui fit payer bien cher cette concession : son fils épousa 



MADAME DUCHESSE d'oRLEANS. 205 

M"* de Blois, fille de Louis XIV et de M"" de Montespan. A un mo- 
ment donné, il est même question d'un double mariage, le duc du 
Maine devant épouser Mademoiselle, fille de la Palatine. « On m'a 
dit en confidence les vraies raisons pour lesquelles le roi traite si 
bien le chevalier de Lorraine et le marquis d'Efiiat; c'est parce qu'ils 
lui ont promis d'amener Monsieur à le prier très humblement de 
vouloir bien marier les enfans de la Montespan avec les miens , sa- 
voir : ma fille avec ce boiteux de duc du Maine, et mon fils avec 
M"* de Blois. La Maintenon, dans cette circonstance, est tout à fait 
pour la Montespan, car c'est elle qui a élevé les bâtards, et elle 
aime ce méchant boiteux comme si c'était son propre enfant. Elle 
m'a montré des lettres de lui qu'il lui écrivait d'une chambre à 
l'autre, et dans lesquelles il l'assure qu'il l'aime mieux et la respecte 
beaucoup plus que M'"*" de Montespan, parce qu'elle ne le répri- 
mande jamais sans raison, tandis que sa mère ne le fait que par ca- 
price; aussi lui est-il plus dévoué qu'à M™® de Montespan. La Main- 
tenon est donc très favorable à ce mariage... Je ne puis m'empêcher 
de me tourmenter intérieurement, et toutes les fois que je vois ces 
bâtards, cela me fait tourner le sang. Pensez, ma bien-aimée tante, 
si je dois souffrir de voir mon fils unique et mon unique fille vic- 
times de mes plus cruels ennemis!.. Peut-être même serai-je exilée 
à cette occasion, car Monsieur m'en parle très sérieusement. » Mais 
le roi espère la prendre plutôt par la douceur; il se radoucit à son 
égard, et, sachant dans quelle détresse elle est, « il lui fait la grâce 
de lui envoyer six mille pistoles pour payer ses dettes; » mais rien 
n'y fait, et quand Monsieur, bien travaillé par ses favoris, demande 
pour son fils la main de M"" de Blois, et que le duc de Chartres, 
endoctriné par Dubois, se laisse marier sans mot dire, la colère 
de Madame se traduit par ce fameux souiTlet qui a fit voir des chan- 
delles » au futur régent, et pendant plusieurs jours personne n'ose 
iui parler de ce mariage. Cette colère se fût changée en fureur, 
sans aucun doute, si le second mariage projeté s'était fait. Aussi 
quel cri de joie quand on apprend à Madame que le « boiteux » 
épouse M"* de Bourbon ! « Dieu soit loué! le mariage de M. du 
Maine est accompli, et ce m'est un poids de moins sur le cœur. Je 
crois que l'on doit avoir rapporté à la vieille ordure du roi ce que 
disait la populace de Paris , et que cela lui aura fait peur. Les 
gens du peuple disaient très haut que ce serait une honte si le roi 
donnait sa bâtarde à un prince légitime de la famille ; que cepen- 
dant, comme mon fils donnerait le rang à sa femme, ils laisseraient 
faire ce mariage, quoique à regret; mais que, si la vieille voulait 
s'ingérer de donner ma fille à M. du Maine, ils étrangleraient ce- 
lui-ci avant la noce, et que la vieille, comme ils appellent encore la 
gouvernante, ne serait pas en sûreté. Dès que ce bruit se fut ré- 



206 REVUE DES DEUX MONDES. 

pandu, on apprit l'autre mariage avec la fille de M. le prince, ce 
qui causa dans Paris une grande joie. J'aime bien les bons Pari- 
siens pour cela, et je leur sais gré de s'être ainsi intéressés à 
moi. » Sa fille est donc sauvée, mais son fils a en effet donné le 
rang à M"^ de Blois. Madame, au début, ne voulut pas avoir de 
rapports avec elle. « Quant à ma belle-fiUe, je n'aurai pas de peine 
à m'accoutumer à elle, car nous ne serons pas si souvent ensemble 
que nous puissions nous devenir à charge l'une à l'autre... Se dire 
le matin bonjour et le soir bonsoir, c'est bientôt fait. » Elle détes- 
tera toute sa vie cette bru, et jamais le chagrin que lui causa ce 
mariage ne sera entièrement effacé. « C'est l'une des plus grandes 
douleurs du monde de voir un fils unique se marier contre votre 
gré. Le mariage de mon fils a gâté toute ma vie et enlevé toute 
joie de mon cœur. » Elle la détestera jusqu'à la fin de ses jours, et 
c'est à elle, à la mauvaise éducation qu'elle donne à ses enfans, 
qu'elle attribuera tous les désordres de l'aînée. « La femme de mon 
fils est fausse comme le diable, elle tient de sa mère. Tous les en- 
fans du roi et de M'"" de Montespan, — sauf le comte de Toulouse, 
— sont élevés dans des idées si arrogantes qu'ils s'imaginent être 
meilleurs et plus haut placés que nous. M™^ d'Orléans croit avoir 
fait à mon fils un honneur, une grâce en l'épousant. Elle ne s'oc- 
cupe pas un instant de ses enfans. Ils ont pourtant la gouver- 
nante qu'a eue ma fille; mais celle-ci. Dieu merci, a été bien 
élevée. Un jour je demandai à la gouvernante pourquoi elle n'éle- 
vait pas mes petits-enfans aussi bien que ma fille? Elle me ré- 
pondit : « Avec Mademoiselle, j'étais sûre d'avoir votre appui; mais 
avec ces enfans-ci, quand je me plaignais d'eux, la mère se mo- 
quait de moi avec les filles; quand j'ai vu cela, j'ai lai se tout aile 
comme cela pouvait. » C'est de là que provient cette belle éducation; 
mais comme je n'ai pas fait le mariage, je ne me suis pas non plus 
occupée des enfans. La mère élève les enfans de telle façon qu'on 
n'en retire que honte et mépris. Cette femme, cette paresseuse, 
s'est fait faire un ht de repos sur lequel elle s'étend pour jouer au 
lansquenet; nous nous moquons d'elle, mais cela n'y fait rien. Elle 
joue étant couchée, elle mange, elle lit couchée; en un mot, elle 
passe sa vie dans cette posture. Cette femme mange tant que l'on 
n'en croit pas ses yeux; elle tient cola de son père et de sa mère. 
Ses filles aussi sont ainsi faites; elles mangent jusqu'à ce qu'elles 
rendent et recommencent après, c'est écœurant! La personne qui, 
à ce que j'espère, va s'amender (la duchesse de Berry) a bon cœur 
et de l'intelligence; mais elle est bien mal entourée. Du côté de sa 
mère aussi, elle a des tantes et des cousines qui mènent une exis- 
tence dévergondée. La mère ne s'occupe que de ses propres fantai- 
sies. Un jour elle hait sa fille sans savoir pourquoi, et le jour d'après 



MADAME DUCHESSE d'0RL1':ANS. 207 

elle approuve tout, que ce soit bien ou mal. Cela me fait craindre 
que les bonnes résolutions ne durent pas. » 

Elle permet h une autre de ses filles, M"® de Valois, de passer la 
journée, da matin au soir, sans corset, et, quand Madame vient, on 
cherche vite le corset qui d ordinaire est égaré. Et enfin, si M"'' d'Or- 
léans prend le voile contre le gré de son père et surtout de sa 
grand'mère, la cause en est au peu d'affection que sa mère lui 
porte et à la crainte d'être forcée par elle d'épouser le fils aîné du 
duc du Maine. Car M. du Maine est le frère chéri de M'"« d'Or- 
léans, et la Palatine est outrée de voir sa bru prendre parti d'abord 
pour les légitimés, ses frères, contre les princes du sang, c'est- 
à-dire contre ses propres enfans, et surtout, — lors de la conjura- 
tion de Cellamare, — pour le duc du Maine contre son mari, le 
régent. « M'"® la duchesse d'Orléans n'aime ni son mari ni ses 
enfans, elle n'aime que son frère : elle crie à l'injustice quand son 
mari fait arrêter M. du Maine. » 

Aimer le duc du Maine, c'est aimer M""* de Maintenon, et pour- 
tant celle-ci est et reste durant tout le règne de Louis XIV l'ennemie 
acharnée du duc d'Orléans. Quand en Espagne il se brouille avec 
la princesse des Ursins, qui l'accuse auprès du roi de vouloir 
détrôner Philippe V, M'"* de Maintenon prend le parti de la prin- 
cesse contre le duc; aussi son nom est-il dès lors associé à celui 
de M'"* de Maintenon dans les invectives que la Palatine lui pro- 
digue. Mais c'est surtout à la mort si subite du duc et de la duchesse 
de Bourgogne et du petit dauphin qu'éclate l'inimitié de la vieille 
dame contre le duc : « Elle a dit au roi que mon fils avait empoi- 
sonné le dernier dauphin, ainsi que le dauphin et la dauphine. On 
pensait que le roi serait si épouvanté de cette révélation qu'il ren- 
verrait mon fils de la cour sans examen. Et voici comment je le 
sais : quand les docteurs vinrent rapporter au roi qu'ils avaient tout 
examiné minutieusement et que ces deux personnes n'avaient cer- 
tainement reçu aucun poison, le roi se tourna vers M'"* de Mainte- 
non et lui dit : « Eh bien, madame, eh bien, ne vous avais-je pas 
dit que ce que vous m'avez dit de mon neveu était faux? » 

Pour en finir avec la famille du régent, nous dirons quelques 
mots de l'affection que Madame porte à l'un des enfans naturels de 
celui-ci. Sainte-Beuve s'en étonne. « Elle s'était prise de grande 
amitié pour un fils naturel du régent, et qu'il avait eu d'une dan- 
seuse de l'Opéra nommée Florence; il lui rappelait Monsieur, avec 
une plus belle taille. Bref, elle aimait fort ce jeune homme, qu'elle 
appelait son abbé de Saint-Albin, qui fut depuis archevêque de 
Cambrai, et lorsqu'il soutint sa thèse en Sorbonne (février 1718), 
elle y voulut assister en grande cérémonie, déclarant ainsi à la fois 
et honorant la naissance illégitime de cet enfant. Ce fut dans son 



208 REVUE DES DEUX MONDES. 

genre une scène de régence à la Sorbonne. Madame manqua ce jour- 
là à tous ses principes d'orthodoxie sur les devoirs du rang et se 
laissa aller à sa fantaisie. » Madame dans aucune de ses lettres ne 
se montre bien rigoriste. Nous l'avons vue faire médianoclie avec le 
roi et M^"'' de Montespan, et pour son bien-aimé fils en particulier 
elle a des trésors d'indulgence. Elle n'aime pas, il est vrai, qu'il 
fasse « le fanfaron de vices » tant qu'il est jeune : « Je ne puis 
me plaindre comme vous que mon fils soit un Gaton et trop sérieux 
pour son âge. Bien qu'en réalité son humeur soit sérieuse et qu'il 
n'ait pas bonne grâce à la débauche, il s'y livre uniquement pour 
singer les autres, et c'est là surtout ce qui me chagrine. Si le plaisir 
était dans sa nature, je n'aurais pas tant à dire là-contre; mais 
qu'il se fasse violence pour s'adonner au vice et dire des fadaises, 
en même temps qu'il cache avec soin tout ce qu'il y a de bon en 
lui, voilà ce que j'endure avec peine. » Plus tard elle trouve bien 
aussi à redire à son genre de vie, elle l'en blâme, mais bien faible- 
ment, elle s'en plaint surtout par crainte de le voir compromettre 
sa santé ou tomber dans un guet-apens : « Je crains bien que mon 
fils qui, ayant un œil bien malade, s'est bien observé sous le rap- 
port du boire et du manger durant le temps qu'il prenait médecine, 
ne se remette à mener sa folle existence quand les débauchées lui 
courront de nouveau après et l'inviteront à leurs petits soupers ; 
son œil empirera derechef, et peut-être le perdra-t-il. Cette so- 
ciété du diable, avec laquelle il soupe toutes les nuits et reste à 
table jusque vers les trois, quatre heures du matin ! Cela est for- 
cément malsain... Priez pour sa conversion. Il n'a pas d'autres 
défauts, mais celui-ci est bien grand. » « Je suis toujours en souci au 
sujet de mon fils; il ne se ménage pas assez, hier encore il alla à 
la Muette à onze heures du matin et n'en revint qu'après minuit. II 
serait si facile à un homme, que tenterait une forte récompense, de 
se cacher dans l'une des portes et de lui faire un mauvais parti. 
J'en frémis rien que d'y songer. Avant-hier on a fait arrêter à Luik 
un nonmié La Jonckère (1), qui avait promis d'enlever mon fils et 
de le livrer mort ou vif à Albéroni. Il ne l'a manqué que d'un quart 
d'heure, l'été dernier, au bois de Boulogne, ce dont je ne saurais 
assez rendre grâce au Dieu tout-puissant ma vie durant. Ce que je 
dis à mon fils et puis rien, c'est tout un; il n'écoute pas mes con- 
seils, car ses maudits flatteurs, ces mécréans viennent par après 
pour tout effacer... » 

Si le régent se contentait d'avoir des maîtresses, Madame n'y trou- 
verait rien à redire, ne fût-ce que pour faire peine à M'"* d'Orléans. 
Aussi aime-t-elle indistinctement ses petits-enfans delà main droite 

(!) La Jonquière. Voir le Journal do Dangeau, XVIII. 



MADiUIE DUCHESSE D ORLEANS. 209 

et de la main gauche, comme elle dit : a Je suis bien en peine de 
mon cher abbé de Saint-Albin. Depuis huit jours, il a une fièvre 
atroce, avec de grandes douleurs dans la tête et les reins. Je suis 
très inquiète de lui, et cela me peinerait au fond de l'âme s'il devait 
mourir, car, soit dit entre nous, il est, après le duc de Chartres, 
de tous les enfans de mon fils, tant légitimes que de la main gauche, 
celui que j'aime davantage. » Elle connaissait et voyait aussi la plu- 
part des autres, dont elle nous donne la nomenclature complète : 
« Le chevalier d'Orléans, depuis peu grand-prieur de France dans 
l'ordre de Malte. Il est le fils d'une de mes anciennes filles d'hon- 
neur, elle s'appelait Séry et est maintenant M™^ d'Argenton. La 
mère de l'abbé était une danseuse de l'Opéra du nom de Florence. 
Le chevalier a été légitimé, mais le pauvre abbé n'est pas reconnu. 
Mon fils a encore une fille de la main gauche qui n'est pas recon- 
nue; elle a épousé un marquis de Ségur. C'est la fille d'une des 
meilleures comédiennes de la troupe du roi ; elle s'appelle la Des- 
mare. Il y en a encore deux ou trois, mais je ne les ai jamais vus. 
Leur mère est une dame de qualité... Je ne crois pas que mon fils 
puisse être sûr que ces enfans soient de lui, car c'est une fille, 
une évaporée qui boit jour et nuit comme un corroyeur ; mon fils 
n'est pas du tout jaloux. » Suivent à l'appui des détails tout à fait 
intraduisibles, et la lettre finit par le souhait que « ces traits d'his- 
toire » aient amusé un peu sa chère Louise. 

Tout cela. Madame le pardonne à son fils; elle trouve tout na- 
turel qu'il cherche à se distraire de ses travaux et de ses ennuis. 
« Ce serait un mauvais passe-temps, pour les courts instans de répit 
qu'il a, que la compagnie de sa vieille mère et de ses dames, aussi 
âgées qu'elle. Il préfère la société de sa fille aînée et de ses dames; 
d'autres se joignent à elles qu'il ne déteste pas non plus; elles l'a- 
musent et soupent avec lui trois ou quatre fois par semaine. Je ne 
lui en veux pas du tout, cela est très naturel. » Ce n'est que quand 
M""^ de Berry tombe malade et meurt que sa grand'mère semble 
ajouter foi, elle aussi, aux rumeurs qui couvraient le père et la fille 
d'un même opprobre. Elle dit de la princesse, avant sa mort, qu'elle 
est ce que son père aime le plus au monde. En parlant des sou- 
pers, « tous deux, dit-elle, y perdent honneur et réputation, » etaprès 
le décès, on n'a dû lui laisser que fort peu d'illusions, car en date 
du 13 septembre 1719 elle écrit à sa sœur : « Ce qu'il y a de 
mieux à faire, c'est de ne plus parler du tout de la pauvre duchesse 
de Berry. Plût à Dieu que j'aie moins de motifs de me consoler de 
sa mort ! C'est pire que tout ce que vous sauriez imaginer. » 

Madame porta le deuil de sa petite-fille pendant trois mois. Quoi- 
qu'elle se plaigne amèrement de ce que la durée du deuil à la cour 

TOMB XXXI, — . 1879. 14 



210 REVUE DES DEUX MONDES. 

de France soit diminuée de moitié, ces trois mois ont dû lui pa- 
raître bien longs, car elle ne put pas pendant ce temps aller au 
spectacle, comme nous l'apprend le journal de Dangeau. Elle aimait 
le théâtre par-dessus tout. Elle est restée Allemande pour tout, sauf 
pour le théâtre. « Les divertissemens allemands, je l'avoue, sont 
plus de mon goût, dit-elle, à l'exception des comédies. » Mais ce 
goût avait pris naissance à Heidelberg. Son père, fils d'Elisabeth 
Sluart, aimait beaucoup Shakspeare, et son frère Charles avait 
avec ses amis organisé un théâtre d'amateurs, et, à entendre Ma- 
dame presque septuagénaire se délecter à ses souvenirs de jeunesse, 
on voit clairement combien ce goût chez elle a dû être vif. Elle se 
rappelle la distribution des rôles dans les comédies représentées 
au château des comtes palatins, car toutes les pièces indistincte- 
ment sont pour elles des comédies, a Schutz ne jouait pas seule- 
ment Tibère dans la comédie de Séjan, il donnait aussi Tibère dans 
le Pasior Fîdo, » et ainsi de suite pour une vingtaine de rôles. « Je 
vois tout cela comme si c'était d'hier... Les comédies m'ont de tout 
temps plu beaucoup trop pour que je les aie oubliées; pour tout le 
reste, j'ai bien mauvaise mémoire. » 

Elle n'a pas davantage oublié les bouffonneries hollandaises. 
Jeune fille, elle avait été à Amsterdam, et, à en juger par le 
nombre de fois qu'elle cite Pickelhaering, elle s'est amusée beau- 
coup des facéties du personnage comique qui joue le principal rôle 
dans les farces populaires des pêcheurs de harengs. Une fois à la 
cour de Versailles et à Paris, elle ne dédaigne pas non plus la comé- 
die burlesque, et Crispin est aussi souvent mentionné dans ses 
lettres que son confrère des Pays-Bas. 

Ce qui ne veut pas dire qu'elle dédaigne la haute comédie et la 
tragédie du grand siècle. Elle se souvient « de la grande raison de 
sans dot » de l'Avare, de M. Jourdain qui fait de la prose sans le 
savoir. Elle aime Tartuffe et le Misanthrope. Corneille lui est fami- 
lier; elle cite de ses vers. « La reine de Sicile m'écrit qu'Albéroni a 
indignement trompé le roi son époux; mais beaucoup de gens 
s'imaginent qu'ils s'entendent fort bien. Le temps se chargera de 
nous montrer de quel côté est la vérité. Cela m'a rappelé le début 
de la comédie la Mort de Pompée : 

Le destin se déclare, et nous venons d'entendre 
Ce qu'il a décide du beau-pèro et du gendre. 

« L'électeur palatin a accepté une succession bien embarrassée, 
il pourrait dire comme Auguste dans la comédie de Cinna : 

L'ambition déplaît quand elle est assouvie... » 



MADAME DUCHESSE D ORLÉANS. 211 

Elle écrit les douze vers de la tirade sans y rien changer, si ce 
n'est a l'orthografTe » comme elle se plaît à dire, et elle ajoute : 
(( Mon fils aussi cite très souvent ces vers et à bon droit. » Racine 
n'est pas nommé dans ses lettres, quoiqu'elle assiste aussi à la repré- 
sentation de ses tragédies. Mais c'est l'Opéra qui a dû être son spec- 
tacle de prédilection, et c'est là qu'elle va prendre la plupart de ses 
citations. « Je crains bien que la paix ne dure pas longtemps, car 
l'empereur et le roi d'Espagne font de grandes levées de troupes; 
mais je me console en disant comme dans l'opéra de Thésée (de 
LuUi) 

Que la guerre sanglante 
Pasî5e en d'autres états, 
Minerve savante, 
guerrière Pallas! » 

Quand elle raconte à sa sœur comment M"" d'Orléans, sa petite- 
fille, fut bénite abbesse de Chelles, arrivée au Te Deum, elle ajoute : 
(( Pendant qu'on le chantait, les nonnes s'avançaient deux par deux 
et faisaient acte de soumission à l'abbesse en lui faisant de grandes 
révérences. Cela me rappela la scène où Athis {Aiys^ opéra de Lulli 
et Quinault) est proclamé grand prêtre de Gibèle. Là aussi l'on vient 
deux par deux faire des révérences. Je croyais qu'on allait se mettre 
à chanter comme dans l'opéra: 

Que devant vous tout s'abaisse et tout tremble! 
Vivez heureux! Vos jours sont notre espoir, etc. 

Atys a été sans doute son opéra favori, car précédemment déjà elle 
écrit à sa sœur : « Certes, chère Louise, je vous aimerai toujours. 
Je peux vous dire comme il est écrit dans Athis: « le sang et 
l'amitié nous unissent tous deux. » La même citation revient dans 
une lettre du 8 mai 1718. Et quand elle apprend qu'à Francfort on 
ne permet pas de fêter le carnaval, elle s'écrie: « Comment se 
fait-il que l'on soit si sévère ! C'a toujours été la coutume de se di- 
vertir à cette époque de l'année. Les Francfortois devraient chanter 
comme dans l'opéra d'Atys : 

Que l'on chante, que l'on danse, 
Rions tous puisqu'il le faut. » 

A en juger par les nombreuses et longues tirades d'opéras, aussi 
fades que longues, que l'on rencontre à tout instant dans ses 
lettres, sa mémoire n'était pas si mauvaise qu'elle veut bien le 
dire. Elle n'a rien oublié de la mythologie, et quand en 1719 on 
produit sur la scène un Jugement de Paris (opéra de Bertin, 



212 REVUE DES DEUX MONDES. 

paroles de M"* Bertin), elle est toute courroucée que l'auteur, une 
demoiselle pourtant! n'ait pas respecté la tradition. «J'irai ce soir 
avec mes enfans et mes petits-enfans voir un nouvel opéra, le 
JiigemeM de Paris. Je ne l'ai pas encore vu, mais je l'ai lu. On a 
craint de faire de Ménélas un « mari trompé » ( Madame met le mot 
cru) ; dans la pièce, Hélène n'est pas encore mariée quand Paris 
tombe amoureux d'elle. Je ne peux pas souffrir que l'on change 
ainsi la fable. » 

Madame était, comme dit Sainte-Beuve, à cheval sur son rang de 
princesse. En effet, elle revient souvent dans ses lettres sur ses pré- 
rogatives de fille de France. Lors de la cérémonie de Ghelles, elle 
explique longuement à sa sœur que les princes du sang n'ont pas le 
droit de s'agenouiller sur son drap de pied. Ce droit n'appartient 
qu'aux petits-enfans de France, à son fils et à sa fille. Cependant, 
dit-elle, les cérémonies l'ennuient, et les personnes cérémonieuses 
aussi, et de tout temps elle a été dans ces idées, car lorsqu'en 1717 
Pierre le Grand lui rend visite, elle mande à sa sœur en date du 
lA'mai: « Quelqu'un de grand m'a fait visite aujourd'hui, je veux 
dire mon héros, le tsar. Je le trouve fort bien, ce que de notre temps 
nous appelions « bien. » Nous entendions par là une personne qui 
fût sans affectation, sans façon. » 

Cette visite du tsar fut le dernier grand événement de sa vie. Ma- 
dame mourut dans son cher Saint-Cloud le 8 décembre 1722. Elle 
ne fut pas heureuse en France ; le regret de toute sa vie a été que 
son mariage, au lieu de porter bonheur à son pays natal, devînt 
pour lui une source des plus grands malheurs, la cause de sa ruine. 
La France aussi a porté et porte encore la peine de l'inique dévas- 
tation du Palatinat. La haine que les Allemands et surtout les Alle- 
mands du sud nourrissent envers notre patrie ne date pas des 
guerres de l'empire, elle remonte à deux cents ans. Toutes les géné- 
rations qui se sont succédé à la Ruperta Carolina d'Heidelberg ont 
contemplé la tour fendue et exécré le nom de Louvois et de son 
maître ; le canonnier badois qui lançait ses obus sur Strasbourg 
avait puisé dans les écrits populaires, à l'école, partout, non-seule- 
ment la haine de Napoléon, de Vandamme, de Davout, mais encore 
et surtout celle du grand roi, de son cruel et orgueilleux ministre 
et de Mélac « l'incendiaire. )> 

Ernest Jaeglé. 



LA 



CORRESPONDANCE 



D'EUGENE DELACROIX 



Nous connaissons un homme dhumeur un peu sauvage qui, n'ayant 
pas de famille, a l'habitude de s'enfuir à la campagne le matin de la 
Saint- Sylvestre, en emportant avec lui deux ou trois volumes de mé- 
moires ou la correspondance de quelque illustre écrivain ou de quel- 
que grand politique. II a pour principe qu'on ne peut mieux employer 
les premiers jours d'une nouvelle année qu'en conversant avec un 
mort, que rien n'est plus propre à inspirer aux vivans le désir de faire 
un bon usage de leur vie. S'il nous avait consulté, nous l'aurions en- 
gagé à emporter cette année dans son ermitage les lettres de Delacroix, 
recueillies et publiées par M. Burty; nous sommes certain qu'il nous 
aurait su gré de notre conseil (1). On ne peut trop remercier M. Burty 
de la pieuse sollicitude avec laquelle il s'est acquitté de sa tâche. Son 
entreprise était laborieuse et délicate; il était tenu de contenter la cu- 
riosité publique, sans manquer à la discrétion. Peut-être lui repro- 
chera-t-on d'avoir été trop discret. II mettrait le comble à notre recon- 
naissance, s'il publiait quelque jour les carnets où Delacroix notait ses 
souvenirs, ses impressions, ses jugemens sur l'art et sur les artistes. 
Bien qu'il aimât beaucoup ses amis, il n'était pas homme à se livrer 
tout entier dans sa correspondance. II suffit pour s'en convaincre d'aller 
au Louvre et d'y chercher son portrait peint par lui-même, le fameux 
portrait au gilet vert. Ce visage aux pommettes saillantes, ce front 
haut, cette bouche aux lèvres pincées, ces yeux à demi clos, révèlent 

(1) Lettres d'Eugène Delacroix, 1815 à 1863. Paris, Quantin, 1878. 



214 REVUE DES DEUX MONDES. 

une nature énergique et fière, maîtresse de ses secrets. L'homme au 
gilet vert était de la race des lions; il y a des choses que les lions ne 
disent qu'à eux-mêmes, il est des confidences qu'ils ne font qu'à leur 
journal intime. 

Les carnets seraient particulièrement précieux pour les artistes ; 
Delacroix y consignait non-seulement ses jugemens sur la peinture 
et sur les peintres, mnis quelques-uns de ces procédés qu'il avait in- 
ventés à son usage et qui ont fait de lui un incomparable coloriste. Sa 
correspondance est très sobre de renseigaemens à cet égard. Les artistes 
y trouveront cependant plus d'une page à leur adresse, des maximes 
dont il ne tiendra qu'à eux de faire leur profit, des réflexions sur le 
vrai et sur le faux idéal, sur les défauts du temps présent, sur l'habi- 
leté de main poussée à l'excès, sur la recherche maladive de l'effet, sur 
l'abus du détail qui produit l'éparpillement, sur les faiseurs de mor- 
ceaux qui ne voient pas l'ensemble et qui se croient des génies, sur 
l'esprit de sacrifice sans lequel on ne fait rien de grand, sur « cette 
petite vérité étroite qui n'est pas celle des maîtres et qu'on cherche pé- 
niblement terre à terre avec un microscope. » — « 11 n'y a peut-être 
pas de plus grand empêchement à toute espèce de véritable progrès 
que cette manie universelle à laquelle nous avons tout sacrifié. C'est 
elle qui empêche de sacrifier tout ce qui n'est pas absolument néces- 
saire au tableau, qui fait préférer le morceau à l'ensemble et qui em- 
pêche de travailler jusqu'à ce qu'on soit véritablement satisfait. » 

Si Delacroix parlait quelquefois de peinture dans ses lettres, il y 
parlait plus souvent de ses peines, de ses joies, des expériences qu'il 
avait faites et des leçons qu'il se donn:jit à lui-même à propos de tout 
ce qui lui arrivait. Ces lettn s, qui embrassent un espace de quarante- 
huit années, nous font connnître l'homme encore plus que l'artiste ; 
elles nous retracent dans ses traits principaux l'histoire d'un grand 
esprit, qui a enduré bien des tribulations, qui a eu bien des déboires, 
bien des traverses à essuyer, qui a passé sa vie à batailler contre la vie, 
et qui est sorti victorieux de la lutte, sans y avoir perdu sa force, son 
courage, ,ni même Fa gaîté. Voilà qui est intéressant non-seulement 
pour les artistes, non-seulement pour les ermites, mais pour tout le 
monde. 

Delacroix avait plus d'une raison pour ne pas être heureux. Il se plai- 
gnait souvent de sa petit3 santé qui lui causait beaucoup de chagrins, 
beaucoup de misères. Il se plaignait aussi des rigueurs de la destinée. 
IS'était-il pas dur pour un homme dont le père avait été ambassadeur, 
ministre des affaires étrangères, de n'avoir hérité de lui qu'une escar- 
celle vide? OrpheUii de bonne heure, il avait perdu dans un procès 
toute la fortune de ses parens; on nous assure que son patrimoine 
s'était réduit à deux couverts d'argent, accompagnés d'un pot à l'eau en 



LA CORRESPONDANCE d'eUCÈNE DELACROIX. 215 

forceiaine dorée. Ses commencemens furent austères et pénibles, et 
îes repentirs du sort se firent attendre. Dans le temps où il vivait avec 
Fielding, il fallait, pour faire du café le matin, ajouter un peu d'eau sur 
le marc de la veille: on avait parfois un gigot dans son armoire, et on 
coupait des tranches pour les rôtir dans la chemin -e. Un jour, en par- 
tageant ce frugal déjeuner, les deux amis sa prirent de querelle. Fiel- 
ding se targuait de descendre du roi Bruce; Delacroix l'appelait « sire. » 
La plaisanterie parut mauvaise au fisr Écossais, qui se fâcha et se retira 
dans sa tente. 

Pour supporter vaillamment et gaîment la pauvreté, il faut avoir des 
épaules robustes, une patience coriace, et être dur à soi-même comme 
aux autres. Delacroix avait léj. iJerme délicat et des nerfs irritables, 
capricieux, éternellement jeunes, qui prenaient plaisir à le tourmenter. 
(' Ma vie, écrivait-il neuf ans avant sa mort, ce sont mes nerfs, mon 
foie, ma rate; c'est ma fièvre. Cette fièvre enfante pour moi des chi- 
mères. Or, quand un homme est malheureux par des chimères, à quel 
degré de malheur ne peut-il pas descendre! » C'est uî terrible don 
que la fantaisie. Heureux les artistes qui en quittant leur chevalet se 
transforment en de bons bourgeois et considèrent la vie comme une 
affaire! Delacroix avait trop d'imagination pour l.i dépenser tout en- 
tière dans ses ouvres; quelque exercice qu'il lui donnât, il ne réussissait 
pas à la fatiguer. Cette imagination, qui avait vu et deviné tant de 
choses, l'Afrique, l'Asie, des intérieurs de harems, les champs Élysées, 
le bûcher de Sardanapale, cette mer sans rivages oii flotte la barque 
de don Juan, la lutte inégale de Jacob avec Tanje, ne restait pas dans 
son atelier quand il en sortait; elle le suivait partout, elle l'accompa- 
gnait dans le monde et trompait ses yeux par des mirages. « Il était 
fin, soupçonneux, a dit l'un des hommes qui l'ont le mieux connu, et 
il détestait les manège', qu'il exagérait quelquefois dans ses soupçons. » 
Il avait aussi l'esj^érance facile, il se plaisait dans cette délicieuse in- 
quiétude que procurent les bonheurs impossibles, et à peine s'éiait-il 
réveillé, il recommençait à rêv-r. Il s'est peint dans une charmante 
lettre écrite à dix-huit ans ; tel il était alurs, tel il est resté toujours. 
Il s'agissait d'une femme, qui, paraît-il, en valait la peine. Elle avait 
les yeux u limpides comme de belles perles, fins et doux comme le 
velours. Le nez était original ; la narine, fièrement retroussée, s'en- 
flait de temps en temps à l'unisson des prunelles, qui se dilataient 
et se remuaient. » La bouche était exquise; quant au po t de tête, à 
la joue, au double petit menton, « tout cela valait des autels. Oh! la 
singulière petite femme! » — « Je ne veux pas te dire, écrivait-il à son 
ami P.erret, que je n'ai qu'une seule idée ; j'en ai d'autres, mais elles 
me ramènent toujours à celle-ci qui les colore toutes et qui me tient 
dans une douce moiteur d'ame, tantôt chaleur, tantôt frisson. Je dévore 



216 REVUE DES DEUX MONDES. 

ma journée ; il me semble que j'attends quelque chose qui ne vient 
jamais. » Ce qu'il attendait c'était elle; mais peut-être n'en savait-elle 
rien, et, soit caprice, soit hasard, elle s'obstinait à demeurer invisible. 
« Je ne sais comment cela se fait, mais je suis toujours sur l'escalier, 
et toute la journée je descends dans la cour pour remonter et pour 
redescendre. Certain bruit de porte que tu connais retentit à mon 
oreille, et souvent j'entends, quand rien ne retentit. J'ouvre, je m'a- 
vance d'un air indifférent, et une face à culottes sort de cette porte 
maudite qui fait tant de train à mon tympan. J'entends encore le bruit, 
j'accours comme un fouet je m'arrête la main sur le loquet; je balance, 
j'écoute au travers des fentes, je mets le nez dehors, j'entends un 
froufrou de sylphide, la porte d'en haut se referme et je n'ai rien vu. » 
Cependant il se reprochait sa folie, il tirait son verrou, prenait un livre, 
et, les pieds sur les chenets, il s'enfonçait dans sa lecture. L'instant 
d'après, il était de nouveau sur l'escalier, une guitare à la main, et il 
guettait sa sylphide. Toute sa vie Delacroix a couru sur l'escalier avec 
ou sans sa guitare, attendant que certaine porte s'ouvrît. La porte s'ou- 
vrait, il se flattait d'en voir sortir la fortune; le plus souvent il n'en 
sortait qu'une déconvenue ou qu'un cuistre. 

Il est dangereux d'avoir une imagination trop vive, il est dangereux 
aussi, au point de vue des affaires de ce monde, d'avoir des convictions 
inébranlables, entières, absolues, qui se refusent à transiger; de tous 
les fardeaux c'est le plus noble, mais le plus gênant. Delacroix était 
trop convaincu pour transiger ; aussi fut-il en guerre jusqu'à la fin avec 
les opinions courantes, avec les petits hommes pleins d'eux-mêmes, 
avec le goût officiel , avec la routine, avec toutes les oies du Capitole. 
Après qu'il eut écrit cette merveilleuse page de peinture qu'il avait in- 
titulée le Massacre de Scio , le directeur des Beaux-Arts le lit venir: 
c'était pou.r lui faire non une commande, mais une recommandation; 
il l'exhorta paternellement à dessiner d'après la bosse. « Le ciel, écri- 
vait Delacroix, m'a fait la grâce de conserver mon sang-froid pendant 
ce colloque, où cet imbécile, qui n'a ni sens commun, ni aplomb d'au- 
cun genre, n'en avait plus du tout. » Il ajoutait : a La grande occupa- 
tion de mon existence, celle qui tient en suspens et en échec les hautes 
et puissantes facultés que la nature m'a accordées au dire de quelques 
bonnes gens, c'est d'arriver à payer mon terme tous les trois mois et à 
vivoter mesquinement; je suis tenté de m'appliquer la parabole de Jé- 
sus-Christ, qui dit que son royaume n'est pas de ce monde. J'ai un rare 
génie qui ne va pas jusqu'à me faire vivre paisiblement comme un com- 
mis. Si j'ai des enfans, je demanderai au ciel qu'ils soient bêtes. » 

Toutefois, les commandes arrivèrent; mais elles rapportaient peu, et on 
les accompagnait de conditions médiocrement flatteuses pour l'amour- 
propre du noble artiste. On lui acheta 2,000 francs ses Femmes d'Alger, 



LA CORRESPONDANCE d'eUCÈNE DELAtlROIX. 2l7 

pendant qu'on en offrait /(,000 ^our un Ange gardien, qui ne valait ni plus 
ni moins que ce que vaut d'ordinaire cette sorte de marchandise. Quand 
on le chargea de peindre, pour le Musée de Versailles, l'entrée des 
croisés à Constantinople , on lui fit entendre que le roi Louis-Philippe 
désirait autant que possible un tableau qui n'eût pas l'air d'être un 
Delacroix. JN'avait-il pas sujet de s'écrier : « Être comme tout le monde, 
voilà la vraie condition pour être heureux? » C'est aussi la meilleure 
condition pour entrer du premier coup à l'Académie des beaux-arts. 
Cette ambition lui était venue, et, pour la satisfaire, il se remuait 
comme un autre ; il se piquait au jeu, on se pique toujours à ce jeu. Il 
confessait à ses amis « qu'il s'était embâté de cette sottise, qu'il était 
sur la piste de deux ou trois intrigues. » — « Je ne néglige rien; puis- 
que je me suis mis en campagne, j'irais en Chine, s'il était possible, 
pour me faire appuyer. » Il n'avait pas besoin d'aller jusqu'en Chine 
pour trouver des Chinois, il y en a partout. Il se faisait modeste et tout 
petit pour se gagner la faveur ou l'indulgence des mandarins. Si nous 
avons bonne mémoire, il a raconté dans l'un de ses carnets, qui n'ont 
pas été publiés, qu'il y avait du temps de Louis XV un homme qui avait 
la manie de mettre le doigt dans tous les trous. C'était son seul titre à 
la célébrité. Il fut inscrit sur une liste de gens de cour qui sollicitaient 
un régiment, et Louis XV, en voyant son nom, s'écria : — Ah! c'est 
l'homme qui met son doigt dans tous les trous; il faut lui donner le 
régiment. — Delacroix n'avait garde de compter sur la supériorité de 
son talent, sur les éblouissemens de sa palette, pour fléchir les rigueurs 
des mandarins. Il se flattait que dans un jour de bonne humeur ils dé- 
couvriraient en lui quelque qualité vulgaire, quelque mérite subal- 
terne, qui lui ferait trouver grâce devant eux et les déciderait à lui 
pardonner son génie. Il ne fut pas trompé dans ses espérances, il fut 
enfin de l'Institut; mais il avait trop attendu, les désirs finissent par 
s'émousser, et les succès longtemps espérés perdent leur saveur. On se 
dit : Eh! bon Dieu , ce n'était donc que cela! 

A la malveillance, aux lardons, aux coups d'épingle des pédans s'a- 
joutaient les injustices de la critique et de la foule ignorante. Delacroix 
avait toutes les qualités qui déplaisent aux représentans du goût aca- 
démique, la franchise de l'inspiration, l'audace du parti pris, l'horreur 
du convenu, la sincérité et la puissance de l'émotion jointes au parfait 
naturel; mais il y avait aussi en lui quelque chose qui étonnait et effa- 
rouchait le vulgaire. Il est le dernier des grands peintres qui aient 
porté dans la peinture d'histoire une façon absolument personnelle de 
voir et de sentir; il renouvelait tous ses sujets, il a fait dire à la pein- 
ture religieuse elle-même ce qu'elle n'avait pas dit avant lui. Le vul- 
gaire ne s'intéresse qu'à sa propre façon de sentir; il lui faut du temps 
pour s'initier aux mystères du génie , pour consentir à voir le monde 



218 BEVUE DES DEUX MONDES. 

par les yeux d'un homme supérieur, qui ne lui donne pas toujours 
toutes les explications nécessaires. Delacroix dédaignait souvent de s'ex- 
pliquer; il s'écriait : « Tant pis pour qui ne me comprend pas! » Il 
avait beaucoup lu, beaucoup médité, beaucoup réfléchi, et rien ne lui 
était étranger. En littérature il aimait le beau sous toutes ses formes; 
il adorait Shakspeare, il admirait Byron, il goûtait aussi Racine, qu'il 
appelait le romantique du xvii* siècle; il s'attendrissait en lisant Tan- 
crïde, et il avait le culte des anciens, « si vrais, si purs, si entrans 
dans nos pensées. » 11 vivait dans le commerce intime des grands 
poètes, et il était lui-même un grand pojte, la brosse à la raoin. 

Ses œuvres n'étaient pas accessibles de plain-piei aux esprits incultes, 
et on n'y trouvait rien qui pût plaire aux esprits grossiers. Il possédait la 
suprême distinction, l'élégance, la grâce exquise ; il avait tous les nobles 
mépris, et il détestait ce prétendu réalisme qui s'applique à ne voir et 
à ne représenter que les côtés bas de la vie. Bien qu'ils s'en défendent, 
les faux réalistes ont fait leur choix, ils vont où leur goût les porte, il 
y a beaucoup de convenu, beaucoup de procédés dans leur affaire. Ils 
ne croitnt qu'au bistouri, ils analysent le cœur humain comme on vide 
un abcès, la manche retroussée jusqu'au coude; la physiologie n'a pour 
eux point de se*:rets, ils s'en sont fait une muse, ils expliquent tout par 
le jeu des vi.-cères; ce sont des puits de science, mais au fond de ces 
puits il n'y a le plus souvent qu'un quidam mal élevé. Goethe disait 
aux artistes, aux écrivains : « Choisissez votre sujet comme vous l'en- 
tendrez, racontez-moi ce qu'il vous plaira; mais que je reconnaisse à 
votre accent que l'homme qui me parle est un hoaime de bonne com- 
pagnie. » On a quelquefois l'occasion d'entendre de vilaines histoires 
racontées par des goujats; c'est un plaisir qu'il n'est pas difficile de se 
procurer; nous ne pensons pas toutefois que ce soit le but suprême de 
l'art. Delacroix ne le pensait pas non plus; il avait peu de goût pour le 
ruisseau et pour ce qu'on y trouve, et il n'allait pas chercher son bien 
dans le panier aux ordures. Un jour qu'il avait visité un musée phré- 
nologique, où l'on avait rassemblé les têtes de trois ou quatre idiots, 
deux assassins voleurs, trois voleurs non assassins et un assassin par 
vertu, il écrivait à l'un de ses amis : « En vérité, l'homme n'a-t-il reçu 
le don de réfléchir et de comparer que pour s'appliquer à la poursuite 
des sottises les plus grossières?.. Des charognes analysées avec la pa- 
tience que mettent les corbeaux à dépecer les cadavres! Je retrouve 
partout, en les détestant davantage, les savans étalant à plaisir sur ces 
lambeaux les contradictions de leurs connaissances bornées. » L'hor- 
rible lui répugnait autant que le fade. 11 se piquait de démontrer qu'on 
peut être romantique et avoir du bon sens et de l'élévation; il estimait 
que la brutalité n'a rien de commun avec la force, que sans la mesure 
et sans le choix on n'est pas un artiste, et « que ce n'est pas un mau- 



LA CORRESPONDANCE d'eUGÈNE DELACROIX. 219 

vais signe de déplaire à beaucoup de gens dans un temps où l'enflure, 
le pathos et le mauvais goût sont le goût général. » Delacroix a été 
dans l'art le dernier des aristocrates, et ce Coriolan ne se prêtait pas à 
négocier avec la plèbe. Aussi fut-il toujours contesté, toujours inquiété 
dans la jouissance de sa gloire. Jusqu'à la fin sa vie fut un train de 
guerre, et c'est la mort qui s'est chargée de l'imposer à l'universelle ad- 
miration. 

Delacroix, nous l'avons dit, avait plus d'une raison d'être mécontent 
de son sort, et une seule suffit souvent pour gâ:er toute une vie. 
Toutefois, malgré ses accès de profond découragement et de sombre 
mélancolie, il a porté jusqu'au bout joyeusement son fardeau, et il a 
joui de sa destinée autant que le permet l'humaine faiblesse. Sa cor- 
respondance renferme un traité complet de l'art d'être heureux en dé- 
pit de tout. 11 faut convenir que la nature l'aidait à prendre son parti 
de bien des choses; elle l'avait gratifié d'un fond d'ironique gaîté qui 
résistait à tous les mécomptes, à tous les dégoûts. Il s'écriait parfois 
comme Hamlet : « L'ho.nme ne me plaît point, ni la femme non plus. » 
11 en était quitte « pour se coucher de bonne heure en narguant les in- 
solens et les cousus d'or, et il tâchait d'être gueux en enrageant le moins 
possible. » Les intrigans, les jaloux ne lui causaient que des peines pas- 
sagères, dont il se soulageait par une épigramme ou par un sourire de 
dédain. Il traitait M. Ingres de Chinois, ce qui ne l'empêchait pas de 
lui reconnaître beaucoup de talent. Ingres ne comprenait pas D.lacroix, 
Delacroix comprenait Ingres; l'homme qui compren l est bien près d'être 
heureux; on prend facilement en patience ce qu'on voit de haut. — 
u Je possède, autant que cela peut être dans ce monde qui tourne tou- 
jours sous nos pieds, ce bien qu'on appelle la tranquillité, bien qui n'est 
connu ni des procureurs impériaux qui veulent être premiers prési- 
dons, ni des commandeurs qui veulent être grands officiers. A la vé- 
rité, je me suis porté pour être académicien ; mais il y a si longtemps 
que j'ai cette envie que je commence à être blasé sur l'espoir ou sur 
la crainte à cet endroit. » 

On a souvent des ennemis qu'on ne mérite pas, on a presque tou- 
jours les amis qu'on mérite. Delacroix en eut d'excellens, qui lui ont 
t^nu lieu de famille et dont il n'a jamais lassé l'attachement par des 
exigences outrées, par des susceptibilités maladives, par ces caprices 
fâcheux qui refroidissent les cœurs les plus dévoués. Personne ne sut 
mieux que lui aimer ses amis. Quand il écrit à son cher Pierrot 
ou à Guillemardet ou à SoLilier et qu'il célèbre « la sainte, la divine 
amitié » qui les unit, il trouve des mots, des cris dignes de Montaigne : 
« Que reste-t-il de l'amour? cendre et poussière, moi;is que cela ; mais 
des émotions pures de l'amitié dans la jeunesse, il reste un monde de 
S£nsatioas délicieuses; voilà où je me réfugie bien souvent.... Comme 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

je t'aimais quand nous faisions des projets de peinture, que nous par- 
lions de couchers de soleil et de pittoresque ! Ne ra'as-tu pas mené chez 
ta sœur et chez ta mère? N'ai-je pas partagé ton repas à ton foyer? J'ai 
mangé de ton pain comme d'une eucharistie fraternelle, bénie par la 
présence de ta respectable mère... Quand le soir j'apercevais de la lu- 
mière à ta mansarde, j'étais comme Léandre découvrant son flambeau 
à travers le brouillard. Tu n'es pas cependant ma maîtresse, mou cher 
ami, mais l'ami et l'amante sont tout voisins chez moi... Conservez- 
vous, conservons surtout l'amitié. Dieu! que c'est un dépôt fragile ! Que 
peu de chose peut tenir dans ce miroir où deux têtes se réfléchissent 
ensemble ! qu'il faut peu de chose pour troubler ou rendre terne l'une 
des deux images! Jusqu'ici je vous vois pur et net. Faites durer cela, 
et puissiez-vous me voir de même! » Les compagnons de sa jeunesse 
lui sont toujours demeurés fidèles ; ils ont traversé la vie avec lui la 
main dans la main et les yeux dans les yeux ; ils l'ont soutenu dans ses 
abattemens, ils ont ranimé sa gaîté, ils lui ont révélé son génie. Tout 
comprendre et avoir de vrais amis, n'est-ce pas le gros lot dans la 
grande loterie? 

Quant au monde, il avait tout ce qu'il faut pour lui plaire, il avait 
aussi tout ce qu'il faut pour s'y plaire, car il était curieux ; mais tantôt 
il le recherchait, tantôt il le fuyait. Il savait se prêter à lui sans se 
donner jamais, et il se réservait sa liberté. « Les quelques soirées oîi 
je vais par habitude m'ennuyer et me désennuyer finissent au total par 
me fatiguer à l'excès. Le plus souvent je suis accaparé par quelque jo- 
bard qui me parle peinture à tort et à travers, pensant que j'emporte 
de sa conversation et de sa capacité une haute idée. De femmes, ça ne 
m'en procure pas; je suis trop pâle et trop maigre. » On n'est l'esclave 
du monde que quand on craint la solitude; Delacroix l'aimait avec une 
sorte de férocité. Dans le temps où il projetait de faire un voyage en 
Italie, il disait : « J'irai tout seul, comme un ours, comme un tigre, 
s'il le faut; j'aurai des griffes aux ennuyeux. » Vingt ans plus tard, se 
trouvant à Ems, il écrivait : « Mes mauvais momens ont été dans les 
promenades à l'usage des promeneurs, parce que j'y rencontrais ces 
faces fardées, habillées, bourgeoises ou aristocratiques, tous manne- 
quins. Là l'ennui me saisissait; mais à peine étais-je dans les champs, 
au milieu des paysans, des bœufs, de quelque chose de naturel enfin, 
je rentrais dans la possession de moi-même, je jouissais de la vie. 
Voilà l'estime que je fais de ce qu'on appelle le monde. Voilà une con- 
formité de plus que tu me trouveras avec ton cher Rousseau. Il ne me 
manque plus que l'habit d'Arménien, et tu sais que je soupire après 
sa possession. » Il n'a jamais endossé l'habit d'Arménien; tout au con- 
traire il se fît faire une culotte courte pour aller à la cour. Il avait ce 
qui manquait à Jean-Jacques, la mesure et l'équilibre de l'esprit, et il 



LA COlUlliSl'ONDAACE d'eUGÈKE DELACKOIX. 221 

s'intéressait à tout, même aux indifférens, même aux sots. La plus in- 
telligente des princesses royales de ce temps confessait dans un mo- 
ment de sincérité que la cour est sans conteste l'endroit du monde où 
l'on s'ennuie le plus. Delacroix ne s'y ennuyait pas; il entendait des Te 
Deum en grand costume, il assistait à des banquets, oîi il s'amusait 
avec les imbéciles autant qu'avec les gens d'esprit. « Confondus dans 
cette foule, tous les hommes se ressemblent ; un sentiment commun 
les anime , celui de se pousser et de passer sur le corps du voisin. 
C'est un spectacle plein d'intérêt pour un philosophe qui n'est pas en- 
core revenu de toutes les vanités. » Les philosophes ont sur les prin- 
cesses royales ce grand avantage que, lorsqu'ils vont à la cour, ils en 
prennent ce qui leur convient, et qu'ils s'en vont quand il leur plaît; 
les princesses n'ont pas le droit de choisir, elles n'ont pas non plus le 
droit de s'en aller. 

Delacroix se plaignait d'être souvent tourmenté par ses chimères. Il 
ne faut pas calomnier l'imagination ni méconnaître ses bienfaits. Tour 
à tour elle nous chagrine, elle nous fatigue par ses obsessions, ou elle 
console, elle enchante nos ennuis par ses promesses. C'est elle qui double 
le prix des petits bonheurs, elle les assaisonne, elle leur donne le sel 
et la grâce. Rousseau disait que la joie est plus amie des liards que 
des louis. Les petits bonheurs sont une plante qui pousse partout, il y 
en a pour tout le monde, et personne n'a su mieux les goûter que De- 
lacroix. La Saint-Sylvestre fêtée avec deux amis lui causait des ravis- 
semens. a Que les pots, les ripailles sont de douces choses ! Là, à la 
lumière de la chandelle tout unie, on s'établit sur une table où l'on 
s'appuie les coudes, et on boit et mange beaucoup pour avoir beaucoup 
de ce bon esprit d'homme échauffé. C'est là lagaîté, et que la nôtre est 
vraie! Ah! que les potentats et les grands politiques sont à plaindre de 
n'avoir point de Saint-Sylvestre!.. Mon ami, enveloppons-nous dans 
notre manteau, si nous en avons un. Gardons encore une vieille bou- 
teille pour l'amitié; tout cela nous mènera à quelque chose... Pousse- 
toi, mon cher bon, poussons-nous, et tâchons d'avoir, avant de tordre 
l'œil, un peu de pain et d'indépendance dans ce bas monde. Une petite 
bibliothèque, quelques bons vins et quelques bonnes choses encore. 
Le reste, comme dit mon ancien ami Sardanapale, ne vaut pas un fétu.» 
Que ne trouve-t-on pas au fond d'une vieille bouteille? On en fait sortir 
à volonté des souvenirs, des songes, des espérances, des enchantemens, 
et tout cela mène à quelque chose. On finit par avoir pignon sur rue, 
on devient propriétaire à Champrosay, et, bien que Champrosay res- 
semble un peu trop à un village d'opéra-comique, on y passe de délicieux 
momens. On regarde couler la Seine, on voit aller et venir des bateaux 
qui montent ou qui descendent, on observe les pêcheurs à la ligne, 
qui vous enseignent les longues patiences. C'est là aussi qu'on savoure 



222 REVUE DES DEUX MONDES. 

les douceurs du premier printemps. « La plus pauvre allée, avec ses 
baguettes toutes droites, sans feuilles, dans un horizon terne, en dit 
autant à l'imagination que les sites les plus vantés. Ce petit cotylédon 
qui perce la terre, cette violette qui répand son premier parfum, sont 
ravissans, » Il avait raison; les potentats sont à plaindre, ils ne savent 
pas fêter la Saint-Sylvestre et ils n'ont jamais cueilli les premières vio- 
lettes. 

Les petits bonheurs n'excluent pas les grands; le plus grand de tous 
pour un grand aniste est de croire en soi-même et d'aimer passion- 
nément son art. Mais quand on n'appartient pas à la béaie famille des 
fats et des outrecuidans, l'estime qu'on fait de sji est sujette à de 
douloureuses intermittences, et quand on adore son art, on est comme 
tous les amojreux, on a des inquiétudes et des terreurs. Delacroix con- 
testait souvent avec le démon dont il était possédé et qui lui deman- 
dait parfois l'impossible, en lui reprochant durement ses impuissances. 
On le traitait d'improvisateur; il s'appelait lui-même l'homme aux 
repentirs, et il considérait le grattoir comme le plus précieux des in- 
strumens. « Que je voudrais m'admirer un peu! s'écriait-il ; mais je 
doute plus que jamais de mon infaillibilité. » Au surplus, peut-on se 
passer longtemps de l'admiration des autres? Peut-oa étouffer en soi 
l'âpre désir du succès? « Donnez-moi un désert, s'écriait-il aussi, et 
faites-moi l'amputation d'un vieux et irascible amour-propre; je serai 
encore heureux dans ce monde. » Mais il domptait son cœur; il le pre- 
nait à deux mains et lui disait : Tout beau, ton heure vie.idra ! Le baron 
Gérard, avec qui il causait un jour « des côtés sombres de la vie, » lui 
représenta que ce qu'il y avait encore de préférable, c'était l'enfer et 
l'atelier. Le travail est un supplice délicieux, et l'atelier est le seul 
enfer où habite le bonheur. ' 

Cet aristocrate avait l'amour des plaisirs simples, ce romantique était 
un sage. Le marquis Gino Capponi, de vénérable mémoire, nous disait 
jadis que la plupart des hommes ont le grand tort de ne pas faire assez 
de cas des avantages négatifs. Delacroix savait les apprécier. Il se féli- 
citait de n'être ni un ambitieux vulgaire, ni un critique impuissant, ni 
un fat, ni un zoïle, ni un faiseur comme il y en a tant parmi les ar- 
tistes, ni un industriel comme il y en a trop parmi les gens de lettres, 
ni un marchand de bonnets, ni un Auvergnat marchand de cuivres, ni 
l'un de ces homnjes «qui dès l'âge de vingt-cinq ans ont enfoui leurcœur 
au fond d'un coffre-fort. » Il estimait qu'un Delacroix sombre, décou- 
ragé, solitaire, était plus heureux qu'un saltimbanque en vogue, qui 
voit la foule s'entasser dans sa baraque. Il avait appris d'Horace, qu'il 
appelait le plus grand médecin des âmes, à philosopher sur la vie, et 
il savait qu'il ne faut pas trop exiger d'elle, qu'elle a ses lois que nous 
n'avons pas faites, que ce n'est pas à nous qu'elle rend ses comptes, et 



LA CORRESPOiNDANCE d'eUGÈNE DELACROIX. 223 

que de toutes les habitudes la plus utile à contracter est la résignation 
ou, comme il le disait, une certaine modestie de désirs et de jouissances. 
11 savait aussi que u toutes les sources de bonheur sont comme cer- 
taines sources minérales, moitié chaudes et moitié froides, à la fois 
troubles et limpides, quil y a en toutes choses un côté plus amer, parce 
que l'autre est plus délectable, » que la gêne et la souffrance aiguisent 
en nous le sentiment du plaisir, et que dans ce monde tout s'achète et 
tout se paie. Il avait découvert que l'ennui a son utilité, qu'il est juste 
de savoir gré aux ennuyeux de la vive allégresse que nous éprouvons 
quand ils prennent congé de nous; il avait pour principe que la soli- 
tude et la distraction ne peuvent être ni l'une ni l'autre l'état constant 
du sage, « qu'il convient de les entremêler de telle sorte qu'il s'ensuive 
le désir de l'état dans lequel on ne se trouve pas, que lorsqu'on peut 
espérer ce qu'on désire, on a toute la somme de félicité accordée à 
notre machine pensante, attendu qu'obtenir ce qu'on a désiré est déjà 
un acheminement à l'inquiétude, au malaise et à la douleur. » Sa phi- 
Josophie pratique ne fit que s'alTermir avec l'âge. Trop sensible aux pre- 
mières approches de la vieillesse, il se réconciliait avec elle en pensant 
qu'elle est après tout le seul moyen qu'on ait encore inventé pour vivre 
longtemps, que nous connaissons en détail cette méchante auberge dans 
laquelle le sort nous a logés, « que l'autre, celle qui nous attend de 
l'autre côté, est bien étroite et bien froide. » Était-ce Rabelais ou Marc- 
Aurèle qui lui avait enseigné que nous devons de plus en plus nous dé- 
tacher de tout ce qui ne dépend point de nous, qu'il est bon de se 
confire dans le mépris des choses fortuites, que le souverain bien est 
le contentement de soi, qu'il faut arriver de jour en jour à s'aimer 
mieux soi-même, et que celte joie est refusée aux oisifs? Il en con- 
cluait que le travail est le premier besoin de l'homme, qu'il importe de 
beaucoup travailler, « sans toutefois se refuser de loin en loin quelques 
petites affaires de cœur. » 

On n'échappe pas aux idées noires. Delacroix avait ses nuits d'insom- 
nie pendant lesquelles le problème de la destinée le prenait à la gorge. 
Il conversait avec Pascal, qui lui représentait que le travail lui-même 
n'est qu'une distraction inventée par l'homme pour se cacher l'horreur 
de sa profonde misère. Il s'écriait alors : « Que ce monde est bizarre ! 
Pourquoi sommes-nous encore là? pourquoi d'autres n'y sont-ils plus? 
Inexplicable vie, abîme de tristesse et d'ennui quand on regarde par- 
dessus bord. Il faut se tenir coi dans sa cale comme des passagers dans 
leur cabine, et ne pas sonder, même du regard, les profondeurs qui 
nous environnent... Dans la maladie, dans certains momens de soli- 
tude, quand le but de tout cela s'offre nettement dans sa nudité, il faut 
à l'homme doué d'imagination un certain courage pour ne pas aller au- 
devant du fantôme et embrasser le squelette. » Il n'embrassait pas le 



224 REVUE DES DEUX MONDES. 

squelette, il recourait aux grands remèdes. Il relisait non plus les épîtres 
d'Horace, mais Candide,^ ce livre vrai entre tous les livres, » et il disait : 
« Tout cela est bel et bon, mais il faut cultiver son jardin sans raison- 
ner. » Quand on cultive son jardin, on oublie l'inquisition et M. Ingres, 
les moutons rouges du pays d'Eldorado et les procès qui dévorent les 
héritages ; on ne se souvient plus ni des cabales, ni des critiques, ni des 
injustices, ni des coups de nerf de bœuf, ni des galères où on a ramé, 
ni des Bulgares, ni même de M"« Cunégonde et de sa beauté perdue. 
Sa bêche à la main, Delacroix se remettait à l'ouvrage; l'instant d'a- 
près, il apercevait un rayon de soleil sur le toit voisin, il entendait 
chanter un oiseau, la porte de son atelier s'ouvrait, il voyait entrer une 
figure aimée, et, les petites affaires de cœur y aidant, toute sa gaîté 
lui revenait, gaîté de lion qui contemple ses griffes et qui sait qu'en 
définitive le monde appartient aux lions. 

La philosophie peut à l'extrême rigueur se passer du bonheur; le 
bonheur peut difiicilement se passer de la philosophie, il n'est jamais 
assez complet pour n'avoir pas besoin d'une rallonge. Un grand poli- 
tique de notre temps, dont toutes les entreprises ont été couronnées 
d'un succès presque miraculeux, a déclaré que malgré son génie et sa 
fortune il ne consentirait pas à vivre un jour de plus ici-bas s'il ne 
croyait à rien. Les uns croient à la Providence, d'autres à la fatalité, 
ceux-ci à l'éternelle raison, ceux-là à l'aveugle destin; quelques-uns 
ne croient qu'à leur jardin et à leur bêche, l'essentiel est de croire à 
quelque chose. Hommes d'état, artistes, écrivains, tout le monde pourra 
trouver dans les lettres de Delacroix des maximes et des avertissemens 
à son usage. Il y a cependant une classe de mécontens qui les liront 
sans profit; elles nous apprennent à nous consoler de nos insuccès, 
elles ne nous apprennent point à nous consoler des succès des autres; 
n'ayant jamais souffert de cette maladie, Delacroix n'a indiqué aucune 
recette pour la guérir. En 1879 comme en 1878, les jaloux, les envieux 
chercheront vainement un médecin qui les soulage ; ce sont des incu- 
rables. Ils nourrissent dans leur cœur un serpent à qui ils se pro- 
mettent de servir en pâture leur prochain, mais qui finit toujours par 
les dévorer eux-mêmes. Être mangé par son propre serpent, voilà une 
triste destinée et un cas désespéré auquel la philosophie ne connaît 
point de remède. 

G. Valbert. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



31 décembre 187<?. 



Les années passent et s'enchaînent avec une irrésistible rapidité. Le 
jour où elles naissent, elles recueillent l'indéclinable héritage de tout 
ce qui s'est accompli, de tout ce qui est arrivé avant le moment im- 
perceptible où semble s'ouvrir une ère nouvelle, bonheurs ou mal- 
heurs, succès ou revers. Le jour où elles expirent, elles lèguent à leur 
tour l'héritage de leurs actions et de leurs fautes, de leurs entreprises 
inachevées ou manquées et de ce qui a pu être réalisé dans cet espace 
de quelques mois si vite parcouru. Elles n'ont pas toutes assurément 
une fortune égale. S'il y a des années privilégiées, il y en a aussi de 
néfastes, à jamais marquées du sceau lugubre des catastrophes, et 
quand il y a eu une de ces années fatales dans la vie d'une nation, 
quand on a passé une fois un l**" janvier comme celui que nous pas- 
sions il y a huit ans au milieu des misères du siège et des fureurs du 
bombardement, préludes des défaites inévitables et des rançons inexora- 
bles, le souvenir ne s'en efface pas de sitôt. Le poids de (i l'année ter- 
rible » se fait longtemps sentir. L'héritage des malheurs accumulés par 
limprévoyance en quelques mois est lourd à porter et long à Hquider. 
Ce n'est qu'avec beaucoup de temps, de travail, de patience, de cou- 
rage, de sagesse, qu'on guérit les blessures presque mortelles, qu'on 
répare ce qui semblait irréparable, et qu'on finit par se retrouver à un 
de ces momens où le poids dupasse commence à paraître moins lourd, 
où une année qui finit ne laisse que de bons souvenirs, des gages plus 
rassurans, où l'on se reprend enfin à respirer plus à l'aise. 

Cette année qui s'achève aujourd'hui, elle est certainement en effet 
de celles qui gardent une bonne renommée dans l'histoire d'un pays 
éprouvé. Si elle n'a point été exempte de crises et d'émotions violentes 
pour l'Europe, elle n'a donné à la France qu'une profonde paix inté- 
rieure. Elle reste avant tout pour nous l'année de l'exposition, d'une 
exposition qui a été d'abord une gageure, qui est devenue une merveille 
d'invention et qui en définitive s'est accomplie jusqu'au bout dans les 

TOME X7XI. — i8'i9, 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

conditions les plus favorables, au milieu des témoignages de la bonne 
volonté universelle et d'une confiante sécurité. 

Vous souvient-il de ce qu'un homme d'esprit, un grand sceptique, 
Mérimée, écrivait à une de ses correspondantes inconnues, eu pleine 
exposition de 1867, au bruit des défilés pompeux des souverains et des 
fêtes officielles? « Paris est aussi triste que possible, disait-il. Tout le 
monde a peur sans trop savoir pourquoi. C'est une sensation comme 
celle que fait éprouver la musique de Mozart lorsque le Commandeur 
va paraître... Il y a un malaise universel et on est nerveux. Le moindre 
événement est attendu comme une catastrophe. Enfin on est bête et 
ennuyé... » Et Mérimée, fort initié aux mystères de la cour impériale, 
de cette cour où venait de retentir le bruit de l'exécution de Maximilien 
au Mexique, oii M. de Bismarck faisait déjà l'effet du « Commandeur, » 
prêt à paraître, Mérimée y revenait sans cesse : « Les affaires ne vont 
pas bien; il y a beaucoup d'inquiétude sans qu'on se rende bien compte 
de quoi l'on a peur... » Voilà la misère sous la pompe asiatique et trom- 
peuse du temps! C'est justement la différence entre cette exposition de 
1867, avant les catastrophes qu'on commençait à pressentir, qu'on 
préparait aveuglément, en les redoutant déjà, en ayant peur, — et cette 
honnête exposition de 1878, dont l'éclat n'a été que le prix d'un long 
effort pour réparer des désastres provoqués par d'autres. Cette fois il 
n'y avait en vérité ni peur, ni malaise nerveux, nî ennui de gens effa- 
rés. On s'est laissé aller tout bonnement au plaisir d'un grand succès 
national, parce qu'il n'y avait pas de remords des fautes commises. 
Pendant que l'exposition déployait ses merveilles, notre ministre des 
affaires étrangères était à Berlin travaillant à la paix de l'Europe, et il 
a été reçu avec estime parce qu'on savait qu'il ne portait au congrès 
aucune arrière-pensée, parce qu'on voyait en lui le représentant d'une 
nation dont la réserve n'est pas absolument de la faiblesse. Notre gou- 
vernement a pu continuer sans effort son œuvre à l'intérieur, parce 
que le sentiment de l'ordre domine partout dans le pays, parce qu'on 
était bien décidé d'avance à respecter cette trêve qui pendant tout un 
été a fait encore une fois de Paris le rendez-vous de l'univers. C'est 
l'histoire de cette année 1878, qui, après avoir passé des orageuses 
incertitudes de ses débuts à l'éclat de Texposition, a la fortune de finir 
dans un calme sensible, au milieu d'un mouvement électoral qui se 
poursuit presque sans bruit, sous les auspices de la paix des pouvoirs 
rétabUe et d'un ministère qui n'est point évidemment étranger à cette 
œuvre de conciliation. 

Que maintenant cette situation régularisée ne soit point à l'abri 
d'oscillations ou d'épreuves nouvelles, que les élections sénatoriales du 
5 janvier soient attendues comme un signal de crises possibles, que les 
idées extrêmes et les passions de partis épient les occasions favorables, 
que tout ne soit pas fiai en un mot, rien n'est plus vraisemblable. C'est 



REVUE. — CHRONIQUE. 'ITI 

la tâche de l'année 1879 de se mesurer avec les diflicultés qui pourront 
naître, qui ne seront certainement pas insurmOttables avec un peu do 
sagesse et d'esprit de conduite. L'année 1878, quant à elle, a désormais 
parcouru sa carrière, elle a fait son œuvre; elle est restée jusqu'au bout 
une année de régularité, et au moment où elle allait disparaître, avant 
la clôture légale de la session législative, les chambres ont consacré 
leurs dernières heures à la plus sérieuse, à la plus positive des discus- 
sions, celle du budget. 

Le budget a pu être voté cette fois sans contestation de parti, 
sans qu'il ait été nécessaire de recourir à cet expédient malvenu 
et embarrassant des douzièmes provisoires. Un vote assez sommaire, 
enlevé au pas de course, à la fin d'une session, n'est pas sans doute 
encore une manière suffisante de rendre au budget de la France les 
honneurs qui lui sont dus; on ne doit pas, par respect pour le pays, 
s'en tenir là à l'avenir, et M. le président du conseil l'a loyalement 
reconnu en invoquant comme circonstance atténuante l'obligation 
où l'on s'est trouvé de voter deux budgets depuis le !«•• janvier 1878. 
k défaut d'un examen plus complet qui n'était pas encore possible 
pour cette année, le sénat a du moins tenu à ne pas laisser passer un 
budget de près de 3 milliards, et même de plus de 3 milliards avec 
les dépenses extraordinaires, sans l'accompagner d'une certaine discus- 
sion, de quelques réserves ou de quelques amendemens fort légers. 
M. Chesnelong a prononcé un long discours qui aurait gagtié à être 
dégagé de déclamations politiques trop prévues. M. Bocher, avec la 
clarté séduisante qu'il sait mettre dans ces débats, a résumé et carac- 
térisé la situation financière en toute sincérité, sans intention hostile 
comme sans illusion, et surtout sans vouloir créer une ombre d'eiiibar- 
ras au gouvernement. M. Pouyer-Quertier, avec sa rondeur normande 
et sa compétence pratique, s'est attaqué à une modiQcation de l'impôt 
sur les chèques, et M. le ministre des finances, qui n'était guère en 
danger, a tenu tête à tout le monde avec esprit, avec son bon sens 
aimable. M. Léon Say a même trouvé une occasion qu'il n'avait pas eue 
aussi bien à la chambre des députés d'entrer un peu plus avant dans 
l'examen des finances. Bref, de cette discussion qui n"a pas duré plus 
de trois ou quatre jours, il est résulté un budget voté sans nulle diffi- 
culté avec une légère augmentation de 200,000 francs pour les 
desservans âgés, avec un timbre modifié sur les chèques : tout cela sur 
un ensemble de dépenses et de recettes de près de trois milliards de 
francs ! C'était assurément bien modeste, et le sénat ne sortait pas de 
son rôle. 

Chose bizarre ! il n'en a pas fallu davantage pour offrir un prétexte 
à toutes les récriminations, et pour avoir voté en faveur de quelques 
prêtres âgés une petite augmentation sur laquelle tout le monde était 
d'accord, à commencer par le gouvernement, pour avoir obtenu une 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

autre manière de timbrer les chèques, peu s'en est fallu que le sénat 
n'ait été accusé de s'insurger contre les institutions, d'usurper les droits 
de l'autre chambre, de vouloir à tout prix réveiller les conflits. Il fau- 
drait cependant s'expliquer une bonne fois sur ces abus de langage et 
sur cette manie de voir partout des conflits. Qu'on juge aussi sévère- 
ment qu'on le voudra la majorité qui a dominé jusqu'ici dans le sénat 
et qui n'a été qu'une coalition impuissante de partis vaincus, qu'on 
demande aux élections du 5 janvier une majorité nouvelle, favorable 
à la république, décidée à maintenir ou à rétablir, comme on dit, 
(( l'harmonie des pouvoirs, » soit, c'est une autre question; mais 
les droits, les prérogatives, les attributions du sénat, ne dépendent 
ni du scrutin du 5 janvier, ni même de la couleur de la majorité; ils 
sont, ils doivent rester hors de toute contestation, et c'est en vérité 
assez puéril de crier aussitôt au conflit, à la violation de la constitutiou, 
parce qu'il y aura une dissidence entre les deux chambres, parce que 
le sénat aura voté 200,000 francs de plus pour les desservans ou un 
timbre particulier sur les chèques. Si les deux chambres ne peuvent 
pas avoir des opinions diiïérenttîS sans être considérées comme enne- 
mies et sans qu'il y ait conflit, ce qui est toujours un péril, à quoi bon 
avoir deux assemblées? Cette divergence dont on se plaint, elle est 
dans la nature des choses, elle est la condition des régimes parlemen- 
taires, et, pour ainsi dire, la sève des institutions libres; elle est une 
garantie dans les affaires de finances comme dans toutes les autres 
questions, plus encore peut-être dans les affaires de finances que dans 
les autres questions, et s'il y a entre les deux assemblées une distinc- 
tion de droits, la constitution elle-même la définit en disant simplement : 
« Le sénat a, concurremment avec la chambre des députés, l'initiative et 
la confection des lois. — Toutefois les lois de finances doivent être en 
premier lieu présentées à la chambre des députés et votées par elle. » 
Tout ce qu'on pourrait conclure de là, c'est qu'à la rigueur le sénat 
ne peut pas de son initiative propre introduire dans la loi de finances 
des impôts nouveaux, des services imposant des dépenses nouvelles; 
mais ce serait à coup sûr interpréter étrangement la constitution que 
de prétendre le dépouiller du droit de révision, de correction ou d'amen- 
dement dans un budget qui n'est que l'application des lois générales 
et permanentes du pays. Où voit-on surtout que la priorité de la pré- 
sentation des lois de finances à la chambre des députés implique la 
subordination forcée du sénat, qu'elle ne laisse au sénat que le rôle 
d'une chambre d'enregistrement stérile et banal? S'il en était ainsi, ce 
serait le monde renversé ; on arriverait tout simplement à annuler, dans 
les questions les plus graves, l'autorité du corps politique qui est censé 
réunir le plus de lumières, le plus de maturité, le plus d'expérience 
des affaires, — et c'est alors que la constitution serait réellement déna- 
turée: il ne resterait plus en réalité qu'une seule assemblée omnipo- 



REVUE. — CHRONIQUE. 229 

tente, étendant la main sur tout, disposant de tout par le pouvoir de 
nouer et de dénouer les cordons de la bourse. C'est toujours l'idéal dea 
partisans de l'assemblée unique, du système conventionnel, ce n'est 
pas la constitution de la république libérale et conservatrice, telle 
qu'elle a été organisée, et la majorité nouvelle qui paraît devoir entrer 
au sénat par le scrutin du 5 janvier ne sera pas probablement plus dis- 
posée que l'ancienne majorité à livrer ses prérogatives constitution- 
nelles. Elle maintiendra son indépendance, elle défendra ses droits 
d'une autre façon, dans une autre mesure, avec un autre esprit, avec 
sympathie pour les institutions, sans jalousie à l'égard de l'autre 
chambre; elle les défendra sûrement dans tous les cas, elle n'hésitera 
pas à sauvegarder une des garanties essentielles consacrées par les 
institutions, et elle ne pourra rien faire de mieux dans l'intérêt de la 
république elle-même, qui aura longtemps encore besoin de se surveiller, 
de garder toutes ses forces modératrices pour remplir son rôle de gou- 
vernement régulier. 

C'est toujours en effet par les idées fausses, par les entraînemens 
des passions, par les prétentions exclusives de l'esprit de parti, par les 
incohérences de conduite et les instabilités que la république est le 
plus directement menacée; c'est par là qu'elle est faible, et c'est pré- 
cisément parce que tout le monde a les yeux fixés sur le scrutin du 
5 janvier comme sur l'occasion prochaine de toutes les tentations, 
comme sur le point de départ de crises ou d'expériences que les uns 
redoutent, que les autres espèrent, — c'est pour cela que ceux qui s'in- 
téressent au régime nouveau doivent se hâter de régler leurs idées et - 
leur marche. Le meilleur moyen, la première condition est de ne pas 
laisser les esprits s'égarer sur les conséquences de cette victoire élec- 
torale qui se prépare, à l'aide de laquelle on va avoir la majorité dans 
le sénat et toutes les majorités. 

M. Gambetta, qui est un prophète et qui est allé l'autre jour porter 
la bonne nouvelle avec son programme dans un banquet de commis- 
voyageurs au Grand-Hôtel, M. Gambetta a prédit que le scrutin dépas- 
serait toutes les espérances et serait plein de surprises : soit! 11 a pro- 
fité aussi de la circonstance et de la complaisance d'auditeurs qui 
n'avaient rien à lui refuser pour annoncer qu'il pourrait être utile 
d'inaugurer le règne définitif de la république devenue majeure par de 
nouvelles lois sur la presse : la révélation est inattendue, et des sévé- 
rités contre la presse seraient, à vrai dire, une assez curieuse consé- 
quence d'une victoire de scrutin représentée comme la consécration 
populaire et définitive de la république. M. Gambetta n'a cédé sans 
doute qu'à quelque mouvement de mauvaise humeur et d'irritation 
passagère. Il a parlé plus sérieusement et en politique plus avisé, 
lorsque, cherchant à préciser les conditions d'un avenir prochain, il a 
dit qu'avec la majorité qu'on va avoir partout on échappe aux périls 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

et aux conspirations, on n'échappe pas aux difficultés. « L'ère des 
dangers est close, a-t-il dit, celle des difficultés va commencer... donc 
plus de périls, mais des difficultés et la responsabilité!.. » Le nœud 
de la situation, M. Gambetta lui-même l'a nettement défini en mon- 
trant que dans la politique à suivre il faudra « considérer ce qui est 
miir, ce qui est urgent, ce qui doit attendre, ce qui doit être écarté et 
ce qui doit être résolument condamné... » M. Gambetta parle ainsi, et 
il a raison d'ajouter comme le dernier mot de tout, que u les partis ne 
tombent et ne se perdent que par les fautes qu'ils commettent. » C'est 
là toute la question du moment. La vérité est que, si l'on ne veut pas 
recommencer l'éternelle série des fautes toujours prévues conduisant 
toujours à la même chute, la première condition est de ne pas se 
laisser aller à l'aventure, de savoir ce qu'on veut et ce qu'on peut, et 
c'est ici que le gouvernement a une action nécessaire. Ce que font ou 
ce que disent les chefs de partis dans leur indépendance a sa portée 
sans doute ; ce que font ou ce que disent les gouvernemens décide de 
la marche des choses, de la direction d'un régime qui se fonde. Des 
résolutions les plus prochaines du ministère va dépendre en grande 
partie ce qui arrivera au lendemain des élections qui, en changeant la 
majorité du sénat, vont cfécr une situation toute nouvelle. 

C'est compter sans les mouvemens inévitables qui vont se produire 
et transformer la scène, dira-t-on. Les nouvellistes sont depuis long- 
temps occupés à prédire ce qui va arriver. Ils savent, à n'en pas douter, 
que l'ère de régularité définitive et de stabilité assurée par les élec- 
tions doit être inaugurée par un changement de ministère qui con- 
duira, cela va sans dire, à un certain nombre d'autres changemens, et 
qui sera suivi, c'est encore plus clair, d'un certain nombre de crises mi- 
nistérielles déter.iiinées par des incohérences de partis. Ils prennent 
des bruits insaisissables, des impressions futiles, des présomptions, des 
craintes ou des espérances pour des réalités. Tout ce qu'on prédit n'est 
pas encore fait, et s'il y a au contraire une chose sensible, c'est que plus 
on approche de cette échéance du scrutin où apparaîtra une situation 
nouvelle, où va s'ouvrir aussi cette « ère des difficultés » dont parle 
M. Gambetta, plus on sent la nécessité de ne pas se livrer légèrement 
à l'imprévu, de ne point ébranler imprudemment un pouvoir qui 
après tout vient de donner une année de paix au pays, qui a préparé 
par sa modération un scrutin favorable aux institutions républicaines. 
Les chances de crises ministérielles diminuent peut-être à mesure 
qu'on avance vers le moment où elles pourraient se réaliser, et à 
l'heure décisive il n'esf point impossible qu'on n'hésite tout à fait. 
M. Gambetta lui-même n'a pas ménagé récemment les déclarations 
plus ou moins sincères, plus ou moins calculées de désintéressement. 
C'est qu'en etïet un ministère ayant à sa têïe le personnage poMfcique te 
plus respecté du jour, M. Dufaute, — réunissant autour O'tin tel chef des 



REVUE, — CHRONIQUE. 231 

hommes de raison, do bonne volonté sincôro et d'intentions éclairées, 
représentant dans ce qu'elle a de plus vraie et do plus honorablg cette 
« harmonie dos pouvoirs » dont on parle si souvent, ce ministère n'est 
pas facile à rem[ilacer. Des critiques de détail ne changent pas le ca- 
ractère essenliol d'un cabinet, qui à travers tout reste le médiateur le 
plus sérieux et le plus autorisé, qui est peut-être plus nécessaire en- 
core dans les circonstances nouvelles qu'il ne l'a été jusqu'ici. M. Du- 
faure, s'il le veut, aura sans aucun doute pour lui la majorité nouvelle 
du sénat; il en est d'avance le représentant et pour ainsi dire le man- 
dataire au pouvoir : il lui promet l'autorité de son nom et de son ca 
ractère, la garantie de sa loyauté, de la constance de ses opinions, do 
même que les collègues de M. Dufaure promettent à la majorité séna- 
toriale le zèle d'hommes distingués, dévoués au bien public. 

C'est une première assurance, — et pour obtenir une certaine majorité 
dans l'autre chambre, le moyen le plus sûr que le ministère ait à sa 
disposition, c'est de ne point hésiter dès le début, d'aller au-devant des 
difficultés, d'aborder sans détour des questions dont on peut essayer de 
l'embarrasser, qui ont une importance plus factice que réelle, qui font 
souvent plus de bruit qu'elles no valent. Nous parlions récemment des 
mauvaises apparences qui s'interposent trop fréquemment entre le 
pays et la bonne politique qui servirait ses intérêts, qui lui assurerait 
des conditions favorables à un essor régulier, continu. Le ministère, 
fidèle à lui-même, à ses intentions évidentes, à ce qui a été sa raison 
d'être, n'a qu'à se préoccuper sans cesse de dissiper ces mauvaises ap- 
parences en montrant que la république n'a rien à gagner à s'embar- 
rasser de toute sorte de questions artificielles et irritantes qui peuvent 
flatter des passions de partis, qui ne répondent pas aux instincts vrais 
du pays. Son programme à l'intérieur est pir la nécessité même des 
choses celui d'une poliiique modérée, et c'est le seul qui puisse venir 
en aide, donner une autorité réelle à cet autre programme de la poli- 
tique extérieure que M. le ministre des affaires étrangères s'est plu à 
exposer dans une des dernières séances du sénat. M. Waddington a 
tracé avec une simplicité sincère un tableau rassurant de nos affaires 
et de nos relations depuis le congrès de Berlin. Plus que tout autre, 
M. le ministre des affaires étrangères a besoin de se sentir appuyé sur 
une bonne politique à l'intérieur pour pouvoir maintenir la France en 
paix et en crédit au milieu des guerres qui se poursuivent au loin, des 
difficultés qui compliquent encore l'exécution du traité de Berlin et des 
mille questions qui agitent les autres pays de l'Europe. 

La crise qui est venue assombrir les dernières semaines de l'année 
pour l'Italie s'est provisoirement dénouée par un changement de minis- 
tère qui a ramené au pouvoir M. Depretis à la place de M. Gairoli. 
Dès l'ouverture du parlement, au lendemain de l'attentat dont le roi 
Humbert a failli être victime à Naples, le cabinet Cairoli semblait déjà 



232 BEVUE DES DEUX MONDES. 

fort compromis, et le vote d'hostilité qui n'a pas tardé à l'atteindre, 
qui a rallié des fractions diverses de la chambre, ce vote a été surtout 
l'expression d'un malaise assez universel, du sentiment impatient d'une 
situation difficile. 

Ce n'est pas que le chef du ministère, M. Cairoli, excitât personnel- 
lement des antipathies ; il était au contraire défendu par une séduisante 
loyauté de caractère, par les marques récentes de son dévoûment au roi. 
La vérité est que le cabinet Cairoli est tombé sous le poids de toute sorte 
de complications intimes; il a été condamné pour ce qu'il a fait et pour 
ce qu'il n'a pas fait, pour ses indécisions et pour ses tendances invo- 
lontaires, pour n'avoir pas su empêcher cet été des manifestations de 
nature à compromettre l'Italie au dehors, pour n'avoir pas réprimé as- 
sez tôt ou assez résolument des agitations révolutionnaires, pour avoir 
laissé se développer une certaine incohérence au milieu de laquelle a 
éclaté comme un coup de foudre cet attentat de Naples. Le président 
du conseil a eu beau payer chevaleresquement de sa personne, c'est 
le système qui a été compromis : des rivaux du même camp en ont 
profité contre lui, et des amis comme Garibaldi ont peut-être achevé 
de le perdre par la candeur de leur zèle à recommander le ministère 
Cairoli et à prophétiser un prochain avenir républicain. Le cabinet, 
battu en brèche, assez embarrassé, n'a pas pu résister à l'épreuve 
d'une longue et sérieuse discussion où l'on n'a pas même dit tout ce 
qu'on pensait. Vaincu par une coalition, mis en minorité par un vote, il 
ne pouvait désormais rester régulièrement aux affaires que s'il obte- 
nait du roi la dissolution de la chambre; mais une dissolution dans les 
circonstances présentes, c'était une grave aventure, et tout bien pesé, 
après avoir consulté les présidons des deux chambres, les chefs de par- 
tis, le roi Humbert a jugé plus prudent de faire une tentative nouvelle 
avec M. Depretis, qui a été déjà renversé l'an dernier dans le même 
parlement. 

Le ministère qui s'est immédiatement formé n'est pas et ne pou- 
vait pas être l'expression combinée de la coalition qui est apparue 
il y a quelques jours dans un vote de circonstance; il n'est pas fait 
non plus pour désintéresser les fractions de la gauche qui ont contri- 
bué à la chute de M. Cairoli, la fraction Crispi, la fraction Nicotera. Il 
représente une certaine moyenne de la gauche modérée, et il se com- 
pose d'hommes assez peu marquans. Sa force principale est dans son 
chef, M. Depretis, vieux Piémontais sensé, parlementaire expérimenté, 
qui a été assez généralement désigné pour prendre le pouvoir dans ces 
circonstances difficiles. 

Voilà donc la crise dénouée pour le moment, et le nouveau ministère 
a du moins la chance de vivre quelques jours. Il a pu obtenir sans 
trop de difficulté le vote de l'exercice provisoire du budget avant les va- 
cances du renouvellement d'année qui vont durer jusque vers la mi- 



REVUE. — CHRONIQUE. 233 

janvier. C'est une trêve sans doute, c'est un répit de deux ou trois se- 
maines, mais ce n'est qu'un répit. D'un côté on ne peut se dissimuler 
que l'état de l'Italie ne reste assez grave. Des incidens tout récens qui 
se sont produits à Naples, à Pise, après tous ceux qui se sont succédé 
depuis quelque temps, révèlent une fermentation sourde et continue qui 
impose désormais à tout gouvernement une politique aussi ferme que 
prudente. Le moment est peut-être venu d'agir avec une prévoyante 
décision si on ne veut pas laisser se développer des agitations inces- 
santes, fatigantes, d'où naîtrait bientôt forcément quelque réaction. 
D'un autre côté, le ministère qui vient de naître est-il constitué de 
façon à suffire à cette tâche épineuse? Eût-il même la meilleure vo- 
lonté, trouvera-t-il un appui suffisant à la rentrée prochaine du parle- 
ment? Ne se rencontrera-t-il pas en face d'une de ces coalitions qui ont 
déjà renversé trois ministères, à commencer par celui de M. Depretis, 
depuis que la chambre actuelle ^existe? C'est une éventualité qui n'a 
rien d'invraisemblable, et alors, comme il y a quelques jours avec le 
cabinet Cairoli, la nécessité d'une dissolution se présenterait de nou- 
veau à titre de remède extrême. Or c'est là une question des plus sé- 
rieuses devant laquelle hésitent les esprits les plus réfléchis, à Rome, 
précisément, parce que personne, à l'heure qu'il est, ne peut distinguer 
ce que produirait cette dissolution. Si elle ramène la même chambre 
Ou une chambre à peu près semblable à celle qui existe aujourd'hui, la 
difficulté ne change pas, la situation parlementaire, au lendemain du 
scrutin, reste avec ses incohérences et ses impossibilités. Si les élections 
ont une couleur plus accentuée, plus prononcée dans un sens radical, 
alors on a couru au péril contre lequel on sent le besoin de se prému- 
nir; on a joué le jeu le plus redoutable. Si l'opinion, impatiente et 
troublée, se laisse aller à une certaine réaction, c'est peut-être encore 
un danger, non pas que le retour au pouvoir des conservateurs libéraux 
qui ont si longtemps gouverné l'Italie soit une perspective à redouter, 
mais parce qu'on ne sait pas où s'arrêterait un mouvement d'opinion 
qui deviendrait décidément réactionnaire. Les chefs du libéralisme mo- 
déré agissent visiblement avec une grande circonspection ; ils laissent 
s'accomplir jusqu'au bout l'expérience du gouvernement de la gauche, 
et, par la prudence de leur attitude, ils restent en mesure de reprendre 
utilement à l'heure favorable la direction des affaires. 

Ce qu'il y a de plus grave et de caractéristique, c'est que ces inco- 
hérences parlementaires mêlées de beaucoup d'antagonismes per- 
sonnels , ces efforts impuissans pour former des ministères ou pour 
les faire vivre ne sont que le déguisement trompeur d'un mal plus 
profond qui est peut-être la vraie et unique cause des sourdes agita- 
tions de l'Italie, qui est de nature à favoriser les propagandes révolu- 
tionnaires. Le mal est tout économique, c'est la misère des populations, 
et depuis quelque temps déjà les esprits les plus sérieux se tournent 



234 REVUE DES DEUX MONDES, 

de c»^)té. Un ancien ministre, M. Jacini, s'en est occupé dans ses tra- 
vaux sur la vie agricole en Lorabardie. M. le professeur Villari a décrit 
cette pJaie dans des études du plus vif intérêt. Un journal bien inspiré, 
17/a^i*, consacrait récemment une série d'articles à cette question 
qu'un député portait, il y a quelques jours, devant le parlement. C'est 
là le mal qui produit le brigandage, l'émigration, qui livre à toutes les 
propagandes des populations sans défense naturellement peu portées à 
s'intéresser aux compétitions de pouvoir, aux jeux des partis. C'est là 
ce dont on devrait s'occuper dans l'intérêt de l'Italie et de son avenir, 
pour la consolidation définitive de sa fortune nouvelle. 

Parfois, tandis que ces choses du moment se déroulent et que les 
hommes du jour se succèdent occupant ou troublant la scène de leurs 
querelles éphémères, on se reprend à tourner les regards vers le passé, 
un passé d'hier qui est pourtant déjà de l'histoire. Passé politique, 
passé social, passé littéraire, c'est tout un monde qui a ses person- 
nages, qui a eu ses drames ou ses comédies et que nous rendent des 
écrivains habiles, M. Saint-René Taillandier avec son livre sur Stockmar, 
sur le Roi Lèopold et la reine Victoria, M. Cuvillier-Fleury avec ses 
études nouvelles sur les Posthumes et revenans. 

Ce personnage, ce Stockmar, qui remplit le livre de M. Saint-René 
Taillandier, on le connaît pour avoir suivi son histoire ici même : c'est un 
simple docteur allemand qui était né à Cobourg à la veille de la révo- 
lution française et qui est revenu mourir à Cobourg après avoir vécu 
soixante-seize ans, après avoir passé cinquante années de sa vie dans 
les plus grandes affaires. Ofliciellement il n'a jamais rien été, ni un po- 
litique attitré, ni un ministre, ni un diplomate ; c'était un de ces hommes 
faits pour être des témoins attentifs, des observateurs sagaces, des con- 
seillers expérimentés. Il a été de toutes les intimités princières, ami du 
sageLéopold de Cobourg, premier roi de Belgique, et par Léopold delà 
famille royale d'Angleterre, ami du prince Albert, de la reine Victoria, 
ami du spirituel et fantasque Frédéric-Guillaume IV de Prusse. 11 a eu 
sa place, une place privilégiée dans la carrière de ces princes, pour 
qui il a été un confident sûr, un politique consultant encore plus 
qu'un médecin; il a pu tout voir, il a été mêlé à tout, il a eu son 
mot sur tout, et après une longue vie qu'on ne peut pas appeler une 
vie publique, mais qui côtoie les événemens, il a laissé des lettres, 
des souvenirs qui ont leur prix, qui révèlent une nature originale 
d'observateur. C'est en se servant avec sûreté de ces souvenirs de Stock- 
mar, en les rectifiant souvent ou en les complétant, en les éclairant, en 
les prenant comme une sorte de fil conducteur que M. Saint-René Tail- 
landier, d'une plume habile, s'est plu à retracer dans une série de ta- 
bleaux tous ces épisodes, — et le procès de la reine Caroline, et la créa- 
tion du royaume de Grèce, et la fondation de la Belgique, et le mariage 
de la reine Victoria, et les rapports de l'Angleterre avec la France à la 



REVUE. — CHRONIQUE. 235 

n (lu règne de Louis-Philippe. Les souvenirs du docteur allemand dis- 
paraissent, l'œuvre de notre ùminent collaborateur reste comme un 
choix de récits variés et intéressans. 

C'est l'histoire d'un temps qui n'est plus. Tous ces événeraens ou 
ces incidens ont remué les contemporains; ils ont eu leur importance 
dans la vie des peuples, quelques-uns ont laissé des traces dans des ré- 
volutions ou se survivent par des créations durables. De tous les per- 
sonnages qui en ont été les héros ou les coopérateurs, qui ont eu un 
rôle brillant ou modeste, la plupart ont déjà quitté le monde. La reine 
Victoria reste presque seule. Les autres ont cessé de vivre, et le prince 
Albert, qui s'est éteint prématurément, et le vieux, le sage Léopold, qui 
est mort après avoir fait de son petit royaume une citadelle du libéra- 
lisme, et le roi Louis-Philippe, et le roi Frédéric-Guillaume de Prusse, 
qui a eu pour successeur un empereur d'Allemagne. Avant ou après les 
princes ont disparu aussi tous ceux qui ont occupé la scène, et Peel, et 
Wellington, et Melbourne, et Brougham, et Palmerston, dont Augustus 
Craven publiait récemment en français la Correspondance intime pour 
servir à Chistoire diplomatique de l'Europe de 1830 à i865. En France, 
M. Thiers a été un des derniers à disparaître, il a suivi de près M. Gui- 
zot. C'est le défilé des fantômes de l'histoire qu'on peut appeler encore 
contemporaine, puisqu'elle ne date que d'hier. Ils appartiennent déjà 
tous à ce « royaume des ombres w dont parle M. Cuvillier-Fleury et où 
l'habile écrivain va chercher, lui aussi, des figures d'un autre ordre 
pour les faire revivre dans ses Posthumes et revenans. Il les appelle des 
revendus parce que ce sont bien des revenans d'un autre monde, et il 
les appelle aussi des posthumes parce qu'il se plaît à retracer ces por- 
traits à l'occasion de toutes ces correspondances posthumes qui se mul- 
tiplient, qui ont souvent bien de l'intérêt quoiqu'elles ne soient pas 
toujours sans péril pour toutes les mémoires. M. Cuvillier-Fleury ne 
s'en tient pas d'ailleurs au commencement de ce siècle, à la génération 
qui nous a précédés; il revient sans effort jusqu'au dernier siècle, et 
c'est ainsi que, dans ces pages si vivement enlevées, il mêle M"'^ Geof- 
frin ou M"»« de Sabran et Daniel Stern, Stanislas Poniatowski et Méri- 
mée, Boufflers et M. Odilon Barrot, sans oublier Xavier Doudan, inconnu 
la veille, célèbre le lendemain par ses lettres. L'auteur des Posthumes 
et revenans n'est pas toujours exempt de sévérité pour ces exhumations, 
pour les « vieilles amours et les vieilles mœurs, » ni môme pour la 
vieille politique de M. Odilon Barrot, M. Cuvillier-Fleury a le mérite de 
parler de ce qu'il sait en homme d'instruction solide, de jugement 
ferme, de sentiraens tout modernes, en homme fidèle aux traditions de 
l'esprit français, et ces traditions sont une de ces choses qu'il faut tâ- 
cher de sauver de tous les naufrages ou de toutes les révolutions. 

Oui, ce qu'il y aurait de mieux à souhaiter à cette année qui s'ouvre 
comme aux années qui viendront, ce serait non pas de recommencer 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

le passé, mais de recueillir et de garder un peu de l'esprit, du goût, de 
l'urbanité ou de la candeur libérale de ce monde des revenans, de la 
société d'autrefois. Ce ne serait rien de trop ni dans la littérature, ni 
même dans la politique. 

CH. DE MAZADE. 



LIVRES D'ART. 

I. Hans Holbein, par Paul Mantz, eaux-fortes d'Edouard Lièvre, gr. in-fol.; A.Quantin, 
— II. Sahara et Sahel, par Eugène Fromentin, édition illustrée de gravures et de 
bois, d'après Fromentin, gr. in-S"; Pion. — III. Roland furieux, illustré par Gustave 
Doré, in-folio; Hachette. 

Chacun possède les œuvres d'Homère, de Shakspeare, de Molière, de 
Victor Hugo; pourquoi n'aurait-on pas aussi à portée de la main, ou 
pour mieux dire à portée des yeux, l'œuvre de Raphaël, de Léonard, de 
Titien, de Delacroix? Ainsi la bibliothèque se doublerait d'un musée. 
C'est un tel musée dont M. A. Quantin a eu l'idée et qu'il inaugure par 
la publication du Hans Holbein. On peut prédire un succès sérieux à 
cette série d'importantes monographies, si les volumes qui suivront le 
Holbein sont édités avec le même luxe de haut style, si les gravures 
sont choisies avec le même goût, gravées avec le même art, si enfin 
le texte est confié à des écrivains tels que M. Paul Mantz, d'une 
science spéciale et d'un esprit profondément juste. M. Paul Mantz 
raconte la vie d'Holbein, décrit son œuvre, étudie son talent avec la 
circonspection, la sûreté de critique et le sentiment intime des choses 
de l'art qui lui sont habituels. Celui-là certes n'avance pas un fait qui 
tienne de l'hypothèse, et n'exprime pas une idée qui touche au 
paradoxe. 

Holbein naquit à Augsbourgen 1497. Son père était Hans Holbein le 
vieux. Holbein devint très jeune un peintre habile. On lui attribue des 
œuvres datées de 1512, — il n'avait que quinze ans, — et les portraits 
qu'il fit en 1516 du bougmestre Meïer et de sa femme portent déjà la 
marque d'un maître. Il était alors à Bâle, ayant quitté Augsbourg on ne 
sait pour quel motif. Ce premier séjour à Bâle fut fécond en œuvres de 
toute sorte. Il peignit des tableaux et des portraits, des boucliers et des 
enseignes; il orna de frontispices les livres de Frôben, il composa dix 
grands dessins d'une Passion pour -les maîtres verriers, il dessina ses 
célèbres Simulacres de la morl, il décora de sujets héroïques les salles du 
conseil de l'hôtel de ville de Bâle. Mais si, comme est tenté de le croire 
M. Paul Mantz, il faut reporter à une époque plus avancée de la vie 
d'Holbein l'admirable portrait d'Érasme du Louvre, toutes les œuvres 
de cette période sont dominées par le Christ mort du musée de Bâle. 
Cette étude de cadavre, d'une savante et virile exécution, a le poignant 



REVUE. — CURONIQUE. 237 

accent de la vérité. A la profonde impression qu'elle produit, on se 
sent devant un chef-d'œuvre. Holbein ne fut pas heureux en ménage; 
par surcroît sa femme était laide et plus âgée que lui. Il est donc permis 
de conjecturer que, s'il quitta Bàle pour aller Londres, en 1520, l'idée de 
quitter cette Xantippe fut pour quelque chose dans son voyage. Accueilli 
à Londres par Thomas Morus, auquel Érasme l'avait recommandé, Hol- 
bein y peignit nombre de portraits. Il revint deux années plus tard à Bâle 
où Tattendaient de nouveaux travaux : le beau Saint Michel, les volets de 
l'orgue de la cathédrale, la Danse des paysans, le fougueux Combat des 
lansquenets. Holbein peignit aussi quelques portraits, entre autres le 
portrait de sa femme, qui est peut-être son chef-d'œuvre. — Le peintre 
oubliait les rancunes du mari. — C'est de cette époque qu'on peut 
dater dans la manière d'Holbein le changemenfque révèle l'étude de 
ses œuvres. Sans perdre rien de sa fermeté, son pinceau s'assouplit ; 
il enveloppe la forme par un modelé précis au lieu de la circonscrire 
par un contour trop sec. De retour à Londres, en 1532, il devint le 
peintre ofliciel de Henri VIII. Le roi lui confia de délicates missions 
pour lesquelles il fallait que le diplomate fût un peintre. On sait que 
Henri VlU n'avait pas un goût bien vif pour la monogamie. Holbein 
était envoyé vers les femmes que voulait épouser ce Barbe-Bleue cou- 
ronné avec mission de faire leurs portraits. Le roi jugeait ainsi de la 
beauté de ses futures victimes. Henri VIII avait une vraie affection pour 
son peintre, si l'on en croit cette anecdote plus ou moins apocryphe. Un 
jour, à la suite d'une discussion, Holbein avait mis fort incivilement à 
la porte de son atelier, en le jetant du haut en bas de l'escalier, un 
grand seigneur anglais. Celui-ci demanda vengeance au roi en faisant 
sonner un peu haut son titre de baron. « Sachez, lui dit Henri VIII, 
qu'avec sept paysans je puis faire sept barons, tandis qu'avec sept ba- 
rons je ne saurais faire un seul Holbein. » Holbein mourut à Londres en 
15/i3, après avoir vu décapiter plus d'un de ses modèles. 

Hazlitt a dit : « Les têtes de Holbein sont aux autres portraits ce que 
les archives sont à l'histoire. » Holbein, en effet, est le peintre de la 
vérité vraie. Il a la touche incisive, l'intimité de l'accent, l'expression 
saisissante, l'impression profonde et durable. Quand on a vu une tête 
d'Holbein, on ne l'oublie pas. Devant le modèle, il était, selon le mot 
heureux de M. Paul Mantz, u d'une intraitable sincérité. » Pour Hol- 
bein, la physionomie humaine n'a pas de secrets. II surprend le moral 
de celui qu'il peint, et sur sa face, il marque ses instincts, ses pensées, 
ses passions. Il ne veut peindre que l'individu, mais à son insu, par la 
précision du rendu et la profondeur de l'expression, il généralise et 
s'élève jusqu'au type. Grands seigneurs, bourgeois, marchands, jeunes 
femmes, tous ses portraits sont l'image vivante de la première moitié 
du XVI" siècle. M. Paul Mantz se plaint que, suivant l'habitude française 
de simplifier ce qui est compliqué, on ne considère Holbein que comme 



238 RETUE DES DEUX MONDES. 

un portraitiste, eu oublianl volontiers ses grandes compositions. Ne re- 
prochons point au génie français, tout de clarté, sa propension à la syn- 
thèse. A force de voir tous les côtés d'une chose sans chercher à en 
comprendre et à en exprimer le caractère dominant, le génie allemand 
arrive trop souvent à ne plus rien voir du tout. Nous ne nions pas la va- 
leur des autres œuvres d'Holbein, mais c'est le portrait qui est la mani- 
festation souveraine de son génie. Il y a de l'invention, du mouvement, 
de la fantaisie décorative dans ses figures de la Passion, dans ses cartons 
pour l'hôtel de ville de Bàle, mais il n'atteint là ni au grand style de 
Mantegna, ni à la noblesse et à la raide élégance d'Albert Di;irer. Toute 
l'illustration de VÉloge de la Folk, qui d'ailleurs fut toute fortuite, — - 
ces dessins furent faits en huit jours sur les marges du livre qu'HoI- 
bein lisait, — n'est qu'une suite de caricatures vulgaires de formes et 
assez lourdes d'esprit. Dans les Simulacres de la mort, il a renou- 
velé heureusement les vieux bois des premières impressions du 
xv^ siècle, en variant les attitudes, en groupant mieux les figures, en 
en précisant d'un trait sûr les squelettes et les vivans; mais ce n'est 
qu'une paraphrase. Le Saint Michel, le Christ mort, les Lansquenets, sont 
des exceptions dans son œuvre. Holbein est avant tout un portraitiste. 
Dans le portrait il a des rivaux, il ne connaît point de maître. C'est 
comme portraitiste qu'il a sa place dans l'Olympe des dieux de la 
peinture. 

La réunion en un beau volume illustré d'eaux-fortes et de bois d'a- 
près les tableaux et les croquis d'Eugène Fromentin, de VÉtc dans le 
Sahara et de VAnnèe dans h Sahel, serait l'occasion de faire la double 
étude du peintre et de l'écrivain. Dans la manière de dire comme dans 
la manière de peindre, Eugène Fromentin a des qualités analogues de 
finesse, de délicatesse, de perception profonde et d'expression juste. 
C'est, si on peut dire, un peintre et un écrivain de nuances. 11 excelle à 
rendre par la plume comme par le pinceau les dégradations des loin- 
tains horizons, les vibrations infinies de la. lumière, les variétés et les 
différences des clairs obscurs. Qu'il écrive ou qu'il peigne, il procède par 
gradations et par frottis. Il n'a point la touche large, mais son pinceau 
a d'exquises caresses, sa plume des expressions d'un indicible sentiment. 
Écrivain, il est moins peintre, au sens absolu du mot, que Théophile 
Gautier, en ceci que Gautier fait voir l'objet ou le paysage qu'il décrit, 
au lieu que Fromentin en donne l'impression. Peintre, il est moins 
puissant et moins hardi que Decamps et Marilhat, en ceci que Decamps 
et Marilhat ont osé peindre l'Orient dans son tj-pe général, dans son 
expression embrasée, tandis que Fromentin a surtout peint l'Afrique 
dans son caractère exceptionnel, et dans son état particulier de limpidité 
humide. D'ailleurs Eugène Fromentin est un écrivain de race et un maître 
parmi les orientalistes. 

Gustave Doré s'est fait le commentateur à coups de crayon des grands 



REVUE. — CHRONIQUE. 239 

chefs-d'œuvre du génio humain. Après le Paniarjrwl la blbk, après la 
Divine comédie le Don Quichotte. Plug d'un fleuron manque encore à 
cette couronne d'in-folio : Homère, le Tasse, Shakspeare, Molière. Nous 
ne désespérons pas de la voir un jour achevée. Voici déjà le Roland 
furieux, cette merveilleuse épopée héroï-comique. Il était bien fait pour 
tenter le talent de Doré, ce poème féerique comme les Mille et une Nuits, 
épique comme l'Iliade, amusant et varié comme le Décamèron, railleur 
comme un conte de Voltaire. L'Arioste, avec un sans-façon adorable, 
môle l'histoire et la légende, le sacré et le profane, confond les époques 
et les pays, les usages et les costumes, fait assiéger Paris par les Sar- 
rasins, arme les guerriers du vnr siècle de l'armure maximilienne, 
transforme Charlemagne et ses pairs en seigneurs de la cour de Ferrare, 
peint Rodomont, roi d'Alger, en chef de bande, comme le marquis de 
Pescaire ou Prospero Colonna, donne à son héros Roger le caractère 
d'un Bayard sans peur et sans reproche, et n'a pas l'air de croire un 
mot de ce qu'il raconte. M. Gustave Doré, qui dans ses illustrations du 
Dante, de la Bible, de Cervantes, avait maîtrisé sa verve inventive, a 
interprété le Roland furieux à la manière de l'Arioste lui-même. Il est 
revenu au pittoresque à outrance, à la fantaisie endiablée de ses des- 
sins des Contes drolatiques et de la Légende du Juif-Errant. Les archi- 
tectures compliquées des burgs gothiques sont suspendues comme des 
nids d'aigles aux flancs des monts escarpés. Les grands arbres des fo- 
rêts dénudés par l'hiver prennent dans les enchevétremens de leurs 
ramures des apparences de spectres. Les cavernes se peuplent de 
monstres qui ont les formes invraisemblables des animaux antédilu- 
viens. Au seuil des palais enchantés se pressent des moines obèses, des 
nains difformes, des gnomes hideux et d'horribles sorcières 

Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne* 

Au passage des chevaliers, la foule grouille dans les rues d'Orient, 
s'entasse aux fenêtres, se juche sur les gargouilles, s'amasse en grappe 
humaine le long des flèches des minarets. Dans les tournois, dans les 
batailles, dans les assauts, les chevaux volent plus qu'ils ne courent, 
des gerbes de flèches sillonnent l'air, les tètes coupées et les bras 
tranchés volent de droite et de gauche, les corps sont transpercés 
d'outre en outre par les lances ou pourfendus jusqu'au nombril par les 
grandes épées. Doré va souvent jusqu'à la caricature, mais c'est de la 
caricature héroïque. henry houssayë. 



Mylhohiiie de la Grèce antique, par M. P. Dccharmo, 1 vol. in-S», Garniér. 

Le livre que M. Dccharme vient de publier sous ce titre est d'une 
science plus solide, plus sûre, plus voisine des monumeus et des textes 



"ihO REVUE DES DEUX MONDES. 

que n'est d'ordinaire l'érudition un peu superficielle des Manuels de 
mythologie. Ce n'est pas seulement un de ces dictionnaires que l'on con- 
sulte et que l'on s'empresse de refermer. Ce n'est pas seulement, quoi- 
qu'il paraisse dans le format et sous la forme d'un livre d'étrennes, un 
volume à feuilleter pour les images. C'est un livre à lire. Disons même 
que les images ne satisfont l'œil qu'à moitié. Le texte eût mérité mieux 
que cette maigre illustration. Et l'auteur assurément aurait droit de se 
plaindre du graveur, si l'art antique ne se suffisait à lui-même, et s'il 
n'était facile, même à travers une médiocre traduction, d'en ressaisir la 
beauté. Personne aujourd'hui n'ignore les progrès récens des études 
mythologiques. C'est à l'Allemagne que revient l'honneur de les avoir 
constituées, comme aussi de les poursuivre avec un zèle infatigable. 
M. Decharme s'est proposé de dégager de ces travaux , dépouillés 
de tout leur appareil philologique, archéologique, voire quelquefois 
soporifique, un ensemble de notions claires, précises, mises en ordre, 
sur les dieux de la Grèce. On le louera surtout de n'avoir pas oublié 
qu'une exposition de la mythologie grecque est inséparable de l'his- 
toire sommaire de l'art hellénique. Nous ignorons l'origine des mythes, 
nous ne saurions dire comment s'est peuplé le panthéon des religions 
antiques. On a proposé force théories : toutes ont semblé contenir une 
part de vérité, d'ailleurs aucune n'a pu suffire à l'interprétation de toutes 
les légendes. Mais ce que nous savons , c'est que toutes ces légendes 
n'ont reçu leur consécration que des chefs-d'œuvre de l'art et de la 
poésie. Ce que nous pouvons dire, c'est qu'elles seraient pour nous 
des songes de malades, quelque chose de puéril et d'immoral en même 
temps, si le génie d'une race privilégiée entre toutes ne les avait éle- 
vées et purifiées. Elles ne sont devenues un patrimoine classique pour 
les peuples modernes que parce qu'elles ont inspiré son Achille au 
poète inconnu de i'Iiiade, son OEdipe à Sophocle, ou encore à Phidias 
son Jupiter, et sa Vénus à Praxitèle. 

11 reste à souhaiter que le livre de M. Decharme fasse un heureux 
chemin dans le monde. Tout utile qu'il soit, il ne laisse pas d'être inté- 
ressant à lire. S'il réussissait, sous une forme un peu réduite, à s'in- 
troduire dans nos écoles, on y pourrait faire connaissance avec les dieux 
de la Grèce autrement que par le moyen de quelques notes au bas 
d'une page de l'Iliade. Le progrès ne serait certes pas à dédaigner pour 
ceux qui se flattent que nous ne sommes pas près de nous lasser des 
fables qui bercèrent l'antiquité. L'éducation de Vlionnête homme au- 
jourd'hui, comme jadis, est à ce prix. F. B. 



Le directeur-gérant, G. Buloz. 



LE FILS DE CORALIE 



DEUXIEME PARTIE (1). 



IV. 

J'ai ouï dire qu'un chat poursuivant une souris fut bien étonné 
de voir la souris s'arrêter, et lui donner chasse. M. de Bruni- 
quel ressemblait au chat. Non-seulement Coralie ne battait pas 
en retraite, mais elle se disposait à engager la lutte. Et quelle 
lutte! 11 était encore ébloui par le regard de cette femme. Celle-là ne 
se laisserait pas vaincre facilement qui redressait si hardiment la 
tête. « — Ce soir, chez toi... » Elle viendrait provocante et sé- 
ductrice comme autrefois. D'un seul regard, Coralie réveillait tous 
les souvenirs de leur liaison pleine d'orages. 

Pendant que M, de Bruniquel pensait à cette étrange situation, 
Coralie retournait rue Ingres avec Daniel. Le jeune homme aurait 
été épouvanté s'il eût pu voir le visage de sa tante : il exprimait 
l'abattement et l'angoisse. Elle refusa le bras de son neveu, craignant 
qu'il ne le sentît trembler. Elle marchait silencieuse, le front courbé, 
répondant distraitement aux paroles de Daniel. 

— Est-ce que tu es souffrante? demanda-t-il inquiet. 

— Non... non... ne te tourmente pas, un peu de fatigue. 

— Je suis bien heureux, et c'est à toi que je le dois. Quelle bonne 
chose que la vie! Aimer et être aimé! Je réalise ce rêve. Tu ne nous 
quitteras plus, n'est-ce pas? 

Ces paroles torturaient Coralie, et il lui fallait cacher sa souf- 

(1) Voyez la Revue du 1" janvier. 

TOMB XXXl. — 15 JANVIER 1879. 16 



242 BEYUE DES DEUX MONDES. 

fiance, retenir ses larmes, sourire à Daniel; enfin on arriva rue 
Ingres. 

— Je suis brisée et je monte dans ma chambre, dit-elle pen- 
dant qu'il l'embrassait. 

Daniel l'accompagna jusqu'à la porte, toujours gai, toujours 
joyeux, prolongeant à son insu le supplice de celte malheureuse. 
Enfin elle était seule! Elle se laissa tomber sur un fauteuil, et 
songea. Bruniquel était son ennemi : d'un mot, il pouvait tout 
perdre. Elle ne s'occupait pas d'elle ; peu lui importait en vérité 
qu'on sût à Montauban que M™* Dubois s'appelait Coralie. Elle ne 
pensait qu'à Daniel, à Daniel dont le mariage serait rompu si Bru- 
niquel parlait. Elle n'hésitait plus, et livrerait bataille le soir même. 
Mais de quelle manière? 

Coralie était la fille d'un petit négociant de Thiers dans le Puy- 
de-Dôme. Il fit faillite et se tua lorsqu'elle avait quinze ans. Sa veuve 
réunit quelques billets de mille francs, et vint à Paris avec son 
enfant, à Paris où toutes les épaves échouent. Elle y mourut de 
chagrin au bout de deux mois. Que pouvait devenir la jeune fille, 
livrée à elle-même, n'ayant ni parens, ni argent? Le monde de la 
galanterie se recrute de plusieurs façons : il ne contient pas seule- 
ment celles que la débauche, les convoitises malsaines, les séductions 
du luxa ont conduites si bas; on y trouve aussi des créatures viciées 
plutôt que vicieuses, ayant cédé moins au mal qu'aux circon- 
stances. C'était l'histoire de Coralie. Elle avait reçu une certaine 
éducation; avec l'instruction convenue des pensionnats de qua- 
trième ordre, elle en savait trop pour descendre, pas assez pour 
monter. Elle ne connaissait pas de métier. En apprendre un? Il 
fallait du temps, et le temps c'est l'obstacle insurmontable quand 
on n'a pas de quoi vivre. En pareille occurrence, neuf fois sur dix 
une jeune fille tournera mal. J'estime que ces malheureuses mé- 
ritent sinon moins de blâme, peut-être plus de pitié. 

J'admire celles qui résistent et restent pures, je plains celles 
qui tombent, surtout lorsque, semblables à Coralie, elles peuvent 
mesurer la profondeur de la chute. Elle eut des espérances de 
salut et des nausées de dégoût ; elle passa par toutes les phases 
des vies de hasard, jusqu'au jour où elle fit la fortune banale de 
quelques-unes des femmes galantes d'aujourd'hui. Elle était belle, 
intelligente, à peu près instruite, trois qualités rares parmi ces 
créatures; c'était suffisant. Si peu de gens sont capables de gratter 
le vernis pour voir ce qu'il y a dessous! C'est presque une curio- 
sité qu'une fille comme elle, causant bien et sachant qu'Henri in 
n'est pas le père d'Henri IV. Un banquier la remarqua et la lança, 
comme on dit. Elle avait dix-sept ans. Son esprit vieillit vite; elle 
comprit qu'on l'estimait d'autant plus que son amant était plus riche. 



LE FILS DE CIORALIE. 243 

A force de voir les hommes plats devant elle, elle méprisa l'homme. 
Ne rencontiait-elle pas souvent des fils volant les diamans de leur 
mère pour les lui apporter, ou des maris mangeant impudemment 
avec elle la dot de leurs femmes! Comment la gangrène morale 
n'eût-elle pas rongé ce cœur? Depuis la première heure, elle assis- 
tait au spectacle du vice souriant et triomphant. Elle devint âpre et 
icapricieuse; sa nature ardente à la fois et concentrée perdit complè- 
tement la notion du juste et de l'injuste. Elle afficha un luxe inouï, 
dépensant des sommes folles sans compter. Elle causa deux ou trois 
scandales qui firent assez de bruit pour que sa réputation augmentât 
d'autant. Les petits journaux s'occupèrent d'elle ; un très haut et 
très officiel personnage désira la connaître; elle fut une puissance 
parmi les désœuvrés, les corrompus et les imbéciles, trois sortes de 
gens qui se ressemblent ; on redouta ses mots à l'emporte-pièce et 
ses insolences calculées. Pourtant, de même qu'elle se distinguait 
des autres par des qualités d'esprit, elle éprouva aussi des senti- 
mens que ses pareilles ignorent : elle eut parfois des indignations 
et des révoltes. 

Après deux ans de cette splendeur, Goralie disparut un beau jour 
au grand ébahissement de ses adorateurs, et pendant quelques 
mois on n'entendit plus parler d'elle. Le«»bruit courut qu'elle 
s'était énamourée d'un chanteur célèbre, et que tous les deux se 
cachaient dans un coin de la Savoie. Elle revint à l'improviste, 
connue elle était partie, sans daigner donner une explication, se 
contentant de sourire aux questions qu'on lui adressa. Elle reprit 
sa même existence perdue. De vingt à vingt-cinq ans, elle continua 
d'être la fille « folle de son coi-ps » dont parle l'Écriture. Brusque- 
ment, après une courte absence qu'elle fit alors, on remarqua que 
son caractère se modifiait; il y avait en elle comme une sorte 
d'apaisement; elle eut des tristesses qu'on ne lui connaissait pas, 
suivies de gaîtés nerveuses et forcées. 

En même temps son train de vie changea. Tout en restant à la 
mode, elle cessa de jeter l'argent par les fenêtres. Cette nouvelle 
existence dura dix ans. C'est alors qu'elle rencontra M. de Bruni- 
quel. Il lui plut non à cause de sa fortune, mais par son esprit. 
Enfin, elle trouvait donc un homme qui essayait de se faire aimer 
d'elle, au lieu de vouloir l'acheter comme les autres! Ce fut peut- 
être l'un des rares sentimens sincères de cette femme. Cette courte 
liaison fut traversée de violences peu communes. Après trois se- 
maines de passion, Coralie se lassa; son caprice n'existait déjà plus 
que Bruniquel l'aimait autant qu'au premier jour. Elle njesura com- 
bien il lui serait difficile de rompre avec lui; plusieurs fois elle le 
rebuta : il revint toujours plus soumis, tendant lâchement le cou 
à ce joug indigne, se ruinant pour la conserver plus longtemps. Un 



24/t REVUE DES DEUX MONDES, 

soir, elle lui interdit sa porte. Entraîné par sa passion, Bruniquel 
essaya de tous les moyens que lui suggérait sa folie. Elle ne voulut 
pas le revoir. D'ailleurs, peu après, elle vendit son hôtel, sa maison 
de campagne, son mobilier, et s'éclipsa, cette fois pour ne plus re- 
paraître. 

Et voilà qu'au bout de douze ans elle retrouvait M. de Bruniquel! 
Le même homme dont elle n'avait pas eu pitié disposait du sort de 
Daniel, du seul être qu'elle ainicât au monde! Goralie attendit 
que tout bruit se fût éteint dans la maison. Elle s'enveloppa la tête 
et les épaules de sa mante brune et descendit lentement l'escalier. 
Si on l'entendait? Si on la surprenait sortant furtivement à cette 
heure de nuit? Elle allait défendre le bonheur de Daniel, et elle 
tremblait comme si elle eût commis une vilaine action. Elle se rap- 
pela tout à coup qu'au fond du jardin une petite porte donnait sur 
une rue latérale. Elle se glissa entre les arbres; dès qu'elle fut à 
quelques pas de la maison, elle se mit à courir. Enfin, elle était 
dehors. Quel chemin prendre? Elle ne connaissait pas la ville; elle 
savait seulement que le gentilhomme demeurait près de là. Elle 
s'orienta tant bien que mal, s' égarant, revenant sur ses pas, cher- 
chant le nom de la rue, n'osant interroger les rares passans qui 
rentraient chez eux. «Et pendant qu'elle frôlait les murs, inquiète, 
nerveuse, oppressée, mille pensées contraires s'agitaient dans son 
cerveau. Que dirait-elle ? Gomment s'y prendrait-elle ? Une idée 
fixe la hantait: sauver Daniel; mais comment obtenir que M. de 
Bruniquel se tût? L'esprit humain est fait de contrastes. Depuis 
douze ans cette femme , à la suite d'un événement ignoré de tous, 
menait l'existence calme et apaisée d'une bourgeoise; elle n'était 
certes plus la même créature qu'autrefois, et cependant il lui ve- 
nait en tête des idées comme elle en aurait eu lorsqu'elle était en 
pleine boue. Le vice est incurable : c'est une plaie qui se rouvre tou- 
jours; aux heures critiques, l'être qui a vécu dans le mal a recoui'S 
au mal, même pour faire le bien. Bruniquel l'avait adorée : elle 
était aussi belle qu'autrefois, si elle essayait de le séduire? Puis elle 
repoussait cette pensée-là comme indigne. Elle sentait vaguement 
qu'on ne défend pas un homme d'honneur avec les armes d'une 
Goralie. Mais alors, que faire? Implorer? Et s'il restait insensible? 
Menacer? De quelle manière? Elle se voyait bien réellement sans 
force dans ce combat qui allait commencer. Tantôt elle perdait la 
tête, cherchant vainement une branche où se raccrocher; tantôt, 
avec sa nature passionnée, elle concevait des moyens de lutte ex- 
trêmes, sans se douter qu'à cette même heure Bruniquel était 
aussi troublé qu'elle. 

En sortant de la maison Godefroy, la première question qu'il 
s'adressa fut celle-ci; « — Quel intérêt Goralie a-t-elle à marier 



LE FILS DE C.ORALIE. 2i5 

son neveu avec Edith ? » En cherchant, il n'en trouvait qu'un : 
l'affection qu'elle éprouvait pour Daniel, son désir qu'il fût heu- 
reux; mais cela n'expliquait point pourquoi elle tenait tant à ce 
mariage. Daniel n'était que son neveu; elle l'aimait donc bien pas- 
sionnément! Au fond du cœur de Bruniquel couvait une curiosité 
inquiète; il savait Goralie ardente, impérieuse avec des retours de 
douceur. Quelle serait son attitude? Par quelles paroles entamerait- 
elle l'entretien? Si l'aventure conservait encore des parties mysté- 
rieuses, du moins, il sentait que l'avantage était pour lui. iNe tenait-il 
pas Goralie par son secret? 

Dès qu'il fut rentré, il congédia son valet de chambre; il vou- 
lait avec raison que rien ne dérangeât cette entrevue. Après une 
heure d'attente, quand il croyait déjà qu'elle ne viendrait plus, il 
entendit sonner à la porte. C'était bien elle, pâle, émue, frémissante. 
Comme elle ressemblait peu à l'altière créature d'autrefois, cette 
femme qui entrait craintivement chez lui ! Il la guida dans son salon, 
largement éclairé par deux lampes, comme si, n'ayant lui-même rien 
à cacher, il voulait que la figure de Goralie fût en pleine lumière et 
ne lui déguisât rien. 

Elle s'assit, regardant Bruniquel avec un effroi visible; leur si- 
lence réciproque les gênait; cependant ni l'un ni l'autre ne trou- 
vait de paroles. Enfin, quand elle se sentit plus calme, elle dit, très 
émue : 

— Comme je suis heureuse de vous voir! Quand vous êtes 
arrivé l'autre soir, je me suis évanouie; c'est que le passé dont 
je suis si loin ressuscitait soudainement en vous. Nous nous sommes 
si ardemment aimés! J'ai revu Paris, mon hôtel des Champs-Elysées 
où nous passions tant d'heures de joie! Je me suis souvenue des 
moindres détails ; vous les avez oubliés, vous ! Dans ma solitude, 
notre amour a été ma consolation ; de ma vie de désordres, il me 
restait un sentiment vrai, sincère, profond. C'était comme un point 
lumineux dans un ciel sombre. Je me demandais souvent ce que 
vous étiez devenu; j'aurais voulu vous revoir, désir bien naturel, 
puisque c'est à cause de vous que j'ai renoncé au monde et que je 
me suis enfermée dans un désert. 11 m'avait fallu tant de courage 
pour vous quitter! Mais vous vous rappelez mes cruautés, et vous 
ne comprenez pas! N'avez- vous donc pas deviné que je voulais 
vous sauver de la ruine? J'ai souffert autant que vous de notre 
rupture, mais sans cela vous étiez perdu. J'ai accepté le sacrifice 
quoiqu'il m'en coûtât! Du moins n'ai-je pas voulu rester là où 
nous nous étions connus. On a du vous le dire, j'ai quitté Paris 
presque aussitôt, et me suis condamnée à vivre comme une pay- 
sanne, emportant votre souvenir en moi. Comment ai-je eu tant 
d'énergie? Je ne sais. J'étais soutenue peut-être par la doulou- 



246 REVUE DES DEUX MONDES. 

reuse fierté de ma bonne action, puisque j'avais arrêté sur la pente 
fatale le seul homme que j'eusse aimé! 

J'imagine que la femme de Loth fut moins étonnée d'être mé- 
tamorphosée en statue de sel que Bruniquel d'entendre un pareil 
discours. Goralie parlait avec un art si admirable qu'il crut un mo- 
ment à sa sincérité. Gomme elle savait grouper tous les argumens 
nécessaires! Sa mante brune était tombée; sous la lueur accusée 
des lampes, elle lui apparaissait comme une créature nouvelle 
qu'il ne connaissait pas encore. Goralie aussi belle, aussi désirable 
que naguère, et si changée qu'elle avait dans la voix comme une 
douceur attristée! Il y eut un temps d'arrêt dans la résolution 
de Bruniquel, mais les hommes tels que lui connaissent trop la 
vie pour se laisser prendre du premier coup : d'ailleurs elle se 
perdit elle-même. Il vit remuer au fond des yeux de cette femme 
je ne sais quelle curiosité anxieuse, il se sentit guetté; cela suffit 
pour le rappeler à la réalité de la situation. 11 prit une chaise, 
s'assit tranquillement près d'elle, et d'un ton ironique où perçait 
une" vague admiration : 

— Quelle merveilleuse comédienne tu fais I 

Elle se dressa brusquement, ses yeux étincelèrent. 

— C'est vrai, j'ai joué la comédie; mal, à ce qu'il paraît, puisque 
je ne vous ai pas trompé. Que voulez-vous? je tiens à ce que vous 
ne'idivulguiez pas mon secret : je m'y suis prise comme j'ai pu. 

11 la regarda bien en face. Goralie était très pâle, mais résolue; 
il devina qu'elle s'armait de toute son énergie pour la lutte; elle 
reprit sur le même ton : 

— Soyons brefs : la situation est bien nette. Vous êtes le rival 
de Daniel; si vous racontez mon passé, son mariage est rompu, 
et il ne supporterait pas ce coup. Donc rien ne me coûtera pour 
vous écarter de son chemin. 

L'âpreté qu'elle mit dans ces paroles frappa Bruniquel; il sourit 
d'une façon un peu railleuse : 

— Tu l'aimes donc bien, ton neveu? 

Goralie eut un mouvement superbe ; ses yeux s'allumèrent d'une 
flamme ardente, et d'une voix vibrante, elle poussa ce cri passionné : 

— Si je l'aime ! 

Ce fut assez. Bruniquel comprit. Son sourire s'éteignit; il se 
leva, fit quelques pas dans le salon avec une gêne visible, et très 
bas il dit : 

&: — Je vous demande pardon... Je n'avais pas deviné qu'il était 
votre fils. 

../,Il ne la tutoyait plus. Un vague sentiment de déférence naissait 
en lui, car il mesurait soudainement l'intérêt de Goralie à conclure 
ce mariage. C'était une mère qui voulait que son fils fût heureux. 



LE FILS DE CORALIE. 247 

Il ne pouvait pas s'y tromper. Le visage de la courtisane exprimait 
une résolution douloureuse , mais implacable. 11 sentit que cette 
femme lutterait jusqu'à, la fin, qu'elle ne se laisserait abattre ou 
décourager par rien. 

Elle était debout, les bras croisés; elle reprit avec force : 

— Oui, Daniel est mon fils ! Son bonheur est entre vos mains : 
je ne vous laisserai pas le briser, dussé-je me supprimer pour que 
mon enfant ait la route libre. Je suis une misérable; soit. Nous 
sommes des drôlesses, nous autres; c'est convenu. On nous écrase 
sans pitié dès que nous ne sommes plus une machine à plaisir ; mais 
mon fils est un homme d'honneur, lui ! Je ne veux pas qu'il souffre. 

— Malheureusement il est millionnaire, et ce n'est pas moi qui 
vous apprendrai d'où sort cette fortune. 

— Scrupules d'amoureux éconduit ! Daniel écarté, vous n'avez 
plus de rival. 

Phrases et ripostes étaient lancées vigoureusement. Coralie ne se 
contentait plus de se défendre : elle attaquait. Bruniquel continu*^ 
assez froidement : 

— Écoutez-moi avec calme ; vous me connaissez, donc vous sa 
vez que je suis un galant homme, incapable de céder à un senti- 
ment malhonnête. Certes, je n'ai jamais fait grand' chose de bon : 
du moins n'ai-je à me reprocher aucune mauvaise action. Ma A^ie a 
été celle des oisifs de tous les temps, qui gaspillent bêtement leur 
jeunesse et leur santé. Il est possible que le sens moral se perde à 
la longue dans cette galère ; cependant il m'en reste assez pour ne 
pas vouloir qu'une honnête fille achète des diamans et roule car- 
rosse avec de l'argent gagné de certaine façon ! 

Elle garda la tête haute, comme si les paroles brutales de Bruni- 
quel ne l'atteignaient pas. A son arrivée, elle ne savait trop com- 
ment elle s'y prendrait pour combattre cet ennemi inattendu. D'in- 
stinct sa première tentative avait été la séduction ; ayant échoué, 
elle essayait de payer d'audace, espérant intimider le rival de son 
fils. Elle répliqua presque insolemment : 

— Je comprends ! Il vaut mieux que cette honnête fille épouse 
un gentilhomme ruiné, n'est-il pas vrai? 

— Il vaut mieux qu'elle épouse le premier venu que le fils de 
Coralie ! Un ouvrier vivant du travail de ses mains serait encore un 
parti plus sortable et moins indigne d'elle ! 

Il s'arrêta, comme regrettant cette sortie violente. Il voyait Co- 
ralie frémir sous son regard. Il savait cette femme orgueilleuse; il 
se rendait compte de la double blessure qu'il faisait à son amour- 
propre et à son cœur. En somme, elle souffrait. Par pitié, il ne vou- 
lut pas prolonger une scène lancée en pleine brutalité. Il reprit 
d'une voix plus douce : 



'2!iS REVUE DES DEUX MONDES. 

— Vous avez tort, je vous le jure, de me traiter en ennemi. J'ai 
pu vous parler tout d'abord sur un ton mal poli ; j'ai changé quand 
j'ai su que vous étiez une mère qui défendait le bonheur de son 
enfant. Soyez convaincue que je suis dirigé par ma conscience, non 
par mon intérêt. Vous en doutez? A votre aise. J'ai le sentiment que 
je remplis un devoir, et cela me suffit, je l'avoue, car je me con- 
tente de ma propre estime; aussi pourrai-je prévenir M. Godefroy 
sans me reprocher rien. 

Coralie eut un éblouissement : — Vous lui diriez !.. 

— La vérité tout entière 1 

Elle i-eto!))ba assise sur so]t fauteuil. Energie, audace, disparais- 
saient. Elle se voyait nettement en face de cette réalité : le mariage 
de son iils rompu, malgré la démarche qu'elle tentait, malgré ses 
efforts. Oii! elle ne jouait plus la comédie. Sa douleur vivait. Son 
visage pâle avait d^^.s trespaillemens nerveux : Bruniquel se sentit 
ému, de nouveau il se reprocha sa dureté; après tout, cette cour- 
tisane était une mère; la courtisane méritait le mépris, la mère la 
pitié. Un galant homme ne chasse jamais bien complètement le sou- 
venir d'un amour défunt. Coralie ne vit pas que son désespoir re- 
muait le gentilhomme; elle ne pensait plus ni à guetter son ennemi 
ni à ruser avec lui. Elle était sincère puisqu'elle soulfrait. Elle mur- 
mura, comme se parlant à elle-même : 

— Daniel en mourra. 

Bruniquel hocha la tête : — On ne meurt pas d'amour. 
Coralie retenait en vain ses larmes. Sa douleur triomphait. Elle 
dit d'une voix suppliante : 

— Vous ne le connaissez pas : il en mourra ! Vous ne savez pas 
quelle tendresse, quelle passion, couvent dans cette âme robuste. 
Il ne vit que pour elle, que par elle. Depuis deux mois, j'ai mesuré 
la puissance de son amour. Il a rêvé ce bonheur, il y touche ; si 
on le lui arrache... 

Elle s'arrêta : les pleurs l'étouffaient; après une minute de si- 
lence : 

— Écoutez, je ne suis pas intéressante, moi, je le sais bien. Je 
suis une fennne perdue, ma vie est pleine de hontes; je ne vous 
parlerai donc pas de ce que je souffre, ce n'est que juste. Mais 
])aniel! qu'a-t-il fait de mal? A-t-il commis une seule faute qui 
mérite un châtiment? C'est un homme d'honneur. 11 a dans le cœur 
toutes les noblesses, toutes les hauteurs, toutes les loyautés que 
je n'ai jamais connues. Le hasaid a greffe sa vertu sur mon vice, 
on l'estime et on l'aime. 11 s'est conquis une large place an soleil; 
pendant la guerre il a été un héros , il a donc bien gagné le droit 
d'être heureux. Pourquoi briser sa vie? pourquoi le désespérer? 
Je vous en supplie, ayez pitié de lui! Moi je ferai ce que vous 



LE FILS DE COUALIE. 2^9 

ordonnerez; je disparaîtrai, s'il le faut, Edith ne me verra plus, la 
courtisane ne salira pas la vierge. Voué ne me répondez rien? Vous 
êtes trop cruel ! Vous voyez pourtant combien je souffre ! 

Bruniquel se promenait de long en large, impressionné par 
cette douleur sincère. Cette femme qui sanglotait devant lui le 
bouleversait : il oubliait la créature perdue enrichie par la honte, 
il oubliait même que jadis elle n'avait pas eu pitié de ses larmes: 
il ne voyait plus que la mère. Après tout, elle disait vrai en un 
point : Daniel était irresponsable. Le gentilhomme luttait contre 
des sentimens opposés; il craignait de céder à l'intérêt : son 
amour pour Edith pouvait, sans qu'il s'en doutât, lui dicter un acte 
peu généreux; les consciences loyales sont toujours chatouilleuses. 
Goralie se calmait lentement; l'énergie de sa nature reprenait le 
dessus après cet accablement momentané : 

— Vous feriez un acte héroïque ! continua-t-elle. Pouvoir perdre 
son rival, et le sauver... Les hommes tels que vous sont seuls ca- 
pables d'un pareil sacrifice. Je vous ai menti , j'ai essayé de vous 
tromper, j'ai joué une comédie infâme; voulez-vous que je m'hu- 
milie?.. Je me mets à vos pieds... Vous craignez que je ne tienne 
pas mes promesses? Jurez-moi de ne rien dire... et je me tue! 

Elle parlait d'une façon saccadée; elle s'était jetée à genoux, 
pleurant, suppliant. Bruniquel la releva. Il souffrait réellement de 
cette souffrance. 

— Vous tuer!.. C'est dans les romans que la mort arrange tout. 
Dans la vie, ce n'est pas un dénoûment; ce n'est qu'un incident. 
Franchement je vous plains; vous m'avez ému, et puis je suis le 
rival de votre fils. Je sais bien qu'en avertissant la famille Gode- 
froy je remplis un devoir, mais j'ai beau me raisonner, je suis un 
peu mécontent de mol. 

Coralie jeta un cri de joie; elle saisit vivement la main de Bru- 
niquel: s'il n'avait résisté, elle l'eut embrassée! Il ne lui promettait 
rien, mais elle le sentait ébranlé. 

— Que puis-je faire pour vous? reprit-il doucement. 

— Garder le silence ! 

— Je n'en ai pas le droit. 

— Que reprochez-vous à mon fils? 

— Eh! vous le savez bien ! 

La phrase l'atteignit en plein cœur et lui arracha un sanglot. 

— Vous lui reprochez d'être mon fils..., ce n'est pourtant pas sa 
faute ! 

— Ah! s'il était pauvre !.. 

— Oui,... oui, je comprends. Vous ne voulez pas qu'il apporte 
en dot les amours de Coralie? Je ne pensais pas à cela! C'est na- 
turel : comment pourrais-je avoir le sentiment de ce qui est hou- 



250 REVUE DES DEUX MONDES. 

nête? Et cependant je me révolte à cette idée que ma honte rejail- 
lirait sur lui. Il me semblait que tout son honneur suffisait à racheter 
toute mon infamie... Je vous en supplie, aidez-moi à chercher, à 
trouver quelque chose. 

— C'est bientôt dit. On ne sort pas facilement d'une pareille im- 
passe. Répondez -moi eu toute fraucliise : Daniel se croit votre 
neveu? 

— Oui. J'ai entassé les mensonges : je lui ai raconté que notre 
famille était riche et que j'avais géré sa fortune; j'ai inventé un 
roman, je lui ai montré de fausses lettres, de faux témoignages. J'au- 
rais fait pis, s'il l'avait fallu : il m'a cru, étant un honnête homme. 

— Eh bien, le seul conseil que je puisse vous donner, c'est de lui 
révéler tout. Dites-lui que vous êtes sa mère, il souffrira beaucoup 
en apprenant la vérité; mais il comprendra que ce mariage est im- 
possible, il se retirera de lui-même, il n'y aura pas de scandale, et 
l'on ignorera toujours que M'^" Dubois s'est appelée Coralie. 

Elle écoutait avec stupeur, se demandant si Bruniquel parlait sé- 
rieusement. 

— Que j'aille lui avouer!., s'écria-t-elle enfin. Vous ne savez 
donc pas les ruses dont je me suis servie pour qu'il me vénérât à 
l'égal d'une sainte ! Je me suis retirée au fond de l'Auvergne, j'y 
ai vécu seule; mes uniques joies étaient de connaître ses suc- 
cès. Quand il a reçu son ruban rouge, je me suis dit : — Ce héros, 
c'est à moi, à moi Coralie! — comme s'il en rejaillissait quelque 
chose sur moi-même ! Pendant la guerre, je le savais loin, dans 
ces plaines couvertes de neige, au milieu des balles, des obus, 
souffrant de la faim et du froid, exposé à des dangers toujours nou- 
veaux; certes, j'endurais mille morts à la pensée de le perdre! 
mais j'avais une âpre joie de la rude tâche qu'il accomplissait. Il se 
gagnait de l'honneur! Dieu sait si je l'aime; eh bien, je surveille 
mes regards, j'épie mes baisers; s'il devinait à ma tendresse que 
je suis sa mère , ce serait briser le premier anneau de ma chaîne 
de mensonges. Et soudainement j'irais lui révéler!.. Vous voyez 
bien que c'est impossible! Mon Daniel apprendre qu'il est le fils 
de Coralie!.. Vous ne songez pas à cela. Il croit que sa mère n'a 
commis qu'une seule faute, qu'elle est morte en le mettant au 
monde. La tendresse qu'il n'a pu avoir pour elle, il l'éprouve pour 
moi; après la vie que j'ai menée, je réalise ce rêve d'être aimée, 
respectée par mon fils, et je renoncerais d'un coup à cet amour et 
à ce respect ! Mieux vaudrait que je me tuasse tout de suite : au 
moins je serais pleurée par lui ! 

Dans le cours de sa vie galante, M. de Bruniquel avait songé 
plus d'une fois à cette histoire de la courtisane amoureuse, histoire 
devenue banale à force d'être racontée. Plus d'une fois il s'était 



LE FILS DE CORALIE. 251 

demandé, en regardant une do ces belles créatures qui passent in- 
souciantes dans la vie : « Sont -elles capables d'une passion sin- 
cère?.. Comme tous les sceptiques, il s'était répondu : Non. Or 
par la fatalité de l'existence il se trouvait en face d'une passion au- 
trement vraie, autrement respectable que l'amour, c'est-à-dire la 
maternité. Coralie était mère ; elle défendait son enfant avec une 
âpreté farouche. Il la regardait : ce visage pâle, ces yeux terrifiés, 
ces lèvres frémissantes prouvaient l'immense douleur de cette mal- 
heureuse. La fille perdue se transformait. Elle était là, attendant 
anxieusement comme le condamné qu'un mot va tuer ou laisser vivre. 
En somme, il était élevé, le sentiment qui inspirait cette femme. Ce 
n'était ni de l'égoïsme ni de la personnalité. Elle combattait déses- 
pérément pour le bonheur de son enfant : or tout amour vrai 
mérite le respect, toute souffrance réelle mérite la pitié. Du respect 
pour une Coralie? non ; pour la mère de Daniel. De la pitié pour 
celle qui s'était montrée impitoyable? M. de Bruniquel oubliait le 
mal pour ne plus se souvenir que du bien. 

Elle demeurait toujours là, immobile, secouée par la surexcita- 
tion nen'euse des émotions trop violentes. Tour à tour séductrice et 
menaçante, elle descendait à la supplication. Quel homme ayant le 
cœur bien placé résisterait à la prière d'une femme aimée jadis? II 
se sentait à demi vaincu : 

— Raisonnons froidement, reprit-il. La question peut se résumer 
ainsi : dois-je permettre que votre fils entre dans une honnête 
famille pour y apporter la honte de sa fortune et de sa naissance? 
Pardonnez -moi si je me sers d'expressions qui vous semblent 
cruelles; loin de moi la pensée devons insulter. Votre fils pauvre 
pourrait-il épouser Edith? C'est ce que je me demande dans la 
sincérité de ma conscience. J'ai peur d'être mauvais juge dans le 
procès. J'aime celle qu'il aime. Qui sait si je ne me laisse pas in- 
fluencer à mon insu par mon intérêt? En tout cas, j'ai besoin de 
réfléchir; je suis trop troublé en ce moment. Cependant j'ai un 
conseil immédiat à vous donner. D'autres que moi peuvent vous 
reconnaître; pensez à la honte qui retomberait sur votre fils, si on 
apprenait quelle est la source de sa fortune. 

— Je ne peux pas la lui reprendre cependant ! 

— Il le faut. C'est dur, n'est-ce pas? 

— Moi qui le rêvais l'un des puissans de ce monde ! 

— Mais, malheureuse femme, vous n'avez donc pas réfléchi à ce 
qui arriverait si Daniel découvrait un jour la vérité! Lui, un homme 
d'honneur, vivre avec un argent gagné... oh!... songez qu'un hasard 
comme celui qui nous réunit, une rencontre fortuite, un mot im- 
prudent, une ennemie d'autrefois, peuvent éveiller ses soupçons, 
troubler son esprit, lui révéler tout ! C'est alors que vous souffri- 



252 REVUE DES DEUX MONDES. 

riez ! Vous l'aimez? 11 vous prendrait en haine. Il vous mépriserait, 
lui qui vous respecte, car en lui imposant la moitié de l'argent, 
vous lui imposez la moitié de la honte ! 

Ce dernier coup acheva de meurtrir la pauvre femme. Elle ne 
répondit rien; elle cacha sa tête entre ses mains et pleura. Qu'eûl- 
elle répondu à celte épouvantable vérité? Les paroles de Bruniquel 
faisaient naître en elle des pensées qu'elle n'avait jamais eues. C'é- 
tait vrai poiH'tant, elle associait Daniel à son infamie! 

Le gentilhomme lui prit la main et la serra affectueusement : 

— Croyez bien que je ne suis pas votre ennemi. C'est tout ce 
que je puis vous dire pour le moment. Je vous le répète : je vais 
réfléchir; réfléchissez aussi de votre côté. Je ne vous promets rien, 
et vraiment je n'ai rien à vous promettre, car je ne sais pas encore 
ce que je ferai. Il y a deux heures, j'étais décidé à prévenir M. Go- 
defroy. J'avoue que j'hésite maintenant. Que vous ou moi nous 
trouvions le moyen de sortir de l'impasse, et je suis tout à votre 
service. 

Coralie balbutia un remercîment ; elle essuya lentement ses yeux 
et ramena sur ses épaules la mante brune qui en était tombée. 
Elle était brisée de lassitude; on ne supporte pas impunément de 
pareils assauts. C'était déjà beaucoup d'avoir obtenu de Bruniquel 
une telle concession : elle ne se sentait plus la force de lutter en- 
core pour obtenir davantage. D'ailleurs elle restait sous le coup 
des dernières paroles qu'il avait prononcées. 

— Voulez-vous que je vous accompagne? lui demanda-t-il. 

— Non, non, je vous remercie. 

Elle était sortie furtivement de la petite maison de la rue Ingres, 
certaine que Daniel la croyait endormie dans sa chambre : donc peu 
lui importait qu'on la rencontrât avec Bruniquel ; mais elle voulait 
être seule. Du reste, à une pareille heure de nuit, les rues de Mon- 
tauban sont plus désolées que les ruines de Palmyre ; elle alla de- 
vant elle, le front courbé, perdue dans ses rêveries sombres, mar- 
chant lentement, poursuivie par cette idée lancinante : — Daniel 
me mépriserait s'il savait la vérité! — Bien souvent elle s'était 
dit que sa vie passée, sa vie de hontes et de désordres, serait 
peut-être un jour révélée à son fils; toujours elle avait chassé 
cette cruelle pensée. Etait-ce possible qu'une heure vînt oiî le lils 
né de sa chair la méprisât? Le jeune homme s'était exprimé plu- 
sieurs fois sur le compte de ces femmes qui vivent en pleine boue; 
il en parlait sans colère, mais avec dégoût. Il était à l'âge oîi les 
jugemens revêtent uneimplacabilité particulière; à vingt-huit ans, 
un homme d'honneur, sachant peu de chose de la vie, est sans pitié 
et presque sans pardon. On ne devient indulgent que lorsqu'on a 
souffert. Certes, il la mépriserait! Bruniquel avait raison. Daniel 



LE FILS DE CORALIE. 253 

lui demanderait de quel droit elle lui imposait la solidarité de son 
argent ramassé dans l'alcôve. Sa nature ardente et chevaleresque 
ne résisterait pas à un coup pareil. Il se tuerait peut-être! 

Il se tuerait... Coralie chancela. Elle s'appuya à la muraille pour 
ne pas tomber. La pensée humaine a des cruautés inexorables. Elle 
retourne la douleur dans l'âme, comme le bourreau retournait le 
fer dans la plaie du patient. La malheureuse femme entrevit ce 
drame : son fils tué par elle. L'énergie de sa nature se révolta. 
C'était inadmissible. Il y a certaines solutions horribles que l'in- 
telligence humaine repousse d'instinct. Elle reprit sa marche, 
éloignant violemment une pareille idée, essayant de se rassurer. 
Après tout, la situation n'était pas désespérée. Daniel ignorait en- 
core la vérité; il l'ignorerait peut-être toujours. Le secret de cette 
vie infâme n'était connu que de Bruniquel. Un galant homme comme 
celui-là se ferait hacher en morceaux plutôt que de dire au fils : — 
Ta mère est une misérable ! Quant à Daniel, il ne soupçonnait rien : 
pour lui Coralie n'existait pas. Il ne voyait en elle que M'"* Dubois, la 
femme tendre et dévouée. Restait la question du mariage. Bruniquel 
le laisserait-il s'accomplir? Non-seulement,il aimait Edith, mais encore 
il considérait que son honneur l'obligeait à parler. 11 le lui avait 
dit! Coralie sentit que là gisait le vrai danger. Sa colère la reprit à 
la pensée qu'un mot dit par Bruniquel perdait tout : et ce mot, rien 
ne pourrait le retenir sur les lèvres du gentilhomme, s'il croyait de 
son devoir de le prononcer : ces honnêtes gens se soutiennent tou- 
jours les uns les autres! Elle eut la vision de ce qui arriverait : 
M. Godefroy retirant sa parole, Edith refusée à Daniel, et son 
fils, voulant savoir la cause de cette rupture, l'interrogeant, elle, 
la mère, l'unique cause de cette honte ineffaçable ! Elle était l'ob- 
stacle. Coralie supprimée, Daniel n'était plus qu'un bâtard comme 
les autres... 

Le hasard voulut qu'elle traversât en ce moment l'immense 
pont jeté sur le Tarn. La nuit, délicieusement fraîche, berçait la ville 
endormie : pas un bruit ne sortait de cet entassement de maison^"; 
étagées de façon irrégulière, la lune plaquait sa lueur immobile 
sur les murs peints de mille couleurs; on n'entendait même pa^ 
la brise passer entre les arbres, qui, semblables à des géans, s'in- 
clinaient lentement les uns vers les autres comme pour se parler 
tout bas. Coralie s'accouda au parapet; au fond, le fleuve jaune 
d'ocre reflétait les milliers d'étoiles qui tranchaient sur l'eau ainsi 
que des points d'or piqués dans une tapisserie. Elle n'avait qu'à 
fermer les yeux et à se laisser glisser : ce serait fini. 

L'idée de la mort effleura ce cerveau surexcité par la lutte dou- 
loureuse; puis elle se rappela la phrase de Bruniquel, phrase 
cruelle, mais vraie : « La mort n'est qu'un incident, ce n'est pas un 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

dénoûment. » Elle se trompait tout à l'heure : elle n'enlevait pas 
l'obstacle. Elle morte, son passé vivrait encore. Pour la première 
fois, cette femme comprit qu'il est des actes irrémédiables. Rien ne 
pouvait empêcher que Daniel ne fût son fils ; rien ne pouvait faire 
que ce qui était n'existât pas. Si elle se tuait, elle léguait à Daniel 
un héritage de honte. Et cependant il ne portait pas son nom, et 
cependant elle ne l'avait pas reconnu ! mais il suffirait que quel- 
qu'un dit : — C'est le fils de Coralie ! pour attacher un écriteau 
d'infamie sur cet homme d'honneur. Elle ne sauverait rien en se 
noyant : toutes les eaux du fleuve n'effaceraient pas une heure de 
sa vie passée! 

Elle sentit qu'au contraire, en vivant, elle pourrait lutter. Sa 
sollicitude serait là, toujours anxieuse et vigilante. Le besoin d'es- 
pérer est tellement nécessaire à l'être qui souffre qu'elle se de- 
manda si elle n'exagérait pas la situation. Elle parviendrait peut- 
être à émouvoir Bruniquel assez pour qu'il gardât le silence, Edith 
aimait Daniel ; le gentilhomme considérerait sans doute qu'en par- 
lant il faisait le malheur de trois personnes. Au pis aller, elle était là, 
elle, Coralie, avec ses ruses de fille, ses mensonges et son arsenal 
d'autrefois. Rien ne lui coûterait! Elle connaissait assez la vie 
pour savoir que le monde n'a pas de rigorismes impitoyables. Elle 
reprit le chemin de la rue Ingres avec plus de calme; la sérénité 
de la nuit l'apaisait à son insu ; elle se vit dans une situation dif- 
ficile, mais non inextrica])l8. Elle se promit de jouer la comédie 
avec Bruniquel, assez bien cette fois pour le duper. Gomme il ar- 
rive souvent, sa pensée refaisait lentement tout le chemin qu'elle 
venait de parcourir; elle repassa dans son esprit tous les périls 
d'une révélation ; elle les trouva réels, mais loin d'être aussi énormes 
qu'elle le croyait deux heures, une heure, vingt minutes, cinq mi- 
nutes auparavant. Avant tout il fallait empêcher que Bruniquel ne 
parlât, et, s'il parlait, que Daniel ne sut la vérité. Elle sourit dé- 
daigneusement en se rappelant que le gentilhomme lui conseillait 
de ruiner son fils. Sa nature de fille reprenait le dessus. L'argent, 
c'est l'argent ; ne le méprisent que ceux qui n'en ont pas. Gom- 
ment avait-elle pu admettre un instant l'idée de reprendre à Daniel 
sa fortune? Est-ce qu'un homme pauvre est heureux? Non, Daniel 
épouserait Edith, il resterait riche. D'ailleurs, à supposer que les 
millions de Coralie fussent mal gagnés, l'honneur de l'officier épu- 
rait leur source honteuse. En vérité, ce Bruniquel n'était qu'un 
niais : il se tairait; s'il ne se taisait pas, eh bien, elle aviserait. 
Toutes ces pensées traversaient une à une son esprit; l'état d'âme 
de cette femme aurait pu se comparer à un tableau à deux faces; 
elle voyait l'une après avoir vu l'autre. 

Coralie rentra dans la maison de la rue Ingres par la petite porte 



LE TPLS DE CORALIE. 255 

du jardin ; son lils ne s'était pas aperçu de son absence. Un profond 
silence enveloppait la demeure où Daniel reposait, rêvant à son pur et 
noble amour, sans se douter de l'orage qui grondait. Elle se glissa 
dans le petit salon du rez-de-chaussée, rassurée, calmée, et s'ima- 
ginant qu'elle aurait facilement raison de tout. Elle ne se disait 
pas que le hasard le plus futile suffit à déjouer tous les calculs et 
que le premier coup de tonnerre éclaterait du côté où le ciel était 
le plus serein. 

V. 

Quelques jours se passèrent sans amener rien de nouveau. Daniel 
allait beaucoup rue Corail; M"*'' Dubois l'y accompagnait toujours. 
Elle semblait prendre à tâche de conquérir chacune des personnes 
qui vivaient dans l'intimité des Godefroy. Son flaii* intelligent de- 
vina qu'elle n'aurait pas de meilleur allié que M" Bonchamp. — Un 
notaire ressemble toujours à un notaire, a dit un jour un fantai- 
siste. Il ne connaissait pas notre personnage. M^ Bonchamp avait 
beaucoup d'esprit, comme la plupart de ses confrères : par un 
heureux effet de caractère, il se plaisait à ne voir des choses que 
leur bon coté. Le notaire est initié par profession à beaucoup de 
vilenies et de malpropretés morales; c'est lui qui assiste à ce 
drame des testamens: le père qui veut frauder l'un de ses fils, ou 
le fils qui veut détourner à son profit une partie de l'héritage du 
père, s'empressent d'aller trouver l'officier ministériel, ils lui de- 
mandent naïvement conseil et sont tout étonnés de la froide mine 
qu'il leur fait. A force de mesurer les petitesses et les vices, les 
notaires en arrivent à ce qu'on peut appeler le scepticisme per- 
manent. M* Bonchamp était bien sceptique comme les autres, mais 
il avait une certaine confiance dans l'honnêteté de ses contempo- 
rains pris en masse. Il ne gardait de sa profession que l'iiabitudc 
de Touloir descendre au fond des choses. 

Dès la première entrevue, il s'était intéressé à Daniel. D'abord 
Edith l'aimait, et cela suffisait pour qu'il jugeât favorablement le 
jeune officier : « Je crois, disait-il souvent, que les laobles cœui's 
ont une attraction inévitable les uns pour les autres! » Théorie uu 
peu paradoxale, en ce sens qu'il n'y aurait jamais de trahison eu 
amitié; paradoxe ou non, Bonchamp tenait à son idée. Plus tard 
il étudia soigneusement Daniel, et le temps confirma une sympa- 
thie née spontanément. Nous savons déjà que iVl""' Dubois lui plut. 
Pendant les quelques jours qui suivii'ent son arrivée à Montauban, 
il observa la future tante de sa filleule, non sans une certaine cu- 
riosité. Quelques points l'étonnaient dans la vie de cette femme. 
Évidemment elle n'avait pas toujours vécu dans ses montagnes de 
l'Auvergne; il devinait un orage ù la suite duquel cette existence 



256 REVUE DES DEUX MONDES. 

détruite s'était refaite dans la solitude. De nouveau il se dit qu'en 
dépit de l'affectation de son costume de paysanne M'"^ Dubois con- 
naissait le monde et ses usages. En somme elle l'intéressait; ce 
n'était pas la première venue. 

Dans tout mariage, il est des questions d'intérêt qu'il est indis- 
pensable de discuter ; d'ordinaire ce sont les parens qui s'acquittent 
de ce soin ennuyeux. Quelle jolie comédie on pourrait écrire avec 
les questions que les parties s'adressent, les méfiances naïves qu'elles 
se témoignent, et la crainte d'être volées qu'elles ne se cachent pas 
réciproquement! Je ne crois pas qu'il existe au monde quelque 
chose de plus cynique qu'un contrat. Faites la supposition invrai- 
semblable d'une bande de galériens se constituant en société ano- 
nyme et rédigeant un acte : j'imagine qu'ils ne prendront pas plus 
de précautions que les honnêtes gens. Dans le cas présent M^ Bon- 
champ n'avait pas à agir de même. Il n'ignorait pas les intentions 
de son ami. Godefroy donnait à Edith deux cent mille francs de 
dot ; eile était fille unique; de plus, Gésarine s'engageait à lui laisser 
toute sa fortune : voilà qui diminue beaucoup les paperasses et les 
articles méfians. Restait la situation de Daniel. Il s'en ouvrit un 
soir à M'"* Dubois. 

— Excusez-moi de vous parler d'affaires d'intérêt, dit-il ; mais 
puisque nous tenons tous à ce que ces enfans soient mariés le plus 
tôt possible, il faut nous hâter. Quand pourrai-je causer avec vous? 

— Demain, cher monsieur, si cela vous convient, répliqua-t-elle. 

— Parfaitement, et je demande à M'"® Dubois l'autorisation de 
l'accompagner, ajouta vivement Godefroy. Ma présence sera peut- 
être utile. 

Goralie commençait à se rassurer; elle n'entendait pas parler de 
M. de Bruniquel. On racontait dans la ville que le gentilhomme 
voyageait : les malins trouvaient ce voyage-là tout simple. 11 était 
si naturel que Bruniquel fût dépité de ce qui arrivait! Elle seule 
savait à quoi s'en tenir. Sans doute, après réflexion, il se décidait à 
garder le silence. Une fois le contrat signé, elle pouvait être tran- 
quille : comment admettre que Bruniquel permît aux choses d'aller 
si loin pour intervenir au dernier moment? Quant au désir exprimé 
par Godefroy d'accompagner M'= Bonchamp, il s'expliquait très na- 
turellement. On prit donc rendez-vous pour le lendemain, et l'on 
se sépara ce soir~là comme d'ordinaire. 

Deux êtres que les questions d'argent laissaient absolument froids, 
c'étaient Daniel et Edith. Leur amour les possédait entièrement. 
En eux commençait et finissait l'univers. Ils ne concevaient pas que 
quelque chose pût les intéresser en dehors d'eux-mêmes. Ils goû- 
taient les pures délices de ces premières heures d'intimité dont 
on garde l'impérissable souvenir. Daniel arrivait le matin ; Edith 



LE FILS DL COaALHi. 257 

partait avec lui sous la surveillance peu rigide de la tante Césarine. 
Ils s'en allaient à travers les prés semés de fleurs et les bois épais 
remplis de murmures, se tenant par le bras, tantôt graves et recueillis, 
tantôt pris d'une gaîté exubérante; Césarine suivait de loin, en 
répétant sa phrase favorite : « Quel bonheur! un roman dans ma 
famille! » Les deux jeunes gens lisaient ce roman avec un ravis- 
sement infini. Edith le menait dans des chemins qu'elle avait par- 
courus vingt fois. Ils lui semblaient nouveaux parce qu'elle y 
passait avec lui. Tel paysage très ordinaire lui apparaissait magniil- 
que; tel coin de forêt bien simple revêtait pour elle une poésie 
particulière. C'est que les champs, les bois, les montagnes, les 
rivières n'ont qu'une beauté relative, celle que leur prête notre ima- 
gination. Les amoureux ne voient pas la nature du même œil que 
ceux dont le cœur est indifl'érent: ils logent des souvenirs partout; 
ils attachent une importance presque superstitieuse à la plus pe- 
tite chose. Ces deux êtres jeunes, sincères, aimans, chantaient 1 é- 
ternelle chanson de la tendresse, que l'humanité a toujours eue sur 
les lèvres. Ils étaient si pleinement heureux qu'ils auraient voulu 
que leur joie fût partagée par tout ce qui les entourait. 

La vie d'Ldith ne commençait qu'au jour où elle avait connu 
Daniel, de même que celle de Daniel commençait au jour où il 
avait connu Edith; tous deux s'imaginaient qu'ils étaient nés à la 
lumière en naissant à l'amour. Pour eux, il n'existait pas même 
un « auparavant. » Ils comptaient pour rien les choses antérieures, 
mais ils prêtaient un prestige énorme au plus petit fait qui con- 
cernait leur amour. Ils marchaient confians et joyeux, ce matin-là, 
sans deviner les malheurs dont ils seraient victimes, car l'une des 
bontés de la Providence est d'enlever le pressentiment aux êtres 
pleinement heureux, comme si elle ne voulait pas assombrir les 
quelques heures de rare bonheur qu'elle accorde. 

Ils savaient bien, l'un et l'autre, qu'au moment où ils se prome- 
naient, Godefroy et Bonchamp s'occupaient de leur contrat de 
mariage. Mais cela les touchait si peu! C'était une formalité né- 
cessaire, voilà tout. Edith vit son père partir tout guilleret, et, à la 
vérité, Godefroy daignait ne pas se plaindre de l'existence. 11 confia 
son contentement au notaire pendant que tous les deux s'achemi- 
naient chez M'"" Dubois. Le seul point noir qui existât pour lui, 
c'était la bâtardise de Daniel; il n'avait pas encore osé confier ce 
secret à Bonchamp, craignant, avec ses idées provinciales, que son 
ami ne fit un haut-le-corps trop accentué. Aussi se plaisait-il à sou- 
ligner tous les avantages d'une pareille union pour qu'au moment 
de l'aveu le notaire glissât aisément sur les inconvéniens dune 
naissance irrégulière. 

TOMB XXXI. — 1879, 17 



258 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Plus j'y réfléchis, plus je suis satisfait de mon futur gendre, 
disait-il en traversant la rue du Moustier. Un avenir superbe, de la 
fortune, une tante charmante... car elle est charmante, sa tante. 
Je suis bien obligé d'en convenir, je n'aurais jamais osé espérer 
pour Edith un aussi beau parti. 

M*^ Bonchamp répliqua bonnement : 

— Je ne sais pourquoi tu me chantes cette antienne. On croi- 
rait, ma parole, que je n'ai pas toujours été de cet avis-là. Le vrai 
mérite de Daniel, c'est, à mes yeux, moins sa fortune que sa per- 
sonne. Il est intelhgent, loyal et droit; je le crois incapable de 
mensonge; enfin il adore Edith. Serait-il pauvre et sans position 
que j'applaudirais à ton choix des deux mains. Tu vois qu'il était 
pour le moins inutile de te mettre en frais d'éloquence. Tiens! 
nous sommes arrivés. 

Coralie les attendait, non sans une secrète appréhension. Elle 
était inquiète, sans savoir pourquoi; les pressentimens qui épar- 
gnaient Daniel et Edith s'abattaient sur elle. Elle s'efforçait vaine- 
ment de les chasser. Pourquoi cependant s'effrayait-elle de ce projet 
de contrat qu'on allait discuter? Ses précautions étaient prises. 

— Il est bien entendu, chère madame, dit Godefroy, que nous 

traiterons toutes ces questions de la manière la plus amicale. Je 

m'entends peu aux affaires d'argent, et j'ai peur que vous ne soyez 

pas plus avancée que moi. Je ne suis guère qu'un pauvre savant de 

province. 

Il se gonflait tout naturellement en avançant qu'il n'était qu'un 
pauvre savant de province. Le brave homme n'en pensait pas un 
mot. Bonchamp connaissait trop son ami pour le laisser s'engager 
sur un terrain si étranger à l'entrevue ; il prit une feuille de pa- 
pier, un crayon, et s'adressant à M'"^ Dubois : 

— Abandotinons Godefroy à ses méditations scientifiques; je suis 
au courant pour tout ce qui concerne Edith. Son père lui donne une 
somme ronde de deux cent mille francs : il est de plus spécifié 
qu'elle sera Tunique héritière de sa tante, demoiselle Césarine Go- 
defroy. Vous voyez, chère madame, que de notre côté il n'y aura 
pas beaucoup d'écritures. Du vôtre... 

— 11 n'y en aura pas beaucoup davantage. Mon neveu a une 
fortune personnelle qui se monte à neuf cent mille francs environ. 
Je vous remettrai le détail complet, désignant les coupons de rente 
qu'il possède. Il sera spécifié de plus, que moi aussi je m'engage à 
lui laisser toute ma fortune. 

— Parfaitement. Voilà qui supprime bien des difficultés. "Nous 
adoptons, je suppose, le régime de la communauté? C'est le plus 
sage et le plus logique. 

— Le régime de la communauté me convient à merveille. 



LE FILS DE CORALIE. 25V) 

— Alors, chère madame, il ne me reste plus qu'à rédiger le 
contrat selon la coutume; pour en finir tout de suite, je vous de- 
manderai les nom, prénoms et lieux de naissance des père et mère 
de votre neveu. 

La phrase était bien simple. Il était tout naturel, en vérité, que 
Donchamp fit une pareille demande. Pourtant, elle gêna Goralie : 
elle y vit comme une menace cachée. Godefroy, lui, toussa légère- 
ment; pour un savant il était pris au dépourvu. Le notaire s'aper- 
çut vite du trouble de son ami, et ne laissa pas d'en être fort 
étonné. 

— On dirait que ma question t'offusque? s'écria-t-il en riant. 

— Elle ne m'offusque pas. Seulement elle m'oblige à te confier 
un secret fort délicat, puisque j'ai cru devoir te le cacher jusqu'à 
présent. Comme il concerne uniquement Daniel tu comprendras ma 
discrétion. 

Bonchamp regarda Godefroy de son oeil clair et fin ; celui-ci re- 
prit : 

— M""^ Dubois ne pourra pas te donner les nom, prénoms, et 
lieux de naissance des père et mère de son neveu, attendu que 
Daniel est enfant naturel. 

Le notaire ne broncha pas. Il se contenta de prononcer un : 
(i Ah! » très philosophe, indiquant qu'il ne se préoccupait pas 
outre mesure d'une naissance irrégulière. 

— ♦jomprends-tu? poursuivit timidement Godefroy. Très loyale- 
ment Daniel est venu me faire part de cette circonstance avant de 
demander officiellement la main d'Edith. Je t'avoue que sur le pre- 
mier moment elle m'a désagréablement surpris; j'ai même com- 
mencé par déclarer à Daniel que je ne pouvais consentir au ma- 
riage. C'est ma sœur qui a insisté. Elle m'a révélé l'amour d'Edith; 
elle a fait valoir un tas de raisons... bref, j'ai cédé, et si tu m'en 
blâmes... 

— Te blâmer, moi? Tu es fou. Daniel est-il, oui ou non, un hon- 
nête homme? Oui ou non, est-il aimé d'Edith? C'est la seule chose 
que j'examine : le reste m'importe fort peu ; la bâtardise, en ce 
temps-ci, n'est qu'un malheur : ce n'est plus une tache. 

Le visage de l'antiquaire exprimait un ébahissement comique; il 
avait envie d'embrasser son ami pour le remercier d'être si coulant. 
Bonchamp remuait son crayon entre ses doigts ; il était visiblement 
gêné. On sentait qu'il désirait adresser à M'"* Dubois une question 
brûlante, et qu'il cherchait les expressions dont il se servirait. 

— Diable ! diable ! voilà qui change mes idées, dit-il en- 
fin. Loin de moi la pensée de vouloir être indiscret, chère ma- 
dame, mais j'ai besoin d'être fixé. De qui Daniel tient-il sa fortune, 
de son père ou de sa mère? 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

Coralie ne se troubla pas. Elle entrait en plein danger prévu. En 
ces momens-là elle se retrouvait tout entière. Elle répondit très 
tranquillement : 

— De sa mère, qui était ma sœur. Je vous saurai gré de ne pas 
m'interroger trop longuement sur un passé qui m'est toujours dou- 
loureux. Notre famille habitait Paris. Mon père possédait une belle 
fortune. Ma pauvre sœur eut le malheur de se laisser séduire par 
un de nos cousins qui était marié; elle mourut en mettant son fils 
au monde. Quand je devins veuve je me rattachai ta cet enfant, le 
seul parent que j'eusse encore. Vous savez le reste, et je n'ai plus 
rien à vous apprendre. 

Elle débita son mensonge avec un calme imperturbable. Pour- 
quoi le notaire n'eût-il pas été trompé? Coralie ne racontait rien 
d'impossible ou d'invraisemblable. 

— Je comprends, chère madame, tout ce qu'une pareille con- 
versation doit avoir de pénible, mais vous me permettrez d'insister 
sur un point. Votre neveu n'a pas de nom, car, sans doute, il a été 
déclaré de père et mère inconnus. Votre sœur n'étant pas sa mère, 
légalement parlant, ne lui a donc pas laissé sa fortune par voie 
d'héritage naturel. Il a dû intervenir un testament. Il faudra que 
vous me donniez le nom du notaire chez qui il a été déposé. De 
plus, votre neveu a eu un tuteur; ses intérêts ont évidemment été 
mis en bonnes mains, j'en suis sûr; mais veuillez remarquer que 
j'agis ici autant comme officier ministériel que comme ami. Par 
conséquent, il ne m'est pas permis de négliger un seul détail. Vous 
annoncez l'intention de léguer toute votre fortune à Daniel ; c'est 
une idée généreuse, qui ne m'étonne nullement de vous; encore 
faut-il que nous puissions établir votre droit à faire une pareille 
libéralité : pour cela, j'ai besoin de l'acte de décès de monsieur 
votre mari. 

Coralie ne perdait pas une seule des paroles de Bonchamp. Le 
notaire s'exprimait avec une clarté et une logique telles qu'elle eût 
été malvenue à se formaliser de ses demandes. Néanmoins elle était 
surprise qu'il exigeât tant de pièces pour la rédaction d'un contrat; 
surprise et inquiète. Il lui était facile de satisfaire à quelques-uns 
de ces désirs; une femme comme elle savait prendre ses précau- 
tions; elle avait prévu qu'on lui demanderait l'acte de décès de son 
mari, mais non un testament fait par sa sœur en faveur de Daniel. 
Néanmoins, elle répondit, sans se déconcerter : 

— Mon Dieu, cher monsieur, ma pauvre sœur n'a pas fait de tes- 
tament; j'étais son héritière naturelle, la fortune de mon père se 
partageait donc entre nous deux; à son lit de mort, elle m'a 
chargé de veiller sur les intérêts de son enfant, et de lui remettre 
purement et simplement la part qui lui reviendrait. C'est ce que 



LE FILS DE CORALIE. 261 

VOUS appelez, je crois, un fidéicommis en termes de droit. De 
même pour la question du tuteur : Daniel n'en a pas eu. Quant à 
l'acte de décès de mon mari, je l'ai apporté pensant en effet qu'il 
serait nécessaire. 

Bonchamp continuait à tourner nerveusement son crayon entre 
ses doigts; il hocha la tête avec un ennui évident, et d'un ton assez 
mécontent : 

— 11 est regrettable, très regrettable qu'il n'y ait pas eu de tes- 
tament. Certes, en réfléchissant, je comprends tout l'avantage d'un 
îidéicommis. Gomme vous le dites fort bien, vous étiez l'héritière de 
votre sœur ; donc sa fortune se transmettait tout naturellement à 
son fils. Ce qui me contrarie, c'est la nécessité où nous serons de 
remonter plus haut. Monsieur votre père est mort à Paris, chère 
madame? Veuillez me donner le nom du notaire de votre famille, 
je lui écrirai pour qu'il m'envoie copie du testament par lequel vous 
avez hérité. 

Cette fois Goralie perdit pied. Elle s'attendait peu à une pareille 
exigence. Depuis quand descend-on à de pareils détails? Godefroy 
lui-même ne comprenait pas. 

— En vérité, mon cher ami, tu me confonds, dit-il un peu agacé. 
Pourquoi fais-tu intervenir le père de M'^" Dubois à propos du con- 
trat de Daniel? 

— J'avoue que j'excuse ton étonnement et celui de M""^ Du- 
bois, mais je crois être dans la sagesse et la raison. Quand tu 
m'as annoncé la naissance illégitime de Daniel, j'ai haussé 
les épaules, parce que je suis un philosophe, qui estime les gens 
à leur valeur réelle, non à leur valeur de convention. Seu- 
lement il faui toujours tenir compte de l'opinion des autres, 
surtout quand elle est bête. Or, le pire mal des choses irrégulières 
c'est qu'elles prêtent à gloser à tout le monde. Il sera impossible 
de cacher la vérité; si tu l'as espéré un moment, tu n'es qu'un 
naïf; la publication des bans est une petite machine très simple, 
mais très indiscrète. Le premier venu pourra lire : a Promesse de 
mariage entre demoiselle Édith-Jeanne Godefroy, fille légitime de... 
et le sieur Daniel, capitaine d'artillerie, fils de personne. » Sois bien 
persuadé que les cancans iront bon train. De Ville-Nouvelle à Ville- 
Bourbon s'étendra un long murmure formé de mille voix diverses, 
bienveillantes, malveillantes, ou simplement indifférentes. Or les 
unes et les autres font le même tapage ; comme on ne pourrait pas 
te blâmer sans ridicule de donner lidith à un honnête homms 
dont le seul lort est la lauie de ses parens, la médisance se 
rabattra sur sa i'oriune. J'entends ces braves gens d'ici : u — Il 
est bien riche pour un bâtard. » — u Eh ! eh ! qui sait ce qu'aura 
fait mademoiselle sa mère? » Le second jour, une âme charitable 



"262 REVUE DES DEUX MONDES. 

insinuera que ladite fortune est d'origine douteuse; le troisième, 
ce doute deviendra une certitude ; le quatrième, on fournira les dé- 
tails les plus inattendus. Allons donc ! cela me révolte par avance! 
Avoue franchement la situation. La franchise est le sauf-conduit de 
l'honneur. Tu inviteras tout Montauban à la signature du contrat ; 
il est nécessaire que chacun puisse lire que les choses se font hon- 
nêtement, entre honnêtes gens que nous sommes. « Le capitaine 
Daniel apporte neuf cent mille francs, laissés par demoiselle X..., 
sa mère, laquelle avait hérité de ses père et mère, ainsi qu'il appert 
de tel testament déposé chez M' X.., notaire à Paris. Il apporte en 
outre la fortune à venir de sa tante M'"^ Dubois, veuve de M. Du- 
bois, etc., etc. » De cette façon les commérages tomberont d'eux- 
mêmes. On saura que la fortune de ton gendre est de source pure, 
que la famille de sa mère était riche, que le mari de sa tante était 
riche; les plus malveillans seront condamnés au silence, car nul 
n'osera dire qu'étant né en dehors du mariage, Daniel est riche en 
dehors de l'honneur ! 

Les paroles de Bonchamp eurent le double effet d'atterrer Coralie 
et d'enthousiasmer Godefroy. Comme tous les esprits droits, l'anti- 
quaire sentait que son ami ét..it dans le vrai. Le raisonnement du 
notaire était inattaquable. Il battit des mains, et remercia vivement 
Bonchamp de cette idée lumineuse qui sauvait le côté périlleux 
de la situation. 

Coralie, elle, était écrasée. Elle avait tout prévu, excepté ce qu'il 
était impossible de prévoir. Ses efforts avaient porté sur sa per- 
sonnalité, à elle, Coralie. Elle s'était ingéniée à se construire une 
existence de bourgeoise bien honnête; elle possédait un acte éta- 
blissant le décès d'un sieur Dubois, son mari. Elle pouvait prou- 
ver, pièces en main, qu'une partie de sa fortune, titres, valeurs, 
coupons de rente ou biens au soleil venaient dudit sieur Dubois; 
mais de là à penser qu'on remonterait jusqu'à son père, il y a loin. 
Le pis c'est qu'elle comprenait la difficulté d'opposer un argument 
à celui du notaire. D'abord, elle ne savait lequel invoquer, puis 
elle craignait d'éveiller des soupçons. 

— Godefroy m'approuve, mais vous, chère madame, quelle est 
votre opinion? 

— Mon opinion est, au contraire, d'éviter le bruit. Moi, je se- 
rais d'avis de n'inviter personne à la signature du contrat. Quant 
à retrouver le testament de mon père, je crois que c'est bien diffi- 
cile, sinon impossible. 

— On voit que vous êtes peu ferrée sur les questions de droit. Ce 
n'est ni impossible, ni même difficile. Les testamens sont de trois 
sortes : olographes, mystiques ou par acte public. Ceux qui sont 
olographes ou mystiques doivent être remis tout d'abord, avant 



LE FILS DE.CORALIE. 263 

même leur exécution, au président du tribunal de l'arrondissement; 
le président du tribunal dresse procès-verbal du dépôt, de l'ouver- 
ture et de l'état du testament. Si, au contraire, monsieur votre père 
a fait un testament par acte public, il a été conservé par le notaire 
de votre famille. Vous voyez que dans les trois cas rien n'est plus 
simple que de se procurer cette pièce. 

L'épouvante gagnait Goralie. Elle se heurtait à des obstacles 
qu'elle ne soupçonnait même pas. Comment se fût-elle doutée de 
tout cela? 11 lui fallut sa présence d'esprit, son énergie, sa ten- 
dresse maternelle pour qu'elle demeurât calme en apparence. Mais 
quelle tempête au fond de son cœur! Elle eut la force de sourire. 
Elle répondit avec une affectation d'indifiérence : 

— Je suis, alors, obligée de vous demander quelques jours; car, 
en vérité, je ne m'attendais pas à ces difiicultés. Le temps d'écrire 
à mon notaire... 

— Donnez-moi son nom, interrompit Bonchamp. Ces démar- 
ches-là nous regardent, nous autres. C'est moi qui écrirai. 

Elle se leva. Donner le nom de son notaire? Jamais. M" Bon- 
champ apprendrait la vérilé tout de suite. Elle était au supplice; 
tout s'écroulait. Espérances, échafaudages habiles, papiers faux, 
pièces préparées, ruses adroitement machinées, tout s'évanouis- 
sait, comme il arrive souvent, devant le scrupule de conscience 
d'un honnête homme. Elle était dans l'impasse : impossible d'en 
sortir. Refuser de répondre éveillerait une méfiance qui n'existait 
pas; hésiter ferait naître un doute. Elle ne vit qu'une chance do 
salut : gagner du temps. Les femmes comme elles ne s'avouent ja- 
mais vaincues ; elles tiennent tète au danger, comme ces oiseaux de 
mer qui ne volent jamais si bien qu'au milieu de l'orage. 

— Votre conversation de jurisprudence m'étourdit un peu, dit- 
elle. N'importe; je vous porterai ce soir tous les renseignemens 
que vous désirez. Je n'ai d'autre notaire, maintenant, que celui de 
Vic-sur-Cère. Celui de ma famille est mort depuis que je suis re- 
tirée en Auvergne, et je n'ai jamais vu son successeur, dont le 
nom m'échappe en ce moment. Je ferai des recherches et tout ira 
pour le mieux. 

Elle répondit trop naturellement pour que Godefroy ou Bon- 
champ répliquassent. Coralie eut une minute l'idée de dire que 
son père était mort ab intestat; mais le partage d'une succession 
n'exige pas moins les soins d'un notaire. D'ailleurs, elle aurait dû 
le révéler plus tôt. Non, l'important était de gagner du temps; après, 
elle verrait. Il lui resterait la ressource d'essayer d'agir sur l'es- 
prit de Bonchamp pour qu'il changeât d'idées, ou de préparer 
d'autres papiers faux; qui sait même s'il ne lui serait pas possible 



if iatèrasser soa noUire de Vie siir-C.èDî à ^a CsiiK<e, §.%«$ quMl se 
doutait de rien? 

Klelai$:sa Bonchaaip rédiger un projet de contrat, puii^|ue aussi 
bien on ècansùt jusqu'à aouTel ordre la q\iesiion qui veiivlt r'VMre 
soulevée. Hte essuya de paun^tre attenùve à dos détails ii is, 

de s*>iirire à des rèflesùons narquoises de Bonohainp, dont elle de- 
vinadt 1^ intenlious spirituelles sans les entendre, de répondre 
«lots inèiKie qu'elle n'écoutait pas! Un voile descendait sur ses 
yeux. Elle ne vo)-ait plus que confusément ce qui lui semblaii si clair 
auparavant. Plus Tentrevue se prolongeait, plus elle s'eufonçaii 
dans la résolution de lutter jusqu'au bout, et moins elle se sentait 
d'énergie pour cette lutte. Ses forces trahissaient sa volonté. Deux 
assauts vitriens en quelques jours la mettaient à bout : d*abord 
Bnuùquel, ensuite Boncbamp ; c'était trop. Elle pouvait triompher 
du premier en rémouvaut, en le gagnant, en le faisant taire ; elle 
ne triompherait pas du second. Là ce n'était plus la volonté d*nn 
homme qu'il fiJlait réduire; c'était un obstacle matériel à renverser. 
et de tdle nature qu'elle échouerait fatal(»nenL 

L*entreT\ie prit tin. Elle respiia. Elle avait besoin d'être seule. 
God^roT et Bcachamp sortirent; heureusement ils ne conce- 
Talent encore aucun soupçon ! Le valet de chambre de Daniel remis 
presque aussitôt à sa maîtresse la carte de Bruniquel. 11 s'était 
pi^simté pendant la ofmTOsatkm au sujet du contrat : ayant trouvé 
porte ck^ il s'était retira. Ckuralie frissonna. Pourquoi cette visite? 

YI. 

Sl p^oi près à la même heure. Edith et Daniel revenaient de leur 
prooDÎeiiade, gais, coufians. radieux. La matinée était chaude. Les 
deux jeunes gens suivaient la route poussiéreuse de Cos. 1 côté d'eux 
Iqs champs à perte de vue plaquaient leurs couleurs disparates les 
unes sur les autres : après le jaime d'ocre du blé mùr, le grfe verdàtre 
de ravotne, tranchant sur le fond rouge des boîs écrasés sous le 
soleil. Des boolU^es de chaleur payaient, et l'air, très diaphane, 
avait des profondeurs vagues. Jiidi approchait. \ cette heure. 
les perdrix se taisent, tapies dans les sillons, et les cailles ne se 
lancent plus leurs appels mouillés; une sorte d'engourviissement 
envahit tout ce qui retire : les arbres et les champs ont eux-mêmes 
des lasàtudes . Us semblent haletans et fatigués. Edith allait, le vi- 
sage animé, remuant la poussière de s<mi pied fin, écoutant Daniel 
qui lui pariait de ses travaux. Derrière, à deux cents mènes, la 
tante Gésarîne soufflait, n'eti pouvant plus, trouvant que le roman 
est ime bdk chose, mafe que cette belle chose est plus asrrèaWe à 



LE riLÊ DE OmALlE. Î05 

l'ombre qu'aa sol^rll! Ce Oanid et cette Éditii' Ils étaient foois de 
rentrer si tard et a l'beure la plus chaude. Il dallait être amoureux 
j>our ne pas guo%ml>er hous !> ''""r)ératare. 

— J'avoue que vou-s me r«r. ./. es aperçus hHea nooreanx, dit 
hdith. Je vous écoute, et je \oi8 que j'aurai fort à faire pins tard eî 
je veux vous cor. re, 

Daniel n'était ne/. î que pédant, mais il mettait Édîth trop 

haut dans son esprit et dans son o:«ur pour ne pas f associer d'avance 
à ce qui !' ^^sait. Quel que soit son taiait, nn homme a tou- 
jours un t/j.xii^:>rateur ioconsdeiit en sa femme, lorsqu'il a su 
la choisir intelligente. Entre les élres bien organisés, le manage 
n'est pas seulement ralliance de deux corps et de deux âmes; ï» 
ceneaux s'unissent aussi, et presque toujours, avec son tact exqms 
d^ choses, la femme sait se hausser an niveau intelleetael de son 
mari; puis, il n'est pas de plaisir plus rare que d'initier celle qif<« 
aime à ses travaux et à ses espôaoces, que de lui ouvrir l'esprit 
aux questions dont on est possédé. Cest un pexi une créatûm nou- 
velle dont on a ' 'et l'oiigueîl. Edith ne compr»iait pas ton- 
' vrs ce que lui u^mii i>aniel; elle l'avouait ^mpl^a^it, se platsant 
- . nte* ^ ^'(-'- sur ce qu'elle ignorait. 

L'i f. - :'ition avait des tours particuliers, passant ^im sujet 
à un autre, car inévitablement ils en revoiai^it toujours à parl^de 
leur amotu-, de cette commune i^odre^e qui les liait si énwtenieat. 
11 fallut tme drcoostance, assez comique d'ailleurs, pour les axra- 
cher à ce qui leur était perscmnel. A un kilomètre eonron de Mon- 
uuiban se dresse im petit bouquet de bois qu'on dirait égaré dans 
les champs. Il y a stdntion de continuité entre les blés et les mais. 
Ln minier d'arbres ^ais ont poussé dru dans la plaine, mâés de 
roches brunes où frôlent des lézards. C'est une sorte d'oaâspoor 
le piéton fa.igué, qui peut se reposer à l'omlH^ avant Centra dans 
la vile. Des hêtres c^itenaîres, des chênes énonnes entie^ixnsent 
ieuir^ branches qui forment im couvert dèlîfienit, La moaase épaisse 
tapisse le sol, et çà et là courait des genêts pointillés d'or, qui 
trouent la masse de verdure. 

De loin les deux jeunes gens apercat^A un être \Àzarreaieat 
accoutré qui gesticulait en tournant le dos à la route; il se tenait 
IM-esque à la lisière du booqu^de bms, se livrant à des manaeiivres 
qui k faisaient aisément prôidre pour un fou. Tantôt il se roulait par 
terre, tantôt il jetait en l'air son éaomie chapeau de paille, ou bien 
il se croisait les bras et demeurait immobûe, dans l'attitude d'mi 
santon à la porte d'une mosquée. Daniel et Edith édalêrent de rire 
à la vue de cet étran^ personnage; bientôt ils le reeooararent. 
C'était Claude Morisseau. Devant le peintre étaimt posés un die- 
valet et une étude à demi ébanrhée. L'artiste raté portait vœ b*' 



k , rtn c^ 



260 REVUE DES DEUX MONDES. 

bleue maculée dont il tirait vanité; plus il y avait de taches sur la 
blouse, plus il était content. Sur tous les troncs d'arbres voisins 
s'étalaient les raclures de sa palette. Il y voyait ce désordre insé- 
parable du génie. L'étude n'était qu'un entassement de couleurs 
crûment posées sur la toile; il avait prodigué la terre de Sienne, 
la terre d'ombre et le bitume, croyant obtenir un fond très corsé sur 
lequel se détachaient des arbres d'un bleu criard. Naturellement, il 
se pâmait à la vue de ce chef-d'œuvre. Il se roulait sur la mousse, 
il jetait son chapeau de paille en l'air, il se croisait les bras uni- 
quement à cause de l'admiration que lui inspirait son tableau. Il 
débordait d'enthousiasme, et, comme il aurait sans doute trouvé 
égoïste de ne le communiquer à personne, il se précipita vers Edith 
sitôt qu'il l'aperçut. Il lui prit la main et, sans même lui dire un 
bonjour bien sec, sans même se souvenir qu'il était soi-disant 
amoureux d'elle, l'entraîna devant le chevalet : 

— Hein ! est-ce assez ça? Quelle pâte, mes enfans! C'est le ta- 
bleau du siècle ! 

Et comme Edith et Daniel se taisaient, s'efforçant de garder leur 
sérieux : 

— On dira ce qu'on voudra, reprit-il les yeux étincelans, la na- 
ture est bleue ! 

Et après cette phrase extraordinaire il se rassit sur son pliant, 
saisit sa brosse d'une main fiévreuse, et se mit à recommencer son 
entassement de couleurs, sans plus se souvenir des deux jeunes 
gens que s'ils n'existaient pas. Ils reprirent le chemin de Gos en 
riant aux éclats, accompagnés cette fois de Césarine, qui put les 
rejoindre grâce à la station devant le tableau de Claude Morisseau. 
Il fallut expliquer à Césarine ce qui motivait l'hilarité de sa nièce 
et de Daniel. « On dira ce qu'on voudra, la nature est bleue! » 
eut le don d'égayer à tel point la vieille fille qu'elle dut s'appuyer 
sur le bras du jeune homme. 11 lui dit alors comment de bons lous, 
très inoiïensifs du reste, veulent mettre du bleu partout, sous pré- 
texte que, par un fort soleil, l'ombre portée est de cette couleur. Ils 
riaient encore tous les trois, lorsqu'ils firent une nouvelle rencontre 
à l'entrée de Montauban : M. de Bruniquel se promenait sur la route. 

Depuis son entrevue avec Coralie, ce parfait galant homme était 
fort troublé. Il redoutait de n'être pas impartial, et d'écouter son 
intérêt plutôt que sa conscience. S'il avertissait Godefroy, il rem- 
plissait son devoir au point de vue des lois du monde ; à son point 
de vue à lui, il manquait presque à la délicatesse. Il se rappelait 
qu'après avoir reconnu Coralie en M'"^ Dubois, il se réjouissait 
comme d'une victoire de cette découverte inattendue. Partagé entre 
ces idées contraires, toujours hésitant, il se décida à prendre 'Daniel 
pour juge dans sa propre cause, non qu'il voulût lui révéler le passé 



LE FILS DE CORALIE. 267 

deCoralie: c'eût été une infamie; mais il pouvait demander au jeune 
homme son opinion, sans que celui-ci se doutât du but des ques- 
tions qui lui seraient posées. 

Bruniquel se rendit donc rue Ingres; Daniel n'était pas chez lui; 
M"'« Dubois ne recevait pas. En réfléchissant, Bruniquel s'applaudit 
de sa visite inutile. Mieux valait que cette conversation n'eût pas 
l'air d'être préparée. Il savait qu'Edith et Daniel sortaient chaque 
matin ensemble; il lui suffirait de les guetter sur la route. Dès qu'il 
les aperçut, il vint à eux, oiîrit son bras à Gésarine et dit quel- 
ques-unes de ces phrases banales qu'on prononce en pareil cas. Il 
s'excusa de n'avoir point paru rue Corail depuis plusieurs jours, 
en alléguant un voyage; il s'efforça d'être naturel et y réussit. En 
vérité, rien dans sa conduite n'autorisait Edith ou Daniel à lui 
faire mauvais visage. Depuis que leur mariage était officiellement 
annoncé, Bruniquel ne s'était pas départi de la tenue correcte, des 
façons convenables d'un homme qui est du monde et sait vivre. 
Certes, Daniel n'éprouvait pas de sympathie pour lui, mais il au- 
rait eu mauvaise grâce à se montrer froid pour un rival dont il 
triomphait. Il ne fut donc pas choqué de voir M. de Bruniquel les 
escorter jusqu'à la rue Corail. Son étonnement commença lorsqu'on 
fut arrivé. D'habitude Daniel quittait Edith à la porte de sa maison, 
et rentrait déjeuner avec sa tante. 

— Permettez-moi de vous accompagner un bout de chemin, lui 
dit Bruniquel. Nous allons dans la même direction, et puisque je 
vous ai rencontré, donnez-moi un conseil. 

Daniel le regarda avec une certaine surprise. Celui-ci eut un sou- 
rire. 

— Ne soyez pas trop étonné; depuis ce matin (je suis revenu cette 
nuit de voyage) j'ai de l'inquiétude, môme une sorte de remords. 
Je crains d'avoir cédé à un mouvement irréfléchi dans une action 
que j'ai commise, et je veux vous demander votre avis, tout comme 
je l'aurais demandé à M. Godefroy si je l'avais rencontré. 

En somme, M. de Bruniquel se montrait toujours parfaitement 
courtois envers Daniel ; jamais il ne laissait deviner la jalousie qui 
le possédait. Puisqu'il le prenait sur ce ton d'affabilité polie, le moins 
était que Daniel ripostât de la môme manière. D'ailleurs il s'agis- 
svh d'un conseil à donner, et, entre honnêtes gens, ce sont de 
ces services qui ne peuvent guère se refuser. 

— Je suis tout à vos ordres, monsieur. 

— Voici. Je vous ai dit que je revenais de voyage. J'ai dû m'ab- 
senter pour quelques jours afin d'empêcher un événement très 
grave de se produire. L'un de mes amis de Marseille a une fille qui 
lui fut demandée en mariage par un jeune homme riche et qu'on 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

croyait de bonne maison. Or je connaissais des détails très tristes 
ignorés de tous; le père de ce jeune homme est au bagne. Je 
n'ai pas hésité; je suis parti pour Marseille, j'ai révélé ce secret, 
et le mariage a été rompu. Vous voyez que jusqu'à présent l'affaire 
pour laquelle je vous consulte n'a guère que les proportions d'un 
fait divers. Par malheur, la suite n'est pas aussi simple que le com- 
mencement. Les deux jeunes gens s'adorent et sont très malheureux 
de la rupture de ce mariage. Cela m'a fait réfléchir; je me demande 
si j'ai bien agi en parlant. Ma conscience est tatillonne et me 
cherche noise : j'aurais peut-être été plus sage en me taisant; après 
tout, les fautes sont personnelles, et parce qu'un individu est au 
bagne, il ne s'ensuit pas que son fils soit un malhonnête homme. 
Voilà où j'en suis; ai-je eu tort? ai-je eu raison? Votre réponse ne 
changera rien; mais elle me mettra en paix avec moi-même. 

Il était impossible de parler plus naturellement. Daniel ne devait 
pas plus s'étonner de la question que de la manière dont on la lui 
posait. Il arrive tous les jours qu'une simple connaissance vous de- 
mande votre avis en pareil cas. Il répondit très franchement : 

— Je crois que vous avez eu raison. 

Bruniquel eut le cœur serré. Daniel se condamnait lui-même! 
Celui-ci reprit : 

— J'estime qu'en toutes circonstances il faut être très soucieux 
de l'honneur de ses amis. 

— Alors, à ma place, vous eussiez agi comme moi? 

— Sans hésiter. Vous avez rempli votre devoir, et vous n'êtes 
pas responsable des conséquences de votre action. Si ce mariage a 
été rompu, la faute n'en revient pas directement à vous. Le père de 
la fiancée pouvait fort bien pardonner à son futur gendre le crime 
dont il n'était pas coupable. 

— Certes, mais je ne dois regarder qu'au résultat de ma révé- 
lation. 

— Qu'importe, si elle vous a été dictée par votre conscience? 

Pauvre Daniel ! Sa franchise, sa loyauté, devenaient des enne- 
mies. Il plaidait contre lui ; sa nature droite approuvait par avance 
la conduite de Bruniquel. Celui-ci s'en voulut d'avoir tendu ce piège 
au jeune homme, et cependant Daniel ne faisait que répéter ce 
que lui-même s'était déjà dit. 

— Au point de vue général, vous êtes dans le vrai, mon cher 
capitaine. En est-il de même au point de vue particulier où je me 
place? Ces deux jeunes gens s'aiment, voici deux cœurs brisés 
par ma faute. 

— Si leur amour est profond et immuable, leur séparation n'aura 
qu'un temps. Soyez en paix avec votre conscience. Quoi qu'il ar- 



LE FILS DE (.ORALIE. 269 

rive, on n'a rien à se reprocher lorsqu'on a obéi à sa conscience. 

— Vous reconnaîtrez au moins qu'il est bien douloureux de re- 
jeter sur un honnête homme le poids de la faute commise par son 
père. 

Daniel sourit; à Bruniquel l'interrogeant sur une circonstance de 
sa vie, il avait répondu comme il croyait devoir répondre. La ques- 
tion se plaçait maintenant sur un autre terrain. 

— Remarquez, continua-t-il , que vous avez bien voulu me 
demander d'abord mon avis sur un cas spécial. Je vous ai dit en 
toute loyauté ce que je pensais. A présent, la conversation dévie ; 
vous vous en prenez à la grande théorie de la responsabilité. Per- 
mettez-moi de garder le silence, car j'ai là-dessus des idées telle- 
ment particulières qu'elles vous semlDleraient un peu trop para- 
doxales. 

— Pas du tout! répliqua vivement Bruniquel. J'attache la phis 
grande importance à connaître votre opinion tout entière. 

— Eh bien, je vous dirai que j'ai étudié le système de Darwin 
sur la filiation des êtres, et que j'en ai tiré des conclusions cruelles, 
mais logiques. L'illustre naturaliste anglais a bouleversé la science 
un peu à la façon de Cromwell mettant le parlement à la porte. 
Vous savez qu'il a divisé tout ce qui vit, l'homme, l'animal ou la 
plante, en deux grandes familles: celle des vaincus, celle des 
vainqueurs. Telle espèce sera vaincue parce qu'elle est dénuée de 
moyens de défense, telle autre sera victorieuse parce qu'elle est 
constituée pour triompher. L'une, faible dès l'origine, a transmis 
sa faiblesse aux descendans; l'autre, forte, a transmis sa force. 
Est-ce que nous n'apprenons pas que les animaux héritent les 
uns des autres leurs quahtés ou leurs vices? Le petit de l'hyène 
sera fatalement lâche, le lionceau fatalement brave. Je crois, 
pour ma part, que ce que la science a reconnu exact au point 
de vue physique est vrai au point de vue moral. On hérite non- 
seulement la beauté ou la laideur des formes, mais encore les 
vertus et les vices. Il y a bien des chances pour que le fils d'un 
honnête homme soit un honnête homme, pour que le fils d'un co- 
quin soit un coquin. Le principe héréditaire de la noblesse n'a 
pas d'autres fondemens , et même dans notre bourgeoisie contem- 
poraine, où l'idée d'honorabilité a remplacé l'idée de noblesse, 
vous ne verrez presque jamais une famille sans reproche s'allier à 
une famille tarée. C'est injuste, c'est épouvantable, d'accord. Vous 
ne nierez pas l'évidence. Je vois que ma théorie vous surprend 
beaucoup ; n'y attachez, si vous voulez, que l'importance d'une fan- 
taisie philosophique originale. 

Bruniquel n'était pas seulement surpris. Daniel l'émouvait pro- 
fondément. II ne disait pas un mot qui ne fût sa propre condamna- 



270 REYUE DES DEUX MONDES. 

tion. Le gentilhomme était trop peu versé dans l'histoire naturelle 
pour connaître bien à fond les théories de DarA\in ; il ne songeait pas 
davantage à suivre le capitaine sur ce terrain bizarre de la filiation 
des êtres. Il ne retirait de cette conversation que la conséquence 
humaine, sociale. « Une famille sans reproche ne s'allie pas à une 
famille tarée. » Et c'était le fils de Goralie qui parlait ainsi ! 

— Je vous remercie, dit-il à Daniel. Grâce à vous, me voici en 
paix avec ma conscience, 

Ils se quittèrent à la porte de l'officier, et Bruniquel s'en alla 
rêvant à cette loi mystérieuse qui fait éternellement peser le 
crime du coupable sar le front de l'innocent. Au général, elle 
était vraie. L'héritier d'une famille illustre ou simplement hono- 
rable a toutes les voies ouvertes devant lui. 11 ne rencontre que 
des protecteurs ou des amis. La société croit facilement à la trans- 
mission du talent et des vertus; comme le disait Daniel, la no- 
blesse héréditaire ne s'expliquerait pas autrement. De même, le fils 
d'un criminel, d'un voleur , se heurte à des obstacles sans cesse 
renouvelés. « Préjugés! » disent quelques-uns. Bruniquel se de- 
mandait si les préjugés ne sont pas des vérités obscurcies qui sub- 
sistent à l'état vague dans l'âme des peuples. Cette conversation 
avec Daniel éveillait en lui des réflexions inattendues. Dans le cas 
spécial qui le préoccupait, il n'hésitait plus. Il préviendrait Go- 
defroy le jour même; mais, s'il envisageait la question de plus 
haut, il mesurait la cruauté ironique de la vie. Le fils de Goralie 
poussé par ses études, par ses croyances philosophiques, à s'ex- 
clure de la vertu et de l'honneur! L'antiquaire romprait le mariage 
d'Edith, et tout serait dit. Daniel ignorerait toujours, heureuse- 
ment, qui était sa mère; avec ses idées, il souffrirait trop. D'ail- 
leurs n'était-il pas lui-même la condamnation vivante de ces idées? 
Tout le monde l'estimait; sa réputation était sans tache : il était 
généreux, délicat, expansif, bon , aimant. Goralie , une femme 
perdue, avait mis au monde un fils digne d'appartenir à une famille 
illustrée par une longue tradition d'honneur. Il est vrai qu'il 
pouvait avoir hérité des vertus de son père; mais Bruniquel n'était 
pas homme à s'enfoncer bien longtemps dans des réflexions d'un 
ordre aussi spéculatif. 

Il avait un devoir à remplir, selon la propre expression de Da- 
niel; c'est ce qu'il voyait de plus clair. Malgré le soleil ardent qui 
dardait sur le pavé ses rayons implacables, il se promena de long en 
large dans les allées des Acacias, se demandant comment il abor- 
derait un pareil sujet de conversation. Il est assez diflicile d'aller 
chez quelqu'un et de lui dire : « Vous savez, monsieur, que votre 
futur gendre est le fils d'une coquine!.. » Bruniquel s'apercevait de 
plus en plus que rien n'est aussi compliqué que de se mêler des 



LE FILS DE CORALIE. 271 

affaires des autres. Tout d'abord cela paraît très simple; quand on 
réfléchit, on en arrive presque à trouver que les égoïstes n'ont pas 
tout à fait tort. 

— Ma foi, tant pis! pensa-t-il; ma conscience est en repos, grâce 
à ce pauvre Daniel ; c'est assez m'occupcr de moi. Godefroy le pren- 
dra mal s'il le veut. 

Bruniquel s'arrêta court. En vérité, sa conscience n'était pas 
chatouilleuse! Certes, Daniel lui dictait sa conduite; mais était-il 
sûr de ne pas retirer un profit de tout cela? 11 en revenait tout 
doucement à ses premiers calculs. Le mariage rompu, il s'ensui- 
vrait fatalement un esclandre, et l'on serait trop heureux de le 
rencontrer à point, lui, Bruniquel, pour épouser une héritière com- 
promise! Eh bien! non, il voulait n'avoir rien à se reprocher. Dès 
ce moment, il abdiquait tous droits sur la main d'Edith. Il partirait 
après avoir accompli sa triste mission ; de cette façon , sa con- 
science n'aurait môme plus sujet de bavarder. Restait la manière 
d'entamer la conversation avec Godefroy. Bruniquel se frappa le 
front. Il dirait tout à Bonchamp. Comment n'avait-il pas pensé à 
cela? C'était si simple! 

Le notaire demeurait au centre de la ville. Il occupait une v,ieille 
maison. Au rez-de-chaussée, l'étude avec trois pièces sombres, très 
hautes, aux fenêtres garnies de treillages, derrière lesquels on 
apercevait les visages blêmes et ennuyés des clercs. Celui-ci, la 
plume à l'oreille, compulsait un dossier; celui-là écrivait avec 
cette inattention attentive qui est le propre de l'état. Au-dessus 
de l'étude, au premier, c'était l'appartement particulier de W Bon- 
champ : un « appartement de province ; » comme description, 
cela safTit. Il faisait sa sieste lorsqu'on lui annonça M. de Bruni- 
quel. Il répéta deux fois le nom du visiteur en se frottant les 
yeux. Depuis des années, c'était la première fois que le gentilhomme 
se présentait chez lui. Ils se voyaient en moyenne six fois par se- 
maine chez Godefroy; tous les deux s'en contentaient. 

— J'espère, dit-il en lui tendant la main, que vous avez besoin 
du notaire, non de l'homme. Est-ce que vous auriez l'intention de 
devenir propriétaire à Montauban? 

11 lut sur le visage de Bruniquel une résolution fermement ar- 
rêtée, et il comprit, avec son flair des hommes et des choses, que 
le motif de la visite était important. Il poussa deux ou trois « hum ! 
hum ! » puis, lui indiquant un fauteuil : 

— Commencez par vous asseoir, car, si je ne me trompe, notre 
conversation sera longue. Ne vous étonnez pas de ma perspicacité : 
habitude de notaire. 

— Vous avez deviné, mon cher monsieur, et votre perspicacité, 
comme vous dites, me met à l'aise pour aborder le sujet délicat 



•772 KEVUE DES DEUX MONDES. 






dont je veux vous entretenir. Il s'agit du mariage de M"« Gode- 
froy. D'abord une question : vous savez que j'aime M"« Edith? 

M* Bonchamp sourit ; le sourire est souvent une réponse. Bruni- 
quel comprit et poursuivit : — J'espère que vous me connaissez 
assez pour avoir conçu de l'estime, sinon de l'amitié pour moi. Vous 
me supposez donc incapable de tout ce qui ressemblerait à une 
insinuation? Je me hcàte de vous déclarer qu'en me résolvant à cette 
démarche j'abdique toutes prétentions à la main de M"* Godefroy. 
Les hommes tels que moi veulent bien avertir, non pas dénoncer. 
Votre filleule ne peut pas épouser le capitaine Daniel. 

Bonchamp resta impassible en apparence: mais il n'aurait pas 
fallu l'examiner bien à fond pour voir son trouble. Une telle phrase 
prononcée par un tel homme était grave. 

— M""^ Dubois ne s'appelle pas M'"' Dubois. Je l'ai rencontrée jadis 
dans la vie parisienne sous un autre nom ; elle s'appelait alors Go- 
ralie. Vous vous souvenez peut-être de m'en avoir entendu parler? 
La fortune que cette femme possède a été ramassée dans la boue ; 
Daniel n'est pas son neveu, mais son fils. L'amour maternel a re- 
fait une vie nouvelle à cette malheureuse ; j'ai reçu ses douloureux 
aveux, j'ai assisté au drame poignant de cette mère voyant crouler 
par sa faute le bonheur de son enfant. Depuis plusieurs jours j'hé- 
site, je me consulte. Mon premier sentiment a été la révolte ; je 
n'acceptais pas aisément cette idée d'une jeune fille comme Edith 
épousant le fils de Goralie; puis l'amour de ces deux enfans m'a 
donné à réfléchir. J'ai craint de céder à un sentiment intéressé; j'ai 
rendu Daniel juge dans sa propre cause, sans lui révéler la vérité; 
il s'est condamné lui-même. Je suis venu tout vous dire. Décidez. 

Bonchamp était fort pâle. Une pareille révélation le bouleversait. 
Il ne trouva pas tout d'abord une seule parole à prononcer. Il se 
leva et se promena avec agitation, les mains derrière le dos, ho- 
chant la tète; Goralie et M'" Dubois! Il associait mal ces deux noms. 
L'idée qu'il se formait d'une courtisane célèbre, d'une fille à la 
mode n'était pas du tout celle-là. Puis avec la rapidité qu'acquiert 
la pensée aux heures critiques, il se rappela la conversation tenue 
le matin même. M"^ Dubois s'était refusée à nommer son notaire, 
même à donner aucune indication sur sa vie passée. Elle jouait si 
admirablement son rôle que, sans cette circonstance, il n'eût pas 
été convaincu par les paroles de Bruniquel. En effet, elle n'avait 
produit ou prorais de produire qu'une seule pièce, l'acte de décès 
de son mari. Ge sont tîes faux qu'il est facile de commettre. A tout 
le reste, elle opposait des réponses dilatoires. Il se souvint du trouble 
de M'"« Dubois à propos du testament de son père. Là encore elle 
s'était empressée de répondre que c'était impossible. Il devina les 
secrètes terreurs de cette femme. 



LE FILS DE CORALIE. 273 

— Je vous remercie, au nom de Godefroy et au mien, mon cher 
monsieur de Bruniquel, dit-il enfin. Je comprends tout ce qu'une 
pareille démarche a eu de pénible pour vous. Une seule question : 
qu'a-t-elle fait en vous reconnaissant? 

Bruniquel raconta au notaire tout ce qui s'était passé depuis 
cette soirée où Coralie s'évanouissait à son entrée dans le salon ; 
comment elle était venue chez lui, la nuit, le supplier de se taire 
au nom du bonheur de son fils. Bonchamp écoutait terrifié. Sans la 
présence de Bruniquel à Montauban, Edith devenait la belle-fille 
d'une Coralie. Les difficultés même soulevées le matin à propos du 
contrat n'eussent pas été un empêchement. Une femme comme celle- 
là était de taille à tout aplanir. Je ne répondrais pas que le notaire 
ne fût pas très vexé de s'être laissé prendre à ces pièges. Coralie lui 
avait plu, et beaucoup. Cette fois sa fameuse perspicacité était bien 
en défaut. 

— Et Daniel, croyez-vous qu'il se doute de quelque chose? 

— Le malheureux ! Je me demande s'il survivra à la décou- 
verte d'un pareil secret. 

Bonchamp entrevit alors les désastres qui allaient s'accumuler. 
D'abord et avant tout, le maria.ge d'Edith était impossible; la 
jeune fille souffrirait d'autant plus qu'on ne pourrait pas lui dire 
pourquoi elle ne devait plus épouser Daniel. Le notaire connaissait 
la nature ardente et calme en même temps de sa filleule. Elle avait 
donné son cœur; elle ne le reprendrait pas. Est-ce que l'amour 
raisonne? Est-ce que la passion discute? Toutes les phrases qu'on 
lui débiterait ne l'empêcheraient pas de souffrir, puisqu'elle aimait. 
Qui sait même si elle accepterait d'être séparée de son fiancé? Au- 
tant de graves problèmes qui se posaient. La première chose à 
faire, c'était d'avertir Godefroy ; tous les deux aviseraient ensuite. 

— Merci, encore une fois, cher monsieur. J'avoue que votre 
révélation me trouble singulièrement. Vous avez agi en galant 
homme ; à notre tour d'agir en honnêtes gens. Je crains bien que 
nous n'évitions pas un scandale qui me paraît, hélas! inévitable. 
Enfin, Dieu nous assiste! 



VIL 



Coralie commençait son expiation. Depuis le départ de Godefroy 
et de Bonchamp, elle se demandait comment elle pourrait satisfaire 
aux demandes du notaire. Cette femme se trouvait prise dans ses 
mensonges, embarrassée dans ses ruses, comme un oiseau qui a 
donné tête baissée dans les filets. Elle ignorait qu'à l'heure même 

TOME xx\i. — 1879. 18 



274 REVUE DES DEUX MONDES. 

OÙ elle cherchait à menth' et à ruser encore, la situation se dénouait 
brutalement. 

Elle attendait Daniel pour le déjeuner. Assise sous les arbres au 
fond du jardin, elle réfléchissait. Gomment se procurer la copie 
d'un testament qui n'existait pas? Elle eut le pressentiment que 
son édifice allait crouler, et la pensée lui vint, cette pensée atroce, 
que Daniel apprendrait tout peut-être. Cette seule idée l'affolait. 
Si elle ne faisait pas ce que le notaire voulait, Godefroy repren- 
drait sa parole, il faudrait donner une explication à Daniel; la- 
quelle? Le jeune homme irait sans doute au fond des choses. 
Elle le vit revenir de sa promenade matinale, un rayon dans les 
yeux, la joie sur le front : l'amour mettait sur son visage l'expres- 
sion radieuse du bonheur complet. On devinait en lui un ravis- 
sement contenu. 

— Il faut que je t'embrasse, lui dit-il gaîmenf, je suis trop heu- 
reux. Elle m'aime! Croirais-tu que je me répète ces trois mots 
toutes les minutes, comme si toutes les minutes je m'apercevais 
de quelque chose de nouveau? 11 est étrange que l'homine qui ac- 
cepte si facilement une douleur ait tant de peine à s'accoutumer au 
bonheur. Je ne suis pas encore habitué au mien. Parmomens, je me 
mordrais volontiers le doigt, comme ce héros du conte arabe, pour 
être bien sûr que je ne suis pas endormi. C'est que chaque jour je 
lui découvre une qualité nouvelle ; chaque jour je m'aperçois un 
peu plus combien elle mérite d'être adorée. Je fais, pour ainsi dire, 
un voyage d'exploration dans cette âme. 

— Ah! je suis bien oubliée, moi, dans tout cela! 

Daniel prit la tête de Goralie entre ses mains et l'embrassa à 
pleines lèvres : 

— Toi ! Je serais plus qu'un ingrat si je t'oubliais jamais. Tu 
crois donc que le bonheur présent elface le bonheur passé? Je 
m'imagine, au contraire, que mon amour pour Edith ne peut qu'aug- 
menter ma reconnaissance et ma tendresse pour toi. JN'est-ce pas 
à toi que je dois de l'épouser aujourd'hui? Sans les soins de 
toute espèce que tu m'as prodigués, je ne serais qu'un pauvre bâ- 
tard bien dédaigné dont ne voudrait aucune famille. Tu as été 
tout pour moi; mon père, ma mère, mon amie, même mon homme 
d'affaires ! J'ai souvent songé à tout cela, et je me suis dit qu'il 
fallait que ta tendresse eût été bien grande, puisqu'elle a rempli 
tant de places vides ! 

Goralie se laissa aller à l'exubérante joie de son fils ; elle chassa 
ses tristes pressentimens. Elle sortirait victorieuse des difficultés 
qu'on lui suscitait. Après tout, ce n'était pas impossible. Ils dé- 
jeunèrent gaîment en face l'un de l'autre ; la conversation roula 



LE FILS DE CORAl.IE. 275 

presque uniriuement sur Kdith : quel autre sujet aurait pu inté- 
resser Daniel? Il raconta avec verve cette apparition quasi ridicule 
de Claude Morisseau sortant du bouquet de bois et se roulant d'ad- 
miration devant son propre tableau. Goralie riait de bon cœur, 
lorsque son fils ajouta : 

— A propos, j'ai rencontré aussi M. de Bruniquel. 

Le rire se glaça, elle eut un battement de cœur. Daniel reprit, 
sur le même ton enjoué, et continua son récit; il dit comment Bru- 
niquel l'avait abordé le premier, et très courtoisement s'était plu 
à lui demander un conseil, comme pour bien lui montrer que leur 
rivalité passée ne devait pas empêcher de bons rapports d'exister 
entre eux à l'avenir. Il fallut à Coralie toute son énergie, toute sa 
présence d'esprit pour cacher à son fils l'émotion qui la poignait. 
Elle dit, avec une affectation d'indifférence : 

— Quel conseil t'a-t-il donc demandé? 

Daniel résuma sa conversation avec M. de Bruniquel ; à mesure 
qu'il parlait, l'émotion de Coralie se changeait en épouvante. Elle 
comprenait! Elle comprenait les scrupules de conscience du gen- 
tilhomme et comment il essayait de s'y soustraire en invoquant la 
décision de Daniel qu'il rendait juge de sa propre cause. Sa pâleur 
était si grande que Daniel s'inquiéta : 

— Décidément, tu ne te portes pas bien, dit-il en se levant. 
Elle prétexta la chaleur très forte de la journée; ce n'était rien, 

un malaise subit qui n'aurait pas de suites. Elle ne voulait pas que 
Daniel se préoccupât : il devait se rappeler que quelques jours au- 
paravant elle s'était trouvée mal chez les Godefroy. Elle parvint à 
écarter toute idée de rapprochement entre son trouble évident et le 
récit de Daniel. Elle conserva son sourire calme, son visage serein ; 
mais quand elle fut seule dans sa chambre, loin des regards de son 
fils, un changement effrayant se fit en elle. Son visage pâle devint 
livide; elle fut prise de tremblemens nerveux, et enfin elle fondit 
en larmes. L'espérance de sa vie s'évanouissait. C'était fini, bien 
fini. Bruniquel allait parler. S'il avait été invisible pendant quel- 
ques jours, c'est qu'il réfléchissait. Elle ne pouvait plus douter. Le 
récit de Daniel lui était un sûr garant de la résolution du gentil- 
homme. Que pouvait-elle tenter? Rien. Courir chez Bruniquel, 
essayer de l'attendrir? Que lui dirait-elle qu'elle ne lui eût déjà 
dit? Qui sait même s'il n'avait pas déjà parlé? Elle se voyait sans 
ressources, sans moyens de défense. Elle s'était enfermée pour être 
seule. Elle tressaillait au moindre bruit qui retentissait dans la 
maison. L'heure s'écoulait sans qu'elle osât se décider à rien. 
Volonté, courage, énergie, n'existaient plus; ainsi de la créature 
qui, après avoir beaucoup lutté, se résigne, vaincue. 
Pendant ce temps-là, de bien autres événemens s'accomplissaient 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

rue Corail. Bruniquel parti, le notaire n'hésita pas une minute; il 
courut chez Godefroy, pour lui tout révéler. L'antiquaire était dans 
le ravissement ; il venait d'acheter un casque u ayant sûrement 
appartenu à un légionnaire romain. » C'était un informe morceau 
de cuivre, d'une malpropreté repoussante, et d'une origine plus^que 
suspecte. 

— Arrive ! s'écria Godefroy avec tiiomphe dès qu'il aperçut son 
ami. Yois-tu ça? C'est le galca des Romains. Regarde: voici en- 
core la trace du cimier où on attachait l'aigrette de plumes ou la 
crinière de cheval. Quelle merveilleuse trouvaille ! 

Bonchamp aurait pu répondre que depuis Camille les Romains se 
servaient de casques en fer, nommés cassis-, que, par conséquent, 
il y avait beaucoup de chances pour que son morceau de cuivre n'eût 
pas l'origine qu'il lui attribuait; mais en ce moment le notaire 
n'était pas plus disposé à la raillerie qu'à la discussion. Il envoya 
carrément promener le galea, le cassis, Camille et les Volsques, et, 
tout chaud, raconta ce qui se passait. 

Un homme auquel on applique un vigoureux coup de bâton com- 
mence par crier; après quoi il se frotte les membres pour bien s'as- 
surer qu'il n'a rien de brisé. Les coups de bâton qu'on reçoit au 
moral produisent un effet opposé : on se frotte d'abord, on crie 
après. Godefroy tomba sur un fauteuil, anéanti. Daniel, cette 
perle des gendres, était le fils d'une Coralie ! Après quoi il éprouva 
la plus violente colère qu'il eût jamais ressentie. Sans l'auto- 
rité de Bonchamp, il se serait livré à des actes extrêmes; il vou- 
lait appeler Césarine et Edith, leur déclarer que Daniel était un 
misérable et leur signifier qu'à l'avenir... Le notaire eut toutes les 
peines du monde à lui démontrer que le tapage ne prouve jamais 
rien, que le capitaine n'était pas responsable de ce qui arrivait, puis- 
qu'il ignorait tout, enfin, que le mieux était de rompre le mariage 
en douceur et sans bruit. 

— Edith ne peut plus l'épouser, dit-il en achevant; ceci n'est 
pas sujet à discussion. Maintenant, avant tout, évite le scandale 
qui éclatera sûrement. 

Le scandale ! ces deux mots suffirent à réveiller l'exaspération de 
Godefroy. Ainsi sa fille serait compromise ; il y aurait autour d'elle 
tout ce bruit que suscite un mariage manqué. Daniel avait été le 
point de mire de toutes les mères possédant une fille àétablir; la ja- 
lousie aidant, on se ferait un méchant plaisir de glisser quelques-unes 
de ces petites insinuations qui, par leur perfidie même, ont une ap- 
parence de vérité. Le visage rouge, le geste brusque, il prit son 
chapeau et se précipita au dehors. Bonchamp essaya de le contenir. 

— Ah! laisse-moi tranquille, à la fin! Je n'en voulais pas, moi, 
de ce garçon; j'avais la vague intuition qu'il nous arriverait quel- 



LE FILS DE CORALIE. 277 

que chose de désagréable! Mais vous avez tous poussé à la roue! 
C'était à qui chanterait le plus haut ses vertus et son mérite ! 

— Godefroy, je t'en supplie, calme-toi... 

— Me calmer! Tu le prends bien à ton aise. Laisse-moi, ou je 
me fâche ! 

Et il partit tout courant, décidé à mener les choses bon train. A 
sa colère, se mêlait une très sincère indignation, dont nul ne pou- 
vait railler la loyauté.. Cet honnête homme se révoltait à la seule 
idée de l'alliance qui avait failli se contracter. Le fils d'une Goralie 
apportant à sa fille, à lui, Godefroy, une fortune honteuse ! L'exas- 
pération de ce bourgeois prenait sa source dans un sentiment très 
noble qui en effaçait le ridicule. Il voulait tout uniment aller droit 
à cette femme et la traiter comme elle le méritait. Il arriva rue 
Ingres dans un tel état que le domestique de Daniel fut épouvanté : 

— Où est M'"« Dubois? dit Godefroy. 

— Mais, monsieur... 

— Où est M'"^ Dubois? Je veux lui parler tout de suite! tout de 
suite, vous comprenez. Faites-moi donc le plaisir d'aller la cher- 
cher, et plus \'ite que ça! 

Le domestique hésitait, interloqué, lorsque la porte s'ouvrit et 
Coralie parut. Elle avait entendu l'arrivée furibonde de l'antiquaire, 
elle qui guettait le moindre bruit. Avant tout, elle voulait pré- 
venir une révélation à son fils. Elle s'arma de courage et descendit. 
Mais Daniel avait tout entendu, lui aussi; il entra dans le salon 
avant qu'un mot n'eût été échangé entre sa mère et Godefroy. 

Il y eut un moment de silence. Les trois acteurs de ce drame 
se regardaient avec des sentimens opposés. Le seul ignorant de la 
terrible gravité des choses, Daniel, se demandait pourquoi cet 
homme, relativement bon, paisible à coup sûr, se présentait dans 
sa maison avec des apparences furieuses. Godefroy lui-même, en 
dépit de sa colère, ne savait trop comment entamer le débat. 
Instinctivement il sentait que devant le fils il devait mesurer son 
langage et atténuer son indignation. 

— Monsieur, dit-il enfin, je viens remplir une triste mission ; un 
mariage entre ma fille et vous n'est plus possible, et je vous prie 
de me rendre ma parole. 

Bien qu'il s'efforçât de mettre des formes à sa déclaration, Gode- 
froy parlait d'un ton bref, dur, saccadé. Tout d'abord, Daniel 
ne comprit pas pourquoi son mariage devenait brusquement im- 
possible. Puis, sans chercher plus longtemps à trouver ce motif 
qui lui échappait, il ne retint des paroles de l'antiquaire que la ré- 
solution qu'elles indiquaient. Il perdrait Edith! Cette seule pensée 
le désola; sa figure exprima une telle douleur que Godefroy fut 



278 REVUE DES DEUX MONDES. 

ému. Après tout, ce garçon n'était pas coupable; en même temps 
Coralie le regarda avec une telle angoisse qu'il n'eut pas le cou- 
rage de leur jeter cruellement la vérité au visage. Le silence pénible 
qui régnait ne pouvait pas durer bien longtemps. Si de ces trois 
personnages deux connaissaient la vérité, le troisième ignorait 
tout; il exigerait une explication. Daniel se tourna vers sa mère, 
qui balbutia : 

— Ce matin, au sujet de la rédaction de ton contrat de mariage, 
M. Godefroy, M. Bonchamp et moi, nous nous sommes trouvés en 
désaccord sur un point très important. 

C'était la branche tendue à l'homme qui se noie; Daniel dit 
naïvement : 

— Quel qu'il soit, je te supplie de céder! Tout mon bonheur en 
dépend. 

— M™^ votre tante croirait devoir céder que ma résolution ne 
serait modifiée en rien, repartit Godefroy. Je vous le répète, j'ai le 
regret de vous redemander ma parole. 

— Il est impossible que vous ne reveniez pas sur cette résolu- 
tion, reprit Daniel d'une voix très émue. Je devine que vous l'avez 
prise après l'entrevue de ce matin. Sans doute ma tante aura pro- 
noncé quelques mots qui vous auront blessé. Je puis vous affirmer, 
monsieur, que c'est bien à son insu ; sinon elle m'aurait parlé de 
cette difficulté inattendue lorsque je suis rentré. 

Coralie passa rapidement entre son fils et Godefroy. Elle aussi 
entrevoyait une chance de salut. 

— Je ne t'ai rien avoué afin de ne pas t'inquiéter, dit-elle. Il s'est 
élevé entre ces messieurs et moi un différend assez grave. J'espé- 
rais qu'il s'aplanirait de lui-même. Je vois maintenant que c'est 
impossible et qu'il n'y faut pas songer. C'est moi, mon cher en- 
fant, qui te supplie de renoncer à ce mariage. 

— Ne pas épouser Edith ! Comment as-tu pu espérer que j'y con- 
sentirais? Pour que tu me parles ainsi, il faut en effet que ce diffé- 
rend ait une importance capitale. Tu comprendras que je ne veuille 
pas l'ignorer, puisque le bonheur de ma vie est en jeu, et je vous 
supplie tous les deux de me le faire connaître. 

— C'est inutile, monsieur Daniel, poursuivit Godefroy. Vous sem- 
blez croire qu'il s'agit seulement d'un de ces empêchemens qui dis- 
paraissent à un moment quelconque. L'obstacle dressé entre ma fille 
et vous est au contraire de ceux qu'on ne renverse pas. Ne sollici- 
tez pas une expUcation qu'il serait pénible à moi de donner et à 
vous d'entendre. Brisons là. Cela vaut mieux. 

La question prenait pour Daniel des proportions imprévues, il 
se sentit en face d'une catastrophe quasi mystérieuse. Ce mystère, 



LE FILS DE CORALIE. 279 

Godefroy et sa tante semblaient d'accord pour ne pas l'éclaircir. 

— Ainsi, s'écria-t-il, vous me refusez absolument la main d'E- 
dith? 

— Oui. 

Ce mot tomba sur Daniel comme une massue. 

— Et rien ne vous fera revenir sur votre décision? 

— Rien. 

Il chancela. Les réponses nettes de l'antiquaire indiquaient une 
résolution vigoureusement arrêtée. Le jeune homme réfléchit une 
minute, puis le regardant en face, il dit ce simple mot : — Pour- 
quoi? 

Et comme Godefroy ne répondait que par un geste d'impatience, 
Daniel reprit : 

— Oui, pourquoi? Comment! je vous avoue toute la vérité, je 
vous demande la main de votre fille, vous me l'accordez, vous me 
laissez le temps de m'habituer à mon bonheur, et au moment oii 
je m'y attends le moins, quand je suis en pleine joie, vous brisez 
cruellement mon espoir ! Un homme tel que vous n'agit pas ainsi 
sans en avoir le droit. C'est pourquoi je vous interroge, c'est pour- 
quoi je vous supplie de me répondre. J'aime Edith; elle m'aime; 
nous ne pouvons désormais être heureux que l'un par l'autre, et ce 
serait pour une misérable question d'intérêt... 

— Je n'ai pas dit que ce fût une question d'intérêt. 

Le débat changeait de face. Daniel s'agitait dans le vide. L'an- 
goisse le prenait : 

— Alors, monsieur, je ne comprends plus. Une seule chose reste 
claire pour moi : votre refus. Quant à la cause qui l'a dicté, elle 
m'échappe. Ce n'est pas une question d'argent, vous venez de me 
le dire; ce ne peut être ma naissance illégitime, puisque je vous 
l'ai avouée. 

— Soit; c'est cette bâtardise qui est l'obstacle. J'ai changé d'avis. 

— On ne change pas d'avis si promptement quand le bonheur 
de deux êtres est en jeu ! Avez -vous eu peur soudainement des com- 
mérages de la province? En ce cas, monsieur, permettez-moi de 
croire que votre opinion première reprendra le dessus, que vous re- 
gretterez vos paroles, que vous réfléchii'ez. 

— Jamais ! 

Godefroy prononça ce mot avec une telle énergie que Daniel 
perdit tout espoir. Sa douleur se raviva, plus cruelle. En un ta- 
bleau rapide, il revit ses longues journées de bonheur, de joie et 
d'amour; il revit sa promenade du matin avec Edith; comment 
était-ce déjà si loin ce qui était si près! Il aurait peut-être plié 
sous son désespoir, s'il n'eût deviné soudainement une partie de 



280 REVUE DES DEUX MONDES. 

la vérité. 11 comprit que le refus violent de Godefroy cachait un 
outrage : il eut le sentiment de l'affront brutal qu'on lui infligeait; il 
pressentit une infamie quelconque. 11 existait un mystère qu'on 
voulait l'empêcher de sonder, et sa tante voyait clair dans cette 
obscurité qu'on épaississait volontairement autour de lui; il lui 
suffisait, pour en être sûr, de regarder Goralie, debout, immobile, 
muette, blanche. 

5: — Voyons, monsieur, reprit-il, raisonnons froidement. Pour vous 
emporter 'ainsi, vous avez dû être surexcité par un événement 
ou par^un homme. M'a-t-on calomnié auprès de vous? Je vous ad- 
jure de me l'apprendre. Suis-je victime d'une accusation menson- 
gère? Dites-moi laquelle. 

— Vous vous trompez ; personne ne vous a calomnié, personne 
ne'vous'a accusé. 

h^ — Alors, répliqua Daniel avec fermeté, vous me forcez à exiger 
l'explication catégorique que je me bornais à solliciter. Ma dignité 
est atteinte, car j'estime qu'on ne repousse un homme tel que moi 
que si son honneur est entaché ! 

— Je ne dis pas cela, mais... 

— Vous ne le dites pas, mais vous le pensez ! En vérité, je de- 
viens fou! Je vous somme de vous expliquer, 

— Ah ! vous le prenez sur un ton !.. 

— Sur le ton qui convient à un homme dont on suspecte l'hon- 
neur ! 

La colère de Godefroy se réveillait peu à peu. Il aurait voulu ne 
rien révéler à Daniel, éviter au fils l'atroce souffrance qui l'atten- 
dait; mais devant l'attitude presque menaçante du capitaine, l'irri- 
tation de l'antiquaire domina son désir. 

— Vous me feriez sortir de mon caractère, à la fin ! s'écria-t-il 
violemment. Si je ne parle pas, monsieur, c'est que je ne peux 
parler, c'est qu'il est certaines choses que je voudrais vous 
taire ! 

— Mais vous ne voyez donc pas que je ne me contiens plus! 
Après cet aveu, vous n'avez plus le droit de garder le silence. Je 
vous somme de me répondre comme un honnête homme doit ré- 
pondre à un honnête homme ! C'est une question d'honneur qui 
me sépare d'Edith? 

— Oui. 

Daniel baissa la tête : le malheureux défaillait. Il ajouta : 

— Une tare sur moi ? 

— Oui. 

— Laquelle ? 

— Eh ! monsieur, vous êtes là à me soutirer les mots les uns 



LE FILS DE CORALIE. 281 

après les autres... Je ne sais que faire, moi. Je vous ai dit tout ce 
que je pouvais vous dire, à savoir que je reprenais ma parole et ne 
pouvais plus vous donner ma fille. 

— Soit; mais cela ne me suffit pas. Vous osez affirmer que mon 
honneur est entaché ! 

— Oui, monsieur, j'ose l'affirmer. Si vous ne me croyez pas, 
interrogez voire... votre tante. C'est elle qui doit vous répondi'e, 
non pas moi ! 

Et sans attendre une nouvelle réplique de Daniel, Godefroy sor- 
tit brusquement, laissant en face l'un de l'autre ces deux êtres si 
étroitement liés, la mère obligée de révéler sa honte à son fils 
obligé de l'entendre ! 

Coralie était toujours là, sombre, muette. Ses yeux seuls vi- 
vaient dans sa figure blanche. C'était la fin. Elle touchait à l'épou- 
vantable catastrophe. Pourquoi eût-elle essayé de résister encore? 
Tous ses efforts auraient été vains. Elle ne pouvait pas se soustraire 
à l'effrayante explication. Il fallait qu'elle satisfît la dignité de son 
fils qu'on outrageait. Elle aperçut comme dans un éclair sa vie 
entière de désordres et de hontes; elle mesura ses infamies; l'ab- 
jection de son existence lui apparut. Et elle allait se confesser à 
Daniel ! Impossible de fuir. Elle était acculée. Jamais créature hu- 
maine ne souhaita plus ardemment la mort. Elle aurait voulu que 
la foudre l'écrasât, que la terre s'entr'ouvrît pour l'engloutir et 
l'arracher à ce supplice! 

— Ma chérie, balbutia Daniel à voix basse, est-ce vrai ce qu'a 
dit cet homme? Est-ce vrai que c'est à toi de me répondre, de me 
révéler... 

— Oui. 

— 11 ment, n'est-ce pas? Il ment... ou on l'a trompé? 

— INon. Tu ne peux pas épouser Edith. L'obstacle est invincible. 
Tu souffriras beaucoup dans les premiers temps, mais tu te conso- 
leras par l'oubli; l'oubli vient toujours. 

— Toi aussi tu parles de cette façon! C'est donc réel? Je suis 
donc déshonoré? Tu courbes le front, tu ne réponds rien? Je suis 
déshonoré! moi! Comment? par qui? 

Coralie eut un frisson. Elle dit d'un ton rauque : 

— Par ta mère. 

Daniel recula, épouvanté. La moitié du voile se déchirait. Cepen- 
dant il ne comprenait pas encore. Il répéta machinalement, comme 
un homme égaré : — Par ma mère? 

— M. Bonchamp, M. Godefroy, ont découvert le secret redoutable 
que j'espérais cacher à tout le monde, même à toi. 

— Quel secret? En vérité, tes réticences me tuent. Parle! 

— Je t'ai menti, je ne pouvais pas faire autrement. Ta mère 



282 REVUE DES DEUX MONDES. 

n'est pas morte en te mettant au monde. Elle a eu une existence 
honteuse : c'était une femme perdue. 

Un lourd silence régnait. Daniel était sans voix, écrasé sous la 
révélation. Les paroles de sa tante sonnaient lugubrement à ses 
oreilles. Goralie n'avait pas bougé de place : il lui semblait qu'elle 
s'arrachait le cœur de la poitrine. Et pourtant une vague espérance 
luisait : si elle pouvait lui persuader que sa mère était morte en 
effet! Le jeune homme s'assit, anéanti, la tête baissée, l'œil sans 
regard, le cerveau sans idées. Il était le fils d'une femme perdue! 
Cette pensée intolérable lui rongeait le cœur; brusquement, il se 
leva, fit quelques pas en chancelant, puis il prit les deux mains de 
sa tante, et avec une violence contenue : 

— ïu as cru devoir me cacher la vérité jusqu'à présent, peut- 
être as-tu bien fait. Je ne veux pas discuter ton silence, seule ta 
tendresse pour moi a pu te dicter tes pieux mensonges ; mais tu 
comprends que je dois tout savoir. Si tu te taisais, je m'adresserais 
à d'autres; au besoin, je forcerais M. Godefroy à parler. Il vaut 
mieux que ce soit toi qui parles que des indifférens ou des ennemis. 
Gomment se nommait ma mère? Qu'a-t-elle fait? qu'est-elle de- 
venue? 

— Un mot t'apprendra tout. Elle s'appelait Goralie. 

Daniel resta le bras tendu, immobile. Non-seulement sa mère 
avait eu une existence honteuse, mais encore c'était une fille de 
joie qu'on paie, qu'on achète comme une bête de somme. Brutale- 
ment il comprit la source de sa fortune. Son honneur eut des nau- 
sées. Il s'écria violemment : 

— Je suis le fils de cette drôlesse, moi! 

Ce fut le dernier coup. Le mot foudroya Goralie. Elle tomba age- 
nouillée, la poitrine soulevée par les sanglots. Alors le voile se dé- 
chira entièrement, Daniel comprit tout. Il dit très bas : 

— C'est toi qui es ma mère, c'est toi qui es GoraUe. 

Elle ne répondit même pas. A quoi bon! Nier, mentir encore? 
c'était impossible. Daniel la regardait; elle l'avait élevé; il revoyait 
le jour où elle était venue s'asseoir à son chevet, lorsqu'il était ma- 
lade, longtemps auparavant. Jusqu'alors, il la connaissait à peine. 
11 se savait seulement orphelin, n'ayant d'autre parent que sa tante. 
Elle payait exactement sa pension et lui envoyait de l'argent; leurs 
rapports se bornaient là. Une fièvre cérébrale compliquée d'une an- 
gine couenneuse le prit; on le coucha, et on écrivit à cette tante. 
Elle arriva le surlendemain. Pendant trois semaines, elle l'avait 
veillé avec un dévoûment acharné, le disputant à la mort. Que de 
fois, au sortir de son délire, il s'était éveillé sur la poitrine de cette 
femme qui le serrait étroitement pour mieux le garder! Daniel se 
rappelait tout cela. li apercevait, de loin, dans la pénombre du sou- 



L£ FILS DE CORALIE. 283 

venir, ce long dortoir de collège, avec ses rideaux blancs aux franges 
rouges, puis sa pensée suivait le cours des ans. A dater de sa gué- 
rison, elle ne voulut plus le quitter. Elle partit pour Paris, lui di- 
sant : «J'ai des affaires à régler, mais ce ne sera pas long; je re- 
viendrai bientôt. » En effet, elle revint bientôt. Elle s'installait en 
Auvergne, près de lui; elle se dévouait à son bonheur; elle exal- 
tait son courage aux heures de succès, et le relevait aux heures de 
défaillance. Depuis lors, il n'avait pas eu une joid ou une douleur 
qui ne leur fussent communes. La guerre déclarée, elle ne versa 
pas une larme, elle lui dit : « Pars, et fais ton devoir! » Après la 
capture de Metz, ce devoir était rempli. Il pouvait s'en aller en Al- 
lemagne comme les autres, elle fut la première à lui écrire : « Tu 
as eu raison de t'évader. Retourne te battre. » Dans ses lettres, ja- 
mais une plainte, jamais une terreur; elle ne voulait pas que rien 
le détournât de sa mission héroïque. Et cette femme qu'il mettait 
si haut s'appelait Coralie! Elle avait vécu du désordre; c'était une 
fille célèbre, une de celles que les débauchés se montrent du doigt 
en riant! M. de Bruniquel parlait encore d'elle quelques jours au- 
paravant; elle avait été sa maîti'esse, à lui et à bien d'autres. Il la 
regardait, agenouillée dans sa prostration; il se sentit juge; il pesa 
dans sa conscience le bien et le mal, et ses larmes coulèrent. Il s'ap- 
procha d'elle, et simplement, doucement, il lui dit : 

— Tu es ma mère. Relève-toi. 

Elle se releva d'un bond ; elle le regarda à son tour : elle mur- 
mura : — Daniel... 

— Quoi que tu aies fait, reprit-il, je suis forcé de t' ab- 
soudre. 

Une folle joie anima les traits de Coralie. Elle craignit d'avoir 
mal entendu; elle lui demanda timidement, ayant peur de sa ré- 
ponse : 

— Tu ne me maudis pas! 

Daniel sourit, de ce sourire navré des êtres qui se résignent : 

— Je ne peux pas te maudire, puisque je suis ton fils... Tu n'es 
pas une femme pour moi, tu es la mère, l'être sacré qui a pris 
soin de mon enfance, qui m'a élevé, qui m'a aimé, moi qui étais 
seul au monde. Que d'autres t'accablent; moi, je te pardonne. 
Que d'autres te méprisent; moi, je te respecte. J'en ai le droit, 
puisque tu as brisé mon bonheur à jamais. Mais j'estime que, 
ra'ayant donné la vie, tu peux bien la reprendre. 

— C'est vrai? c'est vrai? Tu me pardonnes? 
Gravement, il répondit : 

— Je fais mieux que de te pardonner : j'oublie. 

Elle osa le saisir entre ses bras ; elle osa le couvrir de baisers. 



284 REVUE DES DEUX MONDES. 

— Tu es bon, tu es grand, tu es noble, tu es clément comme 
Dieu! Et je te condamne à la souffrance! Et tu l'as dit toi-même, 
je brise ton bonheur! Ah! si tu voyais le martyre que j'endure!.. 

— Je le vois, mais sois courageuse comme je suis fort. Tu com- 
prends que nous sommes en kce d'une redoutable aventure. Je 
laisse de côté, pour l'instant, ce que diia le monde et ce qu'il 
pourra penser, afin de ne songer qu'à notre situation présente. 
J'adore Edith ; elle m'aime, et je la perds pour toujours. C'est 
non-seulement ma naissance qui me sépare d'elle, mais encore 
ma pauvreté, car tu te doutes bien que ni toi, ni moi nous ne 
pouvons garder notre fortune. Il est inutile que tu me répondes, 
je sais d'avance que tu acceptes. Sache bien cependant qu'à partir 
de cette heure, une existence nouvelle commence pour nous deux. 
Après ton aveu, je n'ai pas à t'interroger ; de ton passé, je ne veux, 
je ne dois savoir qu'une chose... 

11 s'arrêta, comme s'il lui fallait faire une provision de courage, 
puis : 

— Qui est mon père ? 

Coralie se tut. Daniel lut dans ses yeux. Il éclata en sanglots, 
meurtri de nouveau par cette honte nouvelle. 

— Elle ne sait même pas ! 

Coralie se dressa, l'œil plein d'éclairs, assoiffée de sacrifice: 

— Je refuse ton pardon! Renie-moi, chasse-moi, je suis une 
misérable! 11 serait odieux que l'existence d'un homme d'honneur 
tel que toi fût brisée par une Coralie! Tout à l'heure, quand j'étais 
agenouillée, je sentais ton regard peser sur moi, je devinais tes 
pensées. Tu as mesuré ce que j'avais fait de bien et ce que j'avais 
fait de mal. Tu t'es souvenu de ma tendresse, et tu m'as pardonné... 
Tu crois que je t'ai aimé tout de suite? Ce n'est pas vrai. Je n'ai 
même pas eu cette vertu. Quand tu es né, je t'ai mis en nourrice, 
au hasard, comme tu étais venu. Et j'allais te voir, une fois, deux 
fois par an, quand je m'ennuyais, comme j'aurais fait une partie 
de campagne ! Mais tu ne peux pas te rappeler, tu étais trop petit. 
Tu as grandi, tu devenais beau, je t'ai mis au collège pour me 
débarrasser de toi. Un jour on me dit que tu étais intelligent, cela 
m'a fait plaisir; je t'ai aimé parce que tu flattais mon orgueil : la 
courtisane se retrouvait sous la mère! Je n'ai changé que plus 
tard, quand je t'ai vu le premier de tous par l'intelligence, par le 
travail, par le succès. T'imagines-tu par hasard que tu me doives 
quelque chose? C'est moi qui te dois tout. D'habitude c'est la 
mère qui met de nobles sentimens dans l'âme de son fils: c'est 
toi au contraire qui mettais lentement comme une vague idée 
d'honneur dans la mienne. Plus je pensais, plus je rougissais de 



I 



LE FILS DE CORALIE. 285 

moi. J'aurais voulu te ressembler puisque par bonheur tu ne me 
ressemblais pas. J'aurais voulu me recréer à ton image. C'était 
impossible, l'habitude du mal est un cancer qu'on ne guérit pas. 
En vain je me suis retirée au fond de l'Auvergne. Quelques années 
de retraite n'cfTacent pas toute une vie infâme. Tu sais tout : décide. 
Tu te trompais tout à l'heure quand, après avoir jeté le bien et le 
mal dans la b;ilance, tu faisais pencher le plateau en ma faveur. 
Ce n'est pas ta justice qui a prononcé, c'est ta reconnaissance. Je 
la répudie, j'en suis indigne. La seule grâce que je te demande, 
c'est de me maudire, de me chasser, de me renier, et de continuer 
ta route comme si je n'existais pas ! 

Rien ne saurait peindre l'âpreté qu'elle mettait à s'accuser elle- 
même. C'est qu'elle ne luttait plus pour elle, elle luttait pour son 
fils. Elle sentait tout ce que le noble pardon de Daniel lui coûte- 
rait à l'avenir, elle serait un boulet rivé au pied du malheureux. 
Elle aurait voulu qu'il la repoussât avec dégoût. Le jeune homme 
sourit encore, et fermement : 

— Je te répète ce que je t'ai dit. Tu ne me quitteras jamais. 

— Rien ne te lie à moi ! . . 

— Tu te trompes. Il y a mon sang. Malheur au fils qui frappe 
le ventre qui l'a porté! 

— Daniel, Daniel, je ne veux pas de ton sacrifice. Je suis le 
seul obstacle à ton bonheur. Quoi que tu penses, aucun lien légal 
n'existe entre nous. Si tu me renies, si tu dis : « Je ne connais 
pas cette femme, » tu peux épouser Edith, puisque tu ne portes 
pas mon nom. 

Il la regarda longuement, et avec une douceur infinie : 

— C'est vrai, je ne porte pas ton nom; eh bien! je te donne le 
mien. Tu ne m'as pas reconnu à ma naissance, mais tu es ma 
mère et tu m'as aimé : aussi, je te légitime. Embrasse-moi. 

Elle jeta un grand cri et tomba dans les bras de son fils, vaincue 
par cette bonté surhumaine, par la résignation de ce sacrifice 
sublime. Il se dégagea doucement de cette étreinte en disant à 
voix basse : 

— Laisse-moi, je me sens défaillir. 

Son énergie, sa force, étaient à bout. En présence de Coralie, il 
ne voulait plus pleurer ; il avait cette délicatesse exquise de ne 
pas lui laisser voir son désespoir et sa honte. Il sortit, ayant tou- 
jours sur les lèvres son sourire résigné, mais à peine dehors, il 
s'enfuit, affolé, brisé, éperdu. 

Albert Delpit. 

[La dernière partie au prochain n°.) 



ESQUISSES LITTÉRAIRES 



M. CHARLES DE MAZADE 



C'est pour ainsi dire un axiome parmi les honnêtes gens qu'aux 
approches de la vieillesse il faut s'inquiéter de régler ses comptes 
avec le monde, et les moralistes ont fait admettre depuis longtemps 
que le soir de la vie doit être employé à mettre en ordre les affaires 
de sa conscience. Il me semble que l'on devrait faire pour la vie de 
l'intelligence quelque chose de ce que l'on fait pour la vie des inté- 
rêts et la vie de l'âme. Là aussi nous avons à chercher l'emploi 
que nous avons donné à nos journées, à contrôler l'usage que nous 
avons fait de nos facultés, à établir la balance des services que 
nous avons rendus et des services qui nous ont été rendus ; là aussi 
nous avons nos créanciers sous la forme des amis qui nous ont 
accompagné de leurs sympathies, des patrons qui nous ont couvert 
de leur influence ou assisté de leurs conseils, des esprits qui ont 
eu part à nos destinées ou contribué à la direction de nos pensées; 
nous avons aussi nos débiteurs moins faciles à connaître et à 
atteindre, moins utiles aussi à rechercher et à qui nous devons 
laisser le soin de faire les mêmes réflexions que nous faisons en ce 
moment. Lorsque nous commençons à descendre la pente des an- 
nées tristes, nous ne tardons pas à nous apercevoir que nous n'avons 
plus du temps pour toutes choses. Les loisirs que nous fait alors 
une solitude toujours croissante, la maladie de plus en plus pres- 
sante les abrège et les réduit à quelques bonnes heures, et à quoi 
mieux consacrer ces bonnes heures qu'à ces devoirs de reconnais- 
sance intellectuelle? Lorsque tout va bientôt nous quitter, ce n'est 



ESQUISSES LITTERAIRES. 287 

plus le moment d'être curieux de nouveaux visages et de nouvelles 
formes d'esprit, c'est plutôt l'heure de nous serrer davantage au- 
près de ceux que le temps nous laisse encore, qui ont pensé comme 
nous, combattu pour les mêmes causes, partagé les mêmes espoirs 
et quelquefois les mêmes déceptions et les mêmes tristesses. Chaque 
génération, à mesure qu'elle vieillit, est ainsi amenée de plus en 
plus h s'occuper avant tout d'elle-même, et ce n'est que raison. De 
qui attendrons-nous équité sinon de ceux qui, ayant fait côte à côte 
avec nous le voyage de la vie, n'ont aucun intervalle à parcourir 
pour rejoindre nos opinions, ni besoin d'aucun effort pour atteindre 
au secret de nos actions? 

C'est un devoir de cette sorte que nous voudrions remplir au- 
jourd'hui envers un homme bien connu de tous nos lecteurs, et 
dont une longue fréquentation nous a appris à aimer la personne 
autant qu'à goûter l'esprit. Nous entreprenons d'autant plus volon- 
tiers cette tâche sympathique qu'en l'accomplissant il nous semble 
faire justice non à un seul écrivain de mérite, mais à une généra- 
tion entière. La génération à laquelle appartient M. de Mazade n'a 
pas en effet été gâtée par le sort, et je doute que dans toute notre 
moderne histoire on en trouve une autre qui ait été aussi cruelle- 
ment refoulée et inexorablement comprimée. Tout lui a été con- 
traire, les événemens, les hommes, les nécessités sociales. Née, 
élevée et grandie sous la tutelle de régimes de sage liberté dont 
elle se promettait d'être l'héritière, elle essayait à peine ses pre- 
miers pas lorsqu'éclatait à l'improviste la révolution de février qui, 
la rejetant hors de la voie tracée d'avance toute grande devant elle, 
commença par dérouter la logique, de ses plans. Sans renoncer à 
ses espérances, il lui fallut au moins les ajourner indéfiniment, et, 
tout étourdie du coup qui la frappait, chercher à ne pas errer à l'aven- 
ture au milieu de la mêlée confuse des partis, et à garder une atti- 
tude sagement expectante en face de l'obscurité des événemens. 
Chose mal commencée devant nécessairement mal finir, la révolu- 
tion de février expirait au bout de trois années sous le coup d'état 
de décembre. A tout gouvernement qui s'établit il faut des acteurs 
nouveaux, et le coup d'état en introduisit de nombreux sur la 
scène politique; mais outre que ces acteurs se tirèrent presque 
tous d'élémens très particuliers, la génération dont nous parlons 
n'eut ni pouvoir ni désir de bénéficier d'un changement politique 
qui la rejetait plus loin encore que la révolution de février de sa 
droite ligne libérale. Un régime de gênante compression s'établit 
auquel la masse de la société d'alors, encore mal remise des chaudes 
alertes de février et de juin, ne marchanda ni les approbations, ni 
les complaisances. La crainte d'une politique hydrophobe fit mettre 



288 REVUE DES DEUX MONDES. 

en vigueur un système général de muselières dont les muets ne se 
plaignirent pas, mais dont s'accommodèrent assez mal tous ceux qui 
se sentaient quelque voix. Nul groupe social ne souffrit davantage 
de cette suspension des libertés publiques que les nouveaux venus 
à la vie qui se trouvèrent chargés d'expier les sottises qui les rui- 
naient et dont ils étaient aussi innocens que l'agneau de La Fon- 
taine est innocent des méfaits dont l'accuse le loup. C'est ainsi que 
nous avons tous eu à cette époque à payer pour les excès de langage 
des affreux petits rhéteurs dénoncés du haut de la tribune par 
M. de Montalembert et pour les excentricités d'action de la vile multi- 
tude de M. Thiers, laquelle, après avoir bouleversé l'ordre public par 
l'incandescence de ses passions, regardait avec une tranquille com- 
plaisance des vainqueurs heureux confisquer cette liberté compro- 
mise par elle. Le camp naturel de refuge de la nouvelle génération 
libérale était celui des partis vaincus; mais là encore elle ne trouvait 
ni grand appui, ni utiles conseils. Les événemens l'avaient trop 
désabusée de certaines éminentes sagesses pour qu'elle pût se 
ranger aveuglément sous leurs drapeaux et se soumettre à leur 
direction en toute naïve docilité. Il était difficile à des jeunes hommes 
qui avaient assisté à la révolution de février de se persuader qu'ils 
ne portaient pas la peine des fautes commises par ces sagesses et de 
se contraindre assez sévèrement pour ne pas laisser échapper, en y 
mettant toutes les réserves convenables, qu'à leur humble avis 
elles avaient quelquefois failli. Repoussée de la vie publique par le 
régime triomphant, condamnée à l'isolement par les différences 
d'appréciation politique qui la séparaient des partis vaincus, force 
fut donc à cette génération de rester de longues années dans un état 
de malfaisante stagnation et d'y grelotter d'inaction, ou de chercher 
pour l'emploi de ses facultés toute sorte d'occupations prudentes 
incapables d'attirer sur elle l'attention des puissans; questions inno- 
centes, littératures exotiques, généralités inoffensives. 

Des jours plus démens vinrent enfin à luire après la campagne 
d'Italie, mais elle n'en retira pas d'autre bénéfice que la satisfac- 
tion à peu près purement platonique de pouvoir dire plus librement 
sa pensée sur des événemens auxquels elle assistait en spectatrice 
passive. Un instant cependant, lorsqu'il fut question d'empire con- 
stitutionnel, on put croire que ceux des hommes de cette génération 
qui n'avaient pas été tout à fait brisés par les mécomptes de cette 
longue attente pourraient prendre enfin une tardive revanche sur la 
destinée; mais à peine cette réparation de la dernière heure était- 
elle entreprise que ces minces espérances disparaissaient dans l'abîme 
de la guerre de Prusse. La république en succédant à l'empire va 
peut-être enfin lui créer celte scène qui lui a été jusqu'alors refusée. 



ESQUISSES LITTÉRAIRES. 289 

Si quelques-uns ont eu celte illusion, elle a dû être de courte durée. 
Tandis qu'en effet elle moisissait dans son inertie forcée pendant 
les vingt années de l'empire, une nouvelle génération était née, 
avait grandi, et se trouvait prête à point pour bénéficier en masse 
de cette nouvelle révolution dans de meilleures conditions que sa 
devancière, c'est-à-dire en portant dans la vie publique une ardeur 
plus entière, des espérances moins craintives, une fermeté moins 
émoussée, une confiance moins susceptible de scepticisme. Il y a 
des situations politiques qu'il est désavantageux d'aborder avec trop 
de prudence et qui réclament des âmes toutes neuves, et c'est peut- 
être le cas pour la situation actuelle. « Nous avons été ruinés deux 
fois, la première fois à l'époque des semailles, la seconde fois à l'é- 
poque de la moisson, » nous disait récemment un peintre de genre 
du talent le plus tin qui n'a pas eu trop à se louer de la fortune, et 
ce mot résume avec un pittoresque bonheur d'expression la malen- 
contreuse histoire de la génération dont nous venons d'esquisser la 
maussade destinée, et dont notre cher collaborateur Charles de 
Mazade est aujourd'hui un des survivans les plus distingués. 

Laissons-le s'introduire lui-même, nous dire lui-même d'où il 
vient et ce qu'il est. Il l'a fait excellemment dans quelques lignes à 
nous adressées en réponse à une demande de renseignemens bio- 
graphiques précis. Bornons-nous à transcrire ces lignes; nous ne 
saurions dire aussi bien et avec autant d'autorité : 

« Mon histoire n'est guère compliquée; c'est l'histoire d'un homme de 
travail. Tout ce que je puis vous dire, c'est que ma famille a toujours eu 
quelque considération dans le Midi. Mon grand-père avait été de la 
convention pour la Haute-Garonne. Mon père était un magistrat de la 
vieille roche, de la haute tradition, qui a laissé des souvenirs d'honneur 
dans le pays; c'était l'intégrité même dans la douceur. Il avait été pro- 
cureur du roi à Gastel-Sarrazin, où je suis né ; il est mort président à 
Moissac après 1830. Je m'en souviens à peine. Détail singulier, mon père 
avait été après 1815 à Gastel-Sarrazin le protecteur de M. Troplong, qui 
n'était alors qu'un petit maître d'études, et il avait contribué à faire 
sortir de là le futur président de la cour de cassation et du sénat. Ma 
mère était aussi la fille d'un magistrat qui avait été de la première 
assemblée législative, puis président de la cour criminelle à Auch, puis 
conseiller à Agen. G'était une femme de grande et simple vertu, très 
pieuse et très tendre. Veuve jeune encore, elle m'a élevé par la con- 
fiance et l'affection plus qu'autrement. Elle m'a laissé des traces indé- 
lébiles. Je l'ai perdue il y a déjà vingt-cinq ans. Elle est morte à Fla- 
marens (Gers) où je garde encore la modeste maison de famille. C'est 
là que j'ai vécu et que j'ai grandi, mon pauvre ami, devant beaucoup à 

TOME XXXI. — 1870. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

ma mère. J'avais commencé mon droit à Toulouse, très jeune, vers I8/1O. 
C'est après cette date que je suis venu à Paris, où je me suis trouvé seul 
chargé de ma petite destinée, cherchant peu les protections. J'avais écrit 
vers 18^3 ou hk quelques articles à la Presse. Sainte-Beuve, que j'avais 
rencontré par hasard, me tira de là et m'appela à la Revue. Il n'y eut 
pas dix paroles échangées entre Buloz et moi pour mon entrée, et de- 
puis vous savez l'histoire ; nous avons presque toujours vécu côte à 
côte... » 

L'autobiographie est courte, mais pour quiconque a connu fami- 
lièrement Charles de Mazade, elle révèle d'eniblée la nature de son 
caractère et le secret de sa destinée littéraire. Charles de Mazade, 
on le voit, a des origines, et nous en savons plus d'un qui a fait 
hardiment sa poussée en ce monde sans pouvoir se recommander 
d'aussi honorables souvenirs. Ces souvenirs, cependant, il n'a ja- 
mais essayé à aucun moment de sa vie de les utiliser. Charles de 
Mazade est le simple fils de ses œuvres, il s'est fait lui-même ce 
qu'il est par la seule force de son mérite et la seule persévérance de 
son travail. Comment donc! il a eu un grand-père ayant siégé dans 
la convention, un autre ayant siégé dans la première assemblée lé- 
gislative, et il ne lui est pas venu à la pensée de se faire un titre 
de ce qui a été pour tant d'autres l'unique shibboleth qui à l'ori- 
gine leur a ouvert les portes de la fortune et du pouvoir! Comment! 
ses parens les plus proches ont appartenu à cette magistrature fran- 
çaise où l'esprit de corps était naguère encore si puissant, et il n'a 
pas eu la moindre velléité de rechercher les protections que cette 
circonstance appelait naturellement. Comment! le tout-puissant 
président du sénat sous Napoléon 111 était l'obligé de son père, et 
nous n'avons jamais appris qu'il eût réclamé auprès de cet influent 
débiteur le prix des services passés ! On trouverait difficilement, 
même parmi les plus probes, beaucoup d'hommes ayant le courage 
de se refuser ainsi le bénéfice de leurs antécédens sociaux. Nous le 
connaissons assez pour pouvoir nommer le mobile qui le guidait en 
agissant ainsi : c'était l'ambition si digne d'un véritable écrivain de 
conserver intacte l'indépendance de son caractère et la liberté de ses 
jugemens. Protection appelle naturellement dépendance, patro- 
nage accepté implique obéissance subie, qui dit parti dit discipline, 
et la discipline ne va pas sans un sacrifice volontaire des mou- 
vemens les plus personnels de notre âme, et il suffit enfin de pronon- 
cer le mot de coterie pour évoquer l'idée de l'asservissement le plus 
complet dans les chaînes les plus étroites, ou de l'idolâtrie la moins 
digne devant les égoïsmes les moins scrupuleux. Tout cela, personne 
peut-être de notre temps ne l'a mieux compris que notre cher col- 



/ 



ESQUISSES UTTlilUIRES. 291 

laborateur, et c'est pourquoi on ne l'a jamais vu à aucune époque 
l'homme d'une coterie. Toujours il a su tenir sa pensée exempte de 
ces exagérations que les partis réclament de nous, triomphans sous 
la forme d'adhésion sans réserve à leurs excès de pouvoir, vaincus 
sous la forme d'apologies sans réserve de leurs erreurs et de leurs 
fautes. Écrivain politique il n'a jamais reçu de mot d'ordre, critique 
littéraire il n'a jamais éteint son opinion pour ménager une influence 
chatouilleuse, sûr qu'il était de ne blesser que ceux qui se blesse- 
raient de la vérité. Peut-être aussi est-il vrai d'ajouter que cette 
indépendance a été bien servie par les instincts qu'il tenait de son 
origine méridionale, c'est-à-dire une vertueuse indolence qui le 
laissait sans empressement pour courir après les choses peu dignes 
d'être poursuivies, et une spontanéité de franchise qui lui interdi- 
sait d'abandonner son opinion en face des circonstances ou de la 
taire en face des personnes. Les méridionaux, en effet, nous leur 
rendrons cette justice qu'on ne leur reconnaît pas assez, sont par 
leurs quahtés et par leurs défauts à la fois plus naturellement portés 
peut-être à l'indépendance que les hommes du nord, car, si la vio- 
lence de leurs passions en a fait de tout temps les séides les plus 
fanatiques et les plus aveuglément dévoués, leur mélange de lenteur 
et d'impatience en fait d'un autre côté les caudataires les plus ma- 
ladroits. Nous ne croyons pas que notre ami Charles de Mazade soit 
jamais pour démentir la vérité de cette observation. 

La question d'origines est toujours d'une importance considérable 
pour tout homme distingué, et nous croyons bien que pour Charles 
de Mazade cette importance, sans être capitale, a été très réelle. 
Nous serions en effet assez enclin à attribuer à ces origines la forme 
très particulière de modération qui est propre à son esprit. Quoi- 
qu'il ait perdu ses ascendans de bonne heure, il a recueilli des sou- 
venirs, des traditions lui ont été transmises. L'esprit qui régnait 
dans le milieu où il est né, nous pouvons sans peine le deviner, 
était cet esprit à la fois conservateur et libéral qui a toujours do- 
miné dans la magistrature et qui tient à ses fonctions. Quiconque a 
pris plaisir à observer la diversité des formes que revêtent les 
mêmes opinions, selon les différentes conditions humaines, aura 
pu remarquer que les hommes appartenant ou ayant touché à la 
magistrature sont beaucoup plus sensibles aux nécessités sociales 
qu'aux intérêts politiques des partis. Plus que les hommes des 
autres conditions, ils ont le sentiment que le cours des sociétés ne 
doit jamais être interrompu, et que cette permanence sociale doit 
être maintenue même contre les entrainemens les plus légitimes ou 
les espérances les plus voisines de la certitude d'une heureuse réa- 
lisation. Un militaire ne redoute pas toujours la suspension de 



292 REVUE DES DECX MONDES. 

l'ordre général, s'il croit y voir un avantage à venir pour la société; 
un ecclésiastique, loin de la redouter, la désirera peut-être, si par ce 
moyen des intérêts d'ordre moral supérieur peuvent mieux être 
sauvegardés; un magistrat n'y consentira jamais qu'avec honte et en 
se voilant la face. Les magistrats sont donc tenus d'être à la fois libé- 
raux contre les conservateurs et conservateurs contre les libéraux, 
afin de sauvegarder les intérêts généraux de la société. De là d'ordi- 
naire chez eux peu d'entraînement enthousiaste pour les principes 
absolus et les idées pures , et peu de dévoûment aux personnes, 
princes ou multitudes; aussi, lorsque leur politique est par hasard 
passionnée, ce qui se voit quelquefois, ne leur en sait-on que peu 
de gré, cette passion se portant beaucoup plus sur cet être de rai- 
son qui s'appelle l'ordre social que sur aucun être vivant et aimant 
pouvant la récompenser. Eh bien ! je dirai que notre ami Charles 
de Mazade me semble avoir beaucoup marqué sa critique et sa lit- 
térature politique de l'empreinte de cet esprit-là. A la fois conser- 
vateur et libéral, il n'a jamais cherché à être plus conservateur que 
la société générale ne demandait à l'être, et plus libéral que le temps 
ne le permettait. Dans les nombreux événemens qui se sont succédé 
devant lui, et qu'il a dû juger et commenter, il n'a jamais vu que des 
phénomènes qui étaient acceptables ou inacceptables, non selon qu'ils 
flattaient telles ou telles espérances ou favorisaient telles ou telles 
doctrines, mais selon qu'ils étaient susceptibles d'être approuvés par 
la logique et mis en accord avec l'ordre général. Sa modération 
s'accommode mieux des résultats des choses que de leurs principes ; 
il sera toujours plus sensible à un beau livre qu'à la doctrine qui l'a 
produit, et plus porté à soutenir une bonne mesure politique qu'à 
se faire le champion de la théorie d'où elle est sortie. Nous ne l'a- 
vons jamais connu très ardent sur les questions de personnes 
et d'écoles, mais nous l'avons vu maintes fois se passionner pour 
des questions de situations politiques et littéraires. Ne remarquez- 
vous pas cependant combien il est vrai que le meilleur de nous- 
mêmes est la partie qui nous en a été transmise, et combien est 
profonde cette pensée du poète Wordsworth : « L'enfant est le père 
de l'homme, » puisque, ayant à faire mention des influences pre- 
mières qui ont contribué à former l'esprit de notre collaborateur, 
nous avons été amené par cela seul à mettre en pleine lumière 
quelques-unes des qualités les plus dignes d'estime de son carac- 
tère et de son talent. 

Les intelligences les plus sensées et les plus nettes ont à leurs dé- 
buts leur heure d'incertitude et de tâtonnemens. Cette heure fut courte 
pour M. Charles de Mazade ; elle a existé cependant. Les lecteurs 
habituels de cet esprit si judicieux apprendront peut-être avec quel- 



ESr.UISSES LITTÉRAIRES. 293 

que surprise qu'il débuta en 18/|3 par un volume d'Odes qui eut 
l'honneur de deux éditions, et dont nous avons nous-mêrae ignoré 
l'existence jusqu'au jour où nous avons été appelé à parler de son 
auteur. Ce volume, recueil de vers bien faits sur des sujets nobles, 
n'a certainement pas de chef-d'œuvre inconnu à nous révéler, bien 
que quelques-unes de ces odes soient, comme la première, presque 
belles par la justesse du mouvement lyrique, ou tout à fait tou- 
chantes, comme la pièce intitulée le Vieillard, écho ému et respec- 
tueux de la sagesse attristée de l'un ou l'autre de ces deux aïeuls 
qui avaient traversé la tourmente révolutionnaire; il mérite pour- 
tant d'être mieux que mentionné en passant, car à quiconque a eu 
la bonne fortune de connaître notre collaborateur, il le montrera 
tout formé déjà et avec quelques-uns de ses caractères les plus 
persistans. Qu'elle est par exemple un vrai et fidèle résumé, par an- 
ticipation, de toute la vie littéraire de l'auteur, cette épigraphe au 
vaillant laconisme qu'il a placée en tête de son recueil, Persevercmdo ! 
Persévérer en effet, personne ne l'a mieux su que M. de Mazade, 
personne n'a jamais moins connu les impatiences et les lassitudes 
inhérentes à toute carrière littéraire, n'a mieux porté le joug du tra- 
vail avec une dignité plus calme et trahissant moins la fatigue, ni 
moins récriminé contre la longueur de la route et la courte durée 
des relais. Et cette brève préface par laquelle s'ouvrait le volume et 
où le jeune débutant exposait ses opinions sur la vraie nature de la 
poésie et la vraie mission du poète, qu'elle donne bien par avance 
la clé de ses jugemens critiques! Selon lui, la poésie moderne fai- 
sait fausse route en s'engageant dans une voie personnelle et intime 
où elle n'avait à espérer le succès que par le scandale de misères 
morales cyniquement mises à nu , racontées avec une indiscrétion 
ivole ou glorifiées avec une complaisance coupable. La vraie mis- 
sion de la poésie était au contraire « d'entretenir le culte des 
choses grandes , des choses belles , qui font souvenir l'homme de 
l'image à laquelle il a été créé, » en sorte que les sujets du poète 
devaient être extérieurs à lui quant à la matière, et libres d'égo- 
tisme quant à l'émotion. Pour répondre à cette théorie, le jeune 
poète avait fait choix de l'ode, le plus impersonnel des genres lyri- 
ques, et lui avait imposé la tcàche de célébrer, avec une impartialité 
qui ne tînt compte ni de ses préférences personnelles, ni des pré- 
jugés des partis, les dramatiques infortunes et les augustes specta- 
cles de notre moderne histoire, la fédération, Marie-Antoinette, les 
Girondins , Charlotte Corday, André Chénier, le roi de Rome, les 
funérailles de l'empereur. 

Il y en aurait long à dire sur cette théorie, moralement irrépro- 
chable et vraie dans une large mesure, mais qui, selon nous, est 



29i REVDE DES DEUX MONDES. 

loin d'être juste quand elle est posée d'une manière trop absolue. 
Ou pourrait répondre à notre ami que toute poésie qui n'a pas sa 
source dans le cœur même du poète est au contraire toujours men- 
teuse par quelque endroit , que pour cette raison mêuie , l'ode, en 
dépit de quelques illustres exemples, est le plus artificiel des genres 
lyriques, et, malgré la flamme dont il est convenu qu'elle brûle, le 
plus pauvre en œuvres réellement inspirées, que les plus grands 
lyriques qui ont pratiqué ce genre ne contredisent pas cette opinion, 
car le père même de l'ode, Pindare, n'a toute sa grandeur que lors- 
que, glissant hors de son sujet, il redevient personnel autant qu'un 
moraliste ancien pouvait l'être, et que l'originalité d'Horace est pré- 
cisément d'avoir associé les sentimens les plus intimes et les plus 
délicatement scabreux de son âme aux sujets légendaires ou mytho- 
logiques qu'il choisissait. Toutefois, si l'on se reporte à l'époque où 
ce recueil et sa préface furent composés, si l'on se rappelle le trou- 
peau des sectateurs maladifs de Joseph Delorme, l'armée des by- 
roniens à la misanthropique outrecuidance, la bande turbulente des 
imitateurs d'Alfred de Musset, on se dit qu'on aurait alors pensé par 
réaction comme le jeune auteur, car il y a une heure où toute théo- 
rie est vraie, l'heure où son contraire est effrontément et scanda- 
leusement professé. Sous la tentative poétique, l'observateur atten- 
tif et sensé des mouvemens de la littérature contemporaine perce 
donc déjà et se laisse reconnaître. Et cette théorie de l'imperson- 
nalité , ainsi professée dès l'origine, est, si l'on y prend garde, un 
indice bien marqué de la nature d'esprit qu'il a porté dans la cri- 
tique et le jugement des choses contemporaines. Si, comme le disait 
Pascal, le 7noi est haïssable, nul parmi nos confrères n'a su échapper 
mieux que Charles de Mazade à ce tyrannique défaut. 

Cette tentative poétique fut sans résultats fâcheux, je veux dire 
par là qu'elle n'engagea le talent de notre auteur dans aucune fausse 
direction. Un esprit aussi judicieux ne pouvait tarder à s'aper- 
cevoir qu'en s'obstinant à de telles entreprises il ne s'estimait pas 
à sa vraie valeur, et que des vers agréables ou faciles ne vaudraient 
jamais d'excellente prose comme celle dont il se sentait capable. 
Ses véritables débuts se firent donc dans cette Revue même, où il 
entra en 1846 par un article sur le poète italien Niccolini. Il n'y 
eut pas, nous a-t-il dit, dix paroles prononcées entre lui et le di- 
recteur de la i/é'yî^é', et rien ne peint mieux que ce petit fait l'homme 
éminent que nous avons perdu et qui nous a guidés si longtemps. 
On dit que la malveillance est clairvoyante; il faut croire cepen- 
dant qu'elle se trompe quelquefois, car les jugemens que nous lui 
avons entendu porter sur notre défunt directeur avaient invariable- 
ment le défaut de frapper à côté de la vérité. La Revue, disait-on , 



ESQUISSES LITTÉRAIRES. 295 

était inabordable; il n'y a jamais eu au contraire de publications 
dont l'abord fût plus facile, pour peu qu'on eût quelque chose de 
sérieux ou d'utile à proposer. La Revue^ disait-on encore, était 
fermée aux jeunes gens; or cette assertion était d'une insigne faus- 
seté, nous n'en voulons pour preuve que l'exemple même de M. de 
Mazade. Voici un jeune homme qui se présente, un jeune homme 
sans titres, sans précédons littéraires, sans recommandations in- 
fluentes, un inconnu en un mot, mais le coup d'œil sûr du maître 
sait distinguer en un instant le sérieux et les ressources d'esprit 
de cet inconnu, et d'emblée, sans lui laisser faire antichambre, 
sans le soumettre à un stage quelconque, il lui ouvre les portes de 
son recueil. Et avec combien d'autres n'avons-nous pas vu le même 
fait se renouveler ! Les talens inconnus et les débutans pou^ aient 
d'autant mieux l'aborder que je n'ai pas connu d'homme qui offrît 
à un pareil degré la garantie de l'impartialité. Rien au monde, 
absolument rien, ne pouvait influencer la liberté de son jugement. 
Sans préjugés sociaux d'aucune sorte, l'opulence ou la pauvreté, 
les blasons ou l'obscurité des écrivains lui importaient peu; il n'é- 
tait à cet égard sensible qu'au talent, mais il l'était à un point de 
délicatesse et de finesse qui étonnait chez une aussi vigoureuse 
nature. 11 passait pour tyrannique, et il l'était en effet terriblement 
pour les virgules mal placées et les coquilles d'imprimerie; cepen- 
dant ce tyran était pour les jeunes écrivains un rare protecteur, car 
en leur ouvrant les pages de la Revue il ne leur ouvrait pas seule- 
ment la carrière, il la leur donnait toute faite dès le premier jour. 
La preuve en est encore dans notre ami de Mazade, dont la position 
était si bien établie dès son enti'ée à la Revue qu'il n'y a jamais 
eu pour lui nécessité à changer de place, et que toute sa vie 
littéraire s'est écoulée dans le lieu même qui avait vu ses débuts. 
Ces débuts justifièrent pleinement la sûreté de jugement du di- 
recteur de cette Revue. Dès le premier jour il se présenta à nos 
lecteurs avec toutes les qualités d'un vétéran de la littérature, 
maître d'une forme à la fois sans inégalités et sans faiblesses, 
expert dans cet art difficile de grouper ses idées en succession logi- 
que qui s'appelle l'art de la composition. 11 était de ceux qui entrent 
en lice si bien munis et préparés qu'ils atteignent le but du premier 
coup et n'ont pour ainsi dire plus à progresser. Il ne révéla ce- 
pendant pas tout d'abord cette variété d'aptitudes qu'il a montrée 
par la suite, et pendant d'assez nombreuses années il limita son 
domaine, se partageant à peu près également entre la critique 
littéraire courante des œuvres françaises et l'Espagne, dont il 
connaissait à fond la littérature et l'histoire, et dont il comprenait 
le génie non-seulement par l'étude, mais par cette sorte d'affinité 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

instinctive du méridional qui s'est plus d'une fois fait jour dans 
notre histoire littéraire, et qui, au moyen âge par exemple, rap- 
procha les races voisines au point de ne permettre qu'une même 
littérature aux Languedociens et aux Catalans. Le résultat de ces 
premières années d'études nous est présenté par le volume intitulé 
l'Espagne contemporaine, série d'esquisses séparées, mais issues 
d'une pensée commune qui leur sert de lien assez étroit pour en 
faire les divers chapitres d'un tableau général de l'âme espagnole 
dans notre siècle. La lecture n'en est pas seulement des plus in- 
structives, elle en est des plus attachantes et des plus agréables. 
Un souflle contenu de jeunesse circule doucement dans ces pages 
et en tempère la gravité; on sent que, lorsqu'il les écrivit, l'auteur 
était voisin des années heureuses. Un sentiment catholique plus vif 
qu'on ne le rencontre dans ses écrits postérieurs s'y fait aussi re- 
marquer, et ce sentiment n'est pas commandé par la seule nature 
du sujet, il fixe une époque où le méridional , plus proche des in- 
fluences de l'éducation, restait en lui plus entier et n'avait pas encore 
été entamé par les courans du siècle et la longue vie parisienne. 
Ce livre, dont les matières sont classées avec art, s'ouvre par un 
récit de voyage, court et substanti-el résumé des impressions de 
l'auteur, sans fantaisie pittoresque, mais riche en observations 
précises où sont exposées les lacunes politiques, sociales, morales 
qui laisseront l'Espagne en proie à l'agitation jusqu'à ce qu'elles 
soient comblées, et se termine par une peinture brillante de la per- 
sistance des mœurs populaires et de la résistance inconsciente 
qu'elles opposent à l'esprit de révolution; entre ces deux pôles 
ennemis de l'état moral de la péninsule se présentent les person- 
nalités les plus éminentes de l'Espagne à l'heure où écrivait notre 
ami, politiques, philosophes, poètes, pubhcisteSjNarvaez, don Jaime 
Balmès, Donoso Certes, le duc de Rivas, Breton de Los Herreros, 
Espronceda, José de Larra. Il manque bien un ou deux noms célè- 
bres pour que la galerie soit au complet, et nous regrettons en par- 
ticulier de n'y pas voir figurer celui de don José Zorilla, mais, hélas ! 
c'est un des inconvéniens de notre vie d'essayistes que, sans cesse 
sollicités par la diversité des sujets, il nous est rarement possible 
d'épuiser sans nous détourner une même matière. 

Rien d'ébauché ni d'incomplet dans cette galerie, ce sont tous 
portraits achevés, peints sans hâte d'un pinceau qui sait appuyer, 
et par ces mots nous définissons exactement la manière propre à 
l'auteur dans ce genre difficile du portrait littéraire. Il y en a là de 
presque classiques par la sévérité des lignes, comme celui du duc 
de Valence, de froids et d'austères, comme celui de Balmès, de no- 
blement mélancoliques et de tout à fait aimables, comme celui du duc 



ESQUISSES LITTERAIRES. 297 

de Rivas, de chatoyans et de bigarrés, comme celui de Larra; tous 
sont différenciés par la seule insistance de l'auteur à nous expliquer 
chacun de ses modèles trait par trait jusqu'à ce que notre esprit en 
ait reçu une exacte et entière empreinte. Charles de Mazade ne 
pose pas dramatiquement ses personnages et ne les met pas en action 
comme tel essayist naguère célèbre, il ne cherche pas comme Sainte- 
Beuve à fixer la ressemblance en laissant tomber un point lumineux 
sur quelque grâce particulière ou en faisant ressortir un trait sail- 
lant par un habile effet de clair-obscur, il ne moralise pas à leur 
sujet comme Saint-Marc Girardin. Ses figures valent par elles-mêmes 
sans le secours des accessoires, des fonds, des costumes et des atti- 
tudes, sans artifices, ni trompe-l'œil, ni simulacres de la vie, et 
nous offrent pour garantie de leur ressemblance la neutralité judi- 
cieuse du peintre plus ambitieux de reproduire fidèlement l'image 
de son modèle que de détourner au profit de son art une partie de 
l'intérêt qu'il cherche à lui créer. Pour prendre des points de com- 
paraison susceptibles d'éclairer notre pensée , disons que ses por- 
traits sont à ceux de ses émules ce que les produits de l'art d'un 
Holbein ou d'un Glouet sont aux produits de l'art d'un Van-Dyck ou 
d'un Titien, et l'on sait si les premiers sont moins fidèles à la vérité 
que les seconds. Notons cependant une exception importante aux 
observations qui précèdent : le portrait de Donoso Gortès, écrit avec 
une éloquence affectueuse où se trahit le zèle d'un ami qui est 
entré dans l'intimité d'une belle âme et a eu part à ses confi- 
dences, suffit pour nous prouver que cette neutraUté habituelle au 
peintre est volontaire et qu'il sait l'échanger contre unepersonnahté 
plus accentuée lorsque la sincérité et l'équité du juge ne doivent pas 
en souffrir. 

Cette méthode n'est pas sans inconvéniens. A force de se concentrer 
sur la figure même qu'il s'agit de peindre, de se refuser le bénéfice 
des suggestions de pensée, des comparaisons et des souvenirs qu'elle 
serait susceptible d'éveiller, il; peut arriver qu'on la prive de ces 
associations par lesquelles elle pourrait se relier plus étroitement 
à la littérature du passé et qui permettraient de remonter souvent à 
l'origine cachée des inspirations du poète ou de retrouver la filia- 
tion des idées de l'écrivain. Je prends quelques exemples dans 
ce volume de l'Espagne contemporaine. Dans l'étude sur le noble 
et sympathique duc de Rivas, M. de Mazade nous a donné une sai- 
sissante analyse du beau drame intitulé Don Alvaro, ou la force du 
destin, et cependant il l'a jugé avec trop de timidité, faute de se 
reporter aux exemples de la littérature passée qui en justifiaient la 
violente excentricité. S'il est une œuvre contemporaine où le génie 
dramatique espagnol nous paraisse avoir été ressaisi à sa source, 



298 REVUE DES DEUX MONDES. 

c'est bien celle-là, car le scénario en est digne de Calderoa même, 
et en vérité l'inspiration première en sort visiblement. Gomment 
M. de Mazade, qui est si versé dans la littérature espagnole, n'a-t-il 
pas reconnu que ce don Alvaro, jettalore chevaleresque, condamné 
par le destin à tuer tous ceux qu'il aime, est, en dépit de sa loyauté, 
singulièrement proche parent du don Eusebio de la Dévotion à la 
croix, assuré d'être sauvé malgré tous ses sacrilèges et ses crimes? 
Les effets du destin sont inverses dans les deux pièces, mais la 
donnée fondamentale est la même, le ressort dramatique principal 
est le même, la morale superstitieuse qui en est à la fois le principe 
et la conséquence est la même, l'impression d'effroi révolté qui en 
résulte est le même. En parlant d'Espronceda, M. de Mazade a nommé 
les grandes influences d'où sont sortis ces poèmes ; il est une origine 
plus cachée cependant qu'il ne me semble pas avoir connue. Ou je 
me trompe fort, ou le héros du Diable monde, ce Liborio échappé 
de la prison de la mort pour revivre sous le nom d'Adam et porter 
le fardeau d'une immortalité cruelle, destinée à lasser et à déses- 
pérer son âme du spectacle éternellement renouvelé des crimes de 
l'humanité, n'est qu'une transformation heureuse et neuve de l'épi- 
logue saisissant de l'œuvre ignorée de Grainville, le Dernier Homme, 
épilogue où l'on voit Adam, condamné par la justice divine à vivre 
jusqu'à la mort de son dernier descendant afm de suivre dans sa 
postérité les conséquences de sa faute, pousser un soupir de déli- 
vrance en apprenant que c'en est fait de sa race. Enfin, en nous 
parlant de José de Larra, comment M. de Mazade n'a-t-il pas re- 
marqué que l'entretien satirique intitulé la Nuit de Noël n'est pas 
une fantaisie philosophique suggérée par le souvenir des satur- 
nales, qu'elle est une traduction, ou s'il l'aime mieux une adap- 
tation très piquante sans doute , mais très fidèle et se tenant très 
près du texte, d'une œu\Te Uttéraire célèbre directement inspirée 
par ces mêmes saturnales, la fameuse satire d'Horace où l'esclave 
Dave profite de la licence autorisée de cette fête populaire pour 
faire la leçon à son maître le poète? Voilà bien des chicanes. Après 
tout, chaque mode de critique a ses inconvéniens et ses avantages, 
et notre ami de Mazade pourrait nous répondre que la critique qui 
se donne le droit de battre les buissons en toute liberté s'expose 
singulièrement à grossir les analogies et les ressemblances qu'elle 
ne peut manquer de découvrir, et peut-être en effet est-ce là ce que 
nous faisons en ce moment. 

Un second ouvrage, les Révolutions de l'Espagne contemporaine, 
est consacré à nous montrer une Espagne moins aimable que la pré- 
cédente. Dans ce livre, écrit pour la Revue à mesure que les événe- 
mens se déroulaient, l'auteur suit période après période les décon- 
certantes évolutions de la politique espagnole entre l'insurrection 



ESQUISSES LITTERAIRES. 299 

de 185/1 et la chute de la reine Isabelle en 1868. Il a réussi à exposer 
avec clarté l'imbroglio confus de ce long drame de cape et d'épée 
qui n'a d'héroïque que le court intermède de la guerre du Maroc, 
et la lâche n'était point facile, tant cette mêlée étroitement pressée 
de révolutions sans scrupules et de réactions sans bon sens sup- 
porte dilTicilement d'être expliquée et racontée selon les lois de la 
logique ordinaire. C'est la marque d'une habileté peu commune que 
d'être parvenu à nous intéresser à un spectacle devant lequel il est 
impossible de se prendre d'une sympathie quelconque pour aucun 
des acteurs. Une monarchie sans sincérité sérieuse, obligée chaque 
soir à des promesses qu'elle essaie de reprendre chaque matin, une 
armée sans discipline générale dont chaque régiment n'attend pour 
menacer la paix sociale que le signal d'un colonel mécontent, des 
partis qui se conduisent comme des factions, des ministres qui agis- 
sent comme des conspirateurs, des volte-face sans vergogne, des 
ambitions effrénées, instruites dans l'art de provoquer les pouvoirs 
par le spectacle populaire des combats de taureaux, irritant avec une 
immorale habileté le gouvernement pour le faire se précipiter sur 
l'épée dont ils lui présentent la pointe, un peuple qui regarde avec 
une méprisante indifférence passer au-dessus de sa tête les crises 
politiques en se disant : Ce sont jeux d'ambitieux, tels étaient les 
élémens du tableau qu'avait à nous présenter M. de Mazade, et l'on 
conçoit qu'il l'ait peint avec des couleurs quelque peu sombres. Le 
ton général du livre, en effet, est celui d'une tristesse calme, sans 
sévérité comme sans indulgence, et c'était bien le sentiment que 
comportait une histoire trop féconde en épisodes coupables pour ne 
pas lasser le blâme et trop peu riche en faits sympathiques pour 
stimuler la louange. 

L'Espagne contemporaine est généralement peu populaire devant 
l'opinion européenne, et les libéraux eux-mêmes ne lui ménagent 
pas les duretés. M. de Mazade ne donne pas dans ce travers, et, tout 
en déplorant les misères du présent, il ne s'en autorise pas pour 
refuser, comme on le fait trop souvent, tout avenir à ce noble et 
malheureux pays. Il n'y a en effet d'ordinaire, à notre avis, ni jus- 
tesse ni justice dans ces jugemens excessifs. Les contemporains ont 
nécessairement la vue courte parce que leur vie s'écoule entre des 
limites singulièrement étroites. Une anarchie de quarante années 
suffît certainement pour expliquer le pessimisme de ceux qui en sont 
spectateurs, qu'est-ce cependant que ce laps de temps dans la des- 
tinée générale d'un peuple? La longueur d'une telle durée n'est que 
pour les témoins vivans. L'histoire, même sommairement interrogée, 
ne nous répond-elle pas que les divers peuples de l'Europe ont souf- 
fert maintes fois de crises semblables à celle qui tourmente l'Es- 



300 REVUE DES DEUX MONDES. 

pagne et qu'ils s'en sont heureusement relevés? Écartons les faits 
d'importance capitale, les mouvemens d'idées et de croyances qui 
expliquent tout naturellement les longues périodes d'anarchie, comme 
les guerres anglaises, les guerres de religion, la révolution fran- 
çaise, pour nous en tenir aux faits plus analogues à la crise espa- 
gnole contemporaine par le caractère mesquin de leur principe et 
la futilité relative de leur but. Est-ce que les troubles civils qui ont 
tenu la France dans un état d'anarchie intermittente depuis la mort 
d'Henri IV jusqu'à la majorité de Louis XIV n'embrassent pas une 
période de cinquante ans? Questions de régences, rivalités des 
princes, ambitions privées prenant le masque du bien public, ce 
sont les mêmes faits avec les différences que comportent les deux 
époques et les deux pays. La riche et politique Angleterre n'a-t-elle 
pas dans son passé une période qui offre des ressemblances plus 
étroites encore avec la période que traverse l'Espagne actuelle? La 
guerre des deux Roses entre les maisons d'York et de Lancastre vaut 
certainement la guerre civile issue du testament de Ferdinand VII. 
Les troubles de la minorité d'Henri VI peuvent aisément entrer en 
comparaison avec les troubles de la minorité d'Isabelle. Marguerite 
d'Anjou n e le cède pas à Christine, Richard d'York et ses fils, comme 
prétendans ambitieux, ne le cèdent pas à Montemolin et à don 
Carlos, Warwick, Suffolk, Buckingham tiennent leur rang en face 
de Narvaez, Espartero, Cabrera, O'Donnell, les compagnons de Jack 
Cade ne sont même pas d'ordre inférieur aux récens pétroleurs de 
Cadix et de Carthagène, et quant à Richard III, en dépit de la férocité 
dont les partis s'accusent mutuellement, il va sans dire que l'Es- 
pagne moderne n'a pas de monstre pareil à présenter. Cette lutte 
à outrance entre les compétiteurs royaux, en la faisant commencer 
seulement à la minorité d'Henri VI, a duré soixante ans, et cependant 
elle se présentait d'une manière simple, tandis que la rivalité des 
deux branches de la maison d'Espagne se complique de toutes les 
questions que l'esprit du temps y mêle. Eh bien, je le demande, 
lorsque nous nous autorisons de l'état présent de l'Espagne pour 
conclure contre l'avenir de ce pays ne sommes-nous pas aussi peu 
clairvoyans que l'auraient été les contemporains de la guerre des 
deux Roses qui se seraient autorisés de ce spectacle immoral et 
atroce pour désespérer de l'Angleterre ? 

Parmi les causes très complexes qui maintiennent l'Espagne 
dans l'état d'anarchie intermittente où nous la voyons, il en est une 
sur laquelle M. de Mazade insiste judicieusement à mainte reprise, 
l'individualisme. L'individualisme a toujours été puissant en Es- 
pagne ; seulement, tandis que dans le passé il a été le principal in- 
strument de la grandeur nationale, il est aujourd'hui le fléau de la 



ESQUISSES LITTÉRAIRES. 301 

société civile. Tant qu'il a eu le monde pour théâtre et l'étranger 
pour proie il a produit des miracles d'héroïsme et d'énergie, mais 
lorsqu'il s'est trouvé refoulé dans l'étroit espace compris entre la 
mer et les Pyrénées, il s'est vu contraint de faire pâture du pays 
dont il avait fait la puissance; aussi, tandis que les héros de l'indi- 
vidualisme ancien s'appelaient Fernand Gortez, Pizarre, Almagro, 
les héros de l'individualisme moderne se sont appelés Cabrera, 
Espartero, 0'Donnell,Prim. Il a pu d'autant plus aisément se livrer 
à ses dégâts malfaisans que la société espagnole contemporaine, 
telle que la décrit M. de Mazade , en cela d'accord avec tous les 
voyageurs, est trop faible pour lui opposer une résistance vérita- 
blement efficace. Une grandesse encore fort respectée, mais très 
réduite en nombre et en importance, des masses pauvres, igno- 
rantes et violentes, des classes moyennes clair-semées et munies de 
ressorts d'action insuffisans, un faible commerce et une industrie 
restreinte impliquant la quasi absence d'hommes ayant un intérêt 
considérable à faire respecter le fruit de leur travail, il n'y a là ni 
garanties sérieuses pour la protection d'un ordre régulier, ni élé- 
mens de défense générale contre les entreprises des ambitions au- 
dacieuses. L'individualisme n'est en soi ni un bien, ni un mal; il 
est l'un ou l'autre selon le milieu où il s'exerce. Fléau d'une société 
faible, il sera bienfaisant au contraire dans une société fortement 
constituée, parce que, rencontrant partout la contrainte puissante 
des intérêts et des mœurs, il sera réduit à se mettre d'accord avec 
ces intérêts et ces mœurs, et à travailler à leur profit. Et voilà com- 
ment il se fait que, tandis qu'en Angleterre il produit de véritables 
miracles de dévoûment au bien général, en Espagne il a pu justifier 
cette parole sévère que prononçait récemment devant nous un de 
nos plus illustres savans : « L'Espagnol n'a pas le sentiment du 
devoir collectif. » 

Eh bien , tout malfaisant que soit cet individualisme , nous n'o- 
sons trop en vérité le reprocher au peuple espagnol, tant il nous 
apparaît comme le résultat nécessaire des fatalités de son histoire. 
Sans doute ce peuple y est enclin par nature, mais il faut son- 
ger aussi que par un concours de circonstances vraiment inouï, 
il n'a jamais subi que des influences excessives, toutes faites à 
l'envi pour décupler l'énergie de son penchant instinctif. 11 en fu 
ainsi dès l'origine ; les historiens n'ont-ils pas remarqué que les 
lois des AVisigoths accordaient au pouvoir ecclésiastique une auto- 
rité que ne lui attribuaient pas les autres codes barbares et conte- 
naient déjà en germe la future inquisition ? Puis vint la conquête 
arabe qui pendant sept longs siècles établit en face l'une de l'autre 
deux populations rendues irréconciliables par l'opposition tranchée 



302 REVUE DES DEUX MONDES. 

des religions. Le fanatisme se fit jour et se confondit avec le sen- 
timent de rindépendance jusqu'à entière identité, et qui ne sait 
que de toutes les puissances morales la religion est celle qui favo- 
rise le plus fortement l'exaltation de l'âme? Ce que cette existence 
de haine invétérée et de luttes quotidiennes communiqua de sève 
nourricière à cet individualisme, ce qu'elle développa chez le peuple 
espagnol de bonnes et de mauvaises passions , et à quel point de 
vigueur elle les porta, cela se vit au sortir du moyen âge et au len- 
demain même de la délivrance nationale, lorsque les circonstances 
historiques les plus inattendues et les plus exceptionnelles permi- 
rent à cette nation de manifester sa nature telle que l'avait formée 
ce long état de violence. Une formidable variété de l'espèce hu- 
maine apparut alors, un monstrueux composé d'honneur, de 
cruauté, d'orgueil et de loyauté, et c'est à ce peuple indompté que 
le hasard voulut faire don d'un monde inconnu où son énergie piit 
aller sans contrainte jusqu'au bout d'elle-même, et où l'appât de 
faciles richesses pût surexciter jusqu'au plus haut degré son ambi- 
tion et ses convoitises. La fièvre de l'or née de la découverte de 
l'Amérique aurait seule suffi pour perpétuer pendant de longues 
générations l'ignorance de ce sentiment du devoir collectif dont 
parlait notre savant , et voilà cependant qu'à ce fait énorme un 
autre plus énorme encore vint s'ajouter. Une seule chose aurait pu 
réprimer cet individualisme effréné, la discipline qu'impose l'idée 
de patrie telle que l'ont comprise la plupart des peuples de l'Eu- 
rope moderne, et nul doute que, s'il eût été laissé à lui-même, le 
peuple espagnol n'eût acquis davantage de cette contrainte volon- 
taire qui nous fait réprimer sans trop d'effort les intempérances de 
notre moi au profit de l'ordre général; mais à ce moment il se 
trouva gouverné par un piince magnifique, héritier de presque 
toutes les maisons souveraines de l'Europe, cosmopolite par ses 
possessions, qui, en agrandissant pour l'Espagne le sens du mot de 
patrie, le dénatura et le faussa. Appelé à la réalisation d'entreprises 
d'ordre universel, la monarchie européenne et le rétablissement de 
l'unité religieuse par l'extirpation de l'hérésie, le peuple espagnol 
ne connut plus d'autre devoir envers la patrie que celui de détruire 
tout ce qui ne lui ressemblait pas, et son individualisme, loin de se 
discipliner par ces longues guerres entreprises au nom de la foi et 
d'une conception politique grandiose, en reçut une exaltation qui 
ne le rendit que plus redoutable. Donoso Certes, nous apprend 
M. de Mazade , disait que la domination de la maison d'Autriche 
n'était qu'une parenthèse dans l'histoire d'Espagne; il faut avouer, 
en ce cas, que voilà une parenthèse qui tient de la place, et qu'à 
côté de la phrase incidente enfermée entre ses crochets les cha- 



ESQUISSES LITTERAIRES. 303 

pitres qui suivent font mince figure. Ce qui nous paraît beaucoup 
plutôt une parenthèse véritable , c'est cette période de bienfaisante 
torpeur pendant laquelle le génie propre à l'Espagne s'endormit 
enfin de lassitude après l'avènement de la maison de Bourbon pour 
ne se réveiller qu'avec l'injuste entreprise de Napoléon. Retiré brus- 
quement de son repos, cet individualisme espagnol qui sommeil- 
lait inoffensivement depuis un siècle reparut alors tel qu'on l'avait 
connu autrefois. Sublime au réveil, il ne s'est plus rendormi depuis, 
mais il n'a plus trouvé d'aussi nobles carrières à parcourir, et s'il 
a montré qu'il était toujours assez patriotique pour protéger contre 
l'extérieur la nationalité, il n'a pas montré avec moins d'évidence 
qu'il était assez égoïste pour refuser toute stabilité à la société es- 
pagnole. 

La nécessité de classer selon leur nature les matières si diverses 
dont s'est occupé notre collaborateur nous a obligé et nous obligera 
encore à ne pas tenir trop rigoureusement compte des dates de 
ces différentes publications ; revenons à une époque très antérieure 
à celle de ces études sur la révolution espagnole, c'est-à-dire au 
lendemain du coup d'état de décembre. Ce changement soudain 
de régime fournit à M. de Mazade l'occasion de rendre à la Revue 
un important service qui a marqué dans sa carrière, car il le trans- 
forma en publiciste de critique littéraire qu'il avait été presque ex- 
clusivement jusqu'alors. A ce moment-là, notre chronique politique 
était rédigée par M. Alexandre Thomas, dont les plus âgés de nos 
lecteurs n'ont certainement pas perdu le souvenir, homme de grand 
et sûr savoir, d'un Hbéralisme d'une netteté et d'une précision sin- 
gulières, intelligence altière qui portait dans la défense des idées 
strictement constitutionnelles la ténacité ardente qu'on n'a coutume 
de chercher que dans les opinions extrêmes. Cn tel homme, qui se 
rapprochait beaucoup plus du sage stoïque selon Horace, — im- 
pai'idum fcrienl^ — que du sage ondoyant et divers selon Mon- 
taigne, devait manquer du degré de souplesse optimiste nécessaire 
pour prendre patience en face des événemens. Personne en effet 
ne les ressentit avec une plus violente irritation, car il aima mieux 
s'expatrier que les subir. Je le vois encore à ce lendemain du coup 
d'état, descendant d'un pas fiévreux l'escalier de la Revue, rassem- 
blant en toute hâte les honoraires accumulés de son travail, et 
bouclant pour ainsi dire ses malles afin de partir au plus vite pour 
cet exil volontaire où il allait, en compagnie du comte d'Hausson- 
ville, rédiger contre la politique présidentielle une publication pé- 
riodique, le Bulletin de l'étranger^ bientôt arrêtée par la mort 
prématurée de l'écrivain. Cette fuite soudaine laissait la chronique 
sans occupant, et il n'était pas facile de pourvoir à ce moment au 



30/i REVUE DES DEUX MONDES. 

remplacement du fugitif. Les circonstances exigeaient une extrême 
prudence, et des écrivains qu'on pouvait appeler à cette tâche dif- 
ficile les uns étaient compromis par leurs antécédens politiques, 
les autres compromettans ou peu soucieux de se charger d'un de- 
voir qu'ils prévoyaient gros de périls. Ce fut alors que le directeur 
de la Revue eut la bonne inspiration de faire appel au dévoùment 
de ce jeune homme dont il avait éprouvé depuis plus de six ans 
déjà la sûreté de jugement, la modération sans mollesse, la fermeté 
sans obstination, la nature à la fois conciliante et droite. Nul choix 
ne pouvait être plus heureux, car de toutes les qualités nécessaires 
pour passer ce difficile moment il n'en manquait pas une seule à 
notre ami. Il s'agissait pour la Revue de tenir ferme sans le fléchir 
son drapeau constitutionnel, et, devoir plus important encore peut- 
être, de maintenir l'indépendance des écrivains sans donner prise 
à la malveillance de l'autorité, de rester libérale en un mot sous un 
gouvernement qui suspendait toute hberté. Avec bien de la finesse 
et de la sagacité, M. Charles de Mazade trouva le biais délicat qui 
lui permettait de ne rien taire sans éveiller les ombrages de l'Olympe 
d'alors; ce biais consista à donner aux affaires extérieures le pas 
sur les affaires françaises et à introduire dans la chronique un cer- 
tain élément littéraire et critique qui lui était jusqu'alors resté 
étranger. 11 disait son mot à demi-voix sur les questions intérieures, 
et achevait sa pensée par le moyen de l'Italie ou de l'Espagne, ou 
sous le prétexte d'une publication nouvelle ou d'un incident litté- 
raire. Pendant six ans, il fut notre pilote, et par sa prudence nous 
garantit à nous tous écrivains notre sécurité. Ce sont là de cesser- 
vices que la plupart ignorent, mais que ceux qui les connaissent 
ne peuvent oublier. 

Il conserva cette chronique jusqu'au milieu de 1S5S, époque à 
laquelle il l'abandonna à Eugène Forcade, qui la prit dans des con- 
ditions de succès autrement favorables que ne l'avait fait M. de 
Mazade après le coup d'état. A ce moment l'empire, déjà compro- 
mis auprès des partis religieux et conservateurs, s'était relâché de 
sa rigueur systématique, et se trouvait obligé d'endurer une cer- 
taine discussion de ses actes. Le parti libéral sentait qu'il y avait, 
dans ce pouvoir jusqu'alors si bien crénelé, une fissure qui pou- 
vait aisément devenir brèche; ce fut à l'élargir qu'Eugène Forcade 
se consacra. Le retentissement de ses chroniques, surtout des pre- 
mières, fut grand ; ce fut comme un clairon sonnant la diane de la 
liberté dans la fraîcheur de l'aube après une longue nuit maus- 
sade et brumeuse. Mais il est douteux que son succès eût été aussi 
considérable si, au lieu de ce rôle de clairon, il avait été, comme 
notre ami de Mazade, obligé de remplir celui de veilleur patient 



ESQUISSES LITTÉRAIRES. 305 

pendant cette interminable éclipse de toute discussion qui avait 
précédé. Pauvre Eugène Forcade ! Puisque son nom se rencontre 
sous ma plume, je ne perdrai pas cette occasion d'adresser à sa 
mémoire un tardif adieu. Encore une des victimes, et non la moins 
remarquable, de ces circonstances qui ont été fatales à la génération 
dont nous parlions en commençant et à laquelle il appartenait, 
comme M. de Mazade. C'était un des hommes les plus naturellement 
doués pour la politique que nous ayons rencontrés; il y était 
porté comme d'autres sont portés à la poésie, naïvement, par l'eflét 
d'une disposition primesautière de l'intelligence. Aussi, quand il en 
traitait, son esprit entrait-il dans ses sujets d'un mouvement facile, 
où ne se sentait ni l'effort d'une volonté ambitieuse, ni le triomphe 
de l'étude sur une nature primitivement rebelle à sa tâche et 
domptée seulement par le travail. Rien d'oratoire dans sa manière; 
ii n'était pas de ceux qui, pour devenir hommes publics, ont d'a- 
bord besoin d'être tribuns. Rien non plus de spéculatif et de théo- 
rique ; il avait en suspicion la politique des hommes qui ont trop 
longtemps séjourné dans le cabinet d'affaires ou le cabinet d'études, 
des avocats et des professeurs, et nous l'avons mainte fois entendu 
s'exprimer à cet égard avec une vivacité exceptionnelle. Sous un 
gouvernement libre, sa place légitime eût été dans une assemblée 
législative, mieux encore dans les conseils mêmes du pouvoir et au- 
tour du tapis vert d'un ministère; le sort ne lui laissa pour théâtre 
de ses rares facultés que le journalisme et la littérature, et encore 
non sans combats et sans obstacles. Si le caractère était aussi ferme 
que l'intelligence était lumineuse est une question qu'il nous serait 
plus difficile de résoudre affn-mativement ; ce qui est certain, c'est 
que, dans le commerce de la vie, il était la douceur même, d'une 
affabilité et d'une politesse charmantes. Nous n'avons pas connu de 
camarade meilleur, plus serviable, plus délicatement soigneux des 
susceptibilités et de l'amour-propre de ceux qui l'approchaient. 
Sociable au possible, et avec une pente native à la bonne humeur, 
jamais, à notre connaissance, son entrain ne dégénéra en agression 
capable de blesser. 11 était de ceux, hélas! qui, inoffensifs pour 
tout le monde, ne sont offensifs que pour eux-mêmes. 11 est mort 
avant l'heure, nous donnant le mélancolique spectacle d'une voca- 
tion qui n'a pu s'accomplir et d'une destinée que le hasard des 
circonstances a fait mentir aux promesses certaines des astres 
propices. 

M. de Mazade avait toujours eu un goût naturel pour la litté- 
rature politique ; ces six premières années de chronique le déve- 
loppèrent et lui en firent une habitude d'esprit désormais impérieuse. 
Aussi à peine relevé de ses fatigantes fonctions chercha-t-il ua 

TOME XXXI. — 1879. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES. 

nouveau cadre pour les études qui lui étaient devenues familières. 
Justement, en cette année 1858, les destinées de l'Italie commen- 
çaient à s'agiter, et M. de Mazade se promit d'être un des témoins 
de cette lésurrection que tant de signes précurseurs dénonçaient 
alors comme imminente. Il était des mieux préparés à ce rôle. 
Cette résurrection, il l'avait prévue et annoncée dans divers écrits 
publiés pendant les années précédentes, notamment dans de beaux 
6t éloquens récits consacrés à la guerre de i8hS-!i9 entre le 
Piémont et l'A-Utriche et à la destinée tragique du noble roi Charles- 
Albert. Voulant se rendre compte par lui-même du jeu des événe- 
mens, il fit un voyage en Italie, sonda les choses, interrogea les 
hommes, et revint plus convaincu que jamais de la justice de la 
cause italienne et plus décidé que jamais à la défendre. Il y avait 
à cela un certain courage, sûr que l'on était, surtout à la première 
heure et avant que le destin eût prononcé, d'avoir contre soi tous 
les partis, les uns par crainte des périls que l'indépendance ita- 
lienne allait faire courir aux institutions religieuses, les autres par 
haine du champion couronné qui se proposait comme le libérateur 
de l'Italie et de la popularité que cette entreprise pouvait lui rap- 
porter. M. de Mazade fut un de ceux qui, se plaçant d'emblée 
au-dessus des objections égoïstes des partis, ne voulurent voir dans 
cette question que la revendication du droit le plus légitime pour 
un peuple, celui de s'appartenir en dépit des convenances d'autrui, 
et qui estimèrent que l'indépendance italienne était d'ailleurs au 
moins aussi importante pour la cause de la liberté dans le monde 
qu'une extension de franchises parlementaires ou une nouvelle 
immunité concédée à la presse chez telle ou telle nation. 

Les nombreux écrits consacrés par M. de Mazade à la cause 
italienne ont été en grande partie recueillis dans deux volumes 
intitulés l'un V Italie moderne, l'autre l'Italie et les Italiens. L'es- 
prit et le but sont les mêmes dans ces deux ouvrages ; ils ont 
cependant chacun leur objet et leur caractère particuliers. Le 
premier est spécialement consacré à exposer la situation générale 
de l'Italie pendant les années qui précédèrent la guerre de l'indé- 
pendance. Il n'y eut jamais chez aucun peuple de situation plus 
douloureuse et plus irritante. On me racontait naguère qu'un jeune 
patricien de Florence ayant trouvé la mort dans je ne sais quelle 
émeute ou prise d'armes contre les Autrichiens, sa mère, par une 
de ces inspirations dramatiques dont la race italienne a le secret, 
descendit s'asseoir derrière la chapelle ardente élevée dans le vesti- 
bule de son palais, et resta là, tant qu'y resta le corps, sans larmes 
et ne parlant que par ses regards où les passans qui se décou- 
vraient devant ce grand deuil pouvaient lire tout ce que son âme 



ESQUISSES LITTÉRAIRES . 307 

contenait de douleur et de courroux. C'est dans cette attitude élo- 
quente, avec ces regards pleins de llammes sombres, que se présen- 
tait déviant l'Europe l'Italie d'avant l'indépendance, cette Italie que 
Montalembert, par une de ces expressions qui peignent, appelait 
un enfer politique et intellectuel, et le plus grand éloge que je 
puisse faire des études de M. de Mazade est de dire qu'elles en o]it 
ressuscité en moi l'image dans toute sa pathétique vivacité. M. de 
Mazade montrait l'étranger étendant partout sa main en Italie au 
mépris des droits des étals, plaçant garnison dans les Marches et 
la Romagne, pesant sur la Toscane et les duchés du centre jusqu'à 
leur enlever toute ombre d'autonomie, menaçant le Piémont et 
présentant la liberté récente de ce pays comme une insulte à sou 
adresse, comme une attitude d'hostilité, ne voulant enfin en Italie 
de princes que complices et de peuples que sujets. Dans toute 
l'Italie un seul état conservait réellement son autonomie, et se 
trouvait à l'abri des menaces et de la pression de l'étranger, le 
royaume de Naples; or ce royaume autonome étnit gouverné par 
l'absolutisme le plus franc et l'obscurantisme le moins hypocrite. 
Toutes les variétés du silence s'étaient établies Fur cette terre où 
régnait sans partage tout ce qui le crée, l'appelle, ou le favorise, 
la compression, le deuil, le mystère, la conspiration. Dans ce violent 
état de choses, où il n'y avait de liberté que pour le plus bas peuple, le 
seul recours possible contre l'injustice pour les opprimés étant le 
crime, et les seuls moyens de sécurité pour les oppresseurs étant l'es- 
pionnage et l'arbitraire, la fatale habitude des sociétés secrètes s'était 
enracinée dans les mœurs publiques à ce point qu'elle était partagée 
par le pouvoir lui-même. 11 faut lire très particulièrement clans le 
livre de M. de Mazade ce tableau de l'état politique du royaume de 
iSaples sous Ferdinand II, il est de main de maître, et l'impressioii 
qu'il laisse est d'autant plus grande qu'il est peint d'un pinceau 
sacs fièvre, avec des couleurs sans violence, sans aucune recherche 
d'effets criards, sans aucune facile rhétorique d'indignation. Gomme 
invariable conclusion à ses éloquens exposés de faits, M. de .Mazade 
demandait aux adversaires de l'Italie combien de temps on croyait 
pouvoir maintenir un tel statu quo qui ne préservait rien, menaçait 
tout, et n'était autre chose que l'anarchie en permanence. 

L'originalité de cette défense de la cause italienne, c'est que, tout 
en se tenant ferme sur le terrain de la justice et du droit, M. de 
Mazade ne se refusait pas à discuter avec les partis ennemis de 
l'indépendance, qu'il -acceptait leurs argumens, leurs appréhen- 
sions, leurs scrupules pour les retourner contre eux-mêmes et leur 
démontrer que les intérêts qu'ils prétendaient protéger devaient 
Hvt mieux servis par la nationalité nouvelle que par l'état de 



308 BEVUE DES DEUX MONDES. 

choses ancien. C'est là surtout le caractère du second volume 
intitulé l'Italie et les Italiens, dont les différentes études, écrites au 
fur et à mesure que se déroulaient les conséquences du traité de 
Yillafranca, portent beaucoup plus que celles du premier ouvrage la 
forme de plaidoyers. C'est de l'Italie qu'il s'agit, mais c'est aux 
partis français que s'adresse l'écrivain, et il ne laisse sans réfuta- 
tion aucune de leurs allégations. 

Vous prétendez, disait-il à ces partis, que la révolution italienne 
est une menace pour les conservateurs, et je vous réponds que 
l'indépendance italienne est au contraire une nécessité pour l'ordre 
européen, car seule elle peut mettre fin à l'anarchie qui est la con- 
séquence fatale d'une situation détestable. Vous prétendez que la 
formation d'une nationalité italienne est une entreprise d'utopistes 
et de rêveurs, et je vous réponds que les seuls utopistes sont ceux 
qui prétendent faire vivre des pouvoirs qui tombent d'eux-mêmes. 
Gomment voulez-vous maintenir ce qui renonce et se refuse à se 
défendre? Là-dessus, pour appuyer son dire, il racontait les mésaven- 
tures tragi-comiques de ce chef carliste espagnol, Borges, qui, s' étant 
rendu en grande hâte dans le royaume de Naples pour défendre la 
royauté légitime, ne vit pas venir à lui un seul volontaire, et ne re- 
cueillit d'autre récompense de son zèle que d'être affamé, houspillé 
et dévalisé par les chefs de bandes qu'on lui avait désignés comme 
les champions de la monarchie et qui n'étaient en réalité que des 
chefs de voleurs; ou bien encore, il citait ce mot légèrement scep- 
tique du pape Pie IX disant, avec la fine ironie qui lui était propre, 
un jour qu'on lui montrait certains bataillons de volontaires ponti- 
ficaux organisés par Lamoricière : « Ainsi donc c'est avec ces 
hommes que nous allons reconquérir nos provinces ? » Se récriait-on 
contre l'illégalité et la violence de l'entreprise de Garibaldi sur les 
Deux-Siciles, — vous oubliez, ripostait-il, que de pareilles entre- 
prises ne sont point propres seulement à notre temps et que des 
gouvernemens peu imbus de principes révolutionnaires en ont fait 
de toutes semblables ; n'avez-vous donc jamais entendu parler d'une 
certaine expédition en Sicile exécutée par son éminence le cardinal 
Alberoni, ministre de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse? et il ra- 
contait l'histoire de cette entreprise médiocrement soucieuse du 
droit des gens. La révolution italienne, disaient certains optimistes 
portés au paradoxe, était l'œuvre d'un petit nombre d'ambitieux 
politiques, les Italiens ne demandaient rien et se trouvaient heu- 
reux de leur sort; pour réponse, M. de Mazade retraçait la peinture 
de quelques-unes des existences italiennes de notre siècle, de celle 
du triste et éloquent Leopardi par exemple, le montrait fatalement 
victime d'un état social à la fois vulgaire et brutal qui lui refusait 



ESQUISSES LITTÉRAIUES. 309 

la vie morale et ne laissait d'autre aliment à son cœur que celui de 
la plus vigoureuse misanthropie qu'on ait jamais connue. D'autres 
alléguaient que la liberté du peuple romain était incompatible avec 
le pouvoir temporel ; ceux-là, M. de Mazade les faisait contredire 
par le pape lui-même, qui sans doute n'en jugeait pas ainsi, puisqu'il 
y avait eu un jour où il avait consenti à l'établissement d'un gou- 
vernement constitutionnel, et il dessinait d'un crayon ferme la hau- 
taine figure de Pellegrino Rossi, le promoteur et la victime de cette 
patriotique entreprise. Un grand nombre enfin, sans se refuser à la 
création d'une nationalité italienne, contestaient que ce but pût être 
atteint par l'unité et affichaient leur préférence pour l'idée de con- 
fédération; à cette opinion, M. de Mazade opposait un raisonnement 
d'une logique absolument victorieuse. Vous oubliez, disait-il, que 
dans la condition où les laissaient la paix de Yillafranca et le traité 
de Zurich, les Itahens n'avaient pas le choix des moyens. La confé- 
dération eût été possible si le programme impérial eût été rempli 
jusqu'au bout, si l'Italie avait été libre jusqu'à l'Adriatique. Alors, 
le sol étant libéré de toute occupation étrangère, on aurait pu faire 
plus aisément sa part au Piémont, qui n'avait plus à prétendre à la 
prépondérance puisque son rôle de défenseur de l'indépendance 
prenait fin et qu'il cessait d'être l'unique centre d'attraction. D'autre 
part, les princes n'ayant plus, les uns à craindre la pression de 
l'Autriche, les autres à compter sur son appui, se seraient trouvés 
en tête-à-tête avec leurs peuples, et auraient été amenés à former 
avec eux des pactes plus sérieux que par le passé. Mais, livrés à eux- 
mêmes et encouragés à agir par eux-mêmes, que pouvaient-ils faire 
d'autre, les Italiens, que ce qu'ils ont fait? Voilà comment l'unité, à 
laquelle personne ne pensait la veille, excepté comme but idéal, 
lointain et presque inaccessible, a été acceptée par tous le lende- 
main comme le seul moyen immédiat et pratique d'action. — C'est 
ainsi que les allégations des partis sont relevées successivement, et 
qu'aucune ne reste sans réfutation ou démenti. Si l'Italie n'est pas 
ingrate, elle devra garder reconnaissance à M. de Mazade, car elle 
n'a pas eu en France d'avocat qui ait défendu sa cause avec autant 
de verve sensée, de franchise logique, et une connaissance plus ap- 
profondie du dossier politique et historique du grand procès qu'elle 
a gagné devant l'Europe. 

Le triomphe assuré, M. de Mazade n'a pas abandonné son illustre 
cliente, et dans les dernières années il nous donnait une belle étude, 
riche de faits, plus riche encore de vues sagaces et de fermes ju- 
gemens, sur le grand ministre qui fut le promoteur et l'âme de ce 
mouvement italien, destiné grâce à sa haute raison à un succès si 
complet, le comte Camille de Gavour. Il y avait en vogue, il y a 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelque trente ans, une théorie qui, cherchant par un fauxsentinaent 
démocratique à rabaisser le rôle des grandes individualités humaines, 
rapportait aux masses tout progrès pohtique et social. Si jamais 
théorie fut promptement démentie par les faits, c'est bien celle-là. 
Deux fois, hélas! en quelques années les contemporains ont pu com- 
prendre de quel poids pesait une volonté forte dans les affaires de 
l'humanité, et combien en comparaison étaient faibles cette volonté 
par association et ce génie coopératif qu'on se plaisait à attribuer 
aux forces collectives et anonymes. Voyez plutôt l'exemple de 
Cavour. 11 trouve devant lui en arrivant aux affaires une Italie mor- 
celée matériellement, et moralement divisée contre elle-même, à 
la fois faible et violente, anarchique et irrésolue, et il meurt en 
laissant une Italie indépendante, libre et une, dont la sagesse et la 
prudence ont attendu dix-huit années pour se donner un premier 
démenti. Et qu'on ne vienne pas dire que les temps étaient mûrs, 
et que tout autre aurait tout aussi bien accompli l'œuvre. Celle 
histoire est contemporaine, et le témoignage pour ainsi dire de nos 
yeux contredit cette allégation de la manière la plus formelle. Nous 
avons vu passer sur la scène tout le personnel politique du Piémont 
d'alors, nous avons pu juger de quoi étaient capables les hommes 
qui le composaient, et, sans vouloir rabaisser le mérite d'aucun 
d'eux, il est bien permis d'afQrmer que, si Cavour n'eût pas été là, 
ce n'eussent été ni M. de Revel, ni l'avocat Broiïerio, ni même le 
souple Ratazzi qui auraient mené à bien l'entreprise. D'autre pait, 
les temps étaient si peu mûrs que jamais l'Italie ne parut plus loin 
de sa résurrection qu'à l'époque où Cavour prit en main les affaires, 
que jamais l'influence de l'Autriche n'avait été aussi étendue et 
aussi puissante, que jamais la compression politique n'avait été vue 
d'un œil plus indifférent par l'opinion générale de l'Europe encore 
sous l'impression de l'explosion de 18A8. C'est Cavour qui mûrit cl 
hâta le temps par sa clairvoyance et son activité, en se servant lia- 
bilement de tous les incidens, même les plus étrangers au but 
qu'il poursuivait, en contraignant à force d'adroite insistance l'opi- 
nion récalcitrante à s'intéresser à ses projets. 

Le comte de Cavour fut un grand ministre; fut-il encore un grand 
homme comme l'appelle M. de Mazade? Affirmer ici est plus délicat; 
disons seulement que, s'il ne fut pas un grand homme, il est aisé de 
s'y tromper, car un grand homme n'aurait pu faire plus, mieux et 
autrement que lui. A vrai dire, l'idée de faire du Piémont l'arme de 
la nationalité italienne ne lui appartient pas en propre, et l'honneur 
doit en revenir au roi Charles-Albert, qui avec une entière noblesse 
conçut la généreuse pensée de transformer l'ambitieuse politique 
traditionnelle de sa maison en une politique de dévoûment, de faire 



ESQUISSES LITTÉRAIRES. 311 

de l'Italie une patrie par le moyen de son royaume, au lieu d'a- 
grandir son royaume aux dépens de l'Italie comme ses prédéces- 
seurs. Cavour ne fut que l'exécuteur de cette pensée royale, mais 
il le fut avec une fermeté, une décision et une fidélité admirables, 
jusque dans les actes de sa politique que ses adversaires lui repro- 
chèrent avec le plus de violence, par exemple cette cession de la Sa- 
voie et de Nice qui souleva de si grands orages dans le parlement 
de Turin, et qui n'était cependant, cà la bien considérer, que le gage le 
plus fort de sincérité que le Piémont pût donnera l'Italie. Si jamais 
acte fut significatif, ce fut bien celui-là, et si l'on conçoit que des 
Piémontais en aient ressenti quelque amertume, on comprend plus 
difiTicilement que des Italiens s'y soient mépris, car que disait-il 
au fond sinon ceci : « Voyez, nous avons coupé les câbles qui nous 
rattachaient à une politique locale et restreinte, nous voilà mainte- 
nant hors de chez nous sans autre abri que la patrie encore en 
formation que nous nous efforçons de vous donner. Désormais c'est 
avec l'Italie et pour l'Italie qu'il faut vivre et mourir; si vous pé- 
rissez, nous périssons avec vous. » Cavour ne donna pas seulement 
aux Italiens une patrie commune, il leur donna un nouvel esprit, 
et c'est la la partie tout cà fait personnelle et originale de son œuvre. 
Pour exécuter son entreprise en effet, il n'eut recours à aucun moyen 
machiavélique ou pervers à l'ancienne mode italienne, il ne sema 
pas la corruption et la vénalité à l'instar des fondateurs du régime 
constitutionnel anglais, il n'employa pas l'arbitraire et la force à 
l'instar des champions de l'ordre chez tous les peuples. Ce qu'il fit, 
il le fit honnêtement, sans tortuosités ni duplicités, simplement, 
sans jeux de scène parlementaires, allures théâtrales, hyperboles 
déclamatoires à la mode méridionale, ouvertement, sans intrigues 
à double et triple fond ni façons de conspirateur. En même temps 
que par sa personne il offrait à l'imitation des Italiens les vertus 
des pays libres, il leur donnait, en étendant le régime piémontais 
à toute la péninsule, le gouvernement qui les avait inspirées, et il fai- 
sait entrer de plain-piecl l'Italie dans les rangs des nations modernes. 
D'un seul coup, il fermait les deux plaies qui rongeaient l'Italie, la 
prolongation malfaisante de l'ancien régime et la politique de con- 
spiration. D'une part il effaçait de l'Italie tous ces caractères surannés 
qu'elle présentait avant l'indépendance, esprit local dès longtemps 
sans objet, stériles orgueils de clocher, conservatisme béat, machia- 
vélisme d'antichambre; de l'autre il la retirait de l'état somnara- 
bulique où elle vivait sous l'action des sociétés secrètes pour lui 
faire respirer l'air pur et vivifiant des institutions au grand jour, 
A tous ces titres, Cavour fut plus qu'un grand politique, et mérite 
d'être appelé un bienfaiteur de l'Italie, car il lui a inoculé le vaccin 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

de la vraie liberté, l'a purgée de ses pestes morales, a redressé ses 
habitudes vicieuses, et lui a fait en un mot une éducation en rap- 
port avec ses destinées nouvelles. 

La belle étude de M. de Mazade nous fait connaître dans toutes 
ses nuances ce personnage remarquable, et il nous suffira d'en ras- 
sembler quelques traits pour faire apparaître une figure singulière- 
ment originale. Ce fut une nature très simple, mais d'une simpli- 
cité fort nuancée, d'une finesse profonde habilement masquée de 
rondeur et d'une droiture réelle prudemment armée d'adresse. 
Aristocrate de vieille roche, il eut en lui un certain élément popu- 
laire qui se traduisait par une bonhomie toute bourgeoise et qui le 
rendit capable d'être le chef acclamé d'un mouvement où la démo- 
cratie jouait un rôle prédominant; très Italien de fond et de passion, 
il fut cosmopolite par sa forme d'intelligence, son tour d'esprit, son 
expérience politique, son langage diplomatique, et sut par là faire 
accepter son œuvre à l'Europe. En dépit de ses origines, de son 
éducation, de ses alliances, rien chez ce gentilhomme ne se sentait 
du passé ; il a été vraiment en politique le premier Italien tout à fait 
moderne. Mâle sans rien d'agressif, fier sans rien de hautain, ferme 
sans rien de cassant, dominateur sans rien d'arrogant, il sut réussir 
parce qu'il sut, à l'inverse de la plupart des hommes, n'avoir au- 
cun des défauts de ses qualités. Il eut de l'esprit, et du meilleur, 
té^inoin le mot si souvent cité sur les ménagemens que méritent les 
petites cartes, mais il n'eut jamais cette faiblesse qu'on a connue à 
tant d'hommes éminens d'être puérilement heureux de la séduction 
facile qu'exerce ce don brillant. 11 ne se piquait pas de littérature, 
quoiqu'il fût, paraît-il, grand lecteur de romans. Nous ne savons 
trop ce qui en était à cet égard ; ce qui est certain, c'est que les 
billets à M'"' de Gircourt, que nous lisons dans l'étude de M. de 
Mazade, sont aussi charmans par les sentimens que gracieusement 
polis par le tour, ce qui est non moins certain, c'est que le dis- 
cours par lequel, lors des débats sur la cession de la Savoie, il ré- 
pondit à l'inexacte comparaison que Guerrazzi avait établie entre sa 
politique et celle du premier lord Glarendon, est l'œuvre d'un maître 
homme et trahit une connaissance de l'état des partis sous Charles II 
d'Angleterre qui ferait honneur à l'historien le plus studieux. Le 
temps marche vite pour les renommées politiques, et cependant, vu 
à la distance où nous sommes aujourd'hui de lui, Cavour grandit 
au lieu de diminuer, et il dépend de ses successeurs de le grandir 
encore. A l'heure qu'il est, l'avenir de sa renommée est entre leurs 
mains, car c'est sur l'usage qu'ils sauront faire de son œuvre que 
la postérité, puissance ingrate qui ne se laisse influencer que par les 
choses de longue durée, prendra définitivement lamesurede sa taille. 



ESQUISSES LITTÉRAIRES. 313 

Une des choses les plus consolantes qu'il y ait en ce monde, c'est 
que le bien a sa contagion comme le mal, que le cœur prend l'ha- 
bitude des sentimens élevés comme des sentimens bas, et l'intelli- 
gence l'habitude des pensées vertueuses comme des pensées per- 
verses. Toute bonne action pousse à récidive, et c'est ainsi que notre 
ami de Mazade, après avoir fait œuvre de justice en faveur des Ita- 
liens, se trouva tout préparé à reprendre ce même rôle de défenseur 
de l'humanité et du bon droit en faveur d'un autre peuple plus op- 
primé encore que le peuple italien ne l'avait été et réservé à moins 
de bonheur. On se rappelle ce soulèvement de la Pologne de 
1861-62, qui parut si formidable à la Russie que pour le réprimer 
elle ne craignit pas d'avoir recours aux plus cruels moyens, et qui fit 
luire aux yeux de l'Europe l'espoir du relèvement de cette héroïque 
nation. Un instant même on eut l'illusion que les événemens force^- 
raient certaines puissances à intervenir et qu'une guerre réparatrice 
pourrait s'ensuivre. Malheureusement pour nous, cette occurrence 
ne se présenta pas, et il se trouva que la facétieuse sagacité de 
lord Palmerston avait touché juste lorsqu'elle lui avait fait exprimer 
la crainte que ce ne fût l'allumette du Holstein plutôt que la torche 
de la Pologne qui mît le feu à l'Europe. M. de Mazade fut de ceux 
qui voulurent espérer contre toute espérance et qui prirent spon- 
tanément la défense de ce mouvement. Il se mit en campagne comme 
un véritable volontaire de la Pologne, et tant que durèrent les évé- 
nemens combattit de sa plume avec une confiance au bon droit où 
se révélait un cœur resté jeune pour toutes les nobles choses. Si les 
suggestions amicales de notre éminent collaborateur Julian Klaczko, 
que M. de Mazade voyait beaucoup alors, ou celles d'une aimable 
influence aujourd'hui disparue, eurent une certaine action sur son 
esprit à cet égard, nous ne le savons pas, mais nous croyons qu'il 
fut peu nécessaire de le presser pour le décider à cette campagne de 
justice et de pitié. M. de Mazade fut moins heureux avec cette cause 
qu'avec la précédente; il n'eut cependant pas à regretter de l'avoir 
soutenue, car elle fournit à son talent élevé l'occasion de révéler un 
accent nouveau. Jamais il n'a été mieux inspiré que dans les récits 
réunis sous le titre de : la Pologne contemporaine. Soit qu'il dé- 
crive l'origine et le cours de ce mouvement si religieusement poé- 
tique à ses débuts, si lugubre à son dénoûment, soit qu'interro- 
geant un siècle d'histoire il montre les copartageans embarrassés 
(le leur proie au point de parler à mainte reprise de lui laisser vie, 
ou l'Europe tellement déconcertée devant l'énormité de l'acte com- 
mis que, toute forcée qu'elle soit d'accepter le fait accompli, elle se 
lefuse à le regarder comme définitif et ne cesse de faire réserves et 
stipulations, soit qu'il raconte les aventures de la triple émigration 



314 RE^TE DES DEUX MONDES. 

du poète Niemce^vilz, ou qu'il parcoure les phases diverses de l'il- 
lustre auiitié qui unit l'empereur Alexandre et le prince Adam 
Czartoryski, soit enfin qu'il peigne les hautes figures de ces deux 
Polonais contemporains, le comte André Zamoyski et le marquis 
Wielopolski, toujours quelque chose du pathétique propre à son 
sujet palpite dans ces études écrites avec une éloquence mélanco- 
lique et une émotion contenue où l'on sent pour ainsi dire cette 
naissance des larmes que provoque en nous le spectacle des nobles 
malheurs. Le portrait du marquis Wielopolski en particulier est 
d'un relief saisissant, et s'empare de l'imagination à l'égal d'une fi- 
gure de drame ou de poème. Rien de plus vivant ne s'est vu depuis 
longtemps dans le monde des faits que cette conception politique 
inspirée par une frénésie de vengeance qui fait revivre dans nos 
jours de mesquines ambitions et de froides intrigues les vigou- 
reux sentimens des âges barbares et héroïques. Par l'originalité 
et l'intensité des passions, le marquis Wielopolski se présente 
comme un personnage en chair et en os d'un poème de Miçkiewicz, 
de Sigismond Krazinski ou de lord Byron , comme un frère de 
Konrad Wallenrod, d'Irydion ou de Childe Harold, et il est si bien 
leur frère en toute exactitude que le poète qui serait tenté de s'em- 
parer de ce caractère n'aurait qu'à faire œuvre de réalisme et à le 
transporter dans le cadre qu'il choisirait sans altérer un seul de 
ses traits pour doter le monde d'une création poétique égale à toutes 
celles que nous avons citées. M. de Mazade a produit dans sa vie 
bien des pages excellentes, il n'en a pas à mon sens pioduit de 
plus durables que ces pages sur la Pologne, ni de mieux faites pour 
lui mériter une estime sans partage et une sympathie sans réserve 
d'opinions. 11 a pu faire quelquefois des mécontens en Espagne, et 
l'Italie lui a valu en France plus d'un contradicteur; sur ce sujet 
de la Pologne, au contraire, je suis sûr qu'il n'a rencontré que des 
approbateurs et des adhérens. 

La politique cependant n'a jamais absorbé tout entière la stu- 
dieuse existence de Charles de Mazade, et à toutes les époques le 
critique littéraire a aiuié à alterner avec le publiciste. La critique 
occupe une place considérable dans 1" ensemble de ses travaux, 
mais la plus grande partie de ses études reste encore disséminée dans 
les pages de ce recueil, et il n'en a jusqu'à ce jour été publié que 
trois volumes, les Portraits d'histoire morale et politique du temps, 
une longue ei belle étude sur Lamartine, et deux portraits en pied 
de Marie-Antoinette et de M'"* Roland, réunis sous le litre de Dru^' 
Femmes de la révolution. C'est peu sans doute par rnpport 
à la quantité de travaux dont il est l'auteur, mais ce peu nous suf- 
fira largement pour marquer avec certitude les traits principaux de 



ESQUISSES LITTERAIRES. 815 

sa physionomie comme criliquR. Tout écrivain qni vient de faire un 
livre se choisit un critique en imagination, et le choisit, cela va sans 
dire, selon lesariiniiés intellectuelles qu'il suppose exister entre eux: 
cherchons un instant quelle classe d'écrivains doit être ambitieuse 
des suiïrages de M. de Mazade (^t quelle autre doit redouter ses arrêts, 
et nous découvrirons aussitôt de quelle manière notre ami entend ses 
fonctions à cet égard et quelle nature d'esprit il y porte. Eh bien ! si 
j'avais fait une œuvre littéraire qui s'adressât plus k l'âme qu'aux 
facultés matérielles, une œuvre où je n'aurais usé pour amorcer le 
succès ni des piperies de la forme, ni du galvanisme de la mise 
en scène, ni des séductions préméditées d'une fantaisie équivoque, 
une œuvre pour laqu -lie je n'aurais demandé inspiration et sou- 
tien qu'aux muses les plus sévères, je ne voudrais pas avoir d'autre 
critique que M. de Mazade; mais, si j'avais au contraire commis une 
œuvre qui s'adressât plutôt à la curiosité qu'à la méditation, et où 
je me fusse plus soucié des artifices de la forme que de la noblesse 
des sentimens, quelque histoire de passion où j'aurais mis toute ma 
verve à rendre le brillant du péché sans préoccupation de l'impres- 
sion dangereuse qui pourrait en résulter sur le lecteur, quelque 
étude de sensualité que j'aurais creusée avec l'amour malsain d'une 
basse vérité, je me garderais bien de la lui faire parvenir, et je ferais 
tout au monde pour éviter qu'il fût mon juge. M, de Mazade est 
du nom])re des critiques aujourd'hui trop rares qui font juste- 
ment passer avant toute autre considération les droits de la morale 
et les intérêts du bien. Il est de ceux qui, lorsqu'ils ouvrent une 
œuvre nouvelle, se demandent tout d'abord non pas « l'œiivre est- 
elle amusante et peut-elle attraper le succès? » mais « quel bien ou 
quel mal peut-elle faire, quelle influence salutaire ou corruptrice 
peut-elle exercer, quelle cause peut-elle servir ou ruiiiei? quels 
principes moraux afiaiblit-elle ou défend-elle? Jauiais le dilettan- 
tisme n'a fait commettre à M., de Mazade une complaisance cou- 
p;\b!e, et il est de ceux, j'en suis certain, qui aimeraient mieux 
s'être trompés sur la valeur littéraire d'une œuvre que de l'avoir 
reconnue, si poir cela il leur avait fallu faire (lécliir certains prin- 
cipes de morale et de goût. Le succès d'une œuvre acclamée ne 
l'intimide pas, le talent de l'auteur ne le corrompt pas, son juge- 
ment ne se laiss3 ni duper, ni séduire par les opinions plus ou 
moins complices qui arrivent jusqu'à lui. Ce qu'il pense ou ce qu'il 
répond en pareil cas, je le sais, et je puis hardiment pailer pour 
lui. « Cette œuvre a du succès, me dit-on, c'est précisément ce qui 
m'en fâche; elle est amusante, c'est ce que sont aussi r]uantité do 
choses qui ne se piquent pas de littérature; elle est écrite avec 
talent, qu'importe si ce talent habille des pensées malsaines ou des 



316 REVUE DES DEUX MONDES. 

créations vicieuses? Il y a nombre de courtisanes qui sont l'élégance 
même, celte élégance fut-elle jamais par hasard une justification de 
leurs mœurs? » Personne, à ma connaissance, n'a eu à un degré plus 
délicat que M. de Mazade ce sentiment de la responsabilité intellec- 
tuelle; or, comme ce sentiment est peut-être le plus haut qu'un 
écrivain puisse posséder, il suffît de le nommer pour dire à quel 
rang M. de Mazade doit être placé parmi les juges des œuvres de 
l'esprit. 

Une grande probité ne va pas toujours sans quelque morgue et 
quelque dogmatisme; chez M. de Mazade au contraire la probité intel- 
lectuelle s'allie à une modestie qui en est la grâce et le complément. 
La sévérité qu'il applique aux œuvres d' autrui,^ il commence par 
l'exercer sur ses propres jugemens, s'interdisant de leur donner 
aucune de ces formes tranchantes qui font mettre en doute si l'or- 
gueil de l'autorité n'est pas plus fort chez l'écrivain que l'amour 
de la vérité. Il ne s'impose pas, il propose et il expose, considé- 
rant son devoir comme rempli lorsqu'il a prévenu son lecteur 
contre quelque piège intellectuel ou quelque erreur morale. De 
même qu'il se refuse à tout dogmatisme impérieux, il défend à son 
esprit tout artifice oratoire qu'il ne pourrait se permettre qu'aux 
dépens de la stricte justice ou toute fantaisie qui le mettrait hors 
de la stricte exactitude. Il se consacre sans réserve à son sujet, 
sans égoïste retour sur lui-même, s'efforçant de saisir dans toute 
sa complexité l'œuvre qu'il examine ou l'homme qu'il veut peindre. 
Cette modestie scrupuleuse l'inspire à merveille. Lisez par exemple 
dans les Portrails d'histoire morale la très belle étude sur le 
comte de Montalembert, et dites si la critique dogmatique la plus 
vigoureuse aurait mieux réussi à atteindre l'homme vrai que ne l'a 
fait M. de Mazade en rassemblant toutes les contradictions de cette 
originale personnalité. Lisez encore la non moins belle étude sur 
M. Guizot, et dites s'il est possible d'embrasser avec une plus im- 
partiale justesse toutes les grandeurs et toutes les faiblesses d'une 
haute pensée. 11 ne faudrait pas croire que cette modestie soit sans 
armes. Elle recouvre une ironie souvent très fine qu'il n'aime pas 
à prodiguer, mais qu'il sait faire sortira l'occasion pour bien mon- 
trer qu'il n'est pas dupe et qu'il n'a pas envie de l'être, témoin 
par exemple cette très piquante définition des doctrinaires dans 
l'étude déjà citée sur M. Guizot : « Hardis d'intelligence et habiles 
à déguiser leurs irrésolutions sous l'ampleur des formules, su- 
perbes pour eux-mêmes et tnodestes pour les autres. » Certes le trait 
est excellent. De l'ironie, j'en rencontre encore de bien subtile et 
de bien discrète dans le portrait consacré à M""" Swetchinc, de bien 
gracieuse et de bien enjouée dans les pages consacrées à M'""' de 



ESQUISSES LITTÉRAIRES. 317 

Gaspariii. Une fois, une seule, M. tle Mazade s'est livré à la muse 
de l'ironie avec un entier abandon, et il a écrit un petit chef- 
d'œuvre de verve, le portrait de Michelct peint sous les traits du 
mauvais moine dont l'imagination remplie de pensées impures par 
les obsessions diaboliques dans la solitude de la cellule devient le 
jouet de toutes les hallucinations de la chair et enfante un mysti- 
cisme de sensualité. Le portrait est partial comme le sont néces- 
sairement tous les portraits tracés par l'ironie, mais il est, dans 
ceux des traits qu'il met en relief, d'une vérité amusante à nous 
faire regretter que l'auteur n'ait pas plus souvent recours à cette 
muse, dût sa modération habituelle en souffrir quelquefois. L'ironie 
prolongée ou trop fréquente est certainement incompatible avec la 
véritable critique, parce qu'elle altère l'impartialité du jugement, et, 
sous prétexte de faire justice, risque de la refuser; mais elle est, 
il faut en convenir, une admirable inspiratrice, et M. de Mazade 
nous en a fourni par ce portrait de Michelet une preuve d'une pi- 
quante évidence. 

A tous ces caractères ne reconnaissez-vous pas cependant l'ap- 
titude qui est plus particulièrement propre à M. de Mazade, celle 
que M. Taine appellerait son aptitude maîtresse? Ces portraits litté- 
raires relus d'ensemble me la nomment : M. de Mazade est avant 
tout un publiciste, et chez lui le critique, sans être inférieur à ce 
premier homme, lui obéit cependant et suit ses inspirations. Cela se 
sent non-seulement aux préoccupations sévères qu'il apporte dans 
le jugement des œuvres littéraires, mais dans la nature des sujets 
qu'il choisit de préférence. Voyez quels sont les noms qui rem- 
plissent sa brillante galerie littéraire : Guizot, Montalembert, La- 
cordaire, le père Gratry, M'"* de Swetchine, Michelet, ce sont tous 
noms avec lesquels on est sûr de ne jamais perdre de vue les 
questions d'intérêt social et qui conduisent forcément le critique à 
la discussion des choses de la politique et de la religion. Quel que 
soit le mérite littéraire de ces personnalités éminentes, M, de Ma- 
zade ne s'y attarde pas longtemps; ce qu'il cherche avant tout, c'est 
la trace de leurs actions dans les affaires contemporaines, ce dont il 
leur demande compte avant tout c'est du l'ésultat de leur influence 
sur les âmes et les intelligences. Cette préoccupation politique est 
sensible avec plus d'évidence encore dans l'étude sur Lamartine 
qu'il écrivit au milieu des cruelles épreuves de la guerre de 1870 
et du siège de Paris. Il y eut deux hommes en Lamartine, un in- 
comparable poète et un homme public d'un génie oratoire éblouis- 
sant et d'un presiige personnel fascinateur. Sans doute le poète est 
jugé par M. de Mazade avec sa sûreté habituelle, il a décrit en par- 
ticulier avec une rare sagacité le caractère de merveilleuse sponta- 



318 REVUE DES DEUX MONDES. 

néité de celte poésie jaillissant directement du cœur du poète, sans 
précédens littéraires, sans appui de doctrines, sans autres rapports 
avec la tradition que vagues, lointains et effacés; mais c'est vers 
l'homme public qu'il se hâte, c'est le secret de l'homme public qu'il 
veut savoir de préférence, et ce secret, je le crois bien, s'il ne l'a 
pas absolument saisi, il l'a serré de plus près que personne ne 
l'avait fait avant lui. 

if(- Après tout ce qui avait été écrit sur Lamartine, il semblait que 
tout eiit été dit sur ce sujet; l'étude de M. de Mazade, une des der- 
nières en date, n'en est pas moins d'une curieuse nouveauté. Le 
critique y développe une idée qui nous avait vaguement frappé 
nous-même lorsqu'il nous était arrivé de songer à Lamartine, mais 
qui n'a pris forme nette devant notre esprit que lorsque nous l'a- 
vons aperçue dans le miroir que nous présente notre collaborateur. 
Cette idée, c'est que le désaccord si considérable et jugé monstrueux 
par quelques-uns qui a coupé la vie de Lamartine en deux pé- 
riodes tranchées où tout est en opposition, principes politiques, 
croyances morales, sources et mobiles d'inspiration, est plus appa- 
rent que réel, et qu'avec une clairvoyance quelque peu subtile il 
est pos.*-ible de retrouver l'unité cachée de cette illustre existence 
troublée. Selon M. de Mazade, le royaliste de la restauration a tou- 
jours survécu chez Lamartine à son insu, et c'est ce premier homme 
qui a provoqué les transiormations les plus hardies et les plus 
inattendues du second. 11 vit tomber avec tristesse la monarchie de 
Î815, mais il ne jugea pas qu'il lui dût. plus que ses regrets. Il 
accepta donc la révolution et le nouvel état de choses sans se rap- 
procher de la dynastie nouvelle, et ce fut là sa manière de garder 
fidélité à la dynastie déchue. La délicate situation d'àuie et de 
cœur que lui faisaient les événemens lui créa une situation poli- 
tique à son image. Placé entre un trône brisé qu'il regrettait et un 
trône nouveau auquel il gardait une aversion déguisée, il passa tout 
le règne de Louis-l'hilippe dans une sorte d'harmonieux isolement, 
séparé de tous les partis d'alors, et s'en rapprochant ou s'en éloi- 
gnant selon qu'ils lui paraissaient servir ou offenser la liberté, seule 
puissance qu'il voulut dès lors honorer de sou dévoûment sans 
emploi et de son amour sans engagement. Les cœurs trompés une 
première fois sont terribles dans leurs secondes affections, et ce 
second amour chez Lamartine fut d'autant plus âpre, plus jaloux 
et plus exclusif qu'il était grossi de toutes les rancunes secrètes, 
laissées par sa première déception. L'amour de la liberté fut donc 
à la fois pour lui une passion et une vengeance, en sorte que les 
scènes parlementaires du 2/i février, le cruel refus d'uns régence, 
Ja proclamation de la république, triomphes apparens du paiti po- 



ESQUISSES LllTliRAmiiS. 3lt) 

pulaire, ne furent au fond que la revanche indirecte, mais fou- 
droyante, de la restauration sur le trône de 1830. A moitié volon- 
tairement, à moitié à son insu, Lamartine aurait donc joué à l'égard 
du gouvernement de juillet un rôle assez analogue à celui que le 
marqois Wielopolski, dont nous parlions il y a un instant, a joué 
à l'égard des copartageans germaniques de la Pologne, en pous- 
sant les Polonais à se jeter entre les bras de la Russie. M. de Ma- 
zade n'est pas tout à fait aussi explicite que nous le sommes, mais 
force nous est de condenser la pensée répandue dans toute son 
étude pour la faire apparaître. Le cœur humain, surtout chez les 
hommes de génie, a d'étranges mystères, et, sans oser affirmer abso- 
lument, nous sommes fort porté à croire que le secret de la des- 
tinée de Lamartine fut en grande partie dans le sentiment que nous 
venons d'indiquer. 

La mort d'Eugène Forcade survenue en 1868 remit M. de Ma- 
zade en possession de notre chronique, qu'il n'a plus quittée depuis. 
Les temps étaient alors bien ditïérens de ce qu'ds avaient été lors- 
qu'il l'avait prise pour la première fois, et son talent libre désormais 
de toute contrainte put déployer une toute autre envergure que les 
circonstances ne lui avaient permis de le faire naguère. Nos lec- 
teurs savent quelle constante élévation el quelle sagesse perspi- 
cace il porte dans l'exécution de cette tâche écrasante dont un 
écrivain peut seul bien comprendre les difficultés et le poids. 
Ce qui pour nous distingue avant tout M. de Mazade dans cette 
chroniqr.e, c'est qu'il y réunit deux qualités que l'on rencontre ra- 
rement ensemble, l'indépendance et la modération. Il est modéré 
précisément parce qu'il est indépendant, ce qui devrait toujours 
être en bonne logique, car où est le bénéfice de l'indépendance si 
elle ne nous préserve pas des exagérations passionnées, des opinions 
à outrance et des aveuglemeus volontaires? L'indépendant est sans 
violence parce qu'il soumet tout à la critique, sans obstination 
parcs qu'il est exempt de parti pris, sans dépits contre les choses 
ni aversions contre les hommes parce qu'il prend pour règle de sa 
conduite les lois du monde plutôt que les désirs de son cœur. Il 
accepte tous les faits nécessaires, mais il n'accepte que ceux-là, 
et fait ses réserves sur les formes particulières que les passions 
voudraieiit leur donner; il adhère aux principes dont la raison lui 
a démontré la justice ou l'utilité, mais il se garde autant que pos- 
sible d'identifier ces principes avec les hommes qui prétendent à 
l'ambition de les appliquer. En traçant ce croquis de l'indépen- 
dant, qu'ai- je fait autre chose que fixer dans ses traits principaux 
l'esprit que notre cher collaborateur apporte chaque quinzaine 
dans l'examen des choses de la politique? Ai-je besoin de beaucoup 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

insister pour faire comprendre comment, en choisissant ce rôle 
d'indépendance et de modération dont il ne s'est jamais départi, 
M. de Mazade a choisi la position la plus difficile à maintenir et la 
moins accompagnée d'avantages. La modération en politique reçoit 
d'ordinaire moins de flatteries que de sarcasmes et rencontre plus 
de calomniateurs que d'apologistes. Nombre de choses en ce monde 
sont mal comprises, mais il n'y en a pas qui le soient plus mal que 
la politique modérée, car chacun des défauts dont on l'accuse 
pourrait lui être tourné en louange. Les esprits impérieux l'accu- 
sent d'être timorée parce qu'elle n'est pas servile et ne prend pas 
de mots d'ordre, les violens l'accusent de froideur parce qu'elle ne 
s'enflamme pas d'un zèle de séide pour des ambitions particulières, 
les dogmatiques et les intransigeans l'accusent d'être hybride 
parce qu'elle repose sur ce principe irréfutable que dans un monde 
où tout est contingence, toute politique doit nécessairement aboutir 
à une transaction. Ces accusations et ces sophismes ne sont point 
pour effrayer un cœur honnête et ne tiennent pas devant un esprit 
droit. Oui, notre ami de Mazade a raison, la politique modérée 
est la vraie politique parce qu'en définitive c'est elle qui est tou- 
jours destinée à avoir le dernier mot de toutes les autres. Lorsque 
les partis extrêmes ont longtemps troublé la société de leurs vio- 
lences, où donc trouve-t-elle enfin son point de repos sinon dans 
les partis modérés? Lorsque les mouvemens anarchiques se préci- 
pitent, qui donc les retient sur la pente de l'abîme, leur impose 
lenteur et finalement inertie, sinon l'élément modéré? Lorsque 
les réactions se prononcent, qui donc leur imprime un caractère 
de calme légalité et les empêche de dégénérer en vengeances? La 
politique modérée est la seule en laquelle la société trouve de vé- 
ritables garanties. Elle n'a pas en eflet de principes absolus à im- 
poser comme les partis extrêmes; lorsqu'elle triomphe, elle ne 
demande pas à la société de détruire son équilibre et de verser 
toute entière d'un seul côté, elle ne la menace pas de la refaire à 
l'image de tel ou tel groupe restreint de la population; en un 
mot, tandis que les autres partis considèrent la société comme faite 
pour eux, elle se considère modestement comme faite pour la so- 
ciété. La politique modérée au fond c'est le vrai hbéralisme. Restons- 
lui donc toujours fidèles à l'exemple de notre cher collaborateur; 
elle ne suffît pas toujours à la fortune de ceux qui la défendent, 
jTiais elle a cet avantage qu'elle suffît à leur conscience et qu'elle 
les sauve de ces crimes de l'intelligence si fréquens dans la vie 
pubhque, et dont s'effraient à bon droit tous ceux qui comme 
M. de Mazade ont un vif sentiment de la responsabilité intellec- 
tuelle. 



ESQUISSES LITTÉRAIRES. 321 

1870 doit marquer pour nous, dans cette étude, la dernière date 
de la carrière de M. de Mazade. Personne n'a ressenti plus vive- 
ment les tristesses patriotiques de cette année , que Victor Hugo a 
justement nommée l'année terrible, et n'a su faire de ces tris- 
tesses un plus noble et plus utile usage. Il en est résulté un très 
beau livre, consacré à la crise militaire et politique d'où la France 
est sortie ensanglantée et mutilée sans autre refuge que la liberté. 
Quantité de récits épisodiques ont été publiés sur ce douloureux 
sujet, mais la Guerre de France de M. de Mazade reste jusqu'à 
présent le seul livre qui l'embrasse d'ensemble et le présente dans 
sa cruelle unité. C'est un ample et large récit, aux proportions im- 
posantes, laissant toujours présens, sous l'œil de l'esprit, les vastes 
horizons de ce champ de bataille qui occupa un tiers de la France, 
d'une seule teneur et nous dirions presque d'une même haleine, 
tant du commencement à la fin le ton en est soutenu, égal et un, 
où les événemens, groupés avec un ordre habile sans rien d'artifi- 
ciellement méthodique, se déroulent avec un étroit enchaînement, 
chacun à son rang logique de succession, se tenant tous ainsi 
d'une seule pièce, et ne s'isolant jamais pour faire épisode à part 
et troubler l'harmonie lugubre du sujet. Rarement nous avons eu 
exemple d'une composition qui ait réussi à créer une impression gé- 
nérale moins morcelée et moins distraite. Le livre entier n'est qu'un 
même tableau, varié, complexe, tumultueux, mais de la plus rigou- 
reuse ordonnance, et où les faits ont été soumis en quelque sorte 
à la discipline la plus sévère. L'exécution est au niveau de la compo- 
sition. Un dessin d'une précision remarquable enserre et présente 
les choses avec exactitude, un coloris sans fougue, mais sans men- 
songe, les éclaire avec fidélité. Le livre soulève de nombreuses ré- 
flexions que nous nous dispenserons pourtant d'exprimer, persuadé 
que nous sommes que, dans la situation présente de notre pays, 
moins on reviendra sur cette fatale époque et mieux cela vaudra pour 
la concorde sociale et l'apaisement des esprits. Nous en sommes 
trop près encore pour en parler avec l'impartialité désirable, et 
remuer son souvenir ne peut produire rien de bienfaisant. Nous 
voulons tous une France unie pour être forte, et patiente pour être 
sage; or, rappeler ce qui divise est un mauvais moyen de semer 
l'union, et insister sur ce qui provoque l'irritation est un moyen 
non moins mauvais de semer la patience. La guerre pouvait-elle 
être évitée? La révolution qui substitua le gouvernement de la dé- 
fense nationale au gouvernement impérial fut-elle légitime? La 
république eut-elle raison de continuer la lutte après la chute de 
Napoléon III? Le défenseur de Metz fut-il coupable de trahison po- 
sitive ou seulement d'avoir conspiré vaguement, se réservant dans le 

TOME XXXI. — 1879, 21 



S22 REVUE DES DEUX MONDES. 

secret de sa pensée d'être l'arbitre d'événemens qui ne pouvaient 
se produire? Y a-t-il eu dans la commune plus de frénésie patrio- 
tique que de scélératesse préméiUtée? Voilà de grosses questions qui 
exigent de longues réponses, et le lecteur compretidrasans peine que 
nous reculions devant une tâche qui, pour être convenablement rem- 
plie, demanderait à elle seule un travail d'une étendue égale à celui 
dont nous achevons les dernières lignes. Sur toutes ces (juestions, 
M. de Mazade a émis des jugemens avec cette modération qui est 
une garantie d'impartialité; il y aurait, nous le croyons, peu de 
choses à y changer pour qu'ils soient aussi les nôtres, et nous les 
acceptons comme voisins de la vérité. Tout ce que je veux ajouter 
c'est que la lecture de ce livre consciencieux a été pour moi pleine 
de surprises consolantes. Au lendemain de la guerre de 1870, nous 
avons été sévères pour nous-mêmes, nous avons souvent pris pour 
vérités les injustices que l'amertune de la défaite nous suggérait 
contre des catégories entières de nos concitoyens. De quoi, par 
exemple, n'avons-nous pas accusé nos malheureux généraux pen- 
dant et après cette guerre? Incapacité, ineptie, légèreté, ignorance, 
toutes ces accusations ont été formulées, sans compter les super- 
stitieuses accusations populaires, qui dans leur effarement ne crai- 
gnaient pas de parler de trahison. Eh bien! la lecture des récits si 
minutieusement circonstanciés de M. de Mazade ne laisse rien sub- 
sister, non-seulement des plus graves, mais des plus clémentes de 
ces accusations. Du premier au dernier, nos généraux ont fait ce 
qu'ils pouvaient faire dans la position où on les avait placés et avec 
les élémens qu'on leur avait donnés; ce n'est pas à eux que revient 
la responsabilité de leurs revers. Autre surprise plus heureuse en- 
core, cette défense du territoire envahi pendant le siège de Paris, 
Lien qu'à l'exception de deux ou trois succès stériles elle ne compte 
que des défîtes, savez-vous qu'elle fait en défmitive fort bonne 
figure dans le livre de M. de Mazade? En voyant les préoccupations 
que cette défense donnait aux chefs de l'armée ennemie, les pré- 
cautions minutieuses qu'ils prenaient pour la couper ou l'empê- 
cher de s'étendre, les mesures cruelles dont ils usaient pour la 
réprimer, la quantité de troupes aguerries dont ils alfaibliasaient 
leur armée d'investissement de la capitale pour les porter à la ren- 
contre de troupes rassemblées en toute hâte, sans appreniissago 
militaire, on se dit que dans d'autres circonstances les envahisseurs 
auraient joué très gros jeu en s'aventurant ainsi au cœur de la 
France, et qu'il n'aurait fallu pour qu'ils eussent à s'en repentir 
qu'une surprise un peu moins subite et un aiïolement un peu moins 
universel. 

Nous voilà arrivés au terme de celte tâche qu'il nous a été doux 



ESQUISSES LtTTÉRATRES. 32B 

de remplir, et cependant nous sentons comme si nous n'avions 
pas rendu encore à notre collaborateur toute la justice qui lui est 
due. Pour le peindre, nous n'avons usé que de ceux de ses écrits 
qui sont sortis de celte Revue pour revêtir la forme de volumes, 
mais que d'études instructives et brillantes nous avons dû laisser 
hors de notie cadre! Les volumes publiés sur l'Italie et l'Espagne 
-^ont loin de contenir tout ce que notre ami a publié sur ces sujets, 
et de combien d'autres peuples ne nous a-t-il pas parlé? Portugal, 
Russie, Mexique, Amérique du Sud, sans compter tant de pages 
charmantes ou fortes sur les choses de notre littérature et les per- 
sonnalités de notre histoire. Jasmin, M'"^ de Sévigné, M'"" de Pora- 
padour. On trouverait difTicilement, j'imagine, de notre temps une 
existence plus studieuse, mieux remplie de nobles et utiles travaux, 
moins distruite par les ambitions mesquines et les poursuites vul- 
gaires. 

Une telle vie mérite sa récompense et attend son couronnement. 
Nous avons applaudi récemment lorsqu'une justice tardive est 
venue enfin apporter à notre ami cette marque de distinction so- 
cirile qui avait attendu si longtemps pour arriver jusqu'à lui, bien 
qu'elle s'abatte si aisément sur tant de rusés mérites; mais cette 
réparation ne nous satisfait pas encore, et nous croyons pouvoir 
sans trop d'audace en rêver une autre plus éclatante et plus com- 
plète. 11 est en France un corps illustre, qui a pour fonction glo- 
rieuse de représenter la littérature et qui se plaint parfois, dit-on, 
que ses choix deviennent difficiles. L'homme dont nous venons 
d'étudier le talent ne niontro-t-il pas cependant que ces difTicultés 
ne sont point absolument insurmontables, et que, sans chercher 
longtemps, ce corps illustre peut aisément se tirer de peine ati 
moins une fois? Où trouverait-il mieux réunies tant des qualités 
qu'il prise justement avant toutes les autres, une v"e plus entière- 
ment dôvduée au travail, un soin plus constant de tout ce qui fait 
la dignité de l'écrivain, un respect plus sérieux des choses de l'es- 
prit, une modération politique plus persévérante, une probité in- 
tel'ectuelle plus délicate? C'est sur l'expression de ce désir de jus- 
tice que nous voulons clore ces pages, dont la conclusion véritable 
à notre avis devrait être donnée ailleurs qu'ici et par des voix 
«yant plus grande autorité que la nôtre. 

Emile Montégut. 



LA ROSÉE 



SON HISTOIRE ET SON ROLE 



Un des membres les plus savans de l'ancienne Académie des 
sciences, Dufay, à qui Ton doit d'importantes recherches sur l'é- 
lectricité, disait de la rosée qu'il n'est rien de plus commun, de 
plus fréquent, de plus connu, et que rien n'est moins clair, moins 
compris, moins expliqué. Ce n'était pas la modestie qui lui inspi- 
rait cet aveu, c'était plutôt la conviction qu'il avait d'avoir dé- 
couvert tout le mystère. Il n'en était rien, car Dufay se borna à 
soutenir que la rosée qu'on croyait venir du ciel, ce qui est faux, 
monte au contraire de la terre, ce qui n'est pas plus vrai. Au 
xvm* siècle, tous les physiciens étaient divisés sur cette question 
de l'origine de la rosée, qui pour eux résumait tout; ils n'en sor- 
taient point et faisaient à l'envi des expériences qui paraissaient 
donner également raison aux deux explications. Le bon Muschen- 
brœck, une des lumières de l'époque, enti-eprit d'accorder toutes 
les opinions en distinguant trois espèces de rosée, la première qui 
tombe du ciel, la seconde qui émane de la terre et la troisième 
qui est suée par les végétaux : « La rosée des plantes est propre- 
ment comme leur sueur et par conséquent comme une humeur qui 
leur appartient et qui sort de leurs vaisseaux excrétoires. De là 
vient que les gouttes de cette rosée diffèrent entre elles en gran- 
deur et en quantité et occupent différentes places suivant la struc- 
ture, le diamètre, la quantité et la situation de ces vaisseaux excré- 
teurs. » Malgré ces concessions, la discussion continua; elle aurait 
pu se prolonger longtemps parce que les savans d'alors ignoraient 
les principes de physique d'où la solution devait découler. Ils 
soupçonnaient à peine l'existence des vapeurs, ils ne connaissaient 
ni les conditions de l'échange calorifique entre les corps chauds, 
ni le rayonnement nocturne de la terre, ni la nature de la chaleur, 
ni rien de la chimie, et ce n'est point sans tristesse que nous voyons 



LA ROSÉE. 325 

ces graves savans, qui se piquaient de philosophie, écrire sérieuse- 
ment « que la rosée est quelquefois nuisible aux animaux et aux 
plantes, suivant qu'elle est composée de parties rondes ou tran- 
chantes et aiguës, de parties douces ou âpres, salines ou acides, 
spiritueuses ou oléagineuses, corrosives ou terrestres. C'est pour 
cela que les médecins attribuent à la rosée diverses maladies comme 
des fièvres chaudes, le flux de sang, etc. On a môme observé que 
ceux qui se promènent souvent sous les arbres oiî il y a beaucoup 
de rosée devenaient galeux. » (Muschenbrœck, Essais de physique, 
p. 7/iO.) 

Je n'ai point cité ce passage pour le plaisir irrévérencieux de 
jeter du ridicule sur nos vieux maîtres, mais pour montrer que de- 
puis Aristote ils n'avaient rien appris et n'ont rien à nous ap- 
prendre, que nous pouvons sans dommage fermer leurs vieux li- 
vres et commencer l'histoire de la rosée au moment où elle s'est 
dégagée des fables ridicules, pour devenir scientifique et expéri- 
mentale. 

I. 

Charles Le Roi, médecin et professeur au Liidovicée de Montpel- 
lier, fut membre de l'Académie des sciences et de la Société royale 
de Londres. Il écrivit de nombreux ouvrages de médecine aujour- 
d'hui tout à fait oubliés, et, entre temps, il trouva le loisir de faire 
des observations de météorologie, science facile qui n'exigeait au- 
cune connaissance mathématique et qui ofli'ait aux esprits curieux 
un aliment dont ils se contentaient faute de mieux. Il eut le bon- 
heur d'y faire une découverte capitale, que rien avant lui n'avait 
fait pressentir et que tout a confirmée depuis. Il faut croire que, ve- , 
nue un peu trop tôt, elle n'a pas été bien comprise des contempo- 
rains, car ils en ont très peu parlé, et qu'elle a été très vite et 
presque entièrement oubliée, car d'autres savans l'ont retrouvée, 
l'ont publiée comme étant nouvelle et en ont recueilli les fruits sans 
parler de Le Roi. Je ne ferai que lui rendre une justice tardive en 
rétablissant son nom au premier rang parmi ceux des savans à qui 
nous devons l'explication de la rosée. Il suffira pour cela de résu- 
mer comme je vais le faire le mémoire qu'il publia en 1751 dans 
les recueils de l'Académie des sciences. 

Quand on expose à l'air une couche d'eau dans un vase, elle dis- 
paraît bientôt. C'est un phénomène simple qui nous est aujour- 
d'hui parfaitement connu. Nous savons que l'eau se change en une 
vapeur qui est un gaz véritable, aussi transparente que l'air, se 
mêlant à lui sans qu'on la voie. Mais au xviir siècle cette théorie 
était inconnue ; on se contentait de dire que l'eau est bue ou pompée 



326 REVUE DES DEUX MONDES. 

par l'air, et que, devenue invisible, elle demeure ensuite soutenue 
dans l'atmosphère. Le Roi entreprit d'expliquer cette disparition et 
cette suspension de l'eau en disant qu'elle se di>sout dans l'air, de 
la même manière que le sacre se dissout dans l'eau, et il fait re- 
marquer avec une sagacité rare les analogies qu'on trouve entre 
les deux phénomènes. Le sucre, dit-il, disparaît dans l'eau sans 
en troubler la transparence. Quoique plus lourd qu'elle, il s'y sou- 
tient et ne tombe pas. L'eau d'ailleurs ne peut recevoir qu'une 
proportion limitée de sucre, qu'il est impossible de dépa-^ser et qui 
la sature; mais cette proportion augmente avec la température de 
façon qu'on peut dissoudre plus de sucre dans l'eau chaude que 
dans l'eau froide. Or tous ces caractères et toutes ces conditions se 
retrouvent lorsque l'eau est exposée dans l'air. Elle y disparaît sans 
troubler la transparence; elle y est soutenue sans tomber, bien 
qu'elle soit plus lourde, et surtout l'air ne prend qu'une propor- 
tion limitée d'eau. Quand il l'a reçue, il n'en peut admettre davan- 
tage; il est saturé. "Vient-on à l'éciiaiiffer, son point de saturation 
s'élève, et il devient capable de dissoudre et de retenir une plus 
grande proportion de liquide. 

Cette idée de la satin-ation de l'air, exprimée alors pour la pre- 
mière fois et déduite de r.inalogie la plus évidente, proclamait une loi 
physique de premier ordre. Toutes les vérifications ultérieures l'ont 
trouvée rigoureusement vraie, l'expiession seule des phénomènes 
a dû être modifiée. En les attribuant à une sorte de dissolution, 
Le Roi ne faisait que définir un fait et le représenter par une 
image qui en rend l'intelligence plus facile et l'expression plus 
simple. Dans l'état d'ignorance où l'on était alors, il n'y avait per- 
sonne qui fût capable de donner l'explication vraie, ni même de la 
comprendre, si on avait pu la lui donner. En effet, les propriétés 
des vapeurs étaient absolument inconnues; celui qui devait les dé- 
couvrir, Dalton, n'était pas encore né, et je dois dire qu'après les 
avoir trouvées, Dalton n'eut à ajouter à la découverte de Le Roi que 
l'explication du mot dissolution, explic'ition qui consistait à dire 
que l'eau se transforme en une vapeur qui se mêle à l'air et qui ne 
peut dépasser un maximum déterminé; l'air est saturé quand ce 
maximum est atteint. 

Quoi qu'il en soit de l'explication. Le Roi n'a point hésité sur les 
conséquences. Voici la première : puisque la quantité de matière 
qui peut être tenue en dissolution augmente quand on chauffe, elle 
diminue fjuand on refroidit, et l'eau qui contenait à chaud une 
forte proportion de sucre ne la peut plus retenir tout entière à 
froid. Il faut qi'une partie soit abandonnée et redevienne solide; 
tout le monde sait que cela est vrai. L'analogie veut qu'il en soit 
de même avec l'air qui contient de l'eau : quand on le refroidira, 



T,.\ ROSKE. 327 

il arrivera d'abord à un certain degré pour lequel la quantité d'eau 
sera la totalité de ce qu'il peut rotenir; à ce moment, il sera sa- 
turé, et ce degré sera le degré de sahiration-, puis, si l'on vient 
à continuer l'abaissement de température, la totalité de l'eau con- 
tenue dans l'air ne pourra plus y rester dissoute, et une portion 
redeviendra liquide. Telle est la conclusion que Le Roi déduit de sa 
compaiaisou; on comprend qu'il ait mis tous ses soins à la 
vériiier. 

Il prit d'abord une bouteille de verre blanc, toute neuve, qui s'é- 
tait naturellement remplie d'air par une journée chaude et iiumide, 
11 la plongea à moitié dans un bain d'eau glacée, pour refroidir 
l'air intérieur. Ayant retiré la bouteille au bout de quelques in- 
stans, il vit l'intérieur tapissé de gouttelettes d'eau depuis le fond 
jusqu'au contour que le bain avait marqué sur la bouteille. Cette ex- 
périence prouvait que l'air, ayant été refroidi, avait dépassé le de- 
gré de saturation, était devenu incapable de retenir toute l'eau 
qui s'était dissoute à une température plus élevée, et l'avait lâchée 
en forme de buée sur le verre froid. Le Roi modifia bientôt son 
expérience. Au lieu de plonger la bouteille dans un bain froid, il la 
remplit avec de l'eau dont il abaissait peu à peu la température en 
y jetant de petits morceaux de glace; c'était le moyen de refroidir 
progressivement l'air atmosphérique au contact de la paroi externe. 
Dès qu'elle fut amenée à un degré un peu inférieur à celui de la 
saturation, la buée se déposa sur le verre, et Le Roi reconnut que 
ce degré est très différent suivant les jours et les lieux. S'il est 
élevé, c'est que l'air contient beaucoup d'eau; s'il est bas, c'est 
qu'il en retient moins : ce degré est lié à la quantité d'humidité de 
l'air; il la mesure, et l'appareil qui sert à le déterminer est un hy- 
grotiiétre, l'hygromètre à condensation, l'hygromètre de Le Roi. 11 
a été depuis modifié dans sa forme, non dans sa théorie, et rendu 
plus commode dans la pratique. Regnault a réussi à lui donner 
toute la sensibilité qui lui manquait à l'origine, er, l'on peut dire 
qu'aujourd'hui c'est le seul hygromètre irréprochable. Vingt ans 
après qu'il eut été inventé, Saussure eut la malencontreuse idée de 
mesurer l'état hygrométrique de l'air par les allongemens que l'hu- 
midité fait subir à un cheveu tendu. 11 décrivit à grand fracas son 
instruMieiit, qui ne valait rien, et, comme il avait beaucoup de cré- 
dit, il le lit adopter partout. On s'aperçut trop tard que, si l'appa- 
reil était capable de donner des indications vagues, il était insuffi- 
sant quand on lui demandait des mesures précises. Pendant près 
d'un siècle, on s'occupa d'y remédier; mais tout fut inutile, il 
fallui revenir à l'hygromètre de Le Roi, qu'on n'aurait jamais dû 
quitter. En tout ce qu'il fait, l'homme hésite et se trompe : il 
n'arrive au vrai que par des erreurs corrigées. 



328 REVUE DES DEUX MONDES. 

Laissons de côté cette application et revenons au phénomène en 
lui-même. Le dépôt qui se fait sur l'iiygromètre commence par un 
trouble léger pareil à celui que l'haleine fait naître sur un carreau, 
puis il se sépare en gouttelettes 'd'abord très petites, qu'on voit 
ensuite grossir et se joindre ; c'est une véritable rosée artificielle- 
ment produite. C'est d'ailleurs un fait qui se retrouve dans toutes 
les conditions analogues : sur les vitres quand l'extérieur est 
froid, sur les bouteilles qui sortent de la cave, sur les carafes 
glacées qu'on place sur les tables, sur toutes les substances enfin 
qui par une cause accidentelle ont été suffisamment refroidies; 
la rosée naturelle elle-même affecte des apparences identiques, est 
formée de gouttes pareilles, et ne se montre que sur les objets re- 
froidis pendant les nuits calmes de l'automne ou du printemps : elle 
n'est, suivant toute évidence, qu'un cas particulier de la loi géné- 
rale et la conséquence nécessaire du refroidissement nocturne. 

Il fallait cependant en donner une preuve directe : Le Roi 
n'y manqua pas. Au 27 septembre l'/52, au moment du coucher 
du soleil, comme l'air était à 17 degrés, il mesura le point de sa- 
turation de l'air, qu'il trouva à 13" 1/2; cela voulait dire que la 
condensation sur l'hygromètre devait commencer à cette tempéra- 
ture. Alors il plaça l'un près de l'autre sur la terrasse de son ob- 
servatoire un thermomètre et une bouteille de verre blanc. Ces 
deux objets, exposés au froid de la nuit, arrivèrent à la température 
de 12" 1/2, et, comme celle-ci était plus basse que le degré de sa- 
turation, la condensation devait se faire; on vit en effet une rosée 
abondante couvrir le thermomètre et la bouteille. Cette épreuve 
fut répétée un très grand nombre de fois, toujours avec le même 
succès. La rosée se montrait inévitablement quand le froid dépassait 
le degré de saturation, elle ne se formait jamais quand il était 
moindie. Ainsi la rosée ne tombe pas du ciel ; elle ne monte pas 
non plus de la terre; elle est virtuellement contenue dans l'air 
sous la forme de vapeur, et le froid la ramène à l'état liquide sur 
le sol, sur les herbes, sur les corps légers, plus vite dans les jours 
humides, plus tard par les temps et sur les pays secs, toujours par 
les nuits claires qui sont froides, jamais par les temps couverts qui 
sont chauds; enfin, circonstance à noter, presque jamais dans les 
villes. Cette immunité reconnue des grandes agglomérations avait 
beaucoup intrigué les météorologistes ; mais elle n'embarrassa pas 
Le Roi. Il fit dans la nuit du 21 septembre 1752 une double expé- 
rience: il exposa dans l'air deux therm